Speaker #1J'ai décrit une évolution générale, une tendance au retrait des enfants des espaces publics. Mais c'est fondamental de penser aussi la différenciation des expériences des enfants. Il y a quelques éléments assez fondamentaux à prendre en compte pour comprendre la différenciation des usages que les enfants font des espaces publics. À commencer par les caractéristiques du logement. Plus le logement est petit, ou densément occupé, et plus il est probable que l'enfant passe du temps en dehors de ce logement, donc dans les espaces publics. Alors j'ai la chance que la pandémie, les périodes de confinement rendent tout ça beaucoup plus évident aux yeux de tout le monde. Après, il y a plein d'autres choses qui vont entrer en jeu. Les usages du quartier, il y a des enfants qui vont passer l'essentiel de leur temps, si ce n'est l'intégralité de leur temps dans l'espace du quartier, c'est-à-dire qu'ils vont passer tout leur week-end, toutes leurs vacances, toute l'année dans le quartier où ils habitent. Et il y a d'autres enfants... à l'autre extrême du spectre social, qui vont passer très peu de temps dans leur quartier. Alors d'une part parce que leur temps extrascolaire est très occupé par toutes sortes d'activités auxquelles leurs parents les inscrivent, mais aussi au-delà de ça parce que le week-end, ils ne sont pas là. Donc c'est très important de penser les enfances en ville et pas l'enfance de manière générique. Un dernier point pour aller dans ce sens-là, c'est la question de la scolarisation. Il y a des enfants qui vont là aussi être scolarisés tout au long de leur scolarité dans leur quartier, près de chez eux, et d'autres enfants qui vont très vite être scolarisés ailleurs, et qui vont de ce fait, d'une part, accéder à des formes de mobilité différentes, qui vont les projeter en dehors du quartier de résidence, parfois très tôt, et par ailleurs, qui vont développer un réseau d'amis plus diffus dans la ville, et donc qui vont se projeter davantage en dehors du quartier, pour les anniversaires, pour les pratiques de sociabilité. Donc si vous mettez tout ça ensemble, les conditions de logement, les choix scolaires et les usages, des temps de vacances, en fait ça produit un rapport au quartier qui va être très intense dans le cas des enfants les plus ancrés dans leur quartier. Ils vont connaître tout le monde, ils vont avoir une connaissance très fine des espaces proches de leur logement et puis à l'inverse des enfants qui vont très peu fréquenter les enfants de leur quartier. Donc c'est deux expériences presque diamétralement opposées. J'ai construit dans mon livre une typologie de manière d'encadrer les usages que les enfants font des espaces publics. J'ai qualifié un premier type d'encadrement protecteur. C'est un type d'encadrement qui est plutôt mis en œuvre par des familles de milieux populaires qui va consister à autoriser des usages de proximité souvent en bas d'immeubles ou dans certains espaces familiers à proximité du logement avec une surveillance relativement lâche mais qui est liée au fait que des formes de surveillance informelles s'exercent d'autres adultes ou d'enfants plus âgés ou de personnes qu'on connaît dans le quartier. Un autre type que j'ai qualifié d'encadrement préparateur, donc là j'insiste plutôt sur la façon dont ces parents qui se caractérisent par un niveau de revenu élevé vont beaucoup anticiper les étapes futures du développement de l'enfant, donc essayer de lui donner les meilleures armes pour par la suite, réussir son parcours scolaire et son insertion professionnelle de la manière la plus performante qui soit. Le troisième type que je présente dans mon livre, c'est ce que j'ai appelé l'encadrement stratège. Il s'agit là, pour ces parents d'essayer de combiner à la fois l'idéal de la préparation, mais tout en essayant de l'insérer dans l'espace local, notamment dans les réseaux de sociabilité locale. Il s'agit de parents plutôt caractérisés par un niveau d'éducation élevé, et qui vont non pas construire les enfants de milieu populaire comme une menace pour leur enfant, mais plutôt essayer de les constituer en ressources de protection, en essayant de faire en sorte que leurs enfants soient leurs amis ou en tout cas qu'ils les connaissent un peu. Je pense que c'est peut-être la chose la plus intéressante qui se trouve dans mon livre, c'est que le travail que j'ai conduit permet de mieux comprendre pourquoi les femmes adultes et les hommes adultes ont un rapport différent aux espaces publics. Les perceptions de la capacité qu'ont les enfants à se déplacer dans les espaces publics sans adultes sont fortement genrées. Pour la phase d'âge 8 à 14 ans, un sentiment assez général que les filles sont des utilisatrices plus compétentes des espaces publics au même âge que les garçons parce qu'elles sont plus obéissantes, elles respectent davantage les consignes, elles prennent moins de risques, elles sont moins imprévisibles quand les garçons sont jugés au même âge, plus tête en l'air, moins attentifs à l'environnement, moins dociles. Mais il y a un mais, il y a un grand mais qui est que quand la puberté arrive. Les parents vont de manière assez brutale, assez radicale, se mettre à anticiper tout un ensemble de situations spécifiques pour leurs filles qui vont du regard au compliment, au fait d'être sifflé et après pourquoi pas au fait d'être touché, suivi, insulté. Et ça, ça conduit à un ensemble de pratiques spécifiques. Donc de contrôle des pratiques urbaines des filles, qui vont être relatives à leur maquillage. Parce qu'Erving Hoffman, qui est un sociologue interactionniste, a appelé la présentation de soi, donc la manière de s'habiller, la manière de se présenter aux autres dans les espaces publics. Et surtout, la transmission d'une posture un peu de passivité, de discrétion. Les parents vont bien davantage apprendre à leurs filles à éviter des situations problématiques qu'à résister, se rebeller ou refuser ces situations.