- Pascale Lafitte
Le 21 mars 2026, je suis allée à Nancy rencontrer des participants à l'Assemblée Générale de l'ISNI, l'Intersyndicale Nationale des Internes. J'ai pris le train à Paris, gare de l'Est. Rien de bien extraordinaire jusqu'ici. Sauf que ce jour-là, j'ai eu pour compagnon de route, assis dans les doubles sièges à ma gauche, dans le sens de la marche, Rihanna. Et son compagnon a s'approqué. Il était tôt, 8h du mat, le TGV était plutôt sale, un peu vétuste, ce qui n'a rien de surprenant. Et le couple arborait le look qu'on leur connaît, un peu décalé, entortillé et encapuchonné dans de gros suites noires. Ils étaient entourés d'assistants et de gros bras qui occupaient quant à eux les 4 places suivantes. Et comme je laisse toujours traîner mes oreilles, j'ai entendu qu'ils se rendaient à Epinal. Visiter une maison, Epinal, un arrêt après le mien. Je les ai donc quittés en gare de Nancy, car moi, celui avec qui j'avais rendez-vous, n'avais pas de garde du corps pour le protéger. Il était seul, arboré à un beau sourire et un air juvénile. Nous ne nous attendions pas. En fait, j'avais d'autres rendez-vous, et lui avait d'autres occupations. Mais il connaissait le podcast, et il est venu vers moi, simplement. Il m'a dit qu'il avait une histoire à partager. J'adore les histoires et j'adore le hasard, alors nous nous sommes lancés. Lui, c'est Florian, interne en gériatrie, en troisième semestre d'un parcours qui en compte huit. Je suis Pascale Lafitte, bienvenue à vous tous dans Interne en médecine, un podcast à suivre sans ordonnance ni modération. Voici Florian, il réagit à la première question traditionnelle de ce podcast, qui est de savoir pour quelles raisons. Il a choisi de faire médecine.
- Florian
Pourquoi j'ai fait des études de médecine ? Je pense qu'il y a un de mes enseignants en seconde, quand j'étais au lycée, qui nous a présenté le fonctionnement du système cardiaque. Donc à savoir que dans le cœur, il y a deux parties de son activité. Il se contracte et il se dilate. Et en fait, pendant ces deux phases-là, il y a des valves qui s'ouvrent et qui se ferment. Et le fait d'avoir compris ça de manière assez simple, je me suis dit que c'était passionnant et que j'avais envie de faire ça. Et initialement, moi, je voulais faire du coup de la chirurgie cardiothoracique, très précisément. J'avais hésité entre ça ou prof de thrombone, rien à voir. Mais finalement, je crois que depuis ce moment-là, ça m'a porté et ça m'a fait me guider vers des études de médecine.
- Pascale Lafitte
Mais tu l'as revu, ce professeur ? Et non,
- Florian
je ne l'ai pas revu. J'ai toujours voulu retourner dans mon lycée d'origine, justement, mais je n'ai jamais pu être disponible à ce moment-là. J'ai souvent envie d'aller voir des personnes qui m'ont encouragé dans ma vie pour un petit peu leur dire. Je crois que c'est important d'avoir des retours.
- Pascale Lafitte
Quand tu... commencé tes études après le bac, est-ce que tu savais dans quoi tu mettais les pieds ?
- Florian
C'est bizarre parce qu'intérieurement, je pense que je savais où j'étais et pourquoi j'étais là. Je pense qu'il y a aussi une autre part de moi qui me suis dit, souvent j'y vais un petit peu au culot, j'y suis allé, de me dire, il faut que j'y aille, il faut que je vois. Et j'ai vu assez rapidement que je pense que j'étais à l'aise et que j'aimais bien dès la première année.
- Pascale Lafitte
Donc la première année, c'est celle où tu bachotes, tu bachotes, tu bachotes. pour passer en deuxième ?
- Florian
Ça continue dans les années d'après, mais effectivement, il y a quand même l'enjeu du concours. Alors, j'ai la chance d'être d'un tempérament plutôt nature, plutôt assez déstressé de la vie, je crois, ce qui m'a permis de vivre quand même globalement plutôt bien, si ce n'est très bien ma première année. Je n'ai pas l'impression d'avoir ressenti beaucoup de stress du concours. Il y avait beaucoup de données à prendre, ça c'est sûr. Et puis, je crois que j'aime bien comprendre les choses plus qu'apprendre par cœur, parce que sinon, c'est vite pas très intéressant pour moi et j'ai du mal à me mettre dedans. Et donc, j'ai eu la chance de plutôt bien vivre ma première année, je crois.
- Pascale Lafitte
Tu es passé directement en deuxième année ?
- Florian
C'est ça. Donc, moi, j'étais encore lancé un système où c'était la PACES, ce qui n'est plus le cas actuellement. J'ai fait ma PACES à Strasbourg en 2018 et j'ai eu la chance de passer en deuxième année directement dans les études de médecine du premier coup.
- Pascale Lafitte
Donc, il y a eu l'externat et puis après, il y a eu l'internat, ce qui nous intéresse. C'est cet internat. Tu as choisi une spécialité qui est la gériatrie. Nous n'avons pas encore rencontré dans ce podcast internat en médecine de gériatres. Cette spécialité, ce n'était pas ton premier choix puisque tu nous as d'abord parlé de ce que tu imaginais, c'était la chirurgie cardiaque. Donc ça a été ton deuxième choix.
- Florian
Je pense que ça a été mon 25e choix,
- Pascale Lafitte
probablement quelque chose comme ça. Je crois être assez intéressé par beaucoup de choses.
- Florian
Il y a beaucoup de choses qui me passionnent, qui m'intéressent. J'ai eu la chance de passer dans plein de stages différents et d'aimer globalement tout. Je pense qu'à chaque fois que j'ai fini un stage, je me suis dit, je me verrais bien endocrinologue, chirurgien digestif, réanimateur, etc. Je pense que très souvent en médecine, on a une image un petit peu biaisée en première. ou ce qu'on voit dans les films, dans les séries, dans les médias, etc. C'est très souvent les urgences et la réanimation.
- Pascale Lafitte
C'est vrai.
