- Pascale Lafitte
J'ai rencontré Omri Claire au CHU de Caen, dans le Calvados, lors d'une convention de l'ISNI, l'Intersyndicale Nationale des Internes. Le hall du CHU, ce samedi matin-là, était déserté. Un vigile à l'entrée, deux ou trois soignants isolés et moi. Pourtant... Il était 10h, bien sonné. J'ai pensé aux phases d'activité de l'hôpital. Le calme plat donc, parce que pas de visite en chambre, comme souvent le matin, donc le calme plat à l'accueil. Ailleurs, aux urgences, particulièrement aux urgences, il en allait autrement, ça dépotait. Entre sirènes des ambulances et camions de pompiers, entre accompagnants angoissés et fumeurs de clopes tenant les murs, il y a du passage, et ça que nous soyons mardi ou samedi. Cela étant, il y a du passage, mais pas toujours au même rythme. Le service statistique du ministère de la Santé, l'ADRES, s'accorde à dire que le lundi est le jour le plus chargé dans 92 des 101 départements français, avec en moyenne 11% de passage en plus ce jour-là aux urgences. Un chiffre qui remonte à 2023. Mais par moment, les événements brouillent les cartes. De jeunes internes toulousains m'expliquaient récemment que la guerre en Iran, la crise du détroit d'Ormuz et le prix du carburant à la pompe en forte augmentation, là où toutes les campagnes d'information avaient échoué, avaient réussi à restreindre la venue aux urgences de ce qu'on appelle la bobologie. Mais je m'égare. Revenons dans le hall d'entrée du CHU de Caen, ce samedi matin, ou trône un objet architectural. étrange. A première vue recouvert d'un parement en bois clair. Une pièce baptisée Oeuf. Ce lieu est assez connu localement parce qu'il constitue un point central du CHU. Un amphithéâtre de forme ovoïde. C'est là que j'avais rendez-vous avec Omri Claire, interne en ophtalmologie. Omri, à qui j'ai demandé ? En quelle année d'internat il était ?
- Omri Clair
Je commence... Attendez. Je pense que je ne suis pas le seul à me tromper. Ma quatrième année ? Je termine ma quatrième année ? En fait, j'aurais dû être en huitième semestre, donc au milieu de ma quatrième année.
- Pascale Lafitte
C'est long, hein ?
- Omri Clair
Oui. En fait, entre les six ans de fac, voire sept ans pour ceux qui redoublent la première année, puis l'internat, nous, pour tout ce qui est chirurgie, c'est douze ans. Donc six ans de fac, six ans d'internat, je ne savais plus en quelle année j'étais. En fait, on compte en semestre aussi, c'est pour ça qu'on se trompe. Puis moi, je me suis arrêté six mois l'été dernier, donc ça va me rajouter... Je vais me re-arrêter six mois, donc j'aurai un an de plus. Globalement, on se perd.
- Pascale Lafitte
Je suis Pascale Lafitte. Bienvenue à vous tous dans Internes en médecine, un podcast à suivre sans ordonnance ni modération. Nous allons découvrir le parcours d'Hommery, en commençant par le début, soit les raisons qui l'ont conduit à se lancer dans ses études de médecine.
- Omri Clair
J'ai appris il n'y a pas longtemps, j'ai retrouvé des vieux messages quand j'étais au lycée, je pensais que je l'avais décidé assez tardivement, mais en fait non, je le disais déjà quand j'étais en seconde. Je pense qu'il y avait plusieurs choses qui me plaisaient, bon déjà j'étais un petit peu fléché en tout cas à cette époque dans ma tête science. Je faisais beaucoup beaucoup de sport à l'époque et donc je m'investis pas. Je ne m'investissais pas beaucoup dans le lycée et à l'époque, pour aller en fac de médecine comme dans les autres facs, il fallait simplement avoir le bac. Et donc ça, c'est un aspect qui m'attirait, c'était que je n'avais pas trop besoin de travailler au lycée pour accéder aux études de médecine. Mais ça, malheureusement, c'est fini. Et donc en fait, cette réforme-là de l'accès aux études de santé, où maintenant, ils regardent beaucoup les notes au lycée, je pense que ça va fermer la porte à beaucoup de profils, malheureusement, qui... Ils passaient moins de temps dans leur vie scolaire au lycée à travailler. Enfin bref, ça c'est dommage, mais c'est un autre sujet. Et puis, il y avait cet aspect de faire quelque chose. En tout cas, à l'époque, je me rappelle me dire, ça ne va pas disparaître. Il y aura toujours besoin de médecins. Mais bon, là, avec l'IA, ça ramène un petit peu en cause tout ça. Puis il y avait le statut social et la rémunération aussi. Donc voilà, ça Ausha vraiment toutes ces cases-là.
- Pascale Lafitte
Vous avez abordé plusieurs sujets là, sur lesquels je veux revenir. La nouvelle réforme. Vous expliquez que vous étiez finalement un élève normal. Vous n'étiez ni le meilleur de la classe, ni le dernier, je suppose. Vous étiez plutôt scientifique. C'était après le bac, il n'y avait pas une prépa à faire. Vous avez donc passé la première année, c'était la PACES à l'époque. Et la PACES, vous l'avez passée en une année, vous ?
- Omri Clair
Oui, moi je l'ai eue en une fois. J'avais quand même... J'ai pu bénéficier de quelque chose qui était très fréquent, c'était des prépas privés. Donc ça, ça a quand même pu m'aider. Mais oui, c'était la PACES, je l'ai vu en une fois.
- Pascale Lafitte
Vous aviez des facilités. Si vous avez la PACES en une fois et que vous n'étiez pas un bûcheur, vous faisiez du sport avant le bac, etc., vous aviez une vie normale, ça veut dire qu'il y a eu une bascule au niveau de la quantité de travail entre le bac et cette première année de PACES ?
