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L'écho des libraires.
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Bienvenue dans l'écho des libraires, un podcast proposé par Paris Librairie, réseau de plus de 200 librairies en Ile-de-France, à retrouver sur le site parislibrairie.fr. Le 15 janvier 2026 à 19h, la librairie Compagnie, située 58 rue des Écoles à Paris dans le 5e arrondissement, recevait l'écrivaine Marie-Hélène Laffont pour son nouveau livre, Hors-Champ. Ce livre est publié aux éditions Bûcher-Chastel. Marie-Hélène Laffont est cette année marraine des nuits de la lecture Elle a un rapport intime à la librairie Compagnie qui accueille cette rencontre Vous le découvrirez dans l'épisode La discussion est animée par Raphaël Je vous laisse tout de suite découvrir ce quatrième épisode
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Bonne écoute Merci d'être venu aussi nombreux pour accueillir et c'est un plaisir Marie-Hélène Laffont, occasion de la publication de Hors-Champ aux éditions du Chez Pastel votre éditeur de toujours, si je peux dire. Je rappelle, Marie-Hélène Laffont, que vous êtes écrivaine, vous avez été auparavant aussi enseignant, et que l'on vous doit, depuis l'apparition de votre premier roman, Le Soir du Chien, en 2001, certains nombres de livres qui ont marqué de leur empreinte la littérature contemporaine. On peut citer ici Les Derniers Indiens, L'Annonce, Les Pays, Histoire du Fils, qui a obtenu le prix Renaudot en 2020. ou encore les sources dont ce nouveau roman en chance veut peut-être aussi un prolongement. Votre œuvre se caractérise en partie par la peinture du monde rural dont vous êtes originaire, un monde confronté à sa disparition ou à sa survie difficile. Il faut aussi parler de votre langue vibrante, très resserrée, surtout formidablement incarnée. Dans ce nouveau roman, on retrouve la cellule familiale apparue dans les pays, on le suit aussi. dans les sources, mère, Claire, le frère, sauf que ce nouveau roman s'attache cette fois-ci à une figure qui est peut-être un peu restée dans l'ombre dans les précédents vies. Gilles, le fils et le frère de Claire. Pour 50 ans, 10 chapitres, c'est le portrait de cet homme blessé que vous brossez. Un homme qui fut un enfant terrorisé par son père, à qui il voue une haine connasse. C'est aussi un amoureux éconduit, abandonné, et un être qui voit sa vie un peu périclité. Et à Claire, la sœur, celle qui est partie, ou plutôt qui s'est échappée, témoin puissant du déclin de son frère, qui se tient tout au long du livre aux aguets de cette cellule familiale quelque peu mortifère. Pour entamer la discussion avec vous ce soir, Marie-Hélène Lapont, j'aimerais que l'on s'arrête sur le titre. Il y a peut-être une forme de polysémie dans ce titre, si je puis dire. puisque « Orchans » , c'est un terme cinématographique à l'origine, désigne un peu ce qui est en dehors du cadre de l'image. Et justement, peut-on interpréter, un peu comme je le disais juste là, ce titre comme ce qui n'avait pas peut-être été dit auparavant, ou ce qui avait peut-être été moins montré dans les précédents livres, et qui s'intéresse plus particulièrement à cette figure du fils et du frère qui est Gilles.
