- Speaker #0
Bienvenue sur la chaîne des podcasts de l'Institut d'Hydro. Depuis sa création, l'Institut d'Hydro s'est affirmé comme un lieu de réflexion libre, indépendant et exigeant, ouvert aux grands enjeux de notre temps. Présidé par Hélène Béjui-Hugues et dirigé par André Comtes-Ponville, l'Institut d'Hydro réunit des penseurs, des scientifiques, des économistes, des philosophes ainsi que des acteurs de la société civile pour analyser avec rigueur et ouverture les mutations profondes de notre époque. En 2025, nous poursuivons notre exploration. autour du thème « Mesures, démesures et modèles » à travers une série de podcasts qui prolonge les échanges tenus lors de nos conférences. Dans cet épisode, nous vous invitons à réfléchir avec nous en compagnie de Raphaël Gaillard sur « Mesures et démesures, l'homme augmenté » . Bonne écoute, Institut d'Hydro, partageons nos idées pour un avenir éclairé.
- Speaker #1
Bonjour à tous et à toutes, je vous remercie d'être ici pour notre avant-dernière conférence de l'Institut d'Hydro. avant cette fin d'année et nous avons le plaisir et l'honneur d'accueillir Raphaël Gaillard que je remercie d'avoir accepté notre invitation. J'ai une petite pensée aussi pour ceux qui nous regardent au-delà de cette caméra et qui sont de plus en plus nombreux. Alors aujourd'hui nous allons nous intéresser à un sujet qui relevait de la science-fiction autrefois, autrefois c'est pas si loin quand même, c'est l'augmentation de l'homme par l'intelligence artificielle. Alors après l'écriture et la lecture qui lui ont permis de passer de la préhistoire à l'histoire, comme vous le dites, l'humanité va vivre une deuxième, peut-être pas seconde, mais deuxième révolution et qui est l'augmentation de l'homme par l'intelligence artificielle. L'hybridation de l'intelligence artificielle avec notre propre intelligence. C'est un vaste sujet, un vaste programme. On sait déjà que la connexion machine-cerveau fonctionnent dans certains cas médicaux sur lesquels on reviendra probablement, j'espère. Alors nous avons quand même quelques questions qui se posent. Est-ce que vraiment cette nouvelle intelligence peut nous remplacer, carrément ? Est-ce qu'il faut craindre un affrontement entre la machine et l'intelligence, et notre intelligence, notre propre intelligence ? Et puis surtout, est-ce qu'on va être capable de nous adapter à cette nouvelle ère qui s'annonce ? Et si oui, comment faire pour ne pas en être dépassé ? Alors c'est à tout cela, j'espère avoir une... Une petite réponse avec Raphaël que je remercie à nouveau. Je vous souhaite une bonne conférence et je passe la parole à André.
- Speaker #2
Très bien. Un nouveau bonjour à tous. Juste quelques mots pour présenter le professeur Raphaël Gaillard à ceux qui ne le connaîtraient pas. Raphaël Gaillard, normalien et psychiatre, comme dit bizarrement la carte de couverture d'entrée de jeu. Pourquoi bizarrement ? c'est vrai que c'est une conjonction... assez rare, pas unique, mais assez rare. Donc, normalien et psychiatre, mais aussi écrivain et membre à ce titre depuis 2024 de l'Académie française dont il est le Benjamin. Et vous verrez en lisant son livre à quel point il mérite sa place dans cette prestigieuse institution. Mais l'essentiel de son activité, me disait-il tout à l'heure... consiste à diriger le pôle hospitalo-universitaire de psychiatrie de l'hôpital Saint-Anne et de l'université Paris-Cité. Par ailleurs, Raphaël Gaillard s'est fait connaître en dehors des cercles médicaux par son livre « Un coup de hache dans la tête » sous-titré « Folie et créativité » . Livre qui obtint le prix Jacques de Fouchier de l'Académie française en 2022, avant donc bien sûr que Raphaël ne fût membre de cette Académie. Alors vous savez que le thème annuel pour cette année 2025 de l'Institut d'Hydro, c'est mesures, démesures et modèles. Une fois nous avons pensé à inviter Raphaël Gaillard, on aurait pu l'inviter sur ce précédent livre que je viens d'évoquer, un coup de hasse dans la tête, sur le thème « Mesures et démesures de la folie et du génie » . C'est un thème... Bien fréquenté depuis l'Antiquité, une espèce de proximité entre le génie et la folie. Ça aurait été tout à fait passionnant, mais il nous a semblé plus pertinent de l'inviter plutôt sur son livre le plus récent, celui que nous avons le plaisir de vous offrir, qui s'appelle donc « L'homme augmenté » , sous-titré « Futur de nos cerveaux » , futur avec un S. Et donc le thème de la rencontre de ce matin, on pourrait la formuler « Mesures et démesures de l'humanité » . Deux points, l'homme augmenté. Et chacun comprend, Hélène l'a dit en quelques mots, à quel point ce sujet est au cœur des débats du jour, surtout au moment où l'intelligence artificielle fait couler tellement d'encre et suscite tellement d'espoir et de crainte. Voilà, Raphaël Gaillard, encore un grand merci d'avoir accepté notre invitation. La parole est à vous pour 45 minutes ou un peu plus.
- Speaker #3
Merci beaucoup pour votre invitation. Pour l'anecdote, je suis un grand lecteur de Diderot et d'ailleurs le titre du précédent livre, Un coup de hache dans la tête, est le bout d'une citation de Diderot qui disait que les grands artistes ont... ont un petit coup de hache dans la tête. Je suis très heureux de parler aujourd'hui à l'Institut d'Hydro et de vous parler de ce sujet qui m'intéresse beaucoup, que l'on peut fréquenter de différentes façons, qui est celui de l'augmentation de l'homme. Peut-être pour planter le... Je vais lancer mon diaporama. On voit mes diapositives, oui. Pour planter d'emblée le décor, je voudrais dire que ça n'est plus de la science-fiction et que des acteurs très importants... font en sorte que cette question de l'augmentation de l'homme soit possible. Je vais citer d'emblée cet homme dont tout le monde a entendu parler, Elon Musk, qui dans ses multiples aventures entrepreneuriales a lancé cette start-up qui n'est plus une start-up, je crois qu'on parle aujourd'hui de scale-up, qui s'appelle Neuralink, dont l'ambition est d'implanter dans le cerveau des êtres humains de quoi connecter ces cerveaux. à des machines, et ça n'est pas seulement une ambition, puisqu'il l'a déjà fait, et que plusieurs êtres humains, d'ores et déjà, ont été implantés. Ce que dit, et ça va planter le décor, clairement, Elon Musk, c'est que face à la puissance de l'intelligence artificielle, le seul espoir de l'humanité, c'est de s'hybrider avec l'intelligence artificielle, plutôt que de ne pas la subir, plutôt que de la subir, pardon. de sorte que nous soyons augmentés par cette intelligence et que nous connaissions une nouvelle condition humaine. Et mon propos va être de vous montrer que ça n'est pas de la science-fiction, de vous montrer d'ailleurs à partir du soin à quel point c'est une réalité aujourd'hui de soin, de vous montrer aussi ce que nous pouvons anticiper des effets secondaires, notamment en termes de santé mentale, de l'augmentation de l'homme selon ses modalités, et puis d'esquisser une perspective. parce que je ne voudrais pas vous déprimer, moi psychiatre, de si bon matin, une perspective qui pourrait peut-être réduire la casse, limiter les effets secondaires que j'évoquerais. Voilà la trame de mon propos. Alors peut-être que je vais commencer par la question de l'augmentation et préciser que pour les médecins que je représente ici, il n'est pas simple... d'établir une frontière entre la réparation et l'augmentation. C'est d'emblée une question très difficile, probablement d'ailleurs pour laquelle il n'y a pas de réponse univoque, celle de la limite entre la réparation et l'augmentation. Alors souvent ce qu'on prend comme exemple dans mon champ, qui est celui de la psychiatrie, c'est les effets des psychostimulants. Les psychostimulants qui peuvent soigner par exemple le trouble attentionnel, un déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité et qui en même temps sont des moyens d'augmenter les capacités des uns et des autres comme d'ailleurs le café qui se trouve à votre table ce matin ce qui donne lieu à toutes sortes de représentations là j'ai pris deux représentations cinématographiques l'une avec Bradley Cooper l'autre avec Scarlett Johansson qui illustre complètement ce propos les films ne sont pas très bons d'ailleurs mais les acteurs très bons Et évidemment, avec toujours et d'emblée, ça sera encore une fois la trame, les conséquences possibles, c'est-à-dire ce que nous pouvons vivre sous l'effet de cette augmentation qui aboutit à une forme de terre brûlée et éventuellement à cette chute d'Icare. Dans un registre plus commun de notre prescription, il y a la question des antidépresseurs. Moi j'ai beaucoup aimé ce livre, qui était un livre essentiel au moment de sa parution, qui dit tout dans son titre, Better than well, sur les effets des antidépresseurs. Antidépresseurs qui servent à soigner, comme leur nom l'indique, la dépression, mais qui ont des effets au-delà de la dépression, ce qui est caractérisé par cet article, l'illustration la plus récente. parce que l'article, lui, date un peu, c'est le début des années 90, et qui est un article remarquable, très bien fait, qui montrait en fait que dans une colonie de singes, les singes que l'on traitait par un antidépresseur conventionnel, en l'occurrence la fluoxétine, le Prozac, montaient dans la hiérarchie de cette colonie lorsqu'ils étaient traités par la fluoxétine. redescendait dans la hiérarchie lorsqu'on arrêtait ce traitement, puis remontait dans la hiérarchie lorsqu'on réinstaurait le traitement. Et donc il y avait un effet, qui est un effet d'augmentation, non pas de l'homme mais du singe, du primate non humain, avec l'utilisation d'un antidépresseur qui a été, vous le savez, un blockbuster qui a été extrêmement prescrit à plus de 100 millions de personnes depuis son invention, celui de la fluoxétine, le Prozac. Vous savez aussi aujourd'hui qu'il y a... le retour de molécules que sont les psychédéliques et qui, d'emblée, sont pensées comme augmentation. Parce que l'enjeu des psychédéliques, c'est la prescription d'une molécule, une molécule ayant un effet psychédélique, la psilocybine, par exemple, qui est extraite des champignons hallucinogènes, et en même temps avec un enjeu de psychothérapie associée. Et le terme consacré aujourd'hui est celui de psychothérapie augmentée par les psychédéliques. Donc on est vraiment dans la logique. de cette augmentation. Et puis pour m'éloigner un peu de la psychiatrie, je pourrais prendre l'exemple de la transplantation d'organes, et ça me permettra de faire le lien avec l'implantation de matériel dans le cerveau. Dans ce très beau livre de Maëlys de Kerangal, « Avez paré les vivants » , dont il existe aussi une adaptation cinématographique, peut-être avez-vous lu ou vu une femme qui a un peu plus de la cinquantaine, qui a une insuffisance cardiaque marquée et nécessitant une transplantation, va bénéficier du cœur d'un jeune homme, Simon, 17 ans, qui vient de mourir de façon tragique sur la route. Et vous voyez donc cette femme de 50 ans et qu'elle, qui se trouve avoir désormais littéralement un cœur de jeune homme, alors évidemment qu'elle est soignée, peut-être même guérie. au prix de certains traitements immunosuppresseurs associés de l'insuffisance cardiaque dont elle souffrait, mais il se trouve aussi qu'elle est porteuse désormais, passé 50 ans, d'un cœur de jeune homme. Donc vous voyez bien que la réparation devient potentiellement augmentation et je le redis, la limite est très difficile à établir. J'en reviens donc aux propos hybridation cerveau-machine, en vous ayant expliqué que de toute façon la limite le soin et l'augmentation est très difficile à établir. Alors, plutôt que de vous montrer des patients implantés par Neuralink, je vais vous montrer un petit singe. On commence par le singe, aujourd'hui.