- Omri Clair
Je ne travaillais pas au lycée, j'étais vraiment obnubulé par mon sport. Et oui, c'est vrai que j'avais des facilités qui me permettaient d'avoir des notes correctes sans fournir vraiment de travail à côté. Donc il y a eu une transition brutale avec la première année de médecine. Et cette transition, elle était visible dans des éléments très précis. C'est-à-dire que nous, dans la prépa, on était classé par groupe de niveau. Et au début, il y avait six groupes. Je suis entre le groupe 3 et le groupe 4. Donc des groupes qui, théoriquement, ne permettent pas d'accéder ensuite à la première année. Donc j'ai mis quelques mois à apprendre aussi comment travailler, comment je fonctionnais. Et j'ai eu de la chance, c'est-à-dire que vraiment dans les semaines avant le premier concours, il y a quelque chose qui s'est débloqué et j'ai eu un résultat au vrai concours que je n'avais jamais eu avant dans le semestre. Donc oui, le risque de ne pas trop travailler au lycée, c'est qu'il faut un temps d'adaptation plus ou moins court. Moi, par chance, ça s'est débloqué juste avant le concours et après ça allait. Mais oui, dans une transition un peu brutale, ça c'est sûr.
- Pascale Lafitte
Vous avez dit que quelque chose s'était débloqué, vous avez analysé ce quelque chose ?
- Omri Clair
C'est dur à décrire, mais c'est d'apprendre un peu comment, moi, mon système de mémorisation fonctionnait. Et je me suis rendu compte, et c'est quelque chose que j'ai gardé jusqu'à la fin, que je retenais très bien les choses si je les avais vues il n'y a pas longtemps. Et donc, en fait, j'ai pris conscience qu'il fallait que je fasse beaucoup de tours de programme rapidement. Et cette prise de conscience à moi avant le concours m'a fait travailler plus rapidement, me faire des tours plus rapides. Il y avait plein d'éléments que j'ai commencé à comprendre aussi en m'approchant du concours, donc c'est un peu cet aspect-là.
- Pascale Lafitte
Chacun, finalement, a son fonctionnement intellectuel qui peut lui permettre d'emmagasiner ce qu'on vous demande, d'emmagasiner en médecine, parce qu'on parle de cette première année, mais on peut parler du concours d'internat en sixième année qui est tout aussi colossal, si ce n'est plus. Vous avez appris à apprendre, mais par rapport à vous, votre fonctionnement.
- Omri Clair
Quand on parle à nos copains... Il y a vraiment une diversité de façons de travailler, il y a une façon par personne. J'avais d'autres copains qui étaient très bien classés et qui travaillaient radicalement différemment de moi. Je faisais des tours de programme très rapides pour avoir tout dans ma tête frais le jour du concours. Par exemple, sur la dernière année, la sixième année, je ne pourrais pas vous dire combien de fois j'ai fait le tour du programme. J'avais des amis qui ne l'avaient pas fait une fois. Parce qu'ils passaient leur temps, pour moi ce qui m'impressionne, en fait moi finalement j'oublie tout assez rapidement. Et eux ils ne faisaient même pas un tour entier de programme, donc il y a des méthodes ultra différentes et tous ceux qui vous vendent une méthode magique sont intrinsèquement dans le faux.
- Pascale Lafitte
Vous avez choisi de faire ophtalmologie, ça veut dire que vous étiez bien classé au concours d'internat ?
- Omri Clair
Oui, l'ophtalmologie, ça fait partie des spécialités qui partent vraiment le plus rapidement. Donc oui, j'ai fini en gros dans les 300 premiers du concours.
- Pascale Lafitte
Donc l'élève de lycée qui pensait à faire du sport et qui était un élève moyen était oublié ?
- Omri Clair
Moi, je pense que le fait d'avoir moins travaillé au lycée et d'avoir fait du sport au lycée m'a énormément aidé pour mon parcours. Déjà parce que je suis arrivé en première année de médecine. J'étais pas fatigué, il y a tellement de pression maintenant et ce nouveau système favorise ça, c'est pour ça que ça m'agace. Les élèves sont pressurisés dès le collège, dès le lycée, par cours sup et en fait ils arrivent en première année, ils sont déjà morts de peur et usés. Et la médecine c'est 6 ans horribles, en fait quand on a travaillé 2-3 ans c'est plus 6 ans, c'est 9 ans, donc ça ça joue. Et puis l'aspect préparation d'une échéance, ça c'est quelque chose qu'on a forcément dans le sport, ça ça m'a... Énormément aidé, parce qu'il y a beaucoup de gens qui avaient un niveau théorique super-héromien et qui, le jour du concours, n'avaient pas mis en place certaines choses qui auraient pu les aider. Je sens même parler de l'aspect anxiété, etc. Et ça, le sport, ça aide beaucoup. Donc, moi, je vois une certaine continuité, en fait, dans les deux.
- Pascale Lafitte
Quel était le sport que vous pratiquiez alors ?
- Omri Clair
Moi, je faisais de l'aviron. J'ai commencé ça en cinquième. Puis, progressivement, j'ai fait plus. Que ça, c'était vraiment... Ma vie, c'était l'aviron, j'en faisais tous les jours, je faisais des compétitions tout le temps. C'était ma vie du collège et du lycée, c'était l'aviron.
- Pascale Lafitte
Et aujourd'hui, vous pratiquez toujours du sport ?