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Merci pour cette entrée. En matière, le titre hors champ, je me demande comment j'ai pu, nous avons pu d'ailleurs avec mon éditrice ici présente, elle pourrait en témoigner, comment nous avons pu avoir autant de mal pour trouver ce titre. Nous avons ramé pour ce titre, ne trouvant pas de titre satisfaisant. Et c'était très déroutant. Il m'est arrivé d'avoir le titre d'un livre bien avant d'ouvrir le chantier. Les Derniers Indiens, par exemple. Il m'est déjà arrivé aussi de ramer, ça fait très longtemps, avant de, j'ai presque envie de dire, de tomber sur le bon titre, de devenir capable de laisser le bon titre advenir. Voilà. Et en fait, c'est ce qui s'est passé pour celui-là. Et c'était un mercredi matin en mai, probablement, donc très tard quand même, sachant qu'un livre publié là en janvier est un texte... que je lâche, que je rends à mon éditrice sous forme de tapuscrits six mois auparavant, donc vous voyez, fin juin, début juillet. Donc mai, c'est très tard. Et je n'avais toujours pas le titre. Et un matin, je me suis réveillée, je l'avais. J'avais hors champ. Bon, alors c'est complètement organique comme tu sais, vous voyez. Je n'ai pas décidé que c'était hors champ. C'est advenu. Et mon éditrice a immédiatement obtempéré, si je puis dire. tout le temps, mais là je crois qu'elle était assez convaincue, moi aussi, et je n'ai absolument pas réfléchi à la polysémie, c'est ensuite. qu'elle m'a sauté à la tête, cette polysémie. Vous voyez ? C'est aussi une forme de pirouette. Comme si je quittais les chambres. Seulement, je ne quitte pas les chambres. Je ne cesse pas, dans ce livre, de m'y enfoncer ou de m'y engloutir davantage. Vous voyez ça comme vous voulez. Évidemment, par la suite, dans un second temps, quand j'ai commencé à penser ce titre... la question cinématographique m'est apparue. L'acception cinématographique est bien là. Et ce qui m'est apparu aussi et surtout, en fait, c'est ce que vous venez de suggérer, à savoir que la matière de ce livre, je suis peut-être la seule à savoir à quel point elle est le hors-champ de mes autres livres. Y compris ceux pour lesquels ça paraît moins évident que pour les sources, par exemple, que pour les pays. Puisque cette plaisante et irénique et merveilleuse cellule familiale, le père, la mère et les trois enfants sont là depuis longtemps. Ils sont même là, si on veut trouver une date, vous les avez dans les pays. Les pays, c'est 2012, ça date. Donc on a des récurrences. Et évidemment, on peut considérer, même si on peut lire Orchand sans avoir lu les sources, on peut considérer qu'il y a une sorte de diptyque entre les sources et Orchand, puisqu'on les retrouve, et tout se passe comme si cette femme qui dans les sources s'arrache à la cellule familiale, à savoir la mère, ici ne s'était pas arrachée. Que serait-il advenu de ce fils, Gilles, qui dans les sources a 4 ans et ensuite 11 ans, si la mère n'était pas partie ? Il serait peut-être advenu ça. Donc, si vous voulez, le titre déploie un peu tout cet éventail, me semble-t-il. Et il y a aussi ce qui existe déjà dans mes livres précédents, mais peut-être dans celui-ci d'une manière plus explicite, j'espère pas trop systématique. C'est-à-dire que vous avez parlé de chapitres, moi je parle plus volontiers de tableaux, mais peut-être est-ce une coquetterie, mais entre chaque tableau, il y a du hors-camp justement. C'est-à-dire que des années se passent, des choses sont tues. mais elles vibrent dans l'espace du texte, ces tableaux, ces choses. Elles sont tues et cependant présentes, et efficientes, pesantes, elles sointent. Le hors-champ, c'est ce qui sointe. Ça sointe beaucoup dans mes livres et dans celui-ci aussi.
- Speaker #0
Vous pouvez parler de hors-champ temporel, un peu de l'insacrète, c'est ce que vous venez de dire. en venir peut-être au hors-champ lié... à vraiment cette figure quand même qui est centrale dans ce livre, qui est Gilles. Moi, ce qui m'a frappé en vous lisant tout au long du livre, c'est qu'on sent vraiment une sorte d'opacité chez ce personnage, chez Gilles. Alors, on pourrait le définir, alors je mets le terme entre guillemets, par le désarroi, par la colère, par la lassitude ou encore la fatigue, mais on va dire que rien ne nous dit. explicitement en fait ce qu'il ressent et ça c'est l'une des forces du livre et ma question ce serait de savoir est-ce que justement par l'écriture puisqu'on sent dans l'écriture quelque chose d'un peu circulaire, est-ce que vous aviez envie justement d'approcher cette opacité et que via le personnage de Claire, via le personnage de la sœur, c'était peut-être aussi une forme de médiatrice pour vous pour approcher justement ce qu'il y a d'opaque chez Gilles.