- Speaker #1
Vous pouvez couper le son, parce que moi, je n'ai plus la main.
- Speaker #3
C'est mieux que je commente. Donc, vous voyez ce petit singe. qui joue un jeu auquel même les plus réfractaires d'entre vous ont peut-être joué un jour, qui s'appelle Pong. Ça consiste à renvoyer une balle qui essentiellement sert à casser un mur de briques. Et donc ce petit singe s'entraîne. Il a un joystick pour ça. Ce qu'il a dans la bouche, c'est du jus d'orange, comme vous sur vos tables, sinon il ne travaille pas, comme nous. Et donc ce qu'il fait dans un premier temps, c'est amener la balle sur une raquette qui est représentée par ce carré orange. Il le fait assez bien, vous voyez, de temps en temps un peu distrait, il a raté, mais il s'y remet. Et la particularité, c'est que ce petit singe a dans le cerveau un implant qui est équipé de milliers d'électrodes, dont vous voyez le tracé là, ces milliers de lignes, c'est le crépitement des neurones correspondant à ces milliers d'électrodes. Et le rôle des ingénieurs, c'est d'essayer, à partir de ce signal cérébral, à partir de cet implant, de prédire le mouvement que souhaite faire le petit singe. Et ça c'est tout à fait possible de le faire, c'est-à-dire que vous allez faire correspondre un signal cérébral à la réalité d'une commande motrice. C'est tellement possible de le faire que vous voyez que notre petit singe là progresse. Peut-être que les plus observateurs d'entre vous, malgré le réveil précoce que vous aura imposé cette conférence, auront constaté que le joystick ici est débranché. Donc ce n'est déjà plus sa patte qui commande, mais ce que nous décodons de son cerveau. Donc nous sommes déjà passés à l'extraction du signal dans le cerveau en nous passant de la commande motrice. Et puis si on continue un peu, on voit ce petit singe qui joue avec une grande aisance en commandant ses deux raquettes des deux côtés par la pensée. On est comme à Roland-Garros et on peut le voir comme ça jouer pendant des heures sans aucune difficulté. Ça veut dire que nous sommes capables d'extraire le signal correspondant à la commande motrice permettant donc de commander directement ses raquettes virtuelles sur cet écran. Alors c'est un petit singe, ça ne sert pas à grand chose si ce n'est préparer le fait de profiter, bénéficier de cette technologie pour restaurer la commande motrice chez un individu, un être humain qui en serait privé. Et de fait ça on sait le faire et d'ailleurs nous n'avons pas attendu Elon Musk pour le faire puisque les premières publications datent aujourd'hui. de restauration d'une capacité, d'une commande motrice chez un patient souffrant de tétraplégie, c'est-à-dire de perte de la commande motrice de ses quatre membres. Je vais me balader un peu dans la vidéo pour que vous puissiez voir ce qu'il en est. Excusez-moi. Voilà le dispositif. Vous voyez une femme qui apprend à commander ce bras mécanique. Elle s'entraîne d'abord pour faire tomber les unes après les autres ces petites balles. Vous voyez que par la pensée, C'est exactement le même procédé. Elle apprend à commander. Vous voyez toute la complexité de l'ensemble des articulations de ce bras mécanique. Elle apprend à faire tomber toutes ces petites balles. Ça, c'est le neurologue qui est très content. Et au bout d'un moment, vous allez voir le test, qui est un test classique aux Etats-Unis, dit test du Coca-Cola. C'est-à-dire est-ce qu'elle est capable d'apporter une canette à sa bouche ? Parce qu'elle fait très bien. Vous voyez qu'elle arrive très bien à commander ce bras mécanique. lui permettant donc d'agir sur l'environnement, elle qui a perdu l'usage de ses bras et de ses jambes du fait de cette tétraplégie. Donc vous voyez l'intérêt évidemment pour cette patiente qui est entravée dans son rapport au monde et même son être au monde par le fait qu'elle n'a plus de commande motrice. On peut aller un peu plus loin puisqu'on peut même se permettre de faire écrire quelqu'un par la pensée. Vous allez voir un autre patient, toujours avant les travaux. de Neuralink. Donc voilà typiquement le dispositif, ces milliers d'électrodes qui sont implantés dans le cerveau, dans le cortex, qui sont plantés dans le cortex, qui permettent d'enregistrer l'activité et qui vont nous permettre de décoder cette activité correspondant à une commande. Et là ce qui est particulier c'est que cet homme écrit ces lettres que vous voyez n'existent pas, ce sont les lettres qu'il trace en pensée. Il les trace en pensée et ça va lui permettre, vous le voyez écrire en temps réel, Il écrit probablement un peu plus lentement que vous sur votre téléphone dit intelligent, mais il va quand même assez vite en temps réel. Voilà ce qu'il écrit. Et puis, au passage, vous aurez constaté que c'est une étude américaine puisqu'il écrit Ask not what your country can do for you. Nous sommes bien aux Etats-Unis. Donc, vous voyez comment nous pouvons décoder l'activité du cerveau, pas seulement pour commander un bras mécanique, mais pour même écrire. et vous voyez l'intérêt qu'il y a chez une personne qui a... perdu l'usage de ses membres et même au-delà d'ailleurs une personne qui pourrait avoir même perdu l'usage de la parole une personne qui pourrait même avoir perdu l'usage du clignement des yeux il existe des syndromes qui aboutissent à une sorte d'enfermement interne que nous pouvons la résoudre par cette interface cerveau-machine permettant de faire communiquer le cerveau avec une machine Merci. Donc ça, nous savons le faire, et nous savions le faire avant Elon Musk. La différence, c'est qu'Elon Musk, Neuralink, c'est 400 millions, et donc ça va plus vite que des équipes universitaires nord-américaines ou européennes, puisque des travaux similaires existent en Europe. D'ailleurs, en Europe, il faut préciser, et en France même plus précisément, que nous avons inventé cette méthode consistant à mettre du matériel. Dans le cerveau des individus, c'est l'invention de cet homme, Alim Benhabib, qui est un neurochirurgien grenoblois, qui a inventé cette technique pour soigner la maladie de Parkinson. Donc vous voyez ici les électrodes, dans une radiographie standard, qui descendent dans le cerveau. Vous les voyez ici sur un scanner, vous voyez qu'il y a des petits plots au bout. Et si on regarde plus précisément la reconstruction, on cible ce qu'on appelle les noyaux gris centraux, qui sont vraiment au cœur du cerveau, qui vont permettre... de soigner une maladie très invalidante ou potentiellement très invalidante, dont il existe des formes très invalidantes, qui est la maladie de Parkinson. Alors là, je vous montre un être humain traité par cette technique. Donc voilà un être humain qui a un tremblement typique de la maladie de Parkinson. Vous voyez aussi qu'avec le tremblement, le visage est figé. Il y a une hypomimie. Il y a même une perte de clignement des yeux. Vous voyez qu'évidemment, il est très entravé, handicapé par ce tremblement. Ce qu'il a ici en sous-clavier, c'est le dispositif qui permet de commander les électrodes qui sont dans le cerveau. Là, vous voyez le neurologue qui allume la stimulation. Et vous allez voir en temps réel les effets de cette stimulation. Vous allez voir comment s'amende le tremblement. En quelques secondes, plus de tremblement. Vous voyez aussi peut-être que le visage se recolore. Il y a quelque chose qui s'anime. il n'a plus de tremblements, il perd cette hypomimie. Là, c'est vraiment la motricité fine, c'est typiquement ce qui est entravé par la dénervation dopaminergique dans la maladie de Parkinson. Il est heureux, nous sommes heureux. Ça, ça n'est plus de la recherche. Ce que je vous ai montré juste à présent, c'était encore du domaine de la recherche. Ça, c'est du domaine du soin courant. C'est important, ça veut dire qu'on considère que 150 000, pas loin d'ailleurs maintenant, 200 000 patients ont été soignés dans le monde. avec cette technique. Donc, ça n'est plus de la recherche, c'est une technique de soins courants dans la maladie de Parkinson et que nous développons dans d'autres maladies affectant le cerveau. Alors, l'avantage de la neurologie, c'est qu'on voit les choses. Donc, je vous ai montré de la neurologie. Mais en fait, on fait la même chose en psychiatrie et je ne peux pas vous le montrer parce que ce serait beaucoup plus long parce qu'il faudrait que je vous montre le comportement complexe d'une patiente. Il faudrait qu'elle vous raconte ce qui s'est passé. Mais si vous voulez regarder, vous... Vous pouvez trouver ça, c'est une émission de M6 qui portait notamment sur cette patiente, qui est une patiente qui a un trouble obsessionnel compulsif extrêmement invalidant et qui a bénéficié de ce type d'implantation, ayant complètement changé sa vie. Vous pourrez voir, mais ça prendra 20 minutes que je n'ai pas aujourd'hui, donc j'ai préféré vous montrer en quelques secondes l'effet sur la motricité, les effets que peuvent avoir ce type de technologie sur des pathologies beaucoup plus complexes. que le contrôle moteur, que sont par exemple le trouble osseumnel compulsif ou la dépression. Donc j'espère vous avoir montré à ce stade qu'au travers des soins, nous ne sommes plus dans la science-fiction, nous sommes dans la réalité de la recherche, de la science, et même la réalité du soin. Mais je voudrais aller un peu plus loin autour de cette question des interfaces cerveau-machine pour vous dire que tout est prêt pour notre hybridation. Notre cerveau celui de cette jeune fille à la perle, il est en fait tout à fait similaire à celui qui constitue l'intelligence artificielle en ceci que dans les deux cas, il s'agit de réseau de neurones et que même la construction de l'intelligence artificielle dès ses premiers temps dans les années 50, 1950, visait à ce type d'approche dite connexionniste de réseau de neurones, simplement nous n'avions pas la puissance de calcul. Nous avons connu plusieurs hivers de l'intelligence artificielle, mais l'idée était déjà la même, s'inspirer de nos réseaux de neurones avec les mêmes modalités d'apprentissage pour construire une intelligence artificielle. On en reparlera peut-être dans la discussion. Alors je fais