- Omri Clair
J'ai pas fait de sport entre ma première année de médecine et mon internat. Je faisais plus rien. J'avais rencontré ma femme à l'époque, on faisait la fête, j'avais d'autres choses. Puis après les études, j'essayais parfois de reprendre un peu le footing parce que je ressentais le besoin de... Bon, ça fait du bien de faire du sport, mais j'avais pas du tout de motivation. Et en commençant l'internat, j'avais vraiment pour résolution, bon là c'est pas possible, ça fait six ans que tu fais plus de sport, tu vas reprendre. Donc en arrivant à Paris, j'ai essayé de reprendre l'aviron dans un club d'aviron qui est à côté de Paris, qui s'appelle Joinville. J'en ai refait un an, je me suis fait embrigader dans l'équipe de compétition, je me suis remis à faire des championnats de France, mais du coup je me suis remis à stresser par rapport à ça, et donc c'était une charge un petit peu trop... J'avais déjà l'internat qui était stressant, si en plus je me rajoutais le sport de compétition, donc j'ai réarrêté, donc rapport au sport un peu compliqué, et là depuis quelques mois, depuis cette année, j'arrive à reprendre un truc... Enfin pas reprendre en fait, à commencer pour la première fois de ma vie une activité sportive dans des proportions modérées, donc là je vais à la salle de sport. Deux, trois fois par semaine, j'arrive à garder une certaine motivation, donc c'est tout récent en fait.
- Pascale Lafitte
C'est important ?
- Omri Clair
Oui, le sport a des vertus anxiolytiques, on se sent vraiment mieux. L'hôpital est oppressant et même parfois ça m'arrive de pouvoir aller à l'hôpital après avoir fait du sport le matin, ce qui est rare. Une différence significative sur l'anxiété, on se sent mieux, ça c'est sûr, c'est indispensable.
- Pascale Lafitte
Vous êtes où actuellement à Paris ?
- Omri Clair
Je suis à l'hôpital national des 15-20.
- Pascale Lafitte
C'est l'œil ?
- Omri Clair
C'est que l'œil. C'est un hôpital uniquement d'ophtalmologie, un centre de référence. J'y ai été cet hiver et j'y reste là encore cet été.
- Pascale Lafitte
En préambule à cet entretien, Omri a évoqué les années passées à étudier la médecine et sa spécialité l'ophtalmologie. Et il a mentionné avoir pris une disponibilité de 6 mois.
- Omri Clair
Le fait de m'arrêter six mois me permettait d'obtenir de meilleurs stages et de passer dans les endroits où j'aimerais travailler plus tard. Donc ça, c'était la raison principale. Ça me décalait. J'ai aussi obtenu à ce moment-là le droit de faire des remplacements libéraux en ville. Donc ça m'a permis de remplacer en ville et de gagner de l'argent, parce que je venais de m'endetter et tout ça. Et puis après neuf ans, c'est bien de faire une petite pause un peu longue et de voyager. Donc globalement, j'ai travaillé trois mois en ville et j'ai voyagé trois mois. Deux mois et demi avec des amis ou avec ma femme, donc j'ai toutes les raisons du monde de m'arrêter six mois.
- Pascale Lafitte
Vous allez vous arrêter à nouveau, si j'ai bien compris, six mois. Vous avez encore toutes les bonnes raisons du monde de vous arrêter à nouveau six mois.
- Omri Clair
J'ai pas trop le choix en ce qui me concerne parce que nos postes de docteur junior commencent en novembre et donc je savais qu'en m'arrêtant six mois je devrais me réarrêter six mois. Si j'avais eu le choix, je ne sais pas ce que j'aurais fait. Franchement, ça ne me gêne pas trop de me réarrêter.
- Pascale Lafitte
Vous avez toujours cette possibilité, à partir du moment où vous avez votre licence de remplacement, vous avez toujours la possibilité de faire des remplacements, donc de travailler. Ça repousse l'obtention de votre doctorat, la présentation de la thèse et finalement ce moment où vous dites « basta, fini, je suis docteur » . J'en ai terminé pour ce statut un petit peu particulier entre étudiant, travailleurs, médecins, docteurs, qui est tout de même unique dans le monde du travail en France.
- Omri Clair
C'est pour ça qu'il y en a qui ne veulent pas faire de disponibilité parce qu'ils considèrent qu'ils passent trop de temps coincés dans ce statut finalement assez restrictif. On a d'autres qui considèrent comme moi que, franchement, 12 ou 13 ans, on n'est plus à une année près. Et puis, la question financière, chez moi, a énormément pesé. En fait, là, actuellement, pour vous dire, la moitié de mes revenus ne viennent pas de mon travail mensuel à l'hôpital, mais viennent des deux jours de remplacement que je fais sur mes week-ends. Faire cette disponibilité qui nous laisse le temps de faire des remplacements libéraux pour mettre de l'argent de côté, pour avoir moins de remplacements à faire pendant les week-ends sur nos autres semestres. Et donc, effectivement, théoriquement, on est censé travailler uniquement quatre jours par semaine à l'hôpital pour avoir une journée de travail universitaire. Sauf que c'est peu respecté, en tout cas en chirurgie. Moi, je n'ai pas cette journée-là, donc je travaille quasiment systématiquement cinq jours par semaine dans mon hôpital. Et après, mes week-ends, il faut que j'en place à peu près un week-end sur deux. Sinon, on ne peut pas vivre, tout simplement. Il y a le crédit, tout ça. À côté, c'est là que ma femme est fâchée parce que là, par exemple, je suis ici à Caen. Je fais du syndicalisme, je fais de l'assaut des ophtalmos. Je fais d'autres choses, donc ça laisse peu de temps pour qu'on parte tous les deux, c'est une organisation, donc oui, il y a une problématique temps vraiment présente, mais je pourrais aussi ne pas remplacer et ne pas faire d'associatif, c'est aussi un choix, mais on travaille beaucoup.
- Pascale Lafitte
Vous êtes d'une famille de médecins ?
- Omri Clair
Mes parents n'ont pas trop fait d'études en fait d'ailleurs. Non, je suis le seul médecin de ma famille.