- Speaker #2
Ce terme d'opacité, cet adjectif opaque, il est totalement en situation. Évidemment que la trajectoire de Gilles, ce que j'appelle ces labyrinthes intérieurs, ces polyphonies intérieures, comme avec Joseph, le livre que j'ai publié en 2014 où il est question de nourrir l'agricole, on a chez l'un comme chez l'autre une opacité totale, abyssale, non seulement vue de l'extérieur. on n'y comprend rien. On peut aisément imaginer, parce que ça nous arrangerait que rien ne se passe. Or, évidemment, il s'en passe beaucoup, sourdement, à l'intérieur. Et comment on approche de ça ? Comment on approche de ce qui est sous les mots, sous les radars du langage ? Donc, c'est en effet là que je vais, et ce n'est pas la première fois, et peut-être pas la dernière. C'est là que je vais avec le seul matériau dont je dispose, à savoir la langue, je vais là où il n'y a pas. de mots pour dire les choses. Donc, évidemment que cette sœur, qui est censée elle, être maîtresse est mot, puisque elle est professeure, et on comprend aussi qu'elle se mêle en plus d'écrire des livres, son frère le sait. Eh bien, cette sœur qui semble en dehors de la sphère familiale avoir puissamment, assez puissamment accès au langage, dans la sphère familiale, se retrouve totalement ... acculée à l'impuissance des mots. Elle va, au fond, continuer à témoigner de sa présence auprès de son frère et d'être cette position de vigie qu'elle a, ou de témoin, attentif et impuissant. Elle emploie cette phrase qui devient une sorte de mantra ou une sorte de formule. Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi. Mais on sent qu'elle-même ... ne sait pas exactement jusqu'où plonge cette phrase, jusqu'où elle va. Vous savez, comme si on envoyait un scaphandrier dans les abysses. Il descend jusqu'où, l'appareil ? Et remonte-t-il ? Donc elle ne sait pas jusqu'où ça va. Et lui-même est perplexe devant cette phrase. Il l'entend, cette phrase. Et en fait, il faut donc... et encore une fois, c'est la première fois, et c'est beaucoup pareil. Il faut, avec les mots, avec la phrase, avec la virgule, le point virgule, les temps verbaux, et sans trop de fioritures, vous voyez, il faut que la langue soit très décapée, s'approcher de cet épicentre muet et opaque. C'est ce que je tente de faire, peut-être dans tous mes livres.
- Speaker #0
Justement, c'est-à-dire, c'est à... C'est passé peut-être au-delà des radars du langage, mais en même temps, vous, par l'écriture, votre outil de travail, c'est le langage. Mais moi, ce qui m'a frappé, c'est que justement, comme c'est allé peut-être au-delà des mots, puisque Gilles et le père, la mère, n'ont peut-être pas les mots à la différence de Claire. Claire,
- Speaker #2
elle ne les a plus en leur présence.
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Lorsqu'elle est effectivement en situation. et moi j'ai eu le sentiment que tout ça passe justement par la question de l'incarnation, c'est-à-dire ce qui me frappe c'est la manière par exemple dont vous décrivez Gilles ça passe par des postures par des gestes par une attitude corporelle si je puis dire, qui en dit peut-être autant que les mots qu'il aurait été peut-être susceptible de prononcer.