- Florian
Ou alors les milieux de la chirurgie. C'est vrai que gériatre, par exemple, ce n'est pas très vendeur pour une émission de télévision. Et donc, je pense qu'il y a beaucoup de méconnaissances là-dedans. Premièrement, qui fait que je n'avais pas imaginé ce choix jusqu'à très longtemps. La deuxième chose, c'est que la gériatrie, au même titre que la médecine d'urgence, que la médecine interne, que la médecine générale, ce sont des spécialités qui sont assez transversales. Et je crois que j'aurais tendance à dire, quand on hésite entre un petit peu tout et qu'on a envie de faire un petit peu tout, très certainement qu'il faut faire une spécialité de cette trempe-là, où on touche un petit peu à tout finalement, où on n'a pas envie de trop choisir quelque chose en spécifique. Et de manière plus pratique, en fin de sixième année, on a un grand concours. Moi, c'était les EDN, c'était les premières années de ce concours-là, où on a à la fois une phase d'examen théorique pour deux tiers et une pratique pour un tiers. Et je n'ai pas été très bien classé, à peu près aux trois quarts du classement. Et ça a fait que ça m'a poussé à réfléchir Ausha de la gériatrie. Et finalement, sur le logiciel, quand on doit mettre après qu'est-ce qu'on veut comme veut, vraiment, j'ai mis la gériatrie en premier. Souvent, j'aime bien dire comme ça, je pense qu'il y a probablement une part de mépris envers la gériatrie. Et deuxièmement, probablement une part de méconnaissance. Donc la méconnaissance, j'en ai déjà parlé un petit peu avant, liée au fait qu'on ne connaît pas vraiment ce que c'est et qu'on n'y pense pas. Ça m'est arrivé de croiser des personnes qui m'ont dit « j'hésite entre faire de la médecine générale et de la médecine d'urgence parce que j'aime bien faire un petit peu tout. » et à l'hôpital, mais je n'aime pas quand il y a trop d'urgence non plus. J'ai regardé la personne de dire, mais ce que tu décris, c'est la gériatrie. Ça peut être une des pistes. Et après, pour la question du mépris, je pense qu'on est quand même dans un système où il y a toujours une tendance à lier la hiérarchisation des spécialités, qui est probablement un petit peu en lien avec les questions de classement. Et finalement, un petit peu comme beaucoup de personnes, je me suis dit que si je ne faisais pas cardiologue, chirurgien plastique ou anesthésiste, J'étais peut-être un peu en bas de l'échelle et peut-être un peu une forme de sous-médecin. Et puis au moment où je me suis rendu compte de ça, je me suis dit, ben non, c'est faux. Je ne suis pas d'accord avec ça. Et je crois que je suis maintenant très fier d'être gériatre. Et ouais, je le dis avec fierté que je suis gériatre.
- Pascale Lafitte
Il y a du jeunisme aussi.
- Florian
Exactement. C'est quelque chose qui change et on voit les choses un peu d'une autre manière de plus en plus sur ces questions-là. Surtout que la gériatrie, c'est quand même une spécialité qui est assez nouvelle. Alors, ça existe depuis la nuit de la médecine, j'aurais envie de dire. de manière formalisée comme une spécialité. Ça n'a qu'une dizaine d'années en tant que spécialité à part entière. Avant ça, c'était d'autres spécialités, typiquement la médecine générale, parce que les urgences, c'est la même histoire que la gériatrie, qui ont fait des diplômes complémentaires pour rejoindre les spécialités de gériatre.
- Pascale Lafitte
Je vais te demander après de définir ce métier d'ailleurs de gériatre, mais avant, puisqu'on parle de l'internat, est-ce que tu te souviens de ton arrivée en internat, de tes premiers jours ?
- Florian
Je ne vais pas directement parler du premier jour, parce que le premier jour, il nous fait peur. Finalement, le premier jour, c'est l'accueil. C'est de l'administratif. Exactement. Mais j'ai parlé de la première nuit. J'ai commencé mon premier semestre aux urgences Ausha Nancy. A savoir que moi, j'ai fait mes six premières études à Strasbourg, et que j'étais arrivé seulement quelques jours avant à Nancy. Et quand on est aux urgences, on travaille le jour, la nuit, on continue. Et donc, le premier jour, c'était de l'administratif, présenter l'hôpital, etc. Mais il fallait bien des personnes qui allaient rester pour la première nuit.
- Pascale Lafitte
T'as fait volontaire ?
- Florian
Et j'ai pas fait volontaire, mais la vie a fait volontaire pour moi. Donc j'étais un petit peu sceptique de prime abord parce que j'avais pas prévu de passer la nuit là-bas. Je connaissais pas encore la ville et j'étais installé que depuis quelques jours. Et puis en bonus de ça, j'avais la grippe à ce moment-là. Donc sous 40 de fièvre, c'était un petit peu compliqué. A savoir que durant mon été, avant la rentrée, donc les 5 mois qu'on a entre la fin de l'externat et le début de l'internat, Je n'avais pas du tout fait de médecine. Je pense que c'était un petit peu rude. Et je m'en souviens, 18h30, le début de la garde, je me dis qu'il fallait que j'aille voir mon premier patient aux urgences. Et à ce moment-là, je me suis vraiment demandé si j'allais dire à mon seigneur de venir avec moi pour aller le voir. Alors que quand j'étais externe, je faisais ça tout seul et je débrouillais les choses. Et puis, j'en rediscutais avec mon interne. Mais là, je me suis dit que l'interne, c'était moi et qu'il fallait commencer, quoi. Et donc, toute la garde a duré comme ça. Et puis, je... Je crois que je ne me souviens pas forcément de tout et qu'il y a certains moments qui sont encore un peu, peut-être, passés sous silence à l'intérieur de moi-même. Alors que j'ai l'impression d'être quelqu'un de très, très motivé pour la médecine de manière générale. Je m'en souviens, 8h30, sortir de cette garde en me disant que peut-être j'allais arrêter médecine.
- Pascale Lafitte
Mais non.
- Florian
Et je sais que j'ai eu cette question et peut-être toutes les personnes qui nous écoutent, j'ai envie de dire la même chose. Enfin, plutôt cette réponse de me dire, Florian, repose-toi la question dans dix jours. et puis après tu vois. Et en fait, je me suis jamais reposé cette question. Je pense qu'il y a eu quand même un choc assez net de la première garde. On n'a pas dormi, on est éreinté par la fatigue, par le fait qu'on n'ait pas compris.
- Pascale Lafitte
C'est de l'angoisse de toute la garde, peur de faire des erreurs, peur de... qui fait que tu arrives à la fin en disant, bon, est-ce que je... continue ce métier ?
- Florian
Je pense que comme beaucoup de personnes, c'est la question de se dire, est-ce que je suis vraiment capable ?
- Pascale Lafitte
Est-ce que je suis légitime ?
- Florian
Légitime, pourquoi je suis ici ? Et aussi, je pense que la responsabilité, la blouse, elle a un réel poids sur nos épaules. Quand j'étais externe, il y avait plein de choses où ça me semblait évident, parce que ce n'était pas mon nom, je m'en souviens. Alors ça, c'est quelques jours un peu plus tard aux urgences, mais j'étais au déchoquage, donc c'est la partie des urgences où il y a les urgences les plus vitales, avec des personnes qui parfois sont instables, au niveau de tout un tas de choses de leur état de santé. Et il y avait un patient qui avait beaucoup de nausées, qui a vomi à plusieurs reprises. Et aujourd'hui, c'est une situation que je gérerais plutôt facilement. Il y a un médicament assez fréquent qui s'appelle le primperant qu'on donne. Et je m'en souviens avoir paniqué pendant peut-être 5, 10 bonnes minutes devant cette prescription-là, parce qu'il y avait marqué « Prescripteur Labette-Florian » . Et je me suis mis à lire dans le vidal toutes les... contre-indications potentielles de ce médicament en me disant que c'était moi qui allais le prescrire, peut-être que j'allais le tuer en mettant ce traitement-là. Alors qu'aujourd'hui, il y a des contre-indications. Mais c'est un médicament qui est quand même plutôt banal, qu'on pourrait ranger à côté du paracétamol. Et c'est arrivé à beaucoup de mécos internes vraiment de brouter et d'avoir du mal sur une prescription qui est relativement banale, mais parce qu'il y a notre nom à côté et que c'est peut-être une des premières fois où on prescrit quelque chose. On a ce poids de la responsabilité médicale d'une certaine manière.