un deuxième détour après mon premier détour sur la réalité clinique que je vis de la difficile délimitation de la réparation et de l'augmentation pour parler rapidement. des enjeux propres à l'intelligence artificielle, parce que je trouve que ça vaut la peine de planter le décor là aussi, avant de continuer sur l'hybridation cerveau-machine. Et sur quelques idées reçues, notamment la première, c'est celle du perroquet. L'IA ne ferait que répéter des choses, elle régurgite des choses qu'elle a pu apprendre. Et on va même jusqu'à dire, y compris d'ailleurs des spécialistes de l'IA, que les milliards de paramètres... d'un réseau de neurones que constitue par exemple ChatGPT sont des connaissances. Non. Ce que sont ces milliards de paramètres c'est le poids synaptique c'est-à-dire le poids des connexions entre chaque neurone. Et un réseau de neurones qui vous répond ça n'est pas quelque chose qui restitue une connaissance qui la régurgite. Ce n'est pas Google qui vous met en lien avec une page que vous pouvez lire, c'est vraiment quelque chose qui est recréé par ce réseau de neurones. Je pense qu'il faut vraiment le préciser, parce qu'on passe son temps à dire que c'est un effet perroquet. C'est beaucoup plus complexe que ça. Quand vous interrogez une IA générative, elle génère réellement la réponse qu'elle vous fait. Évidemment qu'elle a été entraînée sur toutes sortes de textes, et que ces textes ont un effet sur son cerveau. comme tous les textes, j'y deviendrai, que vous avez lus, constituent ce que vous êtes. Et quand vous me parlez, quand je parle aujourd'hui, je ne suis pas en train de réciter un texte, je suis en train de générer mon propos en même temps que je vous parle. C'est exactement ce qui se passe dans ce cerveau artificiel. Donc, première idée reçue, le perroquet. Deuxième idée reçue, on sait exactement ce qui se passe. Alors là aussi, il faut le souligner, la particularité... La réalité du phénomène, ce qui est fascinant d'ailleurs avec les IA génératives, c'est qu'en fait on ne sait pas. On programme des choses très simples, de l'apprentissage dans un réseau de neurones, et émergent des compétences. Je peux donner comme exemple les compétences de calcul. Aujourd'hui, si vous interrogez Tchadjipiti, il y a en fait un module connecté du Python qui vous fait du calcul, du très bon calcul, comme s'il y avait une calculatrice. C'est la réalité d'ailleurs. Mais en fait, sans même la calculatrice, alors que GPT-3 était très mauvais dans le calcul simple, les versions suivantes sont devenues très bonnes. Et vous voyez sur un paramètre très simple que sont l'addition de nombres à trois chiffres. À partir d'un certain niveau de complexité, à partir de 10 puissance 10 paramètres, vous voyez apparaître une compétence numérique. Et on ne sait pas pourquoi. On ne sait pas pourquoi, il faut le souligner, c'est quelque chose qui, par l'apprentissage, évolue pour son propre compte et chez lequel émergent des compétences, ici c'est la compétence assez triviale, de l'addition de nombres à trois chiffres. Troisième idée reçue, il n'y a aucune créativité. Et ça donne ce type de titre avec lequel évidemment je suis en profond désaccord. Alors il n'y a aucune créativité en disant que ça ne fait que, c'est pas loin du perroquet en fait. régurgiter des choses déjà identifiées. Mais ce n'est pas du tout vrai parce que je peux vous dire comme chercheur, la réalité de la créativité d'un chercheur le plus souvent vient de la capacité à connecter des champs de connaissances différents. On fonctionne tous en silos, on a tous des connaissances d'un champ donné. Si vous êtes capable d'établir un pont entre ces différents champs de connaissances, c'est là que vous allez inventer réellement des choses. C'est exactement ce qu'une IA générative sait faire puisque qui... Au fond, elle est experte de chaque champ et donc elle va être capable, par association, de générer des idées qui sont à proprement parler créatives, c'est-à-dire qui n'existaient pas jusque-là, par l'association entre des champs de connaissances différents. Aujourd'hui, par exemple, ont été découvertes des stratégies thérapeutiques dans certaines pathologies ultra-résistantes, par des IA génératives, par cette faculté de mettre en connexion des champs qui étaient très différents. C'est-à-dire le neurologue. ne savait rien des progrès de l'hématologue, mais Chagipiti, lui ou une autre, avait accès à l'ensemble de ses connaissances et était capable de générer une association entre les deux qui est pertinente pour un patient. Ça existe déjà aujourd'hui, donc c'est faux de dire que ça n'est pas créatif. Dernière idée reçue, celle du grand remplacement. Alors, elle n'est pas tout à fait fausse. Bien sûr qu'il y a un enjeu de remplacement. Là, j'ai pris juste un exemple qui est assez frappant. C'est l'effectif des développeurs de logiciels, les codeurs, en fait, selon la tranche d'âle. Et ce qu'on voit, c'est dans le contexte de l'émergence des IA génératives, dans ces eaux-là, autour de 2022, vous voyez les courbes d'emploi des jeunes codeurs qui diminuent. On a beaucoup dit, il faut coder, il faut savoir coder, etc. En fait, une IA générative code très bien. Et donc, du codage simple, on n'en a pas besoin. On a besoin d'architectes. de la connaissance, mais on n'a plus besoin de codeurs. Donc évidemment qu'il y a des conséquences sur l'emploi, évidemment qu'il y aura des conséquences massives sur l'emploi. Mais dans le même temps, je pense qu'il n'est pas juste de penser en termes de compétition parce que, et j'y reviendrai, l'enjeu principal de notre rapport à toute innovation, et c'est valable depuis l'invention du feu ou avant, c'est que nous utilisons la technologie que nous inventons et nous nous transformons à mesure que nous l'utilisons. Donc l'enjeu c'est en fait un enjeu d'hybridation. Alors je vais prendre un exemple littéraire qui m'a beaucoup amusé. pour parler de cette hybridation.
- Speaker #0
cerveau-machine. Dans le rapport, cette fois, non pas par interface cerveau-machine de communication directe du cerveau avec une machine, mais l'utilisation que nous pouvons avoir, vous et moi, sans être implantés, avec une IA générative. Cet exemple, c'est celui de l'écriture de cette nouvelle et je vous invite à la lire, à les lire, puisqu'il y en a deux, qui faisait l'objet d'une compétition Entre un remarquable écrivain de nos prix bon cours, Hervé Letellier, l'auteur de l'Anomalie notamment, et Chad J. Petit, l'enjeu était d'écrire une nouvelle avec des conditions très précises. Alors comme il n'est pas très bon joueur, il dit que l'IA générative a fait un peu plus long que ce qui était demandé dans la commande pour l'écriture de cette IA, mais ceci dit, lui-même reconnaît la réalité. Je vous invite à lire vraiment ces deux nouvelles. Sa nouvelle est très bonne, mais la nouvelle écrite par Desillas est meilleure. Vous le trouverez sur Internet, elle est vraiment très belle. Elle est vraiment très belle, elle est plus belle, il le reconnaît volontiers, en protestant un peu à la marge, elle est plus belle que la sienne. Alors, on se dit, on peut donc écrire mieux qu'un prix Goncourt. Oui, mais il faut voir comment cette nouvelle a été écrite. Elle a été, en fait, écrite... sous la commande d'un garçon qui connaît bien l'IA, qui est Benoît Raphaël, qui a utilisé deux IA, et non pas une seule, Grock, c'est celle d'Elon Musk, puis Claude, qui est probablement d'ailleurs à mes yeux celle qui a le plus de qualité littéraire. Mais ce qui est important, c'est ce qu'on appelle le prompt. Et je ne vais pas le lire entièrement, mais je l'esquisse simplement, écrire un texte de 3000 signes avec le style suivant. structure, quotidien bancal, plus portail vers le surréel, plus détails méticuleux, rythme, phrases mesurées, plus digression de jazz, plus silence contemplatif, point de vue, troisième personne détachée, plus observateur perméable, motif normal, étrange parallèle, retour altéré, tonalité, etc. Donc ce que vous voyez là, c'est une commande d'une remarquable qualité qui permet l'écriture d'une remarquable nouvelle. Donc ce que vous voyez là, en fait... C'est la réalité d'une hybridation. Ce n'est pas « écrivez-moi une nouvelle de 3000 signes » . Ce n'est pas ça, en fait, l'enjeu. Et là aussi, j'aurais pu l'ajouter dans les idées reçues, ce n'est pas vraiment une idée reçue, c'est une pratique reçue. Cette utilisation de cette GPT en posant une question simple, comme on interrogerait Google, n'est pas du tout intéressante. Ce qui est intéressant, c'est le dialogue, c'est les échanges, les relances itératives qui aboutissent à cette commande. qui aboutit à une nouvelle plus belle que celle d'Hervé Letellier. Alors j'espère à ce stade vous avoir convaincu du fait que nous ne sommes plus dans la science-fiction et que pour ce qui est de notre rapport à l'IA, mais pas seulement, les neurotechnologies aussi, ce sur quoi nous travaillons, les interfaces cerveau-machine, c'est une réalité aujourd'hui et plus encore demain. Et à partir de cela, j'aimerais vous parler des conséquences... de cette augmentation par hybridation cerveau-machine. J'aimerais vous parler en fait de cette nouvelle condition humaine, on pourrait appeler ça un silicone syndrome, qui fait de nous des êtres hybridés avec ces nouvelles technologies faites de silicium. Et pour vous dire que ça ne va pas si bien se passer, il y aura des effets secondaires. Moi je suis en médecin quelqu'un de très pragmatique. Ça veut dire qu'il faut regarder concrètement la réalité des effets d'un traitement, ses bénéfices, ses effets secondaires. Et ma décision quotidienne, c'est autour de la balance bénéfice-rive, donc il faut regarder réellement ce qu'il en est. Alors, quel effet ça a ? Là, je veux bien le son, mais c'est juste pour la plaisanterie, puisque certains sont en visio, et pour vous dire que les visios peuvent mal tourner parfois.
- Speaker #1
Je ne sais pas si vous pouvez le mettre. Donc ça,
- Speaker #0
c'est une audition devant un juge.
- Speaker #1
Et donc,
- Speaker #0
vous avez trois avocats qui sont coincés dans son chiffre.
- Speaker #2
I'm not a cat.