- Speaker #2
C'est un tableau d'été, on est dans le pré... C'est juillet, c'est vert et c'est bleu. Et Gilles fane les andins, pour ceux qui ne le savent pas. Peut-être y a-t-il ici des gens qui ne savent pas ce que sont les andins. Le foin est sec, rassemble sous la forme de rouleaux, si vous voulez, que la machine destinée à faire jadis les bottes et maintenant les ballots, que la machine avale et compresse. Les andins, c'est ça. Claire longe l'accentoire pour s'approcher des Andins. Les trois peupliers qui marquent la limite du pré, prochain méandre de la rivière, vibrent dans la lumière encore insolente. Elle ne sait pas si son frère l'a vue, ni si sa mère lui a dit qu'elle était arrivée et qu'elle viendrait cet après-midi. Son frère ne l'attend pas. Il parle très peu, sauf quand il mange chez elle, où il ressasse de courtes phrases terribles qui ne s'oublient pas et qu'elle préférerait ne pas avoir entendues, même si elle est peut-être la seule à pouvoir les écouter. Quand elle rentre à Paris, il lui devient impossible de le joindre, puisqu'il ne répond jamais au téléphone et le laisse sonner dans le vide les rares fois où il se retrouve seul à la maison. Elle voudrait supposer que Gilles pense le moins possible et se contente de mettre un pied devant l'autre, chaque jour, dans le tourbillon des tâches sempiternelles, mais elle n'y croit pas. Des indices marquent le corps de son frère, son visage cadenassé, le tombé de ses épaules, le tremblement irrépressible de son venou droit quand il est assis. Sa façon de s'asseoir, de se relever. de marcher. Il la regarde rarement aux yeux et elle peine à soutenir son regard vert et noyé qu'il faut happer, arracher, saisir sans pouvoir le retenir. Son frère se noie et il est encore là, encore vivant. Il tient, il fait, il demeure dans le cours des choses et des jours. Je ne sais pas pourquoi elle ne sait pas comment. Elle espère pour lui des moments moins âpres, des accalmies, de furtives douceurs, des bouffées de joie. L'avance à tâtons aux lisières de la vie de son frère, elle se tient là comme en vigie. Elle vient, s'occupe du linge, change les draps du lit, l'invite chez elle, n'oublie ni l'anniversaire, ni Noël. mais elle est séparée,
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elle est impuissante. On voit bien effectivement dans ce passage, dans ce que je venais de dire, c'est-à-dire la manière dont vous incarnez, on va dire physiquement, dans la posture, dans les gestes, la figure de Gilles, vous terminez par l'impuissance de Claire qui se tient, comme vous l'écrivez à la dixième, vous pourrez dire aussi... On pourrait dire aussi aux aguets, un peu, d'une certaine manière. Et ce qui m'a frappé aussi en vous écoutant, c'est cette phrase, il demeure, comme si, d'une certaine manière, Gilles s'évérait dans ce qu'il y a de brisé en lui, dans l'être brisé qu'il est, et qu'il demeure, d'une certaine manière.
- Speaker #2
C'est-à-dire que ce vertige intérieur du frère, on comprend dès l'entrée en matière du livre. que je commençais très tôt et que Claire en a très tôt perçu des échos, elle a très tôt perçu comme ça une dissonance. Ils sont très proches en âge et donc, comme c'est le cas dans l'enfance, dans les fratries, voilà, se sont amenés à aller au catéchisme ensemble, à aller à l'école ensemble, à partager un certain nombre d'expériences. Elle a senti très tôt ces sortes de dissonances, elle les a entendues, et elle ne les a peut-être pas apprivoisées, parce que c'est impossible de les apprivoiser. Il a fallu simplement faire face à ce qu'elles ont de vertigineux, parce que c'est de la douleur, et c'est très tôt de la douleur, on ne peut pas appeler ça autrement. Ce qui me reste à moi, quand je suis, si vous voulez, à la tête de ce chantier d'écriture, c'est d'ajuster le texte au plus serré pour que l'on entende justement ces vibrations et ces dissonances. Et ça passe donc par le corps. Alors vous voyez là les quelques adjectifs pour marquer la silhouette de l'huile. Quelques verbes aussi, s'asseoir, se relever. Alors, irrépressible, par exemple. Vous voyez, j'ai longuement tâté irrépressible, je peux vous dire. Le tremblement irrépressible. Ça me paraissait un bien gros mot, à tous les sens du terme, parce qu'il est long, vous voyez. Pour rendre compte de cette vibration du genou, qu'elle perçoit chez son frère comme un indice d'angoisse. C'est ce que le corps dit et que, encore une fois, les mots ne disent pas. Vous voyez, je le... pèse, je le