- Pascale Lafitte
À quel moment... Tu as soufflé, tu y es allé sans relire le Vidal à chaque fois que tu prescrivais du paracétamol ?
- Florian
Plusieurs choses qui m'ont aidé, c'est que j'ai compris qu'aux urgences, il y avait beaucoup de choses qui ne sont pas si urgentes que ça. Finalement, en médecine, il y a l'arrêt cardiaque qui est la seule vraie urgence de la seconde. Et l'avantage avec ça, c'est que c'est une procédure qui est extrêmement codifiée et donc il n'y a pas de réflexion à avoir. appliquer le protocole. Et toutes les autres situations, même quand c'est décrit comme très grave, par exemple une crise d'épilepsie, quelqu'un qui fait une crise d'épilepsie, c'est qu'au bout de cinq minutes de crise d'épilepsie qui ne s'arrête pas, qu'on doit mettre en place un traitement. Et cinq minutes, finalement, on a quand même le temps de respirer et de réfléchir une petite minute, parfois d'aller consulter un coin de note, d'aller en parler à un collègue quand on a besoin. Donc ça, c'était la première chose qui m'a aidé à me dire qu'en fait, on a un peu plus de temps que ce qu'on pense. Et la deuxième chose, c'est que... J'ai eu la chance aux urgences de Nancy d'être très très bien seigneurisé, ça veut dire qu'il y avait un chef ou une chef qui était avec moi en permanence. Et tous les dossiers des patients et des patientes qui partaient soit en service, soit qui rentraient à la maison, etc., ils devaient tous être validés par le ou la chef avec qui on était. Ça c'était aussi gage de sécurité. Et puis très rapidement, j'ai été assez à l'aise pour voir mes chefs, pour leur dire, ce médicament-là, je ne sais pas trop comment l'utiliser, est-ce que tu peux me le remontrer, est-ce qu'il n'y a pas de soucis ? Et ça s'est bien passé.
- Pascale Lafitte
Donc oser dire ses faiblesses ou ses lacunes parce que tu es à un apprentissage, ça c'est un conseil à donner à ceux qui te suivent.
- Florian
Bien sûr. Et de ne pas avoir peur de poser sa question.
- Pascale Lafitte
Ni du regard, ni de passer pour... On a parfois peur de ça.
- Florian
Bien sûr. Je crois que l'endroit où on se met en danger, c'est quand on fait quelque chose dont on n'est pas sûr, sans en parler à notre chef. Et dès que j'ai le moindre doute, j'en parle à quelqu'un. enfin mon ou ma chef, pour qu'on voit ensemble. Et à ce moment-là, ça ne devient plus ma responsabilité, mais notre responsabilité, et en l'occurrence, plutôt celle du seigneur que la mienne. Et ça fait que ça décharge d'un poids, et on est validé par quelqu'un d'autre.
- Pascale Lafitte
Et comme l'a précisé ensuite Florian, être validé par quelqu'un d'autre, quand on est interne, être validé par son chef, c'est important. La gériatrie est une spécialité récente. Elle est devenue une spécialité médicale reconnue en 2004. Et de fait, c'est en 2017 qu'on a permis aux internes de devenir gériatres directement dès l'internat. Jusqu'alors, elle existait surtout comme une compétence. J'ai demandé à Florian de nous en dire plus sur sa spécialité.
- Florian
Alors c'est bizarre parce que c'est une spécialité qui est spécialisée dans la généralité. De la personne âgée, souvent j'aime bien le présenter à certaines personnes, de dire que c'est comme un médecin généraliste mais qui travaille à l'hôpital et que pour les personnes âgées. Comment je définirais ça ? Je pense que c'est une spécialité où on touche à plein d'organes et ce qu'on est particulièrement attaché, c'est l'interaction entre les organes. C'est-à-dire que là par exemple, moi maintenant si je fais une infection au poumon, on va mettre en place des traitements pour soigner mon poumon on va dire. qui peuvent avoir des risques sur le rein, sur le foie, sur le cerveau, etc. Mais comme a priori le reste de mon organisme est en bonne santé, il n'y aura pas beaucoup de soucis sur les autres organes. On peut se permettre de taper un petit peu sur le foie et mon foie va reprendre ce qu'il faut. En gériatrie, souvent on est face à des personnes qui font une infection au poumon, mais en plus de ça... Il y a le foie qui est un peu fragile, il y a une maladie au niveau du cerveau, les reins qui sont précaires. Et donc le fait de mettre un traitement intensif sur le poumon va l'améliorer mais va desservir les autres organes. Et nous, des fois j'aime bien dire que c'est une forme de médecine du compromis, où on réfléchit à faire du bien au poumon mais en même temps pas être trop délétère sur le rein, sur le foie, sur le cerveau.
- Pascale Lafitte
C'est le bénéfice-risque ?
- Florian
Exactement. Donc nous on réfléchit beaucoup à la balance bénéfice-risque, Donc de mettre Une sorte de en lumière ce qu'on peut gagner et ce qu'on peut perdre en mettant un traitement ou en le mettant pas. Et puis ça c'est pour l'instant très sur un aspect purement médical ou somatique que j'explique les choses, mais on a aussi la même réflexion en se disant est-ce que ça vaut le coup pour un ou plusieurs des organes en mettant en balance la question de comment la personne vit à la maison, est-ce qu'elle est heureuse, est-ce qu'elle est entourée de sa famille, comment elle voit la suite de sa vie, et c'est des grandes questions un petit peu qu'on essaie de mettre en balance et de réfléchir au sujet. au souhait de la personne. Parfois peut-être un peu plus que d'autres spécialités, là où on n'a qu'une défaillance isolée d'un organe.
- Pascale Lafitte
Est-ce que vous avez besoin de plus de temps avec le patient lorsque vous êtes gériatre pour avoir une vue d'ensemble justement de tout ce que tu viens de décrire ?
