- Speaker #0
Bienvenue sur l'actu en tête.
- Speaker #1
Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans l'actu en tête. Cette actualité qui nous entête et qui parfois nous prend la tête. On essaie comme chaque semaine de prendre un peu de recul. Et il y a dans l'actualité des marronniers. Ça ne nous échappera pas. Le 1er avril est un marronnier. C'est celui de la période des... poissons, des farces plus ou moins lourdes ou sympathiques. Et puis pas loin, il y a des oeufs de Pâques et les lapins en chocolat. Donc c'est une période un petit peu sympathique dont nous allons vous parler aujourd'hui avec Fabrice Pastor. Bonjour Fabrice.
- Speaker #0
Bonjour Didier. Bonjour à toutes et à tous. Didier, je rappelle que tu es journaliste, président de l'association Psychodon, commissaire général du Forum de la santé mentale et que durant toute ta carrière, tu as interviewé Merci. de nombreux professionnels, responsables politiques, dirigeants économiques, artistes, figures politiques, toujours avec cette attention particulière portée à l'humain derrière son actualité.
- Speaker #1
Et bien sûr, pour ceux qui ne nous connaissent pas encore, Fabrice Pastor, tu es neuropsychologue, conférencier, auteur, et tu travailles avec des familles et des enfants depuis longtemps, et en particulier sur les troubles du neurodéveloppement. Il y a quelques jours, et nous sommes encore dans la période du mois d'avril, c'était le 1er avril. Est-ce que tu as eu un poisson dans le dos, Fabrice ?
- Speaker #0
Alors moi, j'ai quelques collègues qui ont fait des petites blagues sur les réseaux sociaux et je dois avouer que je suis tombé sur certains panneaux. Je ne citerai pas le post de mon collègue et ami Sébastien Henrard, neuropsychologue, qui a sous-entendu qu'il allait faire une grande conférence sur le TDAH. devant un parterre complet de psychanalystes. Mais c'est un autre débat, ne l'ouvrons pas ici.
- Speaker #1
Il y a quelques jours, c'était le 1er avril, bizarrement, c'était le seul jour de l'année où on utilise aussi notre esprit critique sur des blagues plus ou moins salaces, c'est une infopasse et là, le réflexe est immédiat. C'est peut-être une blague. Est-ce que c'est une blague ? Alors que le reste du temps, on scrolle, on like, on partage. souvent même sans vérifier grand-chose. En fait, le 1er avril, c'est une belle opportunité de vérification de l'information parce que ce jour-là, on doute, on est vigilant, alors que les autres jours, on prend peut-être le risque de tout laisser passer.
- Speaker #0
C'est ça, c'est ça. Aujourd'hui, ce qui nous intéresse sur cette idée du 1er avril, c'est le fait que justement, pourquoi est-ce qu'on doute le 1er avril ? On doute plus, pardon, le 1er avril. Et pourquoi est-ce que finalement, on doute moins les autres jours ? Parce que déjà, un premier indice, c'est que notre... Le cerveau fonctionne énormément avec le contexte. D'ailleurs, Didier, peut-être que tu peux nous expliquer d'où vient ce 1er avril. Pourquoi on se met tous à mentir ce jour-là ?
- Speaker #1
Le 1er avril, vraisemblablement, attire l'attention des Français au cours du XVIe siècle. A l'époque, dans certaines régions, notamment les territoires, l'année ne commençait pas le 1er janvier, mais autour du printemps. Fin mars, début avril. Et quand Charles IX décide en 1564... avec les lignes de Roussillon de fixer le début d'année au 1er janvier, tout le monde ne suit pas. C'est peut-être entre farce et décalage calendaire que les premiers poissons d'avril se sont mis à nager.
- Speaker #0
Ah, donc ça veut dire que certains continuent à fêter le nouvel an en avril, c'est ça ?
- Speaker #1
Exactement, et les autres se sont mis à se moquer d'eux avec des faux cadeaux, des invitations absurdes, des blagues plus ou moins grossières. Et progressivement... C'est cette tradition qui s'est installée.