- Pascale Lafitte
Vous avez choisi l'ophtalmologie pour quelles raisons ?
- Omri Clair
Moi j'ai compris au bout de quelques années d'externa que je voulais faire de la chirurgie. J'avais pas de doute sur ça. En fait quand on est médecin finalement on est pas mal sur l'ordinateur dans le service et j'étais vraiment attiré par le côté d'apprendre quelque chose de manuel et de varier aussi les semaines, faire un petit peu de blog de chirurgie, faire quelque chose de ses mains aussi dans l'aspect est-ce que ça va pas disparaître ? La pratique médicale, pareil jusqu'à quelques mois je pensais que la chirurgie ne disparaîtrait. Pas, mais finalement, on s'en approche. Donc, ça m'a enlevé toutes les spécialités purement médicales. Il restait les spécialités purement chirurgicales. Là, il y avait quand même le sujet de la qualité de vie et du temps de travail. Ce qui fait que, rapidement, je me suis dit que si j'ai l'ophtalmologie, je le prendrais parce que c'est chirurgical, c'est passionnant. Il y a aussi de la médecine. Et même si on a des journées stressantes où on travaille très, très vite, et ça, j'avais sous-estimé ça, globalement, je finis rarement après 17h30, ce qui me laisse un peu de temps pour faire d'autres choses. et ça c'est ultra important pour moi. Donc l'ophtalmologie Ausha toutes ces cases et je ne regrette pas, c'est génial.
- Pascale Lafitte
En fait, vous parlez de l'IA. Je reviens à cette IA dont vous avez prononcé le mot tout à l'heure en disant que j'ai choisi la médecine aussi parce qu'on aura toujours besoin de médecins et puis aujourd'hui, point d'interrogation. Et là, vous parlez de chirurgie et vous pensiez que vous alliez toujours faire de la chirurgie, je suppose, avec vos mains. Et là ? Point d'interrogation, vous dites que ça évolue. Ça évolue de quelle manière ?
- Omri Clair
Je crois que c'est Elon Musk qui a dit qu'il n'y aurait plus de médecins d'ici... Bon, il y a toujours des formules un peu provocatrices, mais... Non, mais concrètement, le domaine de la santé, c'est un des domaines où il y a le plus d'investissement de la part des entreprises technologiques. Et les IA en santé, c'est un sujet, nous, qu'on voit arriver de façon majeure. Alors, on trouve quand même... Personnellement, je trouve qu'il y a un déséquilibre entre retentissement médiatique que ça et les applications réelles pour l'instant. Mais oui, ils essayent de développer des robots chirurgicaux qui opèrent en autonomie, ça c'est sûr. Il y a des gens qui vont essayer de le faire. Je ne sais pas si ça va s'appliquer. Il y a surtout le point de la responsabilité légale qui risque de poser souci. Il y a des gens qui essaient de le faire. On va tendre vers ça. Après, est-ce que ça va arriver un jour et dans quel délai ? Je n'ai pas la réponse, mais en tout cas, c'est une perspective qui existe. On aurait eu la même discussion il y en a un ou deux, j'en aurais un petit peu ri. Là j'en ris moins.
- Pascale Lafitte
Voyons avec Omri à quoi ressemble son métier d'ophtalmologiste ou ophtalmologue puisque les deux se disent. Rapide explication, les deux termes viennent du grec ophtalmos, soit œil. Pour l'un il est composé avec le suffixe log. qui signifie le discours ou l'étude. L'ophtalmologue est donc celui qui étudie l'œil. Quant à l'ophtalmologiste, qui a pour suffixe "-iste", signifiant activité ou spécialité, il désigne plus précisément le praticien de l'ophtalmologie. Dans l'usage, désormais, les deux termes sont synonymes.
- Omri Clair
L'ophtalmologue diagnostique et traite les maladies des yeux. Et ce qui est bien avec l'ophtalmologie, c'est que... La partie médicale, que les gens connaissent mieux, parce que c'est encore aujourd'hui l'ophtalmologue chez qui vous allez quand vous voulez par exemple des lunettes, et qui va s'occuper de dépister d'autres maladies fréquentes, mais malheureusement qui ne font pas beaucoup de bruit, l'ADMLA, le glaucome, ces choses-là. Et il y a ensuite la partie chirurgicale, moi qui m'intéresse particulièrement, la chirurgie la plus répandue en France, toute chirurgie confondue, c'est la chirurgie de la cataracte. Globalement, tout le monde a une cataracte au bout d'un certain temps, donc c'est l'ophtalmologue qui l'opère. Il y a aussi la chirurgie réfractive qui se développe beaucoup, donc enlever la myopie, la stigmatisme, l'hypermétropie, la presbytie. Et puis ensuite, il y a les chirurgies plus spécialisées, les chirurgies du glaucome, les chirurgies de la rétine, les chirurgies de la paupière, les chirurgies du strabisme. C'est très très vaste. Ce qui est bien avec l'ophtalmologie, c'est que l'œil est un petit organe, mais en fait, c'est une spécialité qui est ultra variée.
- Pascale Lafitte
Qu'est-ce que vous aimez dans l'acte chirurgical ? Et comment est-ce que vous saviez que vous alliez aimer cet acte chirurgical que vous n'aviez jamais exercé avant de le choisir ?