sous-pèse, je l'enlève, je le remets. À voix haute, la phrase. C'est pour ça que j'aime à lire dans les rencontres à voix haute, parce que c'est comme un écho inversé du travail de chantier. Vous entendez plutôt, parce que il s'agit d'entendre. Mais il s'agirait aussi de voir. Il faut que vous le voyez, Gilles. Dans le passage qui suit, on va le voir arriver, s'incarner sur son tracteur. Et là, vous voyez, par exemple, pour que Gilles soit incarné sur son tracteur, j'insiste sur le polo. Il a un... polo. Ce polo, sa soeur le reconnaît, c'est elle qui l'a acheté au Monoprix. Et vous voyez, c'est pour ça que je parle de peinture. Parce que la couleur du polo, c'est pas rien. Vous voyez, là, dans une phrase comme celle-là. Donc je cherche la couleur du polo. Vous voyez, le polo, il ne peut pas être rose. Mais il peut avoir cependant une pointe de couleur. et encore une fois ça serait le liseré rouge ça serait le liseré rouge ça serait la veine rouge, la cicatrice rouge d'un tableau de Geneviève As Ça serait ça. Exactement, j'y pense à l'instant. Oui, voilà. Donc, bon, moi j'en suis là quand j'écris. Donc je voudrais écrire comme on peut. J'en suis là avec ma matière, avec, j'allais dire, avec la langue. Il faut que vous voyez le corps de G. Il faut que vous entendiez son silence. Vous reconnaissez que ce n'est pas une problématique de santé, de ce fait. Vous voyez, de lire cette affaire-là, parce qu'évidemment, si tout va bien, si j'ai... qui a fait mon travail, si je me suis bien appliquée, si ça ne sent pas trop l'application, justement, j'ai un peu pris cette lente et silencieuse et inéluctable et infime catastrophe qu'est la vie de Gilles. Et on va se rendre compte, tout de même, deux ou trois pages après celle que je viens de vous lire, il est de surcroît, contrairement à ce que ça sorte pour être espéré, totalement lucide. serait lui aussi de nous l'aider.
- Speaker #0
Vous avez envoyé le terme de vibration et de dissonance intérieure que perçoit Fickler et dont, justement, comme vous venez de le dire, Gilles est lucide. Est-ce qu'on peut dire que cette dissonance intérieure, vous pouvez même parler aussi un peu d'exil intérieur, ne vient pas du fait que Gilles est d'une certaine manière le fils, celui à qui revient la ferme, et que Claire est inévitablement, puisque fille, exclue de cette transmission. Et là, je voudrais vous citer, vous écrivez, « La mère ne veut pas lâcher la ferme, qui est le lot du fils, leur raison de vivre à eux, les parents. » Deuxième chose qui pourrait expliquer peut-être cette dissonance intérieure, c'est que moi, j'ai eu le sentiment au long du livre que Gilles est coincé, c'est vraiment le terme qui m'est venu à l'esprit, d'une certaine manière, entre la peur et le silence. Et vous écrivez à nouveau, en parlant de cette erreur, de cette sorte de faille primitive que vous tentez de creuser par l'écriture, la peur commence avec le père.
- Speaker #2
Et elle commence très tôt.
- Speaker #0
Elle commence très tôt.
- Speaker #2
Elle commence même avec... Elle commence même... Elle commence avec le... la conscience d'être au monde. Évidemment que c'est d'être le fils. J'ai quand même écrit en 2020 un livre qui s'intitule « L'histoire du fils » . Il est question de fils de façon absolument lancinante dans tous mes livres. J'ai publié en 2003, par exemple, un livre qui s'intitule « Sur la photo » , qui est un livre tendu entre une ferme, une ferme, trois enfants. quand un fils chante déjà là il y a un fils mais là il s'arrache c'est 2003 et dans l'histoire du fils vous voyez dans l'histoire du fils il y a beaucoup de fils il y a plusieurs fils il y a tout un série de fils je ne l'ai pas intitulé histoire des fils je l'ai intitulé histoire du fils c'est une manière de vous redire ce que j'ai déjà dit pardonnez-moi et d'enfoncer le clou à savoir que Merci. Cette affaire-là, c'est le hors-champ des livres précédents. Alors, ça c'est sociologique, je n'invente pas. Dans le dernier quart du XXe siècle, les choses ont peut-être un peu évolué dans les deux dernières décennies, mais dans ce que j'appelle les minces dynasties paysannes, surtout quand on est propriétaire, on n'est ni métayer ni fermier, on est propriétaire. Quand on est propriétaire, on doit transmettre. Et surtout si on a reçu. Mais là, on n'a pas reçu. On comprend bien que les parents ont acheté cette femme. Mais elle doit être transmise. Et la transmission d'une ferme, c'est au mal. Elle doit s'opérer. Donc, en l'occurrence, là, ça