Speaker #0Bonjour, c'est Ronan Le Mouhaër. Avec Raconte-moi Rennes, je vous propose de revivre quelques grands moments de l'histoire de notre ville. Été 1899, tous les projecteurs sont braqués sur Rennes. Les journalistes y affluent pour couvrir le procès en révision du capitaine Dreyfus. Derrière cet épisode clé de « l'affaire » , se dessine en filigrane un portrait de notre ville à l'époque.
Rennes, dans la fièvre de l'affaire Dreyfus, un récit écrit par Erwann Le Gall, docteur en histoire contemporaine à l'Université Rennes 2. Fracture d'une société française qui se déchire entre pro et anti-Dreyfusard, l'affaire, comme on la nomme à l'époque, naît véritablement en janvier 1898, lorsque le romancier Émile Zola publie une tribune, en première page du quotidien "L'Aurore" : « J'accuse ».
Adressée au Président de la République, Félix Faure, cette lettre ouverte prend la défense du capitaine Alfred Dreyfus condamné quatre ans auparavant pour espionnage au profit de l'Allemagne et croupissant depuis au bagne. En réalité, le seul tort de cet officier est d'être juif, et ce scandale retentissant apparaît aujourd'hui symptomatique de l'antisémitisme ayant alors pu régner en France. La suite est connue.
Le débat est d'autant plus vif que les preuves de l'innocence du condamné sont connues et publiées par la presse dès 1896. Dans ces conditions, la justice militaire ne peut faire autrement que d'examiner à nouveau ce dossier. C'est le procès en révision qui a lieu à Rennes du 7 août au 9 septembre 1899. Un mois d'audience qui permet également de dresser un portrait en quelques lieux emblématiques de ce qu'était alors la ville. Les rédactions saisissent de suite la portée de l'événement et envoient leurs meilleurs reporters en Bretagne pour couvrir les débats. Célèbre plume du « Figaro », Charles Chinchol prédit que Rennes sera, en cet été 1899, « l'endroit du monde d'où va sortir le plus de bruit » . D'ailleurs, le jour de l'ouverture du procès, le « Times » de Washington s'inquiète du peu de place accordée aux correspondants étrangers. Émile Zola, lui, pour ne pas ajouter à la fébrilité ambiante, décide de ne pas se déplacer.
Les journalistes dépêchés pour le procès Dreyfus ne passent assurément pas inaperçus dans cette ville qui compte alors à peine 70 000 habitants. Lorsqu'ils descendent du train de la compagnie de chemin de fer de l'Ouest, qui assure la liaison avec Paris, le chef-lieu du département d'Ille-et-Vilaine se dévoile sous son aspect le plus moderne, entre éclairage public et tramway urbain, avec la ligne numéro 1 qui va jusqu'aux faubourgs de Fougères. Ce que les reporters voient en premier lorsqu'ils arrivent à Rennes c'est donc la place de la gare, avec ses hôtels-restaurants et ses panneaux publicitaires. Cet espace est prolongé par une immense avenue qui ne porte pas encore le nom de Jean-Janvier, ce n'est que dix ans plus tard que ce dernier deviendra maire, et au bout de laquelle trône la caserne Saint-Georges, garnison d'un des bataillons du 41e Régiment d'Infanterie. Rennes est en effet une ville de militaires, et l'armée fait partout ou presque sentir sa présence. S'ils prennent à gauche, en sortant de la gare, les voyageurs débouchent sur la caserne du Colombier, puis celle de Guines, avant de passer devant le polygone de tir qui jouxte l'arsenal. S'ils remontent l'avenue de la gare, ils longent la prison militaire, où est détenu Dreyfus, revenu de Guyane le temps de la révision de son procès. Juste en face se situe la salle du lycée où se déroulent les débats.
La présence de l'armée est donc réelle à Rennes, et il n'est à cet égard pas erroné d'affirmer qu'il s'agit d'un acteur économique local de première importance. Dès lors, comment s'étonner que le climat y soit aussi hostile au capitaine Dreyfus, lui qui incarne malgré lui les errements du haut commandement ? À l'origine, la décision de dépayser l'affaire de Paris au siège de la 10e région militaire participe d'une volonté d'apaisement des débats. En délocalisant les audiences, on pense faire taire les polémiques. Pour autant, on peut se demander si la manœuvre était judicieuse tant l'uniforme en cette toute fin du XIXe siècle, a droite de citer à Rennes.
C'est donc aussi d'une certaine manière une géographie politique qu'invitent les lieux emblématiques du procès en révision du capitaine Dreyfus. Après leur dure journée de labeur, les journalistes investissent le Grand Café de la Paix. Niché au pied du palais du commerce, cet établissement est doté d'une terrasse qui en fait un haut lieu de la bonne société rennaise. Le gotha de la presse et des commentateurs s'y bousculent, de Barès à Jaurès, en passant par la journaliste Séverine. Le Grand Café de la Paix porte ainsi assez mal son nom en cet été 1899, puisqu'il est au contraire le lieu où se cristallisent toutes les fractures qui traversent alors le pays. Adversaires et partisans de Dreyfus s'y côtoient le temps d'un rafraîchissement, mais sans que la géopolitique de la ville s'en trouve modifiée. En plein cœur de la ville, ce sont bien les anti-Dreyfusards qui tiennent le haut du pavé. Les Dreyfusards, eux, sont relégués en périphérie, aux 86 faubourg d'Antrain. Ils sont en effet hébergés chez Victor et Hélène Basch, véritable socle du Dreyfusisme rennais. Lui est professeur de philosophie à l'Université de Rennes et l'un des cofondateurs de la Ligue des Droits de l'Homme, association au sein de laquelle est très investi l'historien Henri Sée lui aussi enseignant à la faculté. Mais preuve de la marginalité du couple, c'est au restaurant des Trois Marches, aujourd'hui devenu LeCoq-Gadby, que se retrouvent les partisans de Dreyfus un lieu excentré, quasiment hors de la ville. Si l'affaire est un événement d'une telle importance, outre son évidente dimension morale, c'est par ce qu'elle dit de la France de la fin du XIXe siècle. Toutefois, Rennes montre que la situation est timidement en train d'évoluer. Certes, du fait du poids qui occupe l'armée, l'opinion n'est globalement pas favorable au capitaine Dreyfus. Mais la publication le 2 août 1899 du premier numéro de « l'Ouest Éclair », journal catholique et rallié à la République, montre qu'il y a un espace pour ce créneau politique plus modéré. Le succès rencontré par ce quotidien témoigne d'ailleurs que ce changement est réel, même si l'antisémitisme reste un mal profondément ancré au sein de la société française. Rennes dans la fièvre de l'affaire Dreyfus, un récit écrit par Erwann Le Gall, docteur en histoire contemporaine à l'Université Rennes 2. C'était Ronan Le Mouhaër, à bientôt pour un nouveau numéro de Raconte-moi Rennes.