- Omri Clair
Quand j'étais externe, il y a eu le moment où il a fallu se poser la question, « Quelle spécialité veux-tu faire ? » parce que je ne savais pas trop au début. Et donc je suis allé dans des stages médicaux et dans d'autres stages chirurgicaux. Et en passant dans les stages chirurgicaux, on voit plus ou moins, on peut faire des gestes. Et voilà, je sentais que j'aimais ça. J'avais sous-estimé l'aspect... L'oxygène que ça pouvait avoir, les premières années de l'internat, les premières fois qu'on opère un œil, et en plus c'est particulier parce qu'en ophtalmologie, soit on n'opère pas du tout, soit on opère tout. Il n'y a pas la place pour deux mains, pour trois mains. C'est-à-dire que quand on vous laisse la main, vous êtes tout seul dans l'œil. Et donc il n'y a pas ces étapes intermédiaires où d'abord on aide. En fait, soit on passe les instruments, soit on opère. Oui, ça au début, il y a même des gens malheureusement pour qui cette anxiété ne part jamais. Mais ce n'est pas plaisant, c'est stressant. En ophtalmologie, les gens sont réveillés. Nous, on est au microscope, donc toute anxiété peut se traduire par un tremblement qui se voit tout de suite. Donc c'est une espèce de serpent qui se met à la queue. Donc au moins au début c'est pas très agréable. Après là, une fois que cette peur part un petit peu, même si on est toujours un petit peu anxieux quand on opère, c'est dangereux de ne pas l'être. Ce qui est plaisant, c'est dur à dire. On a quand même l'impression d'avoir fait quelque chose de... On retombe toujours sur l'aspect compétitif, mais c'est pas rien d'opérer quelqu'un. Et c'est plaisant de faire quelque chose qui n'est pas rien. Il y a une espèce de fierté, ça c'est valorisant je trouve.
- Pascale Lafitte
Vous vous souvenez de votre première opération tout seul, parce que vous avez passé le matériel pendant quelques temps, et observez quand est-ce que vous êtes tout seul sur un oeil. Comment on vous jette là-dedans ?
- Omri Clair
C'est passionnant comme sujet, et ça dépend énormément de sur qui on tombe, ça dépend des villes dans lesquelles on est formé. Et donc il y a certains qui vont dire que d'abord on apprend la médecine, et au bout de 3, 4, 5 ans, on commence la chirurgie. Et moi je suis tombé dans une école qui est, je pense, la bonne, c'était l'inverse. C'est-à-dire que moi, mon premier jour d'internat, c'était un jeudi. Et le jeudi, dans mon service, c'était le bloc opératoire. Et donc, avant même d'avoir fait la moindre consultation, j'étais au bloc opératoire. Et le premier jour, mon chef de service m'a fait opérer. Il était là, il m'expliquait. C'était une opération pas forcément dangereuse. C'est certaines étapes qui ne sont pas risquées. Donc, on va fermer, par exemple, la conjonctive de l'œil. Et moi, je suis convaincu que c'est ce qu'il faut faire. Je pense que trop sacraliser et trop déplacer... Le moment où on va toucher, comme on dit, on va opérer pour la première fois, ça majeure le risque d'avoir un rapport pathologique à la chirurgie et d'avoir une anxiété un peu chronique. Donc moi je pense qu'il faut qu'on se jette dans le bain très vite, mais sur des étapes non risquées et en étant encadré bien sûr. Mais ça dépend beaucoup des villes et sur qui vous tombez.
- Pascale Lafitte
Vous étiez à Paris vous ?
- Omri Clair
Paris, oui.
- Pascale Lafitte
Ce jeudi-là, vous vous souvenez, quand il vous a dit « bon, allez-y, va » , ce que vous avez ressenti ?
- Omri Clair
Je pense qu'un mélange d'excitation et de peur, c'est ça. Après, c'était une opération qui était sous anesthésie générale.
- Pascale Lafitte
Donc le patient ne vous voyait pas, là ?
- Omri Clair
Ah non, il ne nous voyait pas, il dormait. Mais ça, c'est un sujet qui est intéressant. Mais de manière générale, les patients ne savent pas vraiment par qui ils sont opérés, ce qui peut paraître choquant comme ça, quand on en parle. Je peux vous garantir qu'il y a des pays... type Suisse ou Allemagne, où les internes n'opèrent pas. Et le problème, c'est que ces étapes-là, elles sont déplacées de 6 ans, et qu'ensuite les gens se font opérer par des chirurgiens seniors qui ne sont pas prêts. Et donc en fait, le système français de compagnonnage, où les internes opèrent de manière encadrée, je peux vous garantir qu'au total, ça minore le risque de complications.
- Pascale Lafitte
Oui, en fait, vous êtes des faux juniors. Quand vous êtes docteur junior, vous êtes des seniors pour certains, la Suisse que vous citiez à l'instant. Lorsque vous êtes docteur junior, vous êtes déjà un senior quasiment ?
- Omri Clair
Ça dépend des villes, ça dépend de chacun et ça dépend de quelle chirurgie on parle. Par exemple, en ophtalmologie, on considère que la première chirurgie qu'on doit prendre, c'est la chirurgie de la cataracte. Ce qui est un peu paradoxal parce qu'en fait, c'est probablement la plus dure techniquement à faire. Mais voilà, moi par exemple, là aujourd'hui, je ne pourrais pas vous dire combien de cataractes j'en ai fait. J'ai fait probablement plusieurs centaines et donc on va dire que je suis autonome relativement dans cette chirurgie. Et je pense qu'on demande à des internes de mon âge dans d'autres pays, ou même dans d'autres villes, c'est pas forcément le cas. Par contre, il y a plein d'autres chirurgies, quasiment toutes les autres, que je maîtrise, que j'ai déjà fait, mais que j'ai pas une vraie maîtrise, j'ai pas d'autonomie. Et ça, je ne sais pas si j'aurai cette autonomie-là en docteur junior sur d'autres gestes. Ça dépend vraiment des stages que je vais faire, ça dépend de la formation que je vais avoir, et donc c'est ultra variable.
- Pascale Lafitte
L'ophtalmologie d'aujourd'hui ne ressemble plus à celle d'il y a 10, 15, 20 ou 30 ans.