- Speaker #0
Donc, il y a l'avocat qui est coincé dans la peau d'un chat, et le juge qui est très patient. C'est juste pour dire que l'hybridation peut se passer de toutes sortes de façons, et vous pourriez vous trouver coincé dans la peau d'un chat lors d'une audience devant un juge. Mais au-delà de la plaisanterie, je voudrais dire que, j'ose le dire devant André Comte-Ponville, un philosophe, tout progrès technologique nous confronte à ce que le philosophe Hunter Anders a appelé la honte prométhéenne, c'est-à-dire que constatons que nous pouvons être augmentés, Et bien ce qui en résulte avant tout, c'est de considérer que nous sommes faibles, il nous manque énormément de choses, et ce que cette augmentation, l'effet Prométhée, entraîne en nous, c'est le constat de notre insuffisance, ce qu'il appelle la honte prométhéenne, et c'est la réalité de la condition humaine, devant toute augmentation, que de considérer avant tout son insuffisance, qui illustre, que magnifie, que rend plus évidente. encore l'augmentation une fois que la technologie émerge. Deuxième phénomène plus spécifique à notre cerveau, c'est pas rien de constater qu'en fait notre cerveau fonctionne comme celui d'une IA générative et réciproquement, il y a bien sûr quelques différences, mais au fond c'est nous ramener à notre statut de machine, de machine qui pense, et puisque c'est une machine, des contraintes de cette machine. Cette machine nous joue des tours, elle est formidable. Elle me fascine tous les jours, j'espère vous aussi, celle du fonctionnement de votre cerveau et celui de vos congénères. Mais quand même, ce cerveau vous joue des tours. Prenons juste des illusions visuelles, mais j'aurais pu parler de biais cognitifs, des choses plus élaborées. Vous voyez qu'ici apparaissent des choses, le mouvement qui n'existe pas, parce que votre cerveau vous joue des tours. Nous sommes des machines et cette machinerie a des conséquences. Elle peut générer, par exemple, ce type d'illusions. Deuxième phénomène fondamental. Troisième phénomène, autant ce que je vous ai montré ne relève pas de la science-fiction, autant persiste une idée de la science-fiction selon laquelle nous pouvons augmenter globalement l'homme. Et l'idée c'est que si je mets un implant dans le cerveau, j'accède à l'ensemble du cerveau. Or ce n'est pas du tout le cas, parce que ce cerveau c'est un organe. d'un kilo quatre, qui compte 85 milliards de neurones, chacun établit 1000-10000 connexions. Et si vous mettez un implant ici, il ne mesure pas ce qui se passe là. C'est-à-dire qu'entre les deux, il y a des milliards de neurones qui crépitent en faisant des choses différentes. Donc, quand je mets un implant quelque part, je peux réparer une fonction. lié à l'endroit où j'implante, je peux augmenter une fonction, peut-être quelques fonctions, ou une fonction qui a un effet générique, mais en fait je n'accède pas à l'ensemble du cerveau. Et donc je ne peux pas augmenter globalement le cerveau. En sens inverse d'ailleurs, c'est le fantasme de l'aide. digitalisation de l'esprit, c'est-à-dire cette idée que je me connecte sur le cerveau et je le télécharge sur un disque dur, c'est tout aussi aberrant, puisque nous n'avons pas dans notre cerveau de port USB. C'est juste pas possible de se connecter et d'avoir l'ensemble. Et ça, c'est encore très présent dans les esprits, très présent dans la science-fiction, mais ce n'est pas le cas. Alors, en matière d'augmentation, ça a quelles conséquences ? Ça veut dire qu'on va créer des hypercompétences. On ne peut pas augmenter globalement. et que l'être humain augmenté par interface cerveau-machine, ça va être un être humain hérissé de quelques hypercompétences, mais pas d'une augmentation globale. Or, ce que nous essayons de faire, par exemple, les parents que vous êtes peut-être, c'est de faire en sorte que nos enfants aient le développement le plus harmonieux possible, un équilibre entre leurs différentes facultés qui soit le meilleur possible et pas d'avoir un craque en maths et quelqu'un qui est incapable de s'exprimer. Donc nous visons à une forme d'harmonie du fonctionnement psychique, qui est quelque chose qui vient en parallèle... de l'harmonie de ce corps humain tel qu'elle est représentée dans cet homme de Vitruve qui s'inscrit de façon savante dans un carré et dans un cercle. Eh bien, l'augmentation par implantation, par évaluation cerveau-machine, c'est quelque chose qui va venir rompre l'harmonie du fonctionnement psychique. On va créer des hypercompétences, ce qui n'est pas simple à observer parce que la clinique nous apprend, celle des psychiatres que nous sommes, que quand on a Une compétence extrême dans un champ, on a tendance à désinvestir les autres. Et donc on va aboutir à cette forme, nous utilisons un terme qui n'est plus à la mode aujourd'hui dans notre nosographie, dans notre sémiologie, dans les signes de la psychiatrie, qui est celui de disharmonie, mais ça crée une forme de disharmonie. J'ai l'habitude de dire, vous avez rappelé que j'étais normalien, que j'ai probablement commencé à faire de la psychiatrie quand je suis rentré à Normale Sup, où personne n'est normal, parce que justement j'ai rencontré des êtres absolument fascinants. Mais pour lesquels il était vrai que telle personne, sachant tant de choses de littérature classique, ou ayant un cerveau aussi élégant, même plus que puissant en matière mathématique, dans le même temps était incapable de courir dans le couloir. C'est-à-dire qu'il y avait cette forme de disharmonie, et d'ailleurs j'ai eu un grand plaisir à la fréquenter. Donc, conséquence de cette hybridation cerveau-machine, rupture de l'harmonie de l'homme. rupture de son fonctionnement psychique. Mais plus fondamentalement, plus fondamentalement, qu'est-ce qu'il en est de notre cerveau ? Et notre cerveau, il se trouve qu'il a déjà des limites. Tout à l'heure, je vous ai montré ce petit primate non humain. Eh bien, si nous regardons comment est codée l'information chez ce primate non humain, entre deux régions cérébrales très importantes, les amygdales, région émotionnelle et le cortex, on constate que le codage, c'est évidemment un... résumé de cette très belle publication, à mes yeux, la plus prestigieuse revue qui s'appelle Cell, c'est que le codage est assez robuste. Vous voyez ici, il y a une forme de périodicité du signal et cette périodicité, elle est essentielle parce que si vous supprimez un train de spike, c'est des charges, des neurones, c'est pas grave, il revient juste après. Il y a notamment ce qu'on appelle des phénomènes de redondance. La redondance fait que s'il y a un problème dans la communication, de toute façon, elle est assurée. Si vous regardez le même codage chez le primate humain, vous et moi, l'homme, vous constatez que le signal a l'air d'être désorganisé. En fait, qu'est-ce qui se passe ? Il a gagné en complexité, il a gagné en informativité, et de fait, nous transportons des informations plus complexes que celles du petit singe que je vous ai montré tout à l'heure, mais il a perdu des mécanismes de protection, dont la redondance. Alors, je vais dire autrement, au cours de l'évolution, Pour rendre cet organe aussi puissant, qui nous consacre dans le statut qui est le nôtre, celui de sapiens, nous avons renoncé à des mécanismes rendant le codage de l'information plus robuste dans le cerveau. Et si je fais sauter un spike ici, je change complètement le code. Il ne dit plus du tout la même chose. Mon cerveau se met à voir des choses qui n'existent pas, entendre des choses qui n'existent pas, une hallucination. Quelque chose dysfonctionne profondément parce que j'ai perdu la robustesse. J'ai choisi au cours de l'évolution la puissance, l'informativité, en renonçant à la robustesse. Et ça, comment ça se manifeste ? Ça se manifeste par la réalité des troubles mentaux, dont on n'arrive pas à bien comprendre. Je vais y revenir, pourquoi ils sont si fréquents ? En fait, c'est le prix à payer de la puissance de notre cerveau. Notre cerveau, qui dans l'évolution que nous avons connue, en est à un point où, pour le dire de façon triviale, il ne se supporte plus. Et la réalité, celle du médecin que je suis, le pôle que je dirige reçoit jusqu'à 12 000 patients par an. C'est en fait une goutte d'eau dans l'océan des troubles mentaux. Je prends quelques maladies, la schizophrénie c'est 1% de la population générale, le trouble bipolaire 2%, la dépression 1 personne sur 5 au cours de sa vie. On ne comprend pas pourquoi c'est aussi fréquent. On le comprend mieux quand on considère que c'est le prix à payer de la puissance de notre cerveau. À ce niveau de complexité. Il y a des bugs. Alors qu'est-ce qui se passe si j'augmente l'homme ? C'est-à-dire si je l'augmente, non pas par sa force musculaire, mais par la puissance de ce cerveau. Là, comprenez mon hypothèse, ici formulée. Si je paye déjà un prix aussi élevé la puissance de notre cerveau, et que je l'augmente encore, je paierai ce prix plus élevé encore. Et ce que nous allons voir, c'est bien davantage encore de troubles psychiques. Et je m'attends donc à la réalité de troubles psychiques. Alors aussitôt que je formule une hypothèse, vous avez suivi mon raisonnement, il faut que j'essaie de voir si je peux la conforter. C'est très difficile parce qu'il faudrait que je puisse observer l'évolution de la fréquence des troubles mentaux au travers des siècles, ce qu'on ne peut pas faire. On n'a pas cette épidémiologie. Mais quand même, on a ce qu'on appellera aujourd'hui des signaux faibles. Des signaux faibles qui sont le fait que certains troubles augmentent. La dépression, clairement, a augmenté ces dernières années. Alors je vais passer vite sur ces chiffres, mais prenons les jeunes, ce qui est quand même le plus important. Elle est passée de 11% à 21% en 4 ans. Alors certes, on a connu une crise terrible à ce moment qui était la crise Covid, mais l'augmentation avait réellement commencé bien avant. Vous savez que les étudiants sont en grande souffrance, au moins un tiers d'entre eux, et nous ne comprenons pas cette fragilité. massive aujourd'hui de nos jeunes. Je prends juste deux études, celle de Prisme à Bordeaux ou l'étude Mentalo plus récente, toute récente, qui dit le constat que je viens de faire, un tiers des 11-24 ans souffrent d'anxiété ou de dépression modérée à sévère et 40% se plaignent de solitude. Je pourrais d'ailleurs remonter dans le temps. On voit aussi une population qui, pour nous, était une population épargnée, celle des préadolescents. Préadolescents, 8-12 ans, normalement, si vous êtes parent, Vous savez que c'est un âge agréable, facile. C'est après la dépendance de la petite enfance, avant les tourments de l'adolescence. Donc, 8-12 ans, c'est un âge où un enfant est modérément obsessionnel, s'intéresse à se situer dans le monde, l'histoire, la préhistoire, la géographie. C'est ça ce qui l'occupe et il vous laisse tranquille. Aujourd'hui, nous voyons arriver ces préadolescents suicidaires dans nos services d'urgence. Ce qui est donc une rupture de ce que, d'ailleurs, les psychanalystes appelaient la période de latence, pour dire qu'il ne se passait rien. il se passe quelque chose justement, parce que cette population est fragilisée. Moi je fais partie de ceux, on pourra en discuter tout à l'heure, qui considèrent que même si le niveau de preuve n'est pas parfait, même s'il souffre de défauts, nous pouvons déjà considérer que notre rapport aux objets connectés a un rôle dans l'augmentation de ces troubles mentaux. Et la même étude Mentalo montre que 25% des jeunes passent plus de 5 heures par jour sur les écrans. Elle corrèle très bien la fréquentation des écrans et la souffrance psychique. En fait, moi, je vous ai parlé d'hybridation forte par des interfaces cerveau-machine. Mais en fait, notre hybridation faible existe déjà. Celle qui fait que vous aurez tous pensé, le temps que je parle, un peu trop longtemps, à vos téléphones dits intelligents. Alors face à ça, quelle attitude ? Nous allons devant une augmentation des troubles psychiques. Vous avez deux types de livres, ceux qui sont des contempteurs et qui vous décrivent la catastrophe à venir, la siliconisation du monde, Feu, le grand Daniel Cohen avait écrit ce très beau livre au mot numéricus, et puis vous avez les élotes, qui ne sont pas tout à fait honnêtes d'ailleurs, Michel Serres avec Petite Poucette ou Steven Pinker avec Le Triomphe des Lumières, dans une sorte d'opposition, je pense qu'il faut être pragmatique. Alors la première