- Florian
Souvent un peu le tempérament des gériatres, c'est de dire qu'on est des médecins qui prennent un peu plus de temps, des choses. S'intéresser profondément à la vie d'une personne, ça prend du temps. Parce qu'on ne construit pas la relation thérapeutique en une seconde. Et l'autre chose, c'est qu'on a parfois besoin de voir comment les personnes évoluent à l'échelle de plusieurs jours pendant une hospitalisation, voire parfois plusieurs semaines. Là, je pense notamment aux pathologies neurocognitives, typiquement la maladie d'Alzheimer. Quand on adapte des traitements, ce ne sont pas des traitements qui font effet dans les minutes, ce sont des traitements qui font effet sur le temps long et on a besoin de voir les choses sur un temps plus long. Et l'autre élément de réponse, c'est que je crois qu'on a besoin de croiser les regards. On a la chance en gériatrie de travailler beaucoup en équipe pluridisciplinaire. En général, pendant toutes les semaines, on se réunit avec toute l'équipe pour réfléchir et que chacun puisse apporter un petit peu son angle d'approche avec ses compétences. En pratique, il y a très souvent les infirmières, les aides-soignantes, parfois les personnes qui s'occupent du ménage, la diététicienne, le ou la kiné, l'assistante sociale, parfois la neuropsychologue, parfois l'orthophoniste. Donc c'est vraiment quand même assez riche, les ergothérapeutes aussi, pour réfléchir à plusieurs et se dire qu'on a chacun des choses à apporter différentes. Et parfois, ça amène de vraies lumières sur des situations où nous, médecins tout seuls, on est parfois en difficulté pour répondre à l'une ou l'autre de ces questions, souvent même.
- Pascale Lafitte
Sur certaines maladies que tu viens de citer, que ce soit Alzheimer par exemple, je perdais le mot, c'est grave. Je te ferais peut-être consulter, ou d'autres maladies qui concernent plutôt les personnes âgées. On entend, on voit beaucoup de littérature sur des évolutions de médicaments, de traitements. Est-ce que lorsqu'on est gériatre, qu'on envisage, tu es étudiant encore, tu es interne en gériatrie, est-ce que ça fait partie des métiers où il va falloir en permanence que tu apprennes de nouvelles techniques, de nouveaux médicaments, de nouvelles approches des maladies ?
- Florian
C'est vrai qu'il y a beaucoup de nouveautés. Je pense que c'est quand même quelque chose qui est général dans toutes les disciplines de la santé. Il y a beaucoup de choses qui bougent et beaucoup de nouveautés à apprendre.
- Pascale Lafitte
Beaucoup sur la neurologie et les cancers.
- Florian
C'est vrai que c'est des domaines qui évoluent beaucoup, à la fois l'oncologie et tout le champ neuropsychologique. Et là, il y a vraiment des choses qui sont en train d'être proposées. Dans la maladie d'Alzheimer, il y a probablement un nouveau traitement assez prometteur qui est en assez grande discussion sur le plan national. pour freiner la maladie. Actuellement, toutes ces maladies neurodégénératives et des pathologies neurocognitives au sens large n'ont pas de traitement curatif. Mais ce qui est en train d'être développé, c'est des traitements qui stabilisent la maladie telle qu'elle. Donc c'est des traitements qui sont amenés à être appliqués plutôt au niveau de la phase précoce de la maladie, d'où un repérage qui est assez important, et de la prévention pour éviter de dégrader de manière trop importante ou de reconnaître.
- Pascale Lafitte
Ça veut dire que dans la gériatrie, il y a une approche très importante du mieux vivre avec la maladie ?
- Florian
Je crois que des fois, des questions que je pose à certains autres de mes collègues, c'est de dire, effectivement, son cœur va aller mieux d'un point de vue somatique, mais à quelle vie, à quelle fin, pour quel objectif ? Et ça, c'est des choses qu'on doit construire avec les patients et les patientes.
- Pascale Lafitte
Et la famille dans tout ça ?
- Florian
Alors, moi, souvent, j'aime bien dire que je ne soigne pas la famille, je soigne le patient ou la patiente. Mais le patient ou la patiente, il a des liens avec sa famille, sa famille a des liens sur lui et c'est important de les prendre en compte. Évidemment, le mieux, c'est que tout le monde soit de concert tous ensemble et qu'on puisse fonctionner tous ensemble. Dans certaines situations, les relations familiales ne sont pas de nature à pouvoir faire qu'on travaille tous ensemble et qu'on tire tous dans le même sens. Et c'est parfois à ces moments-là où nous on a à se replacer en tant que professionnel de santé pour le patient ou la patiente et pas sa famille directement, même si ça fait aussi partie.
- Pascale Lafitte
À quel âge on doit faire appel à un gérard de chétite ? À quel âge ? Je rigole en le disant parce qu'un pédiatre, on sait que c'est les bébés, on ne sait pas forcément à quel âge ça s'arrête le pédiatre parce que parfois on va longtemps chez son pédiatre parce qu'il y a un attachement au pédiatre. Le gériatre, il y a bien un moment où il faudrait consulter un gériatre une fois de temps en temps. C'est le médecin du seigneur, c'est ça ?
- Florian
Sur cette question-là, je mettrais un peu en parallèle avec les pédiatres, dans le sens où effectivement il y a des moments où c'est bon de consulter un ou une pédiatre à titre systématique, mais le gros du sujet est quand même fait par le médecin traitant ou la médecin traitante qui a des bases de pédiatrie tout à fait correctes pour travailler avec cette population et qui adresse aux spécialistes... en cas de besoin. Et c'est un peu la même chose avec la gériatrie. On a beaucoup de personnes qui sont suivies uniquement par leur médecin traitant. Et si parfois il y a des choses qui sont un peu plus complexes en lien avec des complexités de la personne âgée, c'est là où ça peut être intéressant d'aller voir un ou une gériatre. Et de manière pratique, nous on parle souvent d'âge chronologique, c'est-à-dire là moi actuellement j'ai 24 ans, et on parle aussi d'âge physiologique, c'est de dire est-ce que mes organes sont altérés ou fonctionnent correctement par rapport à quelqu'un de 24 ans. Nous, c'est cette question qui nous intéresse beaucoup en gériatrie. Selon l'Organisation mondiale de la santé, on est une personne âgée à partir de 65 ans. Dans la pratique, l'âge est un petit peu différent dans les services d'hospitalisation classiques. En général, à partir de 80 ans, c'est par consensus admis que c'est de la population gériatrique. Et en général, entre 75 et 80 ans, ça dépend de ce qu'on appelle les comorbidités, ça veut dire l'état de santé, et ça dépend de, finalement, l'âge. plutôt physiologique. Si on a 76 ans mais avec beaucoup, beaucoup de soucis de santé, on peut considérer que la personne a plutôt 85-90 ans en âge réel dans son corps, ce qui fait qu'on va assez volontiers l'orienter vers un ou une gériatre. Alors que si elle a 76 ans mais qu'elle a encore fait un marathon la semaine dernière, on a tendance à pas trop mettre notre nez dedans en tant que gériatre, en disant qu'il y a une part de la prévention qui est intéressante, mais sinon le reste, il faut la considérer comme un sujet de 50 ans qui fait une infection au poumon.
- Pascale Lafitte
24 ans, quand ils te voient arriver, tes patients, qu'est-ce qu'ils disent ? Ils te prennent pour un médecin ? Ils te prennent pour leur petit-fils ? Comment ça se passe ?
