Raïssa BanhoroActuellement il pleut. Après une grosse chaleur, on entre dans la saison des pluies. Alors, on va faire le tour du centre de formation. Lorsque vous récupérez un jeune qui n'avait aucune visibilité sur sa carrière professionnelle, à qui vous offrez de la formation et un emploi, vous transformez sa vie, vous transformez la vie de sa famille, parce qu'en Afrique, lorsque tu donnes du travail à une seule personne, tu en as donné à dix. L'emploi d'une personne a de l'impact sur au moins dix personnes. En Afrique, c'est comme ça. J'étais une petite fille, très timide, très renfermée. Tout ce qui m'intéressait, c'était vraiment de plaire à mes parents, de faire ce que mes parents veulent que je fasse et je le faisais sans vraiment rechigner. Vous savez, les filles sont très influencées par leur mère. Et moi, je me dis que je serai enseignante d'université. Et je fais ma première année, ça se passe bien. En deuxième année, on nous apprend un matin que la ville allait être envahie par les rebelles. C'est la crise post électorale de 2010 en Côte d'Ivoire. J'étais à l'école et je vivais en ce temps avec un de mes oncles qui m'appelle pour me dire : « Raissa, il faut qu'on quitte la ville. » Et c'est là qu'on part définitivement de Daloa. Quand on est jeune, on se dit à 25 ans « moi je veux être ceci à 30 ans ». Et là, alors que vous n'avez même pas terminé votre année, il y a la crise dans le pays. Vous échappez déjà à la mort. Et on arrive, on nous dit que les universités sont fermées. Je reste en famille pendant deux ans. Et un matin, mon père me dit « tu ne peux pas rester là comme ça à ne rien faire. C'est vrai que les universités sont fermées mais il y'a des universités privées qui ont ouvert. Regarde la possibilité de pouvoir te réorienter. » J'en parle à des amis, à des cousins. Mon père également en parle à ses amis et frères. On lui dit « Mais tiens, la filière informatique, c'est quelque chose d’intéressant. C'est un métier d'avenir. » Je dis « OK. Moi, tant que je peux aller à l'école, il n'y a pas de souci. » Et je m'inscris dans une école d'ingénieurs. Lorsque j'ai commencé mon diplôme d'ingénieur, je me suis dit que si je veux vraiment travailler dans ce domaine, il faudrait que je sois la meilleure. Je ne sais pas comment je vais le faire, mais il faut que j'y arrive. Donc, je commence à fréquenter des communautés ivoiriennes qui parlent du numérique. Et c'est là que l'amour du numérique commence. Je me dis « ah, il y a du potentiel ». Et du coup, en 2015, j'ai vu sur Internet qu'un opérateur de téléphonie mobile lançait un challenge. C’était un concours de développement d'applications web et mobiles. La thématique était l'éducation. Et chez ma marraine, on avait notre « fille de maison » qui était là, qui ne savait ni lire ni écrire. C'est à ce moment-là que j'ai eu le déclic. Je me suis dit : « Mais tiens, est-ce que je ne vais pas développer une application pour qu'elle puisse apprendre à lire, écrire et calculer de manière autonome ? » Mais en vrai, je ne sais pas comment je vais développer l'application. Comment j'arrive à faire prendre en main une application à quelqu'un qui ne sait pas lire ? Ça doit être quelque chose d'hyper intuitif. Ça doit être simple d'utilisation. Du coup, avec elle, on co-construit le projet. Parce qu'au final, c'est elle qui va l'utiliser. Et finalement, c'est le projet que j'ai soumis et j'ai été lauréate du meilleur développeur d'applications ivoirien. Avec mon application d'alphabétisation, on avait énormément de sollicitations, donc on a décidé de formaliser tout ça. Donc, on a créé notre site pour développer notre application d'alphabétisation et travailler sur d'autres solutions informatiques. Le recrutement était très compliqué. On passait des mois et des mois à chercher des profils, des talents etc. Et comme je faisais énormément de voyages, je fais la rencontre de Mr Kane. Il allait lancer Simplon en Afrique. Simplon est une organisation dans la formation, l'insertion des jeunes dans les métiers du numérique pour transformer des jeunes éloignés de l'emploi, des jeunes qui pensent ne pas avoir de talents pour le numérique. Donc l'idée est d'aller chercher ces jeunes-là et les transformer en super développeurs. J'ai tout de suite eu les étoiles dans les yeux. Je me suis dit : « Mais