- Speaker #0
Et le poisson dans tout ça alors ?
- Speaker #1
Plusieurs hypothèses, mais la plus connue serait liée à la pêche. Début avril, la pêche était souvent interdite. Alors on offrait de faux poissons. Et c'est devenu le fameux poisson d'avril qu'on nous a collé dans le dos.
- Speaker #0
Ok, donc en fait, ce qu'on voit, c'est qu'à la base, ce n'est pas juste une idée de rigolade ou de farce. C'est une tradition, finalement, qui est basée sur la... La moquerie, certes, mais de ce que je comprends, sur la crédulité.
- Speaker #1
Oui, comme quoi certaines de nos blagues ont une histoire qui est un peu piquante, avec de vraies explications dans l'histoire de France. Alors, le cerveau, lui, ne cherche pas toujours la vérité. Quand tu étais en train de nous... parler du cerveau à plusieurs reprises. Qu'est-ce que tu nous dis là-dessus, Fabrice ? Est-ce que, lui, le cerveau, il va se mettre en mode, mais c'est une blague, c'est pas une blague, c'est un poisson ?
- Speaker #0
Alors, oui, c'est ça. Donc, en fait, notre cerveau cherche, en général, surtout à aller vite. Dans une journée, notre cerveau traite des milliers d'informations. Des informations qui peuvent être, par exemple, visuelles, auditives, sensorielles, émotionnelles, sociales. Bref, s'il devait tout analyser en profondeur, on ne prendrait aucune décision. Ça serait extrêmement coûteux. Donc, il fait autre chose. Il simplifie, il classe, il anticipe et il crée des automatismes qu'on appelle des heuristiques. Alors, je parle ici, je fais référence au modèle des deux systèmes qu'ont éminemment bien décrit Kahneman et Dversky. En gros, on fonctionne avec un mode rapide, automatique et intuitif et un mode plus lent, plus analytique, plus réflexif. Mais ce second mode, ce fameux système 2, demande un effort. Et dans la majorité des situations... de notre vie quotidienne, c'est le mode 1, le système 1, le mode rapide qui domine.
- Speaker #1
Et en fait, c'est ce qu'on essaie de faire avec le podcast actuel. Peut-être c'est stop, on n'est plus en pilote automatique, on prend un peu de recul, de temps sur l'actualité, l'information. Et comment je sais, Fabrice, si je suis en mode automatique là, maintenant, tout de suite ?
- Speaker #0
Alors, tu es en mode automatique, dis-y, quand une information te paraît vraie, presque instantanément, par exemple, sans effort. Par exemple, si tu vois... Une annonce, un message qui te dit que cette astuce permet de perdre 5 kilos en une semaine. Ça semble évident et tu te dis pourquoi pas. Puis tu passes à autre chose ou tu partages ou tu t'inscris. Mais à ce moment-là, tu n'as pas vraiment analysé. Tu as surtout réagi à la facilité avec laquelle l'idée s'est installée dans ton esprit. Le cerveau confond souvent ce qui se lit facilement avec ce qui est vrai. Ce qui se dit facilement aussi. Donc, plus une information est facile à traiter, plus elle peut sembler vraie. Mais ce processus, ce mécanisme fonctionne surtout très bien dans des environnements stables et dans des environnements familiers, évidemment. Par exemple, dans un environnement qui est saturé d'informations, qui est ambigu ou qui peut être manipulé, là, ça devient un peu plus vulnérable.
- Speaker #1
Ça peut poser une question si ça fonctionne comme ça. Qu'est-ce qui empêche n'importe quoi, n'importe quelle info de... bien se présenter dans ma tête ?
- Speaker #0
En fait, ça dépend. La question qu'on peut se poser, c'est le fait que le cerveau serait peut-être manipulable. En fait, ça va dépendre beaucoup de l'environnement notamment. Notre cerveau peut être vulnérable dans un environnement qui est saturé. Aujourd'hui, on est plus souvent dans le deuxième cas. On est bombardé d'informations. Notre environnement est saturé de données. Mais bref, ce modèle explique finalement pourquoi on peut croire rapidement à une information, mais il n'explique pas tout. Il n'explique pas pourquoi, par exemple, certaines personnes Continuer à croire une idée, même quand des preuves contraires sont disponibles.