- Florian
C'est souvent un mélange d'un petit peu tout ça. Je crois que la première chose que j'aime bien dire, c'est que je suis quand même un médecin. Et j'ai eu les qualifications pour faire. Et quand on dit qu'on est en huitième année, parfois ça permet un petit peu de poser le contexte. Et en même temps, de l'autre côté, je dis que je suis aussi étudiant. Parce que c'est exactement ce qu'on est, les internes, on est des étudiants en médecine, et que je revois les choses avec mon ou ma seigneur du jour. Ça c'est, je crois, aussi important de dire les choses. Et après, effectivement, je suis avec des personnes qui ont trois ou quatre fois mon âge, ça fait quand même quelque chose. Et puis là aussi, j'ai aussi un écarteur, ce qui parfois peut... Sur l'oreille. C'est ça, donc sur l'oreille c'est un anneau où c'est un petit peu écarté. Je sais que parfois ça fait un petit peu sourire les patients et les patientes que je croise. Je crois que j'aime bien surprendre les personnes. Et se dire que, en fait, l'essentiel de la relation, il n'est ni en l'autre ni en moi, mais il est dans le lien qui nous unit entre les deux. Et finalement, mon oreille, mon âge, ou la couleur de peau, ou la taille, ou toutes ces questions-là, c'est pas ça la question, je crois.
- Pascale Lafitte
Tu parlais de ta volonté au départ d'être chirurgien. Chirurgien, tu n'aurais pas beaucoup discuté au moment d'autodéintervention avec tes patients. Or là, tu as choisi une spécialité où le rapport... humain était très important. Ça fait partie de ta personnalité et des choses que tu n'imaginais pas ?
- Florian
Je pense que c'est quelque chose que j'imaginais quand même assez bien, mais comme on en a discuté tout à l'heure, j'étais biaisé par un peu ce qu'on nous donne dans les médias de la profession médicale au sens large. Mais j'aime discuter avec les personnes et cultiver l'intérêt profond de l'autre. Il y a un graphique qui marque un petit peu toutes les spécialités et qui les range un peu par groupe. Alors, ça vaut ce que ça vaut, mais c'est représenté sur un axe où D'un côté, il y a les spécialités orientées techniques. Et donc là-dedans, on retrouve la majorité des spécialités de chirurgie, la réanimation, l'anesthésie, etc. Et puis de l'autre côté, on a des spécialités orientées plus humaines. Alors, je ne sais pas si j'opposerais les deux, mais...
- Pascale Lafitte
Elles sont complémentaires. Parfois,
- Florian
il y a une technicité de l'humain qui est aussi là-dedans. Mais effectivement, je crois que ça me correspond bien d'être dans le dialogue, dans l'échange, dans l'écoute et peut-être une forme de compréhension. ce qui m'est donné de comprendre.
- Pascale Lafitte
Nous allons revenir au parcours d'interne de Florian. Donc si je reprends ce que nous venons de dire, il y a eu un externa à Strasbourg, puis l'interna à Nancy. Florian a choisi la spécialité de gériatrie et nous le découvrons attentif à ses patients et extrêmement respectueux.
- Florian
Internant médecine, le podcast à suivre sans ordonnance ni modération.
- Pascale Lafitte
L'internat pour toi c'est quelque chose de facile, c'est quelque chose de douloureux, c'est quelque chose d'évident ?
- Speaker #2
Je pense que quand j'étais pendant l'externat, j'avais à cœur d'être interne. La dernière année de mon externat j'étais pressé d'être interne. Alors pas tellement que j'en avais marre en tant que tel d'être externe, mais j'avais envie d'être un peu plus dans la prise en charge. Et souvent quand je me présente aux personnes, je dis bonjour. je m'appelle Florian, je suis le médecin ou l'interne, j'utilise parfois l'un ou l'autre mot, qui vais m'occuper de vous. Et je crois que j'ai passé la question de la responsabilité médicale, celle où j'ai eu peur pour prescrire du prim' pérent, mais en fait c'est la même de cette implication de dire que je vais m'occuper de vous et on va réfléchir ensemble à ce qu'on peut faire pour votre santé. Et en fait, ça je crois que j'en ai eu hâte et j'apprécie ça. et en même temps cette même composante elle est parfois difficile parce qu'on se retrouve à porter les choses et dans la responsabilité il y a vraiment ce mot d'être responsable donc ça veut dire qu'on est engagé et on se doit souvent on dit on a une obligation de moyens et pas de réussite mais en même temps si ça ne réussit pas on se sent quand même responsable et légalement ça peut être aussi attaquable et même moralement on peut être mis en difficulté sur ces questions-là. Donc, c'est cette même responsabilité qui, je trouve, fait la grande différence entre externe et interne, fait que c'est à la fois quelque chose de plaisant et parfois quelque chose de lourd.
- Pascale Lafitte
Lourd, c'est quoi, donc, du coup ?
- Speaker #2
Plutôt qu'il y a une gravité dans mes actions, une gravité au sens de... C'est important, en fait. Je m'en souviens, quand j'étais externe, ça m'est arrivé à l'un ou l'autre moment d'aller aussi dans des fêtes étudiantes et après, le lendemain, d'aller en stage. Et c'est vrai que... parfois on est un petit peu moins dormi et on est un peu moins vigilant. Et très rapidement, au moment de mon internat, ça m'est peut-être arrivé l'une ou l'autre fois, de me dire qu'en fait, c'est pas possible parce que je suis en responsabilité et qu'il y a quelque chose de quand même sérieux là-dedans. Ah,
- Pascale Lafitte
c'est comme si tu étais devenu... T'avais changé de statut.
- Speaker #2
C'est ça, exactement. Je sais pas si c'est ça être adulte, mais en tout cas, peut-être qu'il y a quelque chose qui ressemble, de dire, en fait, si je dis que je suis le médecin qui vais m'occuper de vous, Je m'engage et je me dois de me donner le maximum de moyens à ce que ça se passe au mieux. C'est sérieux. Et donc je pense que c'est ça cette responsabilité qui par moment...
- Pascale Lafitte
Elle peut être débordante ?
- Speaker #2
Ça peut être beaucoup. Et je crois là un des enjeux importants là-dedans, c'est la qualité de la seniorisation. Normalement le fait d'être seniorisé, c'est-à-dire qu'il y a un senior qui repasse en général dans les services au moins un petit bout de la matinée et un petit bout en fin d'après-midi pour valider ou... Parfois modifier certaines choses qu'on a faites pendant la journée, c'est à ce moment-là où finalement la responsabilité de petites décisions ou de grosses décisions que j'ai prises moi tout seul pendant la journée, je les remets entre les mains de mon chef du jour et ça, ça permet de se décharger de cette responsabilité-là ou d'en prendre une moins grosse partie. Et je crois que c'est ça ce qui aide à parfois, à ce que ce soit moins lourd ou moins grave, cette responsabilité.
- Pascale Lafitte
Le temps, dit une citation devenue proverbiale, c'est de l'argent. Le temps des docteurs en médecine, comme celui des internes, est précieux et pressé aussi, semble-t-il.