- Omri Clair
Je ne pourrais pas vous faire une liste exhaustive de tout ce qui a changé radicalement, mais il y a beaucoup de choses. Là, les exemples qui me viennent en tête, donc oui, il y a les chirurgies réfractives qui existaient déjà sous d'autres formes avant. C'était des carotidomies radiaires, c'était des opérations de la cornée. On mettait déjà des implants FAC, mais bon, là, il y a vraiment l'explosion des chirurgies laser, l'ASIC, PKR, qui se démocratisent de plus en plus. Il y a eu l'arrivée des injections intravitréennes pour les traitements des maladies rétiniennes type diabète ou DMLA. Ça, ça a 15-20 ans je crois, mais ça a révolutionné. Avant, on ne pouvait rien faire pour les gens qui avaient des DMLA. Et aujourd'hui, quand ils ont des DMLA exudatives, donc avec du liquide dans l'œil, on peut faire ces piqûres qui retardent vachement quand même les choses. Toujours dans la DMLA, il y a des essais cliniques sur des implants rétiniens. Alors je ne pourrais pas vous dire en détail comment ça fonctionne, mais il me semble qu'on injecte dans l'œil des petits implants qui permettent aux gens de retrouver... Une vision alors que jusqu'à présent, certaines formes de DMA étaient jugées comme incurables. Dans l'imagerie, depuis 15-20 ans, on a quelque chose qui s'appelle l'OCT, la tomographie à cohérence optique, qui nous permet de voir des détails de la rétine qui étaient inaccessibles il y a 20 ans et on s'en sert quotidiennement. Ça bouge très vite et pour retomber sur l'IA, il y a beaucoup de recherches sur notamment... le diagnostic des images par l'intelligence artificielle. Par exemple, il y a des dispositifs qui se créent pour faire du dépistage de certaines maladies type myopie, type diabète, sur des photos de la rétine et des IA qui pourraient screener et dire si on n'a pas de diabète ou peut-être diabète, voir un ophtalmologue. Donc ça explose de partout.
- Pascale Lafitte
Je ne suis absolument pas spécialiste du tout et je n'ai pas tout compris. Loin de là dans ce que vous me disiez. Je ne connais pas bien les yeux. Mais ce que vous décriviez là sur le diagnostic que peut faire l'IA, est-ce que vous en tant qu'ophtalmologue, ophtalmologiste, les deux se disent, est-ce que vous pouviez le faire ? Est-ce que vous le faisiez ? C'est-à-dire le diabète, c'est ça, prédire du diabète à partir d'une photo de la rétine ? Je ne dis pas de bêtises.
- Omri Clair
C'est exactement ça. On peut voir du diabète sur la rétine. C'est la rétinopathie diabétique. On voit des petites taches rouges, des petites hémorragies. Donc ça, l'IA peut le faire, mais l'IA peut aussi voir des maladies sur la rétine que nous, on ne voit pas forcément à l'œil nu. L'IA pourrait le voir sur certains indices qu'on trouve sur des photos de rétine faisables facilement en routine.
- Pascale Lafitte
Chose que vous n'aviez jamais imaginée lorsque vous avez choisi de faire ophtalmologie ?
- Omri Clair
Oui, j'ai appris ça ultra récemment. Je ne pourrais pas vous expliquer ce qu'elle voit dans la rétine pour dépister ces maladies-là, mais l'IA voit des choses qu'on ne voit pas.
- Pascale Lafitte
La recherche, c'est quelque chose qui... pourrait vous intéresser ?
- Omri Clair
J'ai moins d'attrait pour la recherche que certains de mes collègues. J'ai plus un profil clinicien, je pense. J'aime bien opérer ou voir les gens, mais j'ai pas un tropisme naturel pour la recherche. En fait, ce qui me frustre un peu avec la recherche, c'est qu'il y a une proportion très faible des articles qu'on fait et qu'on produit qui auront un impact réel. Et pour changer les choses, pour changer les recommandations, il faut des études d'une ampleur et qui prennent un temps C'est ça qui est un petit peu frustrant avec la recherche, je trouve.
- Pascale Lafitte
Vous avez évoqué tout à l'heure le temps de travail. C'est vrai que la chirurgie, quand on en parle, quand on parle des internes en chirurgie, c'est eux qui font le plus d'heures de travail. C'est du 85 souvent et peut-être même parfois plus de travail au bloc. Comment est-ce que ça s'organise une journée d'interne dans un hôpital ? d'interne en ophtalmologie qui va au bloc de chirurgien.
- Omri Clair
Nous, on a une spécialité médico-chirurgicale. Et donc, on a certaines journées où on fait de la consultation. Et certaines journées, on va aller au bloc opératoire. Et donc, si c'est ma journée de bloc opératoire, j'arrive à 7h45 ou 7h50 à l'hôpital. J'ouvre les dossiers des patients qu'on va opérer. Je commence déjà à préparer la table et l'opération, puis mon seigneur arrive, puis soit il opère la personne, soit c'est moi qui l'opère. Parfois c'est les deux aussi, je peux faire certaines étapes, lui d'autres. Mais c'est vrai que cette dimension-là de l'apprentissage chirurgical de l'interne, c'est quelque chose qui est intrinsèque au CHU, au centre universitaire. Je pense que les gens doivent être informés s'ils veulent bénéficier des meilleurs soins du centre universitaire. Il y a aussi une dimension de formation et que c'est capital que les internes apprennent.
- Pascale Lafitte
J'entends bien ce que vous dites, mais vous pensez que le patient est informé ?