peut être un piège. Peut-être le fils. Et je n'ai pas dit que la gueule pourrie de ce piège serait fermée sur tous les fils, bien entendu. Là, le verre est dans le fruit parce que ce père ne peut pas avoir ce fils. Et probablement que ce père ne peut pas avoir de fils du tout. Il peut avoir des filles, mais pas des fils. Donc, là, il y a quelque chose qui en effet, sociologiquement, pèse sur les fils. C'est par eux que ça continue. celui-ci, pour la raison que l'on vient de dire, à savoir que Peace. Le cercle vicieux de la relation vicieuse avec le père se referme très tôt. Et donc, il n'a pas l'énergie psychique nécessaire. pour devenir chauffeur de camion. Lui, il aurait voulu devenir chauffeur de camion. Vous voyez ? Ou employé au crédit agricole. Il aurait d'autres vies, si c'était possible. Mais, voilà. Vous avez dit, vous avez relevé tout à l'heure, visser, c'est ça ? Enfin, visser. Je pense que j'ai écrit... Voilà, j'écris même visser, je crois. Visser là, avec la mer, pour les siècles de siècles. Oui, bon, les siècles des siècles, évidemment, on est du côté de l'incarnation, du verbe qui se fait cher, ça commence par une scène de confessionnalité. Enfin bon, vous voyez bien que l'astrape catholique verrouille encore nos affaires avec la culpabilité. Par exemple, ce fils ne peut pas lâcher la mère. Voilà, une des raisons pour lesquelles, en dépit de la sensation qu'il a, On le sent, il a senti qu'il faudrait s'arracher pour sauver sa peau, mais il ne peut pas s'arracher, il aurait fallu quelqu'un d'autre pour abandonner la mer. La figure suppliciée et sacrificielle de la mer. Il semble très bien qu'il y a une île rouge comme ça, comme un cordon ombilical sanguinolent du lien à la mer, jamais glissé là.
- Speaker #0
J'aimerais qu'on s'arrête sur l'exemple du livre, cette phrase de Van Gogh, la tristesse qu'on lui prête, qui a été rapportée par son frère Théo à sa sœur Élisabeth, la tristesse durera toujours. Alors, je ne sais pas, mais je pense que vous connaissez probablement ce film de Maurice Pialat, qui s'appelle À nos amours, un film extraordinaire où le père revient... dans sa famille alors qu'il l'avait quitté, qui perturbe un peu, on va dire, le repas familial. En vous disant, Van Gogh disait « La tristesse durera toujours » et le père, incarné par Maurice Pialat, dit qu'en fait, Van Gogh voulait dire que ce sont les autres qui sont tristes. Il dit « Vous ne croyez pas » . Donc voilà, est-ce que cette phrase, moi que je trouve absolument magnifique, donne d'une certaine manière la tonalité du livre ? Qu'est-ce qui résiste quand même à cette tristesse ? Est-ce qu'il y a quelque chose qui tente d'aller à l'encontre de cette tristesse et d'y échapper ?
- Speaker #2
Ce qui résiste à cette tristesse, c'est d'abord l'élan vital organique qui anime Gilles. Il reste vivant Gilles. J'ai lu tout à l'heure au ras des choses et des jours, ses gestes, mais il reste vivant. Ça n'est pas dû à tout le monde. C'est déjà ça. Ça se suicide. Il va meurre. Lui. Sœur se demande comment c'est possible, mais oui, il y a déjà ça. Et ce qui résiste aussi, c'est le lien. Parce qu'en dépit de son caractère indéchiffrable, il est évident qu'il y a un lien, j'ai envie de dire condition, entre cette sœur et ce frère. C'est cette phrase que j'ai citée tout à l'heure, si je comprenais tout ça, tu me comptais sur moi, il le matérialise en quelque sorte, ce lien. Ce lien qui serait... le filin ou la corde qu'elle lui lancerait, vous voyez, il s'y accroche. Ils ne savent pas nager. Je n'y ai jamais pensé. J'y pense à l'instant, vous le disant. Dans le deuxième tableau, il est question du frère et de la sœur. Ils sont devant la télévision. Ils regardent des variétés. Et ils ont 14 ans, enfin 13-14 ans. Et il est précisé, à la faveur d'une anecdote, qu'ils ne savent pas nager, ni l'un ni l'autre. Ils n'ont pas appris. Et d'un seul coup, là, J'étais en train de vous dire qu'elle lui lançait une bouée. La phrase, c'est la bouée. Mais lui, il ne s'est pas nagé, il ne l'a non plus. Donc, on se tient encore moins bien, vous voyez, quand ça secoue. Ce réseau de sens ne m'était pas apparu, mais il m'apparaît là en vous le disant. Donc, ce qui reste, ce qui tient, j'insiste, c'est le lien. Ténu et tenace. Son opacité, sa brutalité, parce que le lien, si ça se resserre autour de votre cou, ça vous coupe le souffle. Et jusqu'où va-t-on ? On va très au bord du rien. D'ailleurs, lien et rien, ça arrive. On y va, mais on s'y tient.