chose, c'est que le médecin que je suis veut que ces technologies servent avant tout à soigner. C'est la réalité de mon exercice. Voilà mon hôpital, Saint-Anne, le cerveau qui m'intéresse. Il faut faire intervenir d'autres acteurs. Ici, ce monsieur, à un moment, il annonçait autre chose qu'une dissolution. Et ce qu'il annonçait, c'était la création dans l'hôpital où j'officie, dans le pôle dont je suis responsable. d'un institut de neuromodulation avec un financement conséquent d'une vingtaine de millions pour développer ces technologies, ces interfaces cerveau-machine, pour soigner les troubles psychiques. Donc commençons par utiliser ces technologies pour soigner plutôt que pour augmenter. Mais je ne me fais pas d'illusion, je ne me fais pas d'illusion. Je sais qu'elles seront utilisées pour augmenter et probablement d'ailleurs qu'elles seront plus rapidement utilisées pour augmenter que pour soigner. Je passe sur cette diapositive. Au-delà de cette priorité aux soins, qu'est-ce qui nous permet de réfléchir ? Alors, si vous me laissez encore cinq minutes, je voudrais faire référence à cette étude qui, moi, m'avait beaucoup frappé, qui a été extrêmement commentée dans une autre grande revue, il y a une quinzaine d'années, Science, montrant que des étudiants d'Harvard semblaient subir un effet du numérique. Qu'est-ce qui se passait, en fait ? On leur faisait répondre à des questions. assez complexe, de type trivial poursuite. On ne joue plus tellement au trivial poursuite, mais vous voyez le type de questions. Ils répondaient sur un ordinateur, dans l'amphithéâtre. On leur donnait la correction. Parfois, c'est des questions subtilons. Et ensuite, on randomisait. Donc, on a décidé, au hasard, d'annoncer sur l'ordinateur, à la moitié d'entre eux, le fichier sur lequel vous avez inscrit vos réponses, et supprimer. Les autres, donc, il est conservé. Puis là, on leur fait faire d'autres choses, plein d'autres tests, du calcul mental, etc., pendant 2-3 heures. Et enfin, on leur repose les questions du trivial poursuite. Ils n'ouvrent pas le fichier, ceux qui ont encore ce fichier, sur lequel se trouvent ces réponses. Mais ce que nous observons, c'est que ceux pour lesquels nous n'avons pas annoncé la suppression du fichier ont de moins bonnes réponses aux mêmes questions une fois qu'on leur pose. Je vais dire autrement, ceux qui savent que le fichier est quelque part dans leur ordinateur ont enclenché une forme de destruction, de dégradation de leurs souvenirs, de la bonne réponse. Donc en fait, s'il existe un support informatique, votre mémoire se dégrade. ce que ça montre. Et donc évidemment ça a suscité énormément de commentaires, ça s'appelait l'effet Google. Nous affaiblissons donc l'homme en l'augmentant de cette technologie puisqu'il n'a plus besoin de se remémorer et même qu'il enclenche un mécanisme de dégradation de la mémoire par la seule disponibilité de ses connaissances sur un fichier quelque part dans son ordinateur et sans même qu'il l'ouvre. Vraiment le seul fait que je sache que ça existe fait que j'oublie. Alors moi ma mémoire est ainsi faite que quand j'ai lu cette étude j'ai pensé à un mythe qui m'a toujours beaucoup plu qui est le mythe de Thoth parce que ce mythe de Thoth racontait la chose suivante c'est dans le phèdre de Platon et Thoth invente plein de choses il est formidable Thoth en fait c'est le dieu Thoth, scribe le dieu égyptien mais ici écrit à la grecque par Platon Thoth invente l'écriture et il est ravi de son invention il vient se vanter comme beaucoup de scientifiques auprès du roi, en l'occurrence le pharaon Thamus, et il vient lui dire, presque mot pour mot, « Mon invention, l'écriture, augmentera chaque homme de la mémoire de tous les autres. » Et je trouve que c'est juste, vous avez accès à ce qui est déposé par les autres dans un texte, et qui vous augmente de leur mémoire. Mais Thamus n'est peut-être pas pharaon pour rien, parce qu'il lui dit, Détrompe-toi, ton invention ne fera qu'affaiblir les hommes puisqu'ils n'auront plus besoin de se souvenir. La réponse de Thamus, c'est exactement l'effet Google. Exactement l'effet Google, c'est dire, si c'est déposé quelque part, eh bien, on affaiblit vos fonctions. Et donc, quand je lis l'effet Google, je pense à Taut, donc je pense à l'écriture, et je me dis, bah oui, mais en fait, c'est la même chose, et en même temps, ça a été quand même... quelque chose qui a changé la trajectoire de l'humanité, que cette invention de l'écriture qui affaiblit la mémoire des hommes. En fait, notre première grande hybridation, à mes yeux, c'est celle de l'invention de l'écriture. Elle consacre à notre sortie de la préhistoire pour entrer dans l'histoire. Et le mécanisme n'est pas si différent, c'est-à-dire qu'il y a une forme d'externalisation du savoir, on dépose son savoir hors de soi, et on se le réapproprie, on le réincorporie. C'est un mécanisme d'hybridation. La lecture, c'est quelque chose de fascinant, la façon dont on intègre, on incorpore les choses, au point d'ailleurs qu'on peut attraper des maladies. Donc, quichotte, à force de romans de chevalerie, se met à guéroiller contre des moulins à vent et ma bovarie s'empoisonne. Moi, j'aime beaucoup l'expression de Daniel Pernak, des maladies textuellement transmissibles. On attrape des trucs en lisant. Donc, ce n'est pas anodin et c'est le même processus. Finalement, le livre, c'est le premier disque dur externe. C'est le même processus d'externalisation et de réincorporation. Et il y a des effets secondaires, mais dans l'ensemble, ça a été une réussite. Donc nous avons connu une grande hybridation. Le mécanisme est similaire et ça a été une réussite. Nous devrions nous en inspirer. Alors au passage, rappelons que le triomphe de l'IA vient aussi de la lecture. Ça, on ne le dit jamais. Je vous ai dit tout à l'heure que c'était un réseau de neurones comme le nôtre. pas exactement faites, mais inspirées d'une autre, du biomimétisme, du mimétisme neuronal. Mais ce qui compte, c'est ce qui l'a rendu intelligent. Et ça, c'est une découverte formidable que celle des IA génératives. C'est que ce qui rend au troisième millénaire intelligent un réseau de neurones, ce n'est pas de voir des millions d'images, c'est de lire des millions de pages. Moi, je fais partie de ceux qui considèrent qu'il y a une forme d'intelligence. On peut en débattre à l'infini, mais je fais partie de ceux qui pensent qu'il y a une forme d'intelligence. Ce que je veux dire, en tout cas, c'est qu'avoir été traversé par des millions de pages génère des compétences qui, à mes yeux, ont certaines propriétés de l'intelligence. Donc lire, c'est la meilleure démonstration qu'existe de la puissance de la lecture sur un cerveau. C'est une démonstration in silico. Vous prenez un cerveau imité, vous mettez de la lecture dessus, il devient intelligent. Le paradoxe étant que, au moment où les machines deviennent intelligentes en lisant, nous ne regardons que des images. Alors, vous me voyez venir avec mon propos. Casse à venir. augmentation des troubles psychiques, épidémie à venir, mais nous pourrions nous inspirer de ce que nous avons connu avec la grande hybridation qui est celle de la lecture. Parce que la lecture, alors il faut définir ses qualités, c'est un rapport physique au mot, c'est quelque chose qui nécessite une forme d'endurance, il y a une forme de souffle de la lecture, ce n'est pas l'échelle d'un tweet. Au passage, ça permet mieux que toute autre chose d'être à la place de l'autre, beaucoup mieux que toute autre chose, y compris que l'image. Moi j'aime beaucoup le mot s'autruifier de Pessoa, mais on pourrait citer évidemment le « je suis l'autre » de Nerval. L'enjeu n'étant pas, dans la lecture, de devenir des hommes extrêmement cultivés, cuistres même, l'enjeu c'est d'avoir modifié nos connexions neuronales. Et cette phrase qu'on attribue à Édouard Hériot, « la culture c'est ce qui reste dans l'esprit quand on a tout oublié » , devrait plutôt être l'intelligence. C'est ce qui est dans l'esprit quand on a tout oublié, c'est-à-dire avoir été traversé par des choses, avoir modifié nos pondérations synéptiques, c'est-à-dire les connexions entre nos neurones, et il en reste les êtres humains que nous sommes. Nous avons donné la conformation la plus juste possible à notre cerveau. J'aime aussi beaucoup cette phrase de cet homme, Saint-Marc Girardin, qui fut un éphémère ministre de l'instruction publique, et qui avait cette phrase, je trouve absolument formidable, « Je ne demande pas à un honnête homme de savoir le latin, il me suffit qu'il l'ait oublié. C'est tout dire de ce qu'on attend de ces langues qu'on qualifie malheureusement de mortes, alors que tout ce que l'on attend, c'est l'effet de structuration d'un cerveau. On n'attend pas que ce petit déjeuner soit le lieu d'échange en latin, mais que notre cerveau soit différent une fois que nous avons appris et oublié ce latin. Voilà l'enjeu. Je terminerai pour dire que, derrière tout ça, derrière cette façon que nous devrions avoir de forger notre cerveau par la grande hybridation que nous avons connue, celle de la lecture et l'écriture, avant de nous risquer à l'hybridation technologique, mais à laquelle nous nous risquerons, je n'ai aucun doute là-dessus, il s'agit aussi de s'inscrire dans quelque chose qui nous dépasse, quelque chose qui nous a précédés. qui crée d'ailleurs une forme de verticalité, je ne sais pas le dire autrement en fait. Peut-être faudrait-il parler de hiérarchie, des normes et des valeurs, mais en fait, dans ce monde dit de post-vérité, avec toutes les vertus d'un récit, c'est-à-dire quelque chose qui nous précède, une histoire qui nous précède, dans laquelle on s'inscrit, que l'on fait nôtre en la réécrivant d'une certaine façon, et je le redis avant tout, en ayant la vertu de préparer nos cerveaux à la grande aventure que nous allons connaître, celle de l'augmentation de l'homme par hybridation technologique. Merci beaucoup pour votre attention.
- Speaker #3
Bien, c'est nous qui vous remercions pour ce très brillant exposé, à la fois passionnant, fascinant, déstabilisant parfois, stimulant souvent. Donc nous entrons dans la deuxième période de notre matinée, qui est consacrée aux questions-réponses. Je rappelle la règle, nos débats sont disponibles en direct sur Internet. Donc il convient que chacun d'entre nous, avant de prendre la parole, commence par se présenter, son nom, éventuellement sa fonction. La parole est à la première ou au premier qui la demande.
- Speaker #4
Bonjour, je suis Antoine Hermeneux, DG de la MAF. Ma question est la suivante, c'est comment garder son esprit critique face à l'intelligence artificielle ? Comment ne pas prendre pour acquis ce qu'elle nous raconte ?
- Speaker #0
Alors ça c'est une question passionnante, qui est celle sur laquelle j'écris d'ailleurs en ce moment, qui est celle de notre rapport à l'incertitude et les effets que cette incertitude produit sur nos cerveaux. en fait je pense que justement ce que j'ai voulu montrer là c'est que il y a quelque chose d'inéluctable à cette hybridation cerveau-machine qui peut aller jusqu'à ce que j'appelle l'hybridation forte un implant dans le cerveau, ce n'est vraiment plus de la science-fiction, et qui est aujourd'hui celle que chacun d'entre vous connaît, l'hybridation faible, celle que nous avons avec nos objets connectés et aujourd'hui dans ces objets connectés avec l'intelligence artificielle. Donc voilà l'hybridation majeure que nous connaissons aujourd'hui. J'ai essayé de vous dire que cette hybridation va avoir des effets secondaires, mais qu'elle n'est pas fondamentalement différente d'une hybridation majeure de l'humanité, celle que nous avons connue avec la... l'avènement de l'écriture et la lecture, qui a eu aussi des effets secondaires, mais qui a été une réussite, et qui m'amène à formuler l'hypothèse que c'est cette hybridation par l'écriture et la lecture, qui nous armera pour faire face à l'hybridation technologique. Et donc, la réponse à votre question et dans mon propos, c'est que je pense que seule l'éducation du rapport au texte, celui que nous avons connu avec cette hybridation par la lecture, est à même de générer chez nous un rapport à cette technologie qui ne soit pas celui de la crédulité. ...immédiate, mais plutôt celui d'un rapport interrogatif, d'un rapport d'intelligence partagée, d'un rapport vraiment qui va jusqu'au prompt de Benoît Raphaël pour écrire cette très belle nouvelle, qui est un rapport intelligent à une intelligence.