ça, c'est quelque chose que je veux faire, un bateau dans lequel je veux embarquer. » Je lui ai dit : « Je vais récupérer le challenge en Côte d'Ivoire, histoire de développer l'activité localement. » On n'a pas d'argent, on n'a pas de partenaire, on n'a rien. On a juste la vision. On faisait des réunions souvent dans les cafés, dans mon bureau, c'était ça. Et il m'appelle un matin et me dit : « Raissa, on nous veut à Abidjan, enfin. » Je lui dis : « On nous veut à Abidjan enfin ? Tu as eu l'argent ? Qui t'a donné l'argent ? » En vraie ivoirienne, je lui dis : « Mais tu as eu l'argent ? » ; « Qui t'a donné l'argent ? » Il dit : « Je viens de parler à la Fondation Société Générale et ils acceptent de nous financer en Côte d'Ivoire, au Sénégal, sur d'autres territoires, en plus sur trois ans. » Et c'est comme ça qu'on reçoit la bonne nouvelle et ça nous permet d'ouvrir la première fabrique le 6 décembre 2018 à Abidjan. En trois ans de 2018 à 2021, on a formé près de 120 jeunes avec un taux d'insertion de 100%. On a inséré tous les jeunes qui ont été formés dans notre programme. On a pris en charge 300 femmes en acculturation, on a formé 1000 enfants dans les ateliers kids, on a fait du renforcement des capacités de start-up et on obtient en 2021 un autre accompagnement sur trois ans encore. Et le deuxième financement nous a permis d'avoir notre hub à nous. Donc il y a une magnifique villa où on accueille plusieurs promos en même temps. On a des collaborateurs qui peuvent enfin travailler en toute intimité. On a une salle de réunion, on a un beau jardin où on organise les cérémonies avec les apprenants. Franchement, ça a fait basculer l'activité à une autre dimension, je peux dire. En Afrique, lorsque vous dites que vous faites de la formation gratuite, on ne vous croit pas. Et lorsqu'on a lancé la première cohorte de formation, on a reçu énormément de candidatures parce que les gens étaient curieux de savoir comment est-ce qu'on réussit à offrir de la formation gratuitement ? L'année qui a suivi, on a eu encore plus de candidatures, parce qu'en plus d'être gratuite, c'est une formation de qualité. On a une approche pédagogique qui permet qu'en 9 mois de formation, le jeune soit tout de suite employable, alors qu'au démarrage, certains ne savaient même pas allumer des ordinateurs. Ici, en fait dans cette salle, se trouvent les apprenants du programme de développement d'applications web et mobiles qui suivent la formation donc je vais vous présenter les autres salles. Le fait que je sois aujourd'hui manager d'un centre de formation et en même temps formatrice n'est vraiment pas loin de ce que j'ai toujours voulu faire. Je disais au début que je voulais être enseignante, enseignante d'université. Aujourd'hui, je me retrouve à encadrer des jeunes, à les former, à leur trouver en fait une meilleure perspective d'avenir. Et ça, c'est vraiment ce que j'ai toujours eu envie de faire. Et nous, aujourd'hui, avec Simplon, on transforme des vies, on raconte des histoires, on crée de l'emploi. La vision, c'est d'être le leader de la formation dans les métiers du numérique en Côte d'Ivoire et en Afrique. Désolée pour le bruit, là il pleut, on est à l'extérieur, il pleut pas mal, on va passer ici. Alors, là on a essayé de créer un petit laboratoire d'expérimentation avec de l'équipement électronique. La Raissa de ma période universitaire ou adolescente et la Raissa d'aujourd'hui n'est pas la même personne. C'est quelqu'un qui était hyper introverti, timide et qui arrive aujourd'hui à s'affirmer, à parler. Humainement, ça m'a apporté énormément et j'ai fait de très, très, très belles rencontres. Moi, je n'ai pas galéré pour aller à l'école, je n'ai pas galéré pour avoir tout ce que j'avais besoin d'avoir. Je ne savais pas qu'à Abidjan, on pouvait rencontrer des jeunes qui ont arrêté l'école juste parce qu'ils n'avaient pas 6 000 francs pour payer les frais de scolarité. 6 000 francs CFA, c'est à peu près 10 euros. Ils n'ont même pas 3 000 francs pour se déplacer en bus. L'année dernière, par exemple, quasiment la moitié de nos apprenants dormaient ici parce qu'ils n'avaient même pas de quoi payer le transport pour rentrer. On a dû trouver un système de bourse pour payer le transport des apprenants. Ce sont des histoires qui changent votre manière de voir la vie.