- Speaker #0
Ce lien dont vous parlez, c'est ce qui fait la tension narrative du livre, mais aussi déjà dans les sources. Et là, on en revient peut-être aussi à la fois à l'organique et à l'écriture.
- Speaker #1
Moi, je ne sépare pas, moi.
- Speaker #0
Non, non,
- Speaker #1
je vous le prie. L'écriture, c'est organique. Et ça passe par les organes.
- Speaker #0
Vous avez écrit un livre qui s'appelle « L'organe » .
- Speaker #1
Je pense. C'est un modèle très incarné, vous voyez. Oui, vous avez tout à fait raison. Et d'ailleurs, il fallait bien être vaillant, comme les mondes éditeurs, pour me faire confiance, pour publier un livre de nouvelles qui s'intitule Organes. Parce qu'Organes, c'est très engageant. On n'a pas envie de saisir des organes tout lent sur une table de libraire. Ça, c'était 2005, je crois. Et le premier livre de nouvelles que je publie chez Boucher, c'est 2002. Ça s'intitule Liturgie. C'est austère. Liturgie et Organes. On peut le faire quand même. We did it. qui mousse, nous l'avons fait. Toute coquetterie mise à part, ça m'amuse assez de ce genre de choses. Je crois que toute la trajectoire de ce frère et de cette sœur, sa mise en tension, vous voyez, elle procède de tout ce que nous venons de dire, et elle procède aussi de ce que nous avons dit tout à fait au début, à savoir de ce qui n'est pas dit. Ce qui fait, je m'en suis rendue compte, en avançant dans le chantier, je ne les ai pas écrits dans l'ordre dans lequel ils sont publiés. les tableaux. Je les ai écrits absolument pas dans l'ordre chronologique. Mais j'ai toujours ressenti que si j'allais au bout du chantier, je les publierais dans l'ordre chronologique. Alors que je ne les ai pas écrits dans cet ordre-là. Mais la dynamique intérieure, l'architecture intérieure, la chorégraphie intérieure du livre, elle devait passer par ça, c'est-à-dire par une chronologie. Il est très rare que je publie du chronologique. Vous voyez ? Et là, il a 4 ans, il a 8 ans, il a 100 ans, jusqu'à 55. Mais tout ce qui est dans les blancs, entre chaque tableau, insuffle une tension et met le lecteur en mouvement. Parce que même moi, ça me met en mouvement. Il y a, par rapport à ce texte, une autre position que celle du lecteur, évidemment. Et ça, ça branle. Et ça, ça fait partie aussi de la dynamique du classique, de façon très intime.
- Speaker #0
Je vais lire juste un très bref passage qui concerne Claire, que j'ai lu, je ne sais pas si vous allez être d'accord, un peu comme votre art poétique, et qui… c'est ce passage-là, parce que bon, Claire, lorsqu'elle vient chez le père, la mère… Chez Gilles, elle fait le repassage, elle balaie, enfin voilà, donc elle s'occupe pas mal de tâches ménagères. Et donc, il y a ce lien entre justement ces tâches ménagères qu'elle fait et son travail sur l'écriture. Alors, je lis le passage, vous allez me dire ce que vous en pensez. « Cherchez les mots, les exhumer, les crier, les choisir et aligner les gestes, balayer, laver, repasser, ronger. » Elle ne sait pas vivre autrement, elle ne peut pas vivre autrement. Voilà, peut-être que vous pouvez commenter ce passage-là, parce que moi je l'ai lu comme un peu votre art poétique, cette manière que vous avez de vous confronter, alors ce terme de chantier que vous affectionnez, on pourra peut-être en reparler, mais de vous confronter vraiment à la matière du langage.