- Speaker #1
Bonjour Thierry Oulongué. En fait, dans ce débat, on voit un peu deux parties. Il y a le parti qui est centré sur les promesses. de l'intelligence artificielle, de l'augmenter, tout ce que vous avez parfaitement résumé. Puis il y a le parti de ceux qui voient surtout les risques et qui demandent, au contraire, du contrôle, de la régulation, de la maîtrise. Et c'est un débat qui percute un peu l'Europe. qui ne s'est pas très bien visiblement située entre où on régule ou au contraire, puisque tout le monde en Chine et aux Etats-Unis se constate sur les promesses, on est bien obligé de suivre. Alors qu'est-ce que vous recommanderiez comme approche raisonnable à l'Europe sur ce sujet ?
- Speaker #0
Merci, c'est une très bonne question parce que le risque pour aller un peu plus loin dans votre question, c'est qu'une position plus raisonnable de l'Europe amène à aggraver encore son retard et que notre Europe ne soit que vieille Europe. face au développement spectaculaire de l'intelligence artificielle sur d'autres continents. En fait, j'ai l'habitude de dire que je me méfie des technophobes parce que ce sont les premiers à... demander la dernière technologie disponible à leur médecin quand il tombe malade. Donc je pense que la position de technophobie, disons-le de façon sans utiliser un néologisme, celle des contempteurs, elle est pas tenable. Pour autant, ne soyons pas des zélotes et regardons justement une attitude potentiellement critique. Et moi, je veux dire en fait pragmatique. C'est avant tout ma position de médecin. C'est ce qui me constitue. C'est-à-dire, sachons les avantages, les bénéfices. Je pense que pour répondre plus directement à votre question, nous risquerions de trop perdre à créer une régulation en Europe qui ne ferait que retarder davantage encore l'Europe quant à ce développement de ces nouvelles technologies. Pour autant, je pense que nous pourrions avoir une démarche beaucoup plus puissante quant à l'éducation de nos jeunes. jeune cerveau, c'est-à-dire quant à la régulation que nous pourrions mettre en place dans l'accès à ces nouvelles technologies. Mon but, encore une fois, n'étant pas d'interdire l'accès, mais de savoir que chaque chose vit. vient au bon moment et qu'avant cette hybridation technologique, il en faut d'autres. Alors on constate d'ailleurs des évolutions. Vous avez vu les pays du Nord par exemple qui, d'une politique tout écran dans leurs éducations nationales, sont revenus aujourd'hui... a une démarche très différente. On voit sur d'autres continents, l'Australie récemment, sur l'accès aux réseaux sociaux chez les adolescents. On voit aussi dans d'autres cultures, qu'on appelle parfois démocratures, des décisions qui sont extrêmement fortes sur la régulation d'accès à Internet chez les jeunes chinois, en l'occurrence. Moi, je pense que nous pourrions être forts de la culture européenne pour... savoir ce qu'il est nécessaire de faire pour que des cerveaux aient la bonne conformation avant leur rencontre avec la technologie. Donc, en résumé, excusez-moi, mes réponses sont un peu longues. Vous savez, la psychiatre passe son temps à écouter, donc quand je peux parler, je parle. Ma réponse est un peu longue. Je pense que c'est trop risqué de trop réguler quant au développement de ces nouvelles technologies, mais qu'il faut savoir ce que nous devons faire pour les plus vulnérables. que sont notamment les cerveaux en train de se former.
- Speaker #2
Est-ce que je peux me permettre une question ? Moi, ce qui m'inquiète, ce n'est pas l'IA, c'est le recul de la lecture. On a reçu ici, il y a l'an passé, je crois, Michel Desmurgé, que vous évoquiez parmi les technophobes. Et ce qu'il montre, c'est que la lecture régresse tragiquement. dans tous les pays, avec des effets cognitifs que vous avez vous-même évoqués considérables. Sauf que la lecture ne reste pas, me semble-t-il, à cause de l'IA, mais à cause de l'image, qui n'a pas besoin de l'IA. Je vous fais une confidence. Pour la première fois de ma vie, j'ai regardé... J'étais malade, couché. Pour la première fois de ma vie, j'ai regardé une série en entier. 25 épisodes de 50 minutes, c'est hallucinant. C'est une très bonne série, bien sûr. C'est addictif, c'est passionnant. Intellectuellement, c'est très pauvret. Mais c'est tellement plus facile que lire Balzac, Stendhal ou Proust. Et donc, est-ce qu'on ne se polarise pas, des fois un peu indûment ? contre l'IA, alors qu'elle est passionnante. Et je suis d'accord, bien sûr, avec tout ce que vous avez dit, même si j'ai beaucoup moins de compétences pour le penser. Mais est-ce qu'on ne s'inquiète pas un peu abusivement autour de l'IA, alors que le vrai danger, ce n'est pas l'IA, c'est l'image ? Nos gamins ne passent pas leur temps à faire de l'IA, ils passent leur temps à regarder des petites vidéos, des films, des séries, etc. Et comme vous êtes d'accord avec Michel Desmurgé, sur un point très important, Une partie essentielle de l'esprit humain, et donc de la civilisation, et donc de la démocratie, est liée à la pratique assidue de la lecture. Est-ce que les raisons d'inquiétude qu'évoque Michel Desmurgers, que j'évoque aussi, qu'est-ce que vous en pensez, au fond ?
- Speaker #0
Oui, évidemment, je suis tout à fait d'accord avec votre propos et justement, j'invite à réanimer la lecture pour justement préparer le plus juste. justement, nos cerveaux à d'autres aventures technologiques. Et je redis d'ailleurs que non seulement l'enjeu n'est pas l'IA, dites-vous, mais je le redis, l'IA est aujourd'hui... les IA génératives, celles que nous utilisons le plus aujourd'hui, la plus belle démonstration de la puissance de la lecture sur un cerveau. Je tiens à le dire, et je pense qu'on ne le dit jamais assez, c'est ça que nous avons observé. On rend intelligent un réseau de neurones par la lecture. Donc je reprends ce que j'ai dit tout à l'heure, et je le redis, évidemment que l'enjeu, et ce à quoi j'invite, c'est de développer la lecture et l'écriture préparer ces services. cerveau à rencontrer la technologie. Vous dites que avant même la rencontre avec l'IA, nous sommes court-circuités par la réalité du rapport à l'image qui, elle, ne rend pas intelligente de cette façon, ni nos cerveaux ni un réseau de neurones. Ben oui, mais justement, c'est là qu'il y a une vraie question d'éducation, donc la question des jeunes cerveaux, et puis aussi, pour les adultes que nous sommes, une vraie question, je vais le dire même dans ces termes, d'hygiène psychique, C'est bon. il existe une hygiène du corps, comme il existe un rapport au corps qui nécessite une forme d'entretien de ce corps, qui permettent de régulièrement affûter ces réseaux de neurones, les nôtres, pour faire face au monde. Alors est-ce que c'est un vœu pieux de ma part ? Peut-être. Mais je dirais que la logique, et là j'appelle vraiment de mes vœux des décisions beaucoup plus autoritaires concernant l'éducation. des enfants, c'est que la lecture nous permette à nouveau de nous préparer au monde qui vient. Et l'enjeu n'est pas de les opposer, c'est ça le point, ce qui à ce titre me fait prendre quelques distances avec le discours de Desmurgé parce que mon but ne n'est pas du tout de les opposer, mais au contraire de montrer comment ces aventures sont similaires, celles de l'hybridation par la lecture et celle de l'hybridation par la... les technologies.
- Speaker #3
Oui, Hervé Mercivitié, je dirige Swiss Life Banque Privée. Ce que vous dites à l'instant me fait penser à un article d'Olivier Houdet, votre confrère, qui expliquait la très grande sophistication des réseaux neuronaux développés par la lecture... et l'écriture et leur dégradation qu'on observe aujourd'hui sur des cerveaux moins exposés à cela. Ma question était plus sur votre très intéressant concept d'harmonie. Je crois que, quand vous parlez de robustesse, ça me fait tout de suite penser au... J'ai entendu un remarquable podcast d'Olivier Hamon à ce sujet qui parle beaucoup de ce concept. Sans être technophobe, vous nous alertez quand même sur les risques de voir cette tendance se prolonger et avec cette hybridation d'avoir des gens de plus en plus mal dans leur peau et dans leur être. Y a-t-il une évolution plus positive qu'on puisse anticiper ?
- Speaker #0
Je crois que vous avez parfaitement compris les enjeux. Moi, je les précise. Je pense que nous avons déjà aujourd'hui, par la fréquence terrible des troubles psychiques, la démonstration que nos pays... payons du prix aussi fort, aussi terrible, la puissance des cerveaux qui nous consacrent tous collectivement comme aux sapiens. Nous avons déjà la démonstration du prix de la puissance de nos cerveaux. cerveau. Et donc je redis ce que j'ai dit en vertu de cette analyse, l'augmentation de cette puissance se payera d'un prix plus élevé encore. Et alors c'est transversal à mon propos et ça aurait pu être mon propos d'ailleurs pour l'essentiel aujourd'hui mais c'est pas ce que vous m'avez demandé de développer. Je pense que la santé mentale est en train de devenir un risque systémique majeur de notre société. C'est d'un point de vue épidémiologique bien caractérisé, j'ai pu le rappeler pour les jeunes mais plus généralement. C'est aujourd'hui un enjeu majeur que cette santé mentale, pas seulement des jeunes, mais de tout un chacun. Je vous rejoins tout à fait en ajoutant que nous avons déjà la démonstration de ce qu'il faut payer pour cette puissance de cet organe fascinant qu'est le cerveau.
- Speaker #4
Anne Carvalho, professeure de philosophie et... responsable d'une association qui intervient dans les lycées professionnels. Vous avez parlé de l'éducation par le rapport au texte, et en fait, par mon expérience actuelle, je pense qu'il y a une éducation par le rapport à l'autre, qui est indispensable, et nous tentons, dans mon périmètre d'activité, d'introduire d'une manière un peu systématique ce que nous appelons des cercles de conversation, c'est-à-dire où est visé un apprentissage par le jeune, Non pas d'une restitution de savoir, non pas d'une compétition avec ses congénères, mais au contraire, découvrir finalement l'importance de la conversation dans laquelle se découvre la liberté et l'inventivité de chacun. Donc je voulais savoir ce que vous pensiez de cette importance du rapport à l'autre, justement, face à ces effets de l'IA.
- Speaker #0
Oui. Là aussi, moi je souffrais tout à fait à la démarche. J'ai pointé qu'à mes yeux, la lecture et l'écriture sont le meilleur moyen de s'autruifier, c'est-à-dire de penser comme l'autre. Et c'est vraiment quelque chose dont on peut faire l'expérience de plein de façons. Je pense à une étude amusante qui consiste à faire écrire son journal intime à la troisième personne. Et dont il a été montré qu'elle aboutit chez les individus qui s'y emploient très peu de temps à chaque jour à une bien meilleure résolution de tous leurs conflits, leur fonctionnement, les quiproquos qu'ils rencontrent dans la vie de tous les jours professionnelle et affective. Il se trouve justement, vous le savez, même s'il n'y a pas de données très fiables là-dessus, que l'utilisation de la troisième personne du singulier tente à diminuer. C'est-à-dire qu'on utilise beaucoup plus la première personne et on a du mal avec cet illéisme qui est donc celle de la représentation de l'autre. Soi-même comme un autre, je m'écris à la troisième personne et l'autre avec lequel je pense. Alors est-ce que ça doit commencer par la conversation ? Peut-être. Moi je redis, au risque d'afficher une ambition trop grande, peut-être à ce jour que rien ne fait mieux que l'écriture et la lecture. Et donc je considère qu'il faudrait que nous nous donnions les moyens pour que ce soit prioritaire dans nos écoles et très tôt, avant même toute orientation.