- Speaker #1
Pour se résumer, on ne cherche pas la vérité avec son cerveau. On cherche quelque chose qui fait sens rapidement. Et là, tu décris un cerveau efficace ou un cerveau manipulable. C'est deux options.
- Speaker #0
Efficace dans un environnement simple, mais vulnérable dans un environnement saturé. Aujourd'hui, on est plus souvent dans les deux cas. Mais on est bombardé d'informations aujourd'hui. Mais attention parce que ce modèle explique pourquoi on peut croire rapidement une information, mais il n'explique pas tout.
- Speaker #1
C'est que c'est une façon d'observer ce qu'on a envie de croire. J'ai envie de croire à ma croyance, entre guillemets.
- Speaker #0
Oui, mais c'est surtout que le cerveau, il ne cherche pas seulement à aller vite ou à croire, il veut surtout maintenir une... Une cohérence, une cohérence interne, donc une information qui confirme déjà ce que tu penses, ce que tu penses déjà, passe beaucoup plus facilement. Même si à l'effort, c'est ce qu'on appelle, d'ailleurs, c'est un biais qu'on appelle le biais de confirmation.
- Speaker #1
Donc Fabrice, le vrai sujet, ce n'est pas qu'on se trompe, c'est que l'on valide plus vite ce qui nous arrange, on valide plus vite ce qui est en cohérence avec nos croyances.
- Speaker #0
C'est ça la limite structurelle. Parce que sans ces raccourcis, finalement, on ne pourrait pas fonctionner. Mais avec ces raccourcis, avec ces heuristiques, on peut se tromper sans s'en rendre compte. Ça pose finalement une vraie question. Si on est capable de douter dans certains contextes, pourquoi est-ce qu'on ne le fait pas dans les autres contextes ?
- Speaker #1
Et tu imagines bien que ça me fait faire un lien avec « et vous chercherez de qui il s'agit, mais vous connaissez tous » . « Je pense, donc je suis » , le cogito ergo sum. Prendre du recul, penser l'information, nous disait Socrate. Pourquoi le 1er avril change tout ? Le 1er avril, ce qu'il y a d'intéressant, c'est que ça ouvre une période de méfiance, une période de vigilance sur l'information. En fait, Fabrice, il faudrait que nous soyons tous les jours le 1er avril.
- Speaker #0
Alors justement, on pourrait se demander pourquoi est-ce que le 1er avril, on devient méfiant ? Eh bien tout simplement parce qu'on est prévenu. On devrait finalement être tous les jours le 1er avril. Et donc, c'est ce détail en apparence banal qui change beaucoup de choses. On a ce jour-là une règle implicite. Ça va être, aujourd'hui, certaines informations que vous allez lire, entendre ou voir vont être fausses. Certaines vont être faites pour vous tromper. Donc, avant même de lire un contenu, d'entendre un collègue ou quoi que ce soit, notre cerveau modifie déjà son réglage automatique de base. Il ne perçoit plus l'information dans un climat de confiance, mais dans un climat... d'incertitude et donc ça augmente la vigilance.
- Speaker #1
C'est donc bien l'état mental dans lequel on reçoit l'information.
- Speaker #0
C'est exactement ça, le cerveau traite toujours l'information dans le contexte, je l'ai dit. Donc ça freine cette adhésion immédiate, ça augmente notre faculté, notre possibilité de recherche des incohérences. Ça rend cette recherche un peu plus légitime, je dirais.
- Speaker #1
Il y a aussi le... plaisir de celui qui est joueur, qui va prendre un piège pour faire rire ou pour surprendre.
- Speaker #0
Quand ce qu'on attend implicitement n'arrive pas, ou quand quelque chose d'inattendu arrive, déjà il y a une erreur de prédiction. Une bonne blague du 1er avril, c'est d'abord une information normale, crédible, bien présentée, puis ça bascule. Donc le cerveau valide une première hypothèse, puis il découvre qu'elle était fausse. Et donc ça crée une rupture. La surprise va augmenter cette saillance de l'information.