- Speaker #2
Effectivement, le temps nous est compté à l'hôpital et dans les services. On a quand même la chance en gériatrie d'être avec, en général, beaucoup de seniors qui ont cette fibre-là, de prendre un petit peu plus le temps. Donc je me sens moins lésé que beaucoup d'autres de mes collègues de spécialité. Et après, la deuxième chose, souvent on me dit, est-ce que tu as le temps de... Je le prends parce que j'ai besoin de repartir du travail avec le goût du bienfait. Les quelques fois où je suis parti du travail en me disant « là j'ai été maltraitant parce que je n'ai pas pris le temps » , ce n'était pas agréable et ce n'est pas ce que j'ai envie de faire et à quoi j'ai envie de ressembler. Parfois les choses sont différentes parce qu'on est encore interne et qu'on n'a pas tous les leviers en main, mais j'ai quand même modestement la possibilité, quand je fais la visite toute seule par exemple, de choisir un petit peu mon rythme, je fais ce choix-là.
- Pascale Lafitte
On ne te l'a jamais reproché ?
- Speaker #2
Je pense que si, à certains moments, on m'a déjà dit que ça n'allait pas assez vite. Ou alors plutôt, on me l'a reproché dans un autre sens. C'est de dire que parfois je finis plus tard, parce que je reste plus longtemps pour faire ce que j'ai envie de faire correctement. Et on m'a déjà dit, mais pourquoi tu pars si tard ? Et du coup, j'ai répondu, pour voir les personnes et discuter avec ceux qui en ont besoin. Et réfléchir aussi à toutes les maladies intriquées, etc. Souvent, c'est des dossiers qui sont assez compliqués. Et comme je le disais, il y a le poumon, le cœur, le rein, le foie, comment on vit à la maison, comment on marche, qu'est-ce qu'on veut dans la vie, beaucoup de choses. Et en fait, j'ai envie de prendre le temps de ça. Et donc, on m'a déjà dit que parfois je finissais trop tard et que j'aurais pu m'organiser autrement, peut-être. Mais d'une part, ça viendra avec le temps d'être un peu plus efficace. Et d'autre part, j'ai envie et besoin de prendre le temps de l'écoute.
- Pascale Lafitte
Est-ce que tu penses qu'il y a assez de gériatres aujourd'hui ?
- Speaker #2
Il y a une carence assez importante de gériatres. et il n'y a pas Beaucoup de consultations avec des délais qui sont beaucoup repoussés.
- Pascale Lafitte
Très très long.
- Speaker #2
Et oui, exactement. Notamment ce qu'on appelle les centres mémoire. Donc c'est quand on dépise des premiers stigmes de maladie d'Alzheimer par exemple. Chez le médecin généraliste, il oriente vers un centre mémoire pour essayer de faire une expertise au niveau de la mémoire. Et là par exemple à Nancy, c'est dans 18 mois. C'est long, c'est très long.
- Pascale Lafitte
Moi j'ai vu des personnes âgées ne pas aimer qu'on leur dise qu'il allait falloir consulter un gériatre. Comment on fait pour que cette consultation soit bien acceptée ?
- Speaker #2
Je pense qu'il faut laisser une grosse place à la question. C'est-à-dire ? Quand les personnes disent qu'elles ne veulent pas consulter un gériatre, je crois qu'une des premières questions à se poser, c'est pourquoi.
- Pascale Lafitte
Pourquoi elles ne veulent pas y aller ?
- Speaker #2
Exactement. Et là, moi, je n'ai pas beaucoup de réponses à donner, mais c'est nos patients et les patientes qui ont leurs réponses à donner. Et chacun la sienne. Exactement. Parfois, ils ne savent pas ce que c'est que le gériatre, ils ne comprennent pas l'intérêt. Parfois, ils pensent que ça va les engager à tout un tas de choses ensuite. Alors qu'on pourrait dire, on va le voir une fois et on essaye et on voit. Et parfois, notamment dans le cadre des maladies, les maladies de la mémoire, par exemple maladie d'Alzheimer, il y a cette grosse peur d'avoir l'étiquette de maladie d'Alzheimer. Et tant qu'on ne sait pas, on a l'impression qu'on est un petit peu caché, qu'on n'a pas la maladie d'Alzheimer tant qu'on ne l'a pas nommée. Et le fait de la nommer, ça va l'écrire noir sur blanc, ça va nous ranger dans une case. Et les personnes ont peur de ça, avec derrière la question de... les personnes imaginent directement... qu'on va les placer en EHPAD. Et donc, ça peut entraîner une cascade de réactions chez les personnes, du même ordre d'idée qu'on ne veut pas dépister un cancer, parce que sinon, ça veut forcément dire qu'on va avoir de la chimiothérapie et forcément qu'on va perdre nos cheveux, etc. Alors que parfois, pas du tout. Et donc, il y a une place importante à la question, et parfois peut-être sans vouloir pousser dans un sens ou l'autre, mais d'expliquer un peu qu'est-ce qui est en jeu et qu'est-ce qui peut être derrière, qu'est-ce qui peut ne pas être derrière. Et en fonction de ça, ça permet de replacer les choses et d'identifier clairement la problématique ou les problématiques. Souvent, il y a beaucoup de choses intriquées derrière la question de « on ne veut pas aller voir le gériatre » . Nous, par exemple, dans les centres mémoire, il y a aussi une grosse question qui se pose de dire que si c'est un trouble de la mémoire débutant, ça a un intérêt de savoir précisément lequel, parce qu'on a des traitements qui permettent de freiner ces pathologies qui sont là. quand c'est des choses qui sont avancées. On sait que les traitements n'ont en général pas d'intérêt à stabiliser une pathologie de la mémoire dans un stade très avancé. Ça ne va pas amener beaucoup de bénéfices. Et donc là, souvent, on pose la question aux patients, aux patientes et aux familles de dire est-ce que pour vous, c'est important d'avoir un diagnostic, de savoir que c'est la maladie d'Alzheimer ou une autre maladie, etc. Ou est-ce que pour vous, ce n'est pas important d'avoir de diagnostic ? Et dans ce cas, on ne propose pas de test parce que...
- Pascale Lafitte
Il n'y a pas forcément l'intérêt. D'accord, vous pouvez rester sans diagnostiquer.
- Speaker #2
Exactement. Alors on sait que c'est des maladies où très souvent, en fait, on ne sait pas. Et d'une consultation à l'autre, parfois, on révise le diagnostic en se disant que peut-être que c'est ça, peut-être que c'est ça. On fonctionne avec des faisceaux d'arguments, des choses qui nous orientent. On n'a pas beaucoup de signes qui sont spécifiques de uniquement la maladie d'Alzheimer et rien d'autre. Et on sait que parfois, ce n'est pas forcément utile de pouvoir dire précisément qu'est-ce que c'est comme maladie. Sauf si ça l'est pour la personne de pouvoir nommer la pathologie qu'elle traverse.