- Speaker #2
Juste une question. Vous voulez dire que tenir un journal intime à la troisième personne ne produit pas les mêmes effets psychiques que le tenir à la première personne ?
- Speaker #0
Alors évidemment, on peut faire les choses bien quand on fait de la science. Il faut comparer deux méthodes. Et donc, effectivement, cette façon de penser son expérience quotidienne à la troisième personne, qui crée un effet d'observateur, qui décale par rapport à simplement le jeu, crée du jeu, notamment justement EU, et donc rend plus satisfait de ses interactions dans la vie. C'est une jolie étude, très simple. D'ailleurs, on peut faire ça de façon très simple. C'est facile de faire des ateliers d'écriture. Ces ateliers d'écriture, on pense toujours à des CSP++ qui s'occupent ainsi le week-end au coin du feu. Mais en fait, l'atelier d'écriture peut commencer avec des choses très simples, vraiment très simples, dont cette expérience du changement de perspective.
- Speaker #5
Donc Bernard Fieler, médecin et sénateur. Dans votre introduction, vous parlez de cette zone du cerveau qui s'est spécialisée dans la lecture. D'ailleurs, si on en fait l'ablation, on perd cette capacité. Donc quand vous parlez de la lecture et de l'image, est-ce que par exemple voir un film qui vous apporte à la fois du texte, qui vous apporte de l'image, qui apporte de la musique, c'est-à-dire qu'à mon avis, il y a... une multiplicité d'afférentations, est-ce que ce n'est pas quelque chose de plus enrichissant pour le développement du cerveau que la lecture pure ? Et est-ce qu'au contraire, il y a un peu trop d'afférentations et que là, on arrive à dépasser notre fragilité qui expliquerait les pathologies ou c'est quelque chose qu'on n'a encore pas assimilé ?
- Speaker #0
Merci pour cette question passionnante. Je ne suis d'ailleurs pas aussi pessimiste que vous sur le... la qualité narrative des séries parce que je trouve que certaines sont vraiment d'une intelligence qui pourrait être celle, rappelons-le, de ceux qui furent des feuilletonistes, nos grands écrivains du XIXe et qui avaient appris justement à écrire en feuilleton. Donc je pense que dans la puissance narrative de l'écriture d'une série, pour certaines en tout cas, il y a des qualités qui ne sont pas loin, je vais aller jusque-là. de la qualité de nos grands romans du XIXe. Pour autant, je pense que le rapport au texte est différent du rapport sensoriel, multisensoriel, que vous évoquez. Et là, on rappelle quelque chose. Alors, je ne vais pas avoir le temps de développer, mais il se trouve que c'est même ce qui est gravé sur mon épée d'académicien. Je pense qu'il faut rappeler que les mots ont un statut particulier parce que les mots... désignent les choses en leur absence. Ce que j'ai fait graver, c'est cette phrase qui initie le roman de la Rose de D'Umberto Eco, qui est une phrase en latin, qui dit « statrosa pristina nomina, nomina nuna tenemus » . Je traduis « la rose première tient par le nom, nous ne manipulons que des noms vides » . Elle dit, elle est très nominaliste en fait, dans cette querelle médiévale que connaissait parfaitement Berto Ico, grand intellectuel qu'il fut, elle redit que la propriété des mots quand même, c'est de s'interposer avec le réel. Et ça c'est quand même très particulier, un mot a cette puissance de nous séparer du réel. Il crée quelque chose qui s'interpose. Et ce que nous manipulons, ce ne sont plus les choses, ce sont les mots qui les désignent. Et ça, cet effet d'extraction, d'abstraction, c'est un effet d'une puissance majeure. C'est un effet aussi qui consacre à mes yeux notre condition humaine, parce que la chute du paradis, c'est ça, c'est avoir commencé à penser, et penser en mots, puisque nous avons perdu l'accès au réel, nous n'avons plus que les mots pour le désigner. Nous sommes des orphelins du réel, mais en même temps des fils du langage. Ça, c'est notre condition humaine. Et donc, je pense, j'avais bien pas le temps de développer là, et je prends des risques en développant très vite à l'instant, mais je pense qu'il y a quand même un statut bien particulier de ce genre symbolique, de ce statut, de cette réalité des mots, qui le différencie des expériences perceptives, et qui même nous en extrait, qui même nous en abstrait, qui nous en sépare, et qui aboutit à des choses... différentes, je pense, pour notre condition humaine et la réalité de l'exercice de notre cerveau.
- Speaker #6
Bonjour, Anne-Françoise Berton, vétérinaire, je travaille à l'Agence nationale de sécurité sanitaire. Je voudrais approfondir ce que vous avez dit sur l'écriture, parce que je constate qu'il y a deux types d'écriture, l'écriture avec un papier et un crayon et l'écriture sur clavier et écran. En tant que mère de famille, je constate aussi que tout doit être rendu maintenant sur écran, y compris les devoirs d'art plastique. Et les enfants ne prennent plus le temps de réfléchir à un plan, de griffonner un brouillon. Et est-ce que, d'un point de vue scientifique, il y a une démonstration du fait que la paupérisation n'est pas du seul fait de la chute de la lecture, mais aussi de ne plus utiliser cette connexion entre la main et le cerveau, et le fait de faire un brouillon avant de rendre des devoirs qui sont certes plus simples à corriger pour les professeurs parce qu'ils sont dactylographiés. mais qui sont écrits sans avoir pris le temps de les préparer ?
- Speaker #0
Merci, c'est une question passionnante. Effectivement, d'ailleurs, on voit que les enfants ont perdu la notion du brouillon. C'est une réalité. Parfois, on dit que c'est une sorte de sens du moindre effort, mais je pense que c'est plus fondamental. Ce qu'on sait, c'est que l'apprentissage de l'écriture a une toute autre qualité quand il procède de l'écriture elle-même, c'est-à-dire du geste physique d'écrire. caractérisé très bien et l'utilisation d'un clavier, l'utilisation de nouvelles technologies ne devrait être le fait que d'enfants qui sont handicapés justement dans l'écriture et pour lequel c'est un recours pour le coup qui est extrêmement précieux. Et donc je constate moi aussi la prolifération du clavier et de l'écran chez les enfants. qui, à mon avis, est très délétère et pour lequel il est bien caractérisé que la qualité d'apprentissage de l'écriture et de la lecture est bien meilleure quand il y a cette forme d'inscription dans le corps par l'écriture elle-même. Pour autant, je pense que là aussi, il ne faut pas être technophobe, il faut aussi savoir ce qui peut être bénéfique. Je donnerai un autre exemple, qui est celui de la lecture. Il est bien montré aujourd'hui que la qualité de mémorisation est moins bonne sur un écran que sur un papier. C'est bien montré, on mémorise mieux ce qui est imprimé sur du papier que ce que vous utilisez sur un écran. Ça c'est bien caractérisé. Pour autant, si vous utilisez des écrans qui rétablissent quelque chose de proche du rapport au texte écrit sur un papier, c'est-à-dire des écrans dans lesquels le texte est fixe, le texte ne défile pas, vous ne pouvez pas scroller. comme on dit, vous restaurez les capacités de mémorisation que vous aviez avec une feuille. En fait, l'enjeu est un enjeu de rapport physique à l'écriture, qui fait que si les coordonnées spatiales restent fixes, vous mémorisez mieux. Et donc, il ne faut pas être technophobe, ça aboutit au fait que les liseuses, ce n'est pas du tout aberrant comme utilisation, parce que ça a les mêmes caractéristiques de rapport physique et constant dans l'espace que nous avons avec... le livre, la page écrite, ce qui n'est pas le cas, pour citer une marque d'un iPad, dans lequel vous allez faire défiler la page de sorte qu'elle n'a plus de coordonnées fixes. Donc je réponds à la fois en disant oui, évidemment, tout ça, je disais un rapport physique au mot, ça passait aussi par l'écriture, je suis tout à fait d'accord, et d'ailleurs pour la lecture, par la lecture à haute voix aussi. C'est très différent de lire à haute voix et d'apprendre à lire à haute voix. Pour autant, ne condamnons pas la technologie parce que il est possible de découvrir des usages qui conservent les invariants requis pour un apprentissage. Exemple, la liseuse versus la tablette avec des filaments et donc rapports variables dans l'espace au mot.
- Speaker #7
Bonjour, Jean-Martin Consalat, je suis médecin. Vous avez beaucoup parlé de la nécessité de la lecture, de l'écriture et de l'hybridation chez les jeunes en formation. Qu'en pensez-vous pour... la prévention du vieillissement.
- Speaker #0
plus âgés. C'est une question aussi passionnante. D'ailleurs, il y a eu une série d'articles, il me semble que c'est dans The New Economist, mais je ne sais plus, j'ai un petit doute, sur le fait que peut-être on est tous mobilisés par nos jeunes en se disant que ça ne va pas du tout ce rapport aux écrans, mais que les plus fragiles sont les seniors. Parce que en plus, on n'a eu aucune éducation à ces technologies. Et donc les deux articles sont intéressants en changeant la focale et en regardant les conséquences de ce rapport à la technologie chez les seniors, ce qui peut se voir de plein de façons, y compris, par exemple, j'ai évoqué le sentiment de solitude des jeunes et ce que ça peut entraîner dans une population qui est elle-même susceptible de rencontrer davantage encore la solitude parce qu'elle n'est pas scolarisée que celle des seniors. Donc je trouve que c'est très intéressant de se décaler aussi. Il n'y a pas de données excellentes en la matière, mais tout ce qu'on peut dire, et que n'importe quel neurologue spécialisé dans la maladie neurodégénérative vous dira, c'est que quand il prescrit de l'orthophonie, c'est ce registre-là qui l'attend, qui est encore une fois celle d'un rapport aux mots, à la puissance des mots, qui semble, le niveau de preuve n'est pas très bon honnêtement, mais qui semble ralentir. l'évolution de la maladie. Il y a toutes sortes de concepts qu'on a inventés pour rendre compte de réserves cognitives, de quelque chose qui nous placerait au plus haut. Ce qu'on peut dire quand même de façon simple, triviale en clinicien, c'est qu'on a tous observé à quel point l'impact d'une maladie neurodégénérative n'est pas le même selon le niveau d'où on part. Donc il y a bien quelque chose qui fait la différence. Vous avez tout à fait raison. Donc peut-être à l'âge que je suis, je me focalise un peu sur le devenir de mes propres enfants, mais il faut penser au travers de la vie et notamment chez les seniors à cet enjeu très important du rapport au texte.