- Speaker #1
Là, on pourrait demander à chacun, finalement, de faire une blague à son proche ou à sa proche tous les jours pour finalement lui stimuler son esprit critique. Et ce serait intéressant parce que ça veut dire qu'une info... surprenante, on pourrait la vivre avec plus de vigilance, être moins crédule.
- Speaker #0
Le truc, c'est que si une surprise arrive un jour ordinaire, ça peut produire l'effet inverse. Donc la surprise, elle n'est pas à elle seule une garantie d'esprit critique. Ça dépend du cadre dans lequel elle arrive.
- Speaker #1
Parlons maintenant de l'arrivée de l'IA et du changement d'échelle que cela génère dans cet environnement du 1er avril et finalement de l'alerte que donne le poisson d'avril au traitement de l'information par notre cerveau. Est-ce qu'avec Merci. Les IA, ça change beaucoup de choses.
- Speaker #0
Alors oui, parce qu'avant, le faux était plus facilement repérable. Aujourd'hui, avec l'utilisation des IA, les indices sont moins flagrants. Beaucoup plus de contenu ressemble vraiment à du vrai. Et plus le cerveau, notre cerveau rapide, notre système 1, va le valider. Aujourd'hui, la frontière entre ce qui est vrai et ce qui est faux devient plus difficile à percevoir tout de suite. Et ça a une conséquence importante, c'est que la preuve visuelle perd de sa valeur. Donc, les fakes... qui sont créés par les IA, fragilisent en conséquence la confiance qu'on va avoir dans les vraies informations. Quand la possibilité de faux augmente, la crédibilité du vrai diminue. On doute de tout.
- Speaker #1
Mais c'est aussi une opportunité pour chacun d'entre nous d'exercer, d'éliser son sens critique. Qu'en penses-tu Fabrice ?
- Speaker #0
Le 1er avril, si on résume, on doute parce qu'on nous dit de douter. Et le reste du temps, on fait confiance par des faux. L'objectif, c'est finalement de développer son sens critique. Et alors, il ne faut pas avoir un doute sur tout, tout non plus, mais augmenter cette capacité à douter afin d'éviter de tomber dans la crédulité.
- Speaker #1
Et vérifier, par contre, ça a un coût. Ça demande de l'énergie au cerveau.
- Speaker #0
Vérifier, ça a un coût. Le cerveau sait vérifier. Il a les outils pour ça, mais il ne le fait pas en continu parce que ce serait extrêmement coûteux.
- Speaker #1
Pourquoi on se fait avoir parfois ? On a conscience que parfois, on a gobé une info et puis on s'en aperçoit longtemps après, quelques temps après. Ça peut avoir des incidences. Alors, pour conclure, le 1er avril est une belle symbolique parce que ça nous invite à nous mettre dans une posture, comme on l'a dit, et c'est ce que j'ai envie de vous proposer de retenir, de vigilance. Attention, ça peut être un poisson d'avril. Attention, ça peut être du fake. Et ça nous invite à se mettre dans une posture où notre cerveau va... On va lui dire, attention, la réponse solution rapide là tout de suite, ce n'est peut-être pas aussi évident pour faire un lien avec Pâques dans cette conclusion. Il ne faut pas qu'on se comporte, dit la Lide d'Info, comme des lapins de six semaines. Ce que nous ne sommes plus depuis quelques temps, cher Fabrice.
- Speaker #0
Exactement, nous prenons de l'âge, cher Didier.
- Speaker #1
Je te remercie d'avoir passé ce temps avec nous à explorer. la joie du 1er avril qui peut évidemment nous inspirer toute l'année au-delà des poules et des lapins de Pâques. Je me souhaite à toutes et à tous une belle semaine. A bientôt !
- Speaker #0
Merci à tous, bonne semaine et à la prochaine fois.
- Speaker #1
Au revoir.