- Pascale Lafitte
En 2025, au concours de l'internat, il y avait 176 postes de gériatres ouverts en France. Quant à l'ensemble des internes gériatres, toutes promos confondues, et sur les 4 ans que dure l'internat, il y en a environ 700 répartis sur l'ensemble du territoire. Florian a 24 ans. C'est un jeune homme qui a choisi de soigner et d'accompagner des personnes âgées. Il exerce une médecine qui écoute davantage qu'elle ne promet, une médecine des derniers printemps. Florian côtoie la vie mais aussi la mort, peut-être même un peu plus que certains autres médecins. Je lui ai demandé s'il s'habituait à ces situations et s'il y avait été préparé.
- Speaker #2
Est-ce que j'étais préparé par la fac ? Je pense que ce n'est pas la fac qui m'a préparé à ça. En médecine, on fait beaucoup d'enseignements de pair à pair, c'est-à-dire que quand on est externe, on est finalement aussi dans les services et on apprend. de nos internes, maintenant en tant qu'interne j'apprends de mes chefs, etc. Ça me permet de voir aussi un petit peu de leur posture, de comment ils parlent. Tu les regardes, tu les observes. Comment ils parlent, comment ils ne parlent pas, comment ils écoutent, comment ils s'asseillent, comment ils se sentent après eux-mêmes. J'aime bien leur poser aussi ces questions-là, de comment ils ont vécu tel ou tel moment. Et donc effectivement, le décès, alors même j'élargirais un petit peu la question, à la grande question de la souffrance ou de situations de vie qui sont difficiles. Parfois, ça a été plus difficile pour moi d'annoncer à quelqu'un que la personne allait aller en EHPAD plutôt que d'annoncer un décès. Mais c'est des grandes questions. Est-ce qu'on s'habitue ? Probablement qu'on s'y habitue, mais je n'ai pas envie. Ça reste des moments difficiles. Et alors, je pense qu'il faut trouver un entre-deux avec, d'un côté, s'effondrer dès qu'il se passe quelque chose de difficile dans notre métier et et nous-mêmes se faire aspirer par cette situation. Et après, de l'autre côté, devenir une plaque de fer et devenir insensible à toutes ces choses-là. Je pense que le premier risque, c'est le risque du burn-out et de se faire aspirer par notre quotidien trop difficile. De l'autre côté, être une plaque de fer, on perd l'humain.
- Pascale Lafitte
Et finalement,
- Speaker #2
on n'est plus en lien avec l'autre et on perd une composante assez essentielle du gériatre. Et pour ça, je crois que j'aime bien cette image de l'arbre, de se dire que... L'arbre, il a des racines qui ne bougent pas, qui sont ancrées dans le sol. Et il a des feuilles qui volent au gré du vent et qui parfois s'arrachent, tombent et parfois tiennent accrochées à la branche. Et j'aime bien me dire que j'ai envie que la situation qui est difficile, elle me traverse. J'ai envie que ce soit difficile pour moi parce que c'est difficile en tant que tel. Pour le patient, pour la patiente, pour la famille, en tant que tel, en tant qu'humain. Un décès, c'est quand même quelque chose de particulier. Ne plus pouvoir marcher, c'est quand même particulier. N'avoir des difficultés pour respirer, c'est quand même particulier. Et j'ai envie que ça me traverse et que ça me touche. Et en même temps, j'ai envie de pouvoir rentrer chez moi et de pouvoir continuer ma vie tous les jours. Et donc, c'est pour ça que c'est important que j'ai des choses qui manquent dans une certaine forme de stabilité. Ou des fois, on dirait un peu la tête dans les étoiles et les pieds sur la terre. C'est un peu pareil. L'arbre d'être stable et d'être en même temps pris par le vent.
- Pascale Lafitte
Est-ce que tu t'es déjà vu que tu fais ce métier-là ? Imaginez quand tu serais vieux.
- Speaker #2
Alors non, je ne me suis jamais encore vu patient de gériatrie.
- Pascale Lafitte
Je ne sais pas si c'est patient, mais déjà, quel personnage ai-je ? J'ai envie de dire petit vieux, parce que moi j'aimerais bien être une petite vieille un jour. Une jolie petite vieille tant qu'à faire. Moi je m'en rapproche, pas toi.
- Speaker #2
J'ai envie d'être un petit vieux qui a du goût. Dans notre société, on a une vision quand même très très négative de vieillir. Là, je mets de côté vraiment la question du décès, mais simplement le fait d'être une personne âgée.
- Pascale Lafitte
On a parlé du jeunisme, de la société.
- Speaker #2
Exactement. Alors, un des premiers mots qui me frappe, moi, c'est cette question de « je suis dans la vie active » . Là, on dit quand on travaille, on est dans la vie active. Ça veut dire qu'à la retraite, on est dans la vie passive, mais toutes nos associations, elles tournent par beaucoup de personnes âgées, etc. Et c'est une forme d'activité pour notre pays, notre quotidien, nos villes, etc. Et je n'aime pas ce mot de vie active. Ce n'est pas juste de dire la vie active. Ou alors tout le monde est dans la vie active. D'autres choses qui me choquent dans notre société, c'est cette question, cette chanson qui dit « Forever young » . Ben non, je n'ai pas envie d'être jeune toute ma vie. Là, j'ai 24 ans, j'ai envie de ressembler et d'être quelqu'un de 24 ans. Et quand j'en aurai 87, si j'ai la chance d'arriver jusque-là, j'ai envie de vivre comme quelqu'un qui a 87 ans. mes 87 ans avec du goût. On voit souvent aussi des pubs à la télévision pour, non pas des crèmes antirides, mais des crèmes anti-âge. Mais on ne va pas perdre des années. C'est quelque chose de... à la fois bête et à la fois dangereux et malsain de parler de crème anti-âge. En fait, on a l'âge qu'on a, il faut le vivre. Et on voit très souvent des personnes âgées à l'hôpital qui assument l'âge qu'elles ont. Et en général, ça donne des belles retraites et des personnes qui ont du goût. Et puis, il y a d'autres personnes qui veulent se cacher derrière de la crème anti-âge. Et à un moment, en fait, les rides sont quand même là derrière la crème anti-âge et on voit quelqu'un qui veut se donner un âge qu'il n'a pas. C'est pareil que le fameux « Ah, maintenant, on a l'âge où on ne dit plus son âge » . Et bien, en fait, ça fait que c'est une vieillesse pas assumée et c'est une vieillesse qui n'a pas de goût et c'est une vieillesse où on n'est que dans la vie d'avant, dans ce qui était avant. Mais il y a quelque chose de beau à vraiment habiter et à vivre. Alors, ça peut paraître un peu plus simple quand on vieillit en bonne santé, mais je crois que... Même dans la maladie, dans les limitations de l'état de santé, il y a des choses à vivre, peut-être d'une autre manière, peut-être ça doit nous réinventer une forme de curiosité, d'aller explorer autre chose. Mais je crois vraiment qu'il y a quelque chose à habiter dans ces moments-là, quelque chose que j'aime souvent poser comme question, et qu'on recherche pas mal la dépression, qui est assez fréquente dans la population âgée, surtout quand il y a des maladies de la mémoire