- Speaker #8
Je voudrais apporter un témoignage. J'ai écrit un livre sur l'origine des génies. D'ailleurs, c'est le titre du livre. Eh bien, il se trouve qu'il y a beaucoup trop de génies. fils de pasteur, compte tenu de l'importance de, dans la population européenne sur quelques siècles, l'importance des pasteurs. Beaucoup trop de fils de pasteur. Et l'interprétation de ce phénomène tout à fait particulier, c'est précisément lié à la lecture. C'est-à-dire dans les familles de pasteurs, on lisait la Bible. Et la lecture a en quelque sorte forgé, y compris pour ouvrir sur d'autres choses, d'où... l'esprit du jeune homme ou de la jeune fille. Et du coup, ça m'a fait d'ailleurs regretter, je continue sur ce témoignage, ça m'a fait regretter qu'il n'y ait pas beaucoup de fils de prêtres parce que ça aurait été un peu la même chose. Il y en a un, il y en a un très célèbre et qui, en quelque sorte, confirme cette théorie des fils de pasteurs, c'est Erasme. Erasme est fils de prêtres et c'est un des génies absolus s'agissant de la lecture éthique.
- Speaker #2
Vous avez omis de dire votre nom, si je ne me trompe.
- Speaker #8
Excusez-moi, Claude Thénault... Cours des comptes, honoraire.
- Speaker #2
Merci à vous.
- Speaker #0
Merci beaucoup pour ce témoignage. On pourrait prolonger sur le rapport à l'image selon les différentes religions et se poser toutes sortes de questions en la matière, mais peut-être que ça deviendrait très vite politiquement incorrect. En tout cas, je suis ravi de votre intervention pour souligner, encore une fois, la puissance de la lecture. mais je redis Là, il y a un enjeu vraiment de société qui consiste à ne pas attendre qu'il existe encore quelques enfants de pasteurs, mais à faire en sorte que nous puissions accompagner, et c'est une logique pastorale d'ailleurs, l'ensemble de ces jeunes dans la juste conformation de leur cerveau. Et j'insiste bien sur ce que j'ai dit tout à l'heure, le but n'est pas de rendre les individus cultivés, Le but... Parce que c'est devenu ça aussi, dans les écoles de commerce, il faut une culture générale parce que c'est des soft skills. Vous saurez converser à table et closer votre deal. Non mais c'est ça ce qui est généralement dit, ce qui est une aberration en fait. L'enjeu en fait, et ça il faut le penser comme ça en termes d'éducation, quand on apprend quelque chose, on ne l'apprend pas pour. acquérir une compétence, on la prend pour changer la conformation de son cerveau. C'est là le changement de façon de penser l'apprentissage, qui n'est pas tout de suite guidé par à quoi ça me sert ce que je vais apprendre, mais plutôt qu'est-ce qui va se transformer dans mon cerveau. Mes filles sont dans une école très favorisée, qui s'appelle l'école alsacienne. Dans une école qui s'appelle l'alsacienne, vous entendez sur le trottoir des parents dire « mais pourquoi choisir l'allemand, ça ne sert à rien » . Alors d'abord, quand même, nous sommes en Europe, l'histoire de l'Europe et l'allemand, l'histoire des relations franco-allemandes, on pourrait dire évidemment plein de choses, de ce à quoi ça peut servir, mais en fait, surtout, la question n'est pas bonne. L'enjeu n'est pas que ça serve à quelque chose, mais que c'est changer quelque chose dans le cerveau d'un enfant. Et il se trouve que, à mon avis, l'allemand, comme le latin, a certaines propriétés dans sa construction syntaxique qui, justement, sont à même de changer la conformation d'un cerveau, quand bien même ce même cerveau serait incapable ensuite de parler allemand. Vous entendez, on change de logique, qui est celle des effets d'un apprentissage pour changer la conformation d'un cerveau et pas acquérir une compétence qui fait que je peux rajouter une ligne sur mon CV, j'ai une autre compétence en plus, façon soft skills. Oui, j'ai une question. Ah pardon, Josette Guignaud, je suis membre du Collège des économistes de la santé. J'ai une question sur ce que vous disiez à propos des enfants, des adolescents ou des pré-adolescents. est-ce qu'on a observé que justement les adolescents d'aujourd'hui qui avaient été des enfants et des pré-adolescents... qui étaient rompus à l'écriture et la lecture, avaient moins de ces problèmes de santé mentale dont vous avez exposé les chiffres effrayants ?
- Speaker #1
C'est la question que j'évoquais tout à l'heure, celle des corrélations de la mesure au travers du temps, côté prix à payer de la puissance de notre cerveau, et puis effet bénéfique de ce type d'apprentissage. Ce n'est pas très facile de le mesurer. Probablement, ce qu'on observe aujourd'hui, c'est plutôt... Non pas des différences sur l'incidence des maladies, que des différences sur l'expression des maladies et la gravité, la sévérité de ces maladies. Donc on a des éléments de ce registre. Ils ne sont pas d'une grande puissance. Par exemple, parfois on parle de démonstration d'implication causale, ce qui n'est pas le bon terme, parce que je parle devant un philosophe, mais la recherche causale est une recherche sans fin. qui généralement nous conduit jusqu'à Dieu avec notre pasteur comme asile de l'ignorance. Donc l'enjeu ce n'est pas la causalité, c'est celle des conditions requises pour. Mais toujours est-il qu'aujourd'hui le niveau de démonstration pour parler de causalité, entre guillemets, il n'est pas suffisant, mais il existe assez d'arguments pour se poser la question dans ces termes. Des corrélations avec des effets, typiquement ce qui marche le mieux en la matière, c'est ce qu'on peut mesurer d'un effet avec, puis sans, puis avec. Ça c'est typiquement des éléments de critères, on dirait plutôt d'imputabilité, qui caractérisent les effets de telle ou telle chose. Donc si je suis prudent et je vous réponds en scientifique, en normalien, je vous dirais non, la démonstration n'existe pas. Si je vais un peu au-delà, il existe assez d'arguments aujourd'hui qui confortent ce propos sans aller jusqu'à la démonstration.
- Speaker #2
Une dernière question peut-être qui permettra à Raphaël Gaillard de conclure.
- Speaker #3
Jean-Luc Zelmas, je suis président honoraire de l'Académie nationale de pharmacie. Je suis aussi un amoureux des mots. Et suite à l'intervention de notre philosophe tout à l'heure qui parlait des vertus de la conversation, il y a un joli mot en français qui est « entretien » . Et « entretien » , il a une double signification. C'est à la fois un échange, mais c'est aussi une forme de maintenance, de maintien dans un État. Je pense que c'est un mot qui est intéressant d'avoir à l'esprit. Alors, sur le début du débat, deux choses m'ont à la fois intéressé et interpellé. Donc M. Gaillard n'est pas favorable au contrôle, d'une manière générale, la notion de contrôle n'est pas quelque chose qui lui convient. Et M. Comtes-Ponville a fait le constat de la diminution du nombre de lecteurs, de la diminution de la lecture en général, et pour moi la lecture c'est la contribution à la naissance d'un esprit critique. Et donc, je me demande si... Quand on parle de l'individu donné, je comprends que les deux notions puissent cohabiter. Si on s'intéresse à la société, là je suis quand même extrêmement inquiet, aura-t-on le temps d'augmenter l'appétence pour la lecture avant que l'on puisse se satisfaire d'une absence de contrôle, si je puis dire ? Autrement dit, poser autrement, est-ce que vu au niveau de la société l'un des enjeux de l'humanité ? ne va pas être de mettre en place des procédures de sauvegarde pour pallier les impacts philosophiques sur les pensées philosophiques, spirituelles, voire même, pourquoi pas, politiques. Et donc, ce n'est certainement pas des contrôles a priori qu'il faut faire, mais il y a certainement besoin d'une veille à organiser pour éviter des dérives. Vous voyez très bien à quel type de... de mouvements sectaires ou extrêmes auxquels je fais allusion, qui disposent là quand même d'outils extrêmement puissants dont il faudrait protéger les populations. Je vous remercie.
- Speaker #1
Alors, merci. Je ne suis pas du tout opposé au contrôle. Vous avez compris que j'ai une démarche dans l'ensemble très libérale. Pas du tout. J'ai pointé qu'une propension à certains types de contrôle pouvait mettre en retard l'Europe dans des champs où il n'est pas raisonnable qu'elle se mette en retard. mais dans le même temps j'ai répondu la personne qui m'interrogeait tout à l'heure, en indiquant que j'étais très intéressé par des démarches beaucoup plus autoritaires. J'ai cité même l'exemple d'une démocrature en la matière. Donc je ne suis pas du tout opposé au contrôle. La question, c'est de savoir sur quoi porte ce contrôle. Et aujourd'hui, il me semble que nous devrions avoir une démarche, est-ce qu'on va qualifier d'autoritaire, au sens en tout cas où c'est l'exercice d'une autorité ? j'ai même parlé dans ma conclusion de hiérarchie des normes et des valeurs de verticalité donc est-ce que nous devrions avoir une démarche beaucoup plus ambitieuse et stricte vis-à-vis des jeunes cerveaux donc de l'éducation oui oui je l'appelle de mes voeux donc je pointe qu'on peut à la fois ne pas ralentir le développement de ces technologies et mettre en retard l'Europe plus encore qu'elle l'est aujourd'hui, tout en ayant une démarche ambitieuse et en fait reposant sur des notions, des paris que nous faisons quant à la conformation des cerveaux en matière d'éducation. Ce serait une façon même, pour pousser le propos, de dire que l'enjeu n'est pas de dire « va des rétro-sanatas, satanas, pardon, c'est un lapsus » . vis-à-vis de l'intelligence artificielle. L'enjeu, c'est plutôt de se donner les moyens de cette aventure. C'est différent. Donc ça, ça implique une action, alors je vais aller dire dans ce sens-là, volontariste, pour que nous ayons en Europe des cerveaux qui soient capables de faire face. Évidemment, il y a plein d'enjeux politiques qui ne sont pas mon propos aujourd'hui, et qui sont plutôt... ce sur quoi je travaille aujourd'hui autour de notre rapport à l'incertitude. Mais en amont même de cet enjeu politique, de ce qui fait fonctionner les sociétés auxquelles nous appartenons, j'appelle de mes voeux une démarche beaucoup plus volontariste pour préparer correctement nos cerveaux à cette grande aventure technologique.
- Speaker #2
Très bien, il nous reste à remercier Raphaël Gaillard. Pour ce très brillant exposé, c'était vraiment à la fois passionnant et éclairant. Juste un mot, cher monsieur, moi non plus je ne suis pas opposé à tout contrôle, moi aussi je suis un libéral, mais aucun contrôle ne suffira à donner envie de lire. Et cette question-là... et d'une décisive importance et d'une redoutable difficulté. La série que j'ai vue était d'une excellente qualité. C'était passionnant. C'était d'une qualité visuelle, imaginative très grande. C'était d'Anton Abbey, en l'occurrence. Mais quand j'ai vu ça, je me suis dit, la littérature est morte. Alors, bien sûr, c'est une exagération. Mais voilà, donc il faut des contrôles, il faut de la liberté, là-dessus je m'étends très proche de ce que disait Raphaël Gaillard, mais aucun contrôle n'aura envie de lire, si bien que moi la leçon que je tiens de cette très belle matinée, c'est servons-nous de l'IA, n'ayons pas peur parfois de nous hybrider avec elle, mais n'oublions pas de lire. Je vous souhaite une excellente fin de journée.
- Speaker #4
Merci d'avoir écouté cet épisode. Abonnez-vous pour faire grandir notre communauté et n'hésitez pas à partager. Vous pouvez nous retrouver sur Youtube, LinkedIn et Instagram pour encore plus de contenu. A bientôt avec l'Institut Hydro pour de nouvelles conférences.