- Omri Clair
Tous les patients, quand ils le demandent, ça m'est arrivé il y a quelques jours, un patient a demandé au seigneur qui m'opère et en fait la réponse est celle-ci, c'est comme un avion. Il y a un pilote et il y a un copilote. Le pilote ne peut pas faire tout seul. Il a parfois besoin du copilote et c'est un travail qu'on fait à deux. Je pense que les patients doivent être informés de ça et le sont. Mais encore une fois, quand c'est encadré, je pense qu'il n'y a absolument aucun risque pour le patient. Et je pense que le vrai risque, c'est que les internes n'apprennent pas à opérer pendant leur internat et qu'ensuite les gens se fassent opérer par des seniors qui n'ont pas eu la formation adéquate. Et là, il y a un vrai risque de complication.
- Pascale Lafitte
Plusieurs fois, vous m'avez parlé de l'encadrement, vous avez parlé des villes. Puisque vous faites partie de l'ISNI, que vous réfléchissez à l'avenir et à ce qu'on peut améliorer dans ces études, cet internat, ces études de médecine, est-ce que vous pensez qu'on pourrait encadrer l'encadrement ?
- Omri Clair
Je pense que ce serait l'idéal, mais j'ai aussi l'impression que le pouvoir public et la législation ont des limites jusqu'où on peut aller pour encadrer. Et je pense que là, on touche à un sujet, peut-être qui est un petit peu au-delà, c'est mon opinion, c'est peut-être faux, de ce que l'État peut réguler. Et je pense qu'il y aura toujours des chirurgiens qui auront à cœur de transmettre et de former. Et je pense qu'il y aura toujours des chirurgiens, pour diverses raisons, qui considéreront que l'interne ou le médecin se formera plus tard et que ce n'est pas à lui de le faire. Et je ne vois pas comment la loi peut encadrer et surveiller des choses qui se passent de manière... En fait, c'est un lien entre deux personnes. au fond d'un bloc opératoire, fois les dizaines de milliers de fois où ces situations existent dans la France. Je ne suis pas sûr qu'on puisse réguler ça.
- Pascale Lafitte
Ce qui fait que personne n'est formé de la même manière.
- Omri Clair
Personne n'est formé de la même manière, ça c'est sûr. Je ne sais pas si cette situation sera réversible un jour. Il y a des formations très différentes en fonction de la ville, en fonction des gens sur qui on tombe, en fonction du moment où on tombe. Et nous, on choisit aussi nos villes internat pour ces raisons-là. Et moi si je me suis retrouvé ce jour-là en train d'opérer pour le premier jour, c'était par hasard. J'ai choisi ce stage parce que je savais que c'était un stage où on laissait opérer jeunes. Et je l'ai voulu. Et effectivement, vous avez raison, et je ne pense pas que les gens ont conscience de ça. Et puis même moi, avant d'être interne, je n'avais pas conscience de à quel point les formations sont hétérogènes. Ça c'est sûr. J'ai quand même l'impression qu'on est en train petit à petit d'arriver à... bout d'un système qui a été bâti à un autre siècle, à une autre époque, et qui structurellement va devoir être modifié en profondeur dans les décennies à venir, même si ce n'est pas encore un sujet qui est très abordé politiquement, mais je pense qu'il y aura un virage à prendre et c'est un sujet qui m'intéresse et donc, oui, le système de santé, la santé publique, c'est un autre domaine et me permet de me former, de me connecter à ce domaine-là.
- Pascale Lafitte
Ça veut dire que peut-être que dans quelques années ou décennies, il va falloir tout remettre à plat et qu'il va y avoir la possibilité de ne faire que réfléchir et à remettre en route ce système de santé que tout le monde dit aujourd'hui essouffler en fin de vie, en fin de parcours, en palliatif.
- Omri Clair
Je pense qu'il n'y aura pas d'autre choix vu le vieillissement de la population. J'ai un peu peur que... Comme d'habitude, ce changement radical soit fait trop tard. Le vieillissement de la population et l'augmentation qualitative et quantitative de la nature des soins qu'on reçoit font que le système qu'on a aujourd'hui ne peut pas fonctionner indéfiniment. Et là, les solutions actuelles que nous proposent les décideurs, c'est de gratouiller à droite à gauche, de baisser la cotation des actes, de faire travailler globalement les gens de manière plus efficace. On essaie de raboter les coins de quelque chose qui, structurellement, ne peut pas tenir. Malheureusement, on n'est pas encore à ce débat-là, mais il faudra qu'on l'ait.
- Pascale Lafitte
Parce que vous disiez en tout début d'entretien, on voit beaucoup de monde sur une journée.
- Omri Clair
C'est le seul vrai point négatif de mon métier, et je pense encore plus en ophtalmologie qu'ailleurs. Moi, j'ai l'impression de travailler à la chaîne. Je vois en une demi-journée. Sur des consultations complexes, avec des pathologies complexes, heureusement on est aidé. Maintenant il y a des orthoptistes qui font la première partie de la consultation. On peut voir entre 20 et 30 personnes sur une demi-journée. Et quand je travaille en libéral, plutôt entre 30 et 35. Donc on passe moins de temps avec les gens. Et moi je ne m'habituerai malheureusement jamais à avoir sur mon ordinateur une salle d'attente qui se remplit. Avec des petits, ça c'est marrant sur le logiciel, quand les gens attendent, il y a un petit émoticône, je sais pas qui a eu cette idée géniale, de quelqu'un d'énervé. Et donc moi je vois 10, 15 petits émoticônes énervés qui m'attendent en salle d'attente, c'est horrible, c'est horrible. C'est probablement pas un médecin qui a créé cet émoticône. On travaille à la chaîne, ça c'est très désagréable.
- Pascale Lafitte
Et vous voyez des fois des émoticônes avec le sourire ?
- Omri Clair
Pas sur l'écran, parce que c'est très rare qu'on soit en avance, mais heureusement parfois on les voit en vrai. Et ça, c'est un des gros points positifs quand même. Voir les gens, quand ça se passe bien, qui sont reconnaissants, qui créent une petite relation, ça c'est irremplaçable, ça c'est super.