en parallèle. Et souvent je suis assez étonné de personnes qui ont une maladie de la mémoire qui est extrêmement avancée et quand je leur pose la question de dire mais est-ce que vous êtes heureux, ils me répondent oui. C'est sûr que moi quand je me projette dans leur vie, je suis pas forcément sûr que ça me donne beaucoup envie et en même temps quand ils me répondent ça, de me dire qu'ils sont heureux, et ben je crois que ça m'emballe peut-être un peu plus pour une forme de bien vieillir. Donc je crois qu'il y a vraiment une question et j'ai envie d'être... Un vieux qui a du goût, qui donne envie. En fait, on va tous mourir. Moi, je sais que je vais mourir un jour, et pourtant, ce n'est pas une raison pour ne pas me prodiguer des soins s'il m'arrive quelque chose là maintenant. Et par rapport à ça, quelque chose qui nous est assez cher en gériatrie, c'est ce qu'on appelle l'évaluation gériatrique standardisée. On aime bien classer les personnes en trois groupes. On aime beaucoup les classifications en médecine. De se dire que dans la population âgée, on regarde... Donc cinq critères en général, c'est comment les gens marchent, comment le cerveau y fonctionne, donc notamment la mémoire, comment marche l'alimentation, comment marche la continence pour les selles et les urines, et quel est l'environnement autour de ces personnes, donc est-ce qu'il y a de l'argent, est-ce qu'il y a de la famine qui est autour, des activités, etc. Et en fait, tout ça, ça nous permet de mettre trois groupes dans la population âgée. D'un côté, on va mettre ce qu'on appelle les robustes, c'est des personnes qui sont âgées juste par leur âge sur la carte d'identité, donc c'est La question de l'âge chronologique, de dire le temps est passé, mais finalement le corps est quasiment comme quelqu'un de la population adulte pas gériatrique. Et à ce moment-là, on sait que c'est des personnes où c'est bon proposer les soins comme une personne adulte pas gériatrique, c'est-à-dire qu'on peut discuter de faire des soins de réanimation, c'est des personnes qu'en général on a tendance à ne pas prendre en service de gériatrie et de dire s'il y a une infection au poumon, il faut aller dans le service d'infectiologie parce que c'est lui le spécialiste de l'infection. Et il n'y a pas besoin de faire de compromis avec d'autres organes, vu que le reste va bien. De l'autre côté, on a ce qu'on appelle le groupe des dépendants. C'est des personnes qui ont des fragilités assez importantes dans leur vie. Des personnes, en général, qui ont besoin d'aide pour manger. Des personnes qui ont besoin d'aide pour exprimer leur volonté. Qui ont besoin d'aide pour marcher. Pour tous les actes de la vie quotidienne assez simples. C'est vrai que pour ces personnes-là, souvent, ça peut être un peu plus difficile à vivre. Dans le sens où, quand on est dans la grande dépendance, il y a en général... pas beaucoup de perspectives de changement. Nous, en tant que gériatres, on va être là pour adapter les choses et faire au mieux avec les contraintes qui nous sont imparties. Donc, parfois, il y a des adaptations qui sont possibles pour essayer de faire en sorte que ça se passe au mieux. Et puis, le groupe du milieu qui est finalement le cœur de métier de la gériatrie, c'est les personnes qui sont fragiles où on voit qu'il y a ces fameux critères de fragilité où on repère des choses qui pourraient dysfonctionner. On sait que si quelqu'un reste dans le groupe des fragiles, Il va automatiquement basculer dans la dépendance et malheureusement ce sera plus compliqué de sortir après de la dépendance. Si on fait une bonne intervention gériatrique, notre but c'est au minima de les maintenir dans la fragilité, voire même assez souvent les repasser dans le groupe des robustes. Et ça pour moi c'est une perspective quand même assez folle de se dire que souvent on pense que comme on a 80 ans tout est cuit et en fait il y a encore plein de choses à faire quand on est dans le groupe des fragiles. Remettre les personnes dans le groupe des robustes et leur redonner 1, 2, 3, 5, 10 parfois années de vie en bonne santé où ils vont pouvoir profiter de la retraite avec leurs petits-enfants, leurs arrière-petits-enfants, etc. Et si on n'avait pas fait notre intervention... La personne serait passée dans la grande dépendance avec des pathologies assez lourdes. Et pour moi, c'est une perspective quand même assez réjouissante dans mon métier. Effectivement, vous aviez dit le mot accompagner aussi. Pour moi, il y a aussi une part où parfois la vie prend d'autres chemins que ce qu'on avait imaginé. Parfois ceux de la grande dépendance, parfois ceux de la fin de vie assez imminente avec la question du décès. Et il y a une grande part de notre métier qui est aussi dans l'accompagnement. c'est-à-dire Accompagner, des fois, on pourrait traduire ce mot par marcher avec. J'aime bien cette image de faire un bout de chemin avec quelqu'un d'autre qui a son sac avec ses cailloux dedans, qui sont lourds. C'est pas mon métier de prendre son sac, parce que sinon j'ai aussi mal au dos et je vais rentrer de chez moi avec du poids qui n'est pas le mien. Et je le dis sans méchanceté, mais le problème de l'autre, c'est le sien, c'est pas le mien. Mais par contre, marcher avec, parfois on sait que, comme des fois on dit faut t'avouer à moitié pardonné, c'est pareil, problème avoué, parfois la moitié du problème est... est réglé par le fait de l'avoir dit et de l'avoir nommé. Ça, on en parlait avec la question de dire la maladie d'Alzheimer, etc. Et donc, nous, notre grand rôle de marcher avec, c'est parfois de dire aussi « Ah ben regarde, le sac, en fait, si tu mets la deuxième lanière du sac, ça fait un peu moins mal au dos avec ces poids-là. » Ou parfois, est-ce qu'on ne peut pas enlever un caillou du fond du sac et le mettre dehors ? Et donc, j'aime bien ce côté d'accompagner. C'est des moments parfois difficiles. Papa doit aller en EHPAD, mamie est décédée. Et je crois qu'il y a une partie qui est liée à l'objet de la souffrance en tant que telle. qu'on essaye parfois de changer en tant que gériatre, mais on ne peut de loin pas tout changer. Et il y a une grande partie qui est liée à comment on accueille, comment on annonce, comment on explique, comment on entoure ces moments-là. Et je crois qu'il y a une vraie plus-value, et c'est entre autres pour ça que j'ai fait ce métier-là, et qui fait sens pour moi, je crois.
- Pascale Lafitte
Voilà, c'est la fin de cet épisode. Merci à Florian et merci à vous toutes et tous de nous suivre et de nous être fidèles. Merci aussi à Lysnie de me permettre de rencontrer tous ces jeunes médecins engagés, posés, philosophes, aimants. Un nouvel épisode est à venir avec un autre invité pour Interne Médecine, le podcast à suivre sans ordonnance ni modération. Et d'ici là, prenez soin de vous.