- Pascale Lafitte
Ce manque de temps, c'est un manque de moyens et c'est un manque d'ophtalmo aussi parce que je crois qu'il y a assez peu de postes créés tous les ans sur cette spécialité.
- Omri Clair
Démographiquement, au niveau des ophtalmologistes, et notamment du temps qu'il fallait prendre et attendre pour voir un ophtalmologiste, ça en 10 ans, ça a été réduit drastiquement. Pas parce qu'il y a plus d'ophtalmologues qu'avant, mais parce qu'il y a le travail aidé. Ça, c'est les dernières données du Syndicat national des ophtalmo qui le montrent. C'est les orthoptistes qui nous permettent de nous faire la moitié, voire les deux tiers du travail, qui nous permettent de nous recevoir quasiment deux fois plus de monde. Et donc en fait, aujourd'hui, pour trouver un ophtalmologue en ville, c'est pas si compliqué. Pour les pathologies complexes, graves, qui nécessitent des avis hospitaliers, là, oui, il y a probablement un manque d'offres parce que tous mes copains que je connais... qui travaillent dans les gros centres d'ophtalmologie. Globalement, on est tous un peu débordés en nombre de patients par consultation. Donc je pense que pour les pathologies complexes, les hôpitaux sont un petit peu pris d'assaut.
- Pascale Lafitte
Vous aimez foncièrement votre métier ?
- Omri Clair
J'aime foncièrement mon métier, oui. Oui, oui, parce que c'est passionnant, parce que c'est pas si fréquent, mais avoir des... vraiment voir qu'on a rendu service et que les gens sont trop contents. C'est tout bête, même opérer une cataracte, il y a des gens qui viennent, qui voient un dixième, qui sont littéralement malvoyants. En 15-20 minutes, on leur enlève ce truc dans l'œil. Le lendemain, un docteur, c'est incroyable, j'y vois les couleurs, il y a des tableaux, des couleurs, j'avais oublié ce que c'était que le jaune, le bleu, tout ça. Ils sont trop contents et nous, on est trop contents. Donc ça, ces métiers du soin, c'est assez irremplaçable. Même si ça représente ces moments agréables, malheureusement une part trop faible. de notre temps.
- Pascale Lafitte
Est-ce que vous, vous savez ce que c'est que de ne plus voir les couleurs, avoir une très très mauvaise vue ?
- Omri Clair
Moi, j'étais très myope avant d'être opéré. Donc sans mes lunettes, je voyais rien. Mais bon, je mettais mes lunettes et ça allait tout de suite mieux. Donc ce que je devrais essayer de faire, je pense qu'on devrait tous essayer en tant qu'ophtalmologue, c'est de se balader dans la rue en se bandant les yeux pour expérimenter l'espace public en tant que malvoyant. Ce serait très instructif. Voilà, en dehors de ma myopie forte, non.
- Pascale Lafitte
Vous pensez que vous ferez se metter toute votre vie ?
- Omri Clair
Je ne suis pas sûr, non. C'est une grosse charge. On travaille très vite, on voit beaucoup de monde. Il y a le risque légal aussi qui me fait des gardes aux urgences. On voit énormément de monde. Il y a beaucoup de cas pas très graves, mais parfois il y a des cas très graves. Dans le feu de l'action, il y a des signes très discrets qui sont signes de maladie. Il y a vraiment ce risque légal, cette judiciarisation aussi croissante dans le monde et en France aussi, qui font partie des choses que je ne sais pas si je pourrais tolérer toute ma vie. On verra où la vie me mènera. Peut-être que je me lasse vite aussi. Peut-être qu'à un moment j'aurai l'impression de faire le tour et que je ferai autre chose. Je ne me vois pas faire la même chose, mais je pense que comme quasiment tous les gens de ma génération, faire la même chose toute notre vie, ça ne nous attire pas trop.
- Pascale Lafitte
Sauf que vous passez 12 ans à apprendre cette chose-là.
- Omri Clair
Oui, mais je ne fais pas que ça. Par exemple, là, ce que je fais, je passe 12 ans à apprendre cette chose-là. Je vais probablement passer encore 5, 10 ans, 15 ans à la pratiquer, mais je compte bien aussi apprendre d'autres choses et me former à d'autres choses. Dans tous les cas, ces 12 ans m'auront permis d'apprendre quelque chose d'utile, de passionnant, et qui me permettra, j'ai l'impression, et ça fait partie des raisons pour lesquelles j'ai choisi ça, partout et en tout temps de... De travailler, de faire quelque chose d'intéressant. Et ça, ça n'a pas de prix. Et donc ça ne me dérange pas du tout d'avoir investi tout ce temps et cette énergie-là pour obtenir cet énorme privilège qu'est d'avoir ce diplôme et ensuite d'avoir le choix en fait. Peut-être que je ne ferai que ça, mais je pourrais faire autre chose. Et si ces autres choses ne marcheront pas, je pourrais toujours être ophtalmologue. Et ça, ça n'a vraiment pas de prix.
- Pascale Lafitte
Pour l'année universitaire 2025-2026, 150... postes d'internat ont été ouverts en ophtalmologie. Si on prend l'ensemble des internes, tout semestre confondu, ils sont 750 dispatchés sur le territoire. Voilà, c'est la fin de cet épisode. Merci à vous toutes et tous de nous suivre et de nous être fidèles. Merci à l'ISNI de me permettre de rencontrer tous ces jeunes médecins. Engagé, concerné et généreux, un nouvel épisode est à venir avec un autre invité pour Inter non médecine, le podcast à suivre sans ordonnance ni modération. Et d'ici là, prenez soin de vous.