- Speaker #1
Quand vous lisez cette phrase, moi je pense... à une phrase qui doit être imprimée dans un livre qui doit être quelque part ici dans le vous avez un vous avez des livres jeunesse et pour les enfants ici bon nous rousse castor dans la maison de poule rousse circule c'est propre et bien rangé bien Je suis définitivement conquise par Paul Rousse, et je dis volontiers que ça a quelque chose à voir avec mon art poétique, si on peut parler d'art poétique. C'est-à-dire qu'il s'agit de mettre en forme, je n'ai pas dit en ordre, mais j'ai dit en forme, le chaos des choses, le chaos du monde, qu'il soit un infime chaos, disons, familial, ou un autre chaos. Il y en a bien d'autres que je ne sais pas me confronter, n'en ayant pas les moyens. Évidemment que ça passe, si vous voulez. On peut dire qu'il y a une métaphore de l'écriture dans cette phrase que vous venez de lire. Et que la seule façon dont Claire dispose de pouvoir marquer de l'attention à ceux qui sont les siens, y compris d'ailleurs aux ascendants, c'est-à-dire aux géniteurs. La seule façon de le faire, puisque ça ne passe pas par les mots, ce sont ces gestes du soin, il faut bien le dire. Par exemple, le repassage. Il y a des scènes de repassage dans tous mes livres. Le repassage, c'est une manière d'approcher le corps, et l'intimité du corps, puisqu'on ne se touche pas. On ne se touche pas la peau, on ne voit jamais la peau. donc on fait autrement on repasse même les tricots de corps on repasse les slips kangourous c'est quand même pas rien imaginez ça vous sentez évidemment ce qui poche là et qui n'est pas dissible donc ça C'est une façon d'être ensemble et de se tenir là pour elle auprès des siens. Et sur l'autre version de sa vie, le travail de la langue passe au fond par des rituels, une empoignade avec la matière verbale que l'on peut évidemment tout à fait mettre en écho. Moi je préfère, c'est pour ça d'ailleurs que je l'intitule « Chantier, chantier » . « Chantier » , c'est un livre sur l'écriture. Vous voyez,
- Speaker #0
les émissions de Buscla en
- Speaker #1
2015, donc il y a longtemps maintenant. Et je ne sais pas parler de l'écriture autrement qu'en passant par ces registres métaphoriques. Et alors, je dis ça ici, chez Compagnie, car je fus dans les lointaines années 80, étudiante de l'autre côté, la Sorbonne. Alors, le latin, le grec, j'en voulais, mais dès qu'il fallait. que j'apprenne, que j'étudie, que je lise des textes théoriques sur la littérature. C'était terrible. Je n'y comprenais rien. Et où fallait-il venir acheter Barthes et Genette ? Ici. Ici. C'était terrifiant. Et il y en a un écho dans les pays. Vous voyez, de ces moments de trémulation. Ici, au défeinte puf. Et c'était très impressionnant et effarant. C'est trop jeune pour avoir reconnu ces temps historiques.
- Speaker #0
À 80, oui,
- Speaker #1
j'étais un peu jeune. Donc, vous voyez, une manière de dire par cette anecdote combien le registre conceptuel... théorique n'est pas le mien et ne le deviendra pas, ne l'est pas devenu au bout de trois décennies d'écriture. J'ai les mains dans la matière, j'ai les mains dans la viande. Viande, étymologiquement, c'est « we wenda » , ce qui sert à vivre. C'est déjà ça, c'est pas si mal. D'ailleurs, c'est déjà ça. Je ne sais pas ce qu'en passerait mon éditrice qui présente, mais je me suis dit à plus tard que c'est déjà ça, il y a un insouchon seulement Alain Souchon c'est quand même lui et bien il était un plausible titre pour ce livre moins poids qui s'est mis que hors champ quand même pour résigner mais quand même c'est déjà ça c'est une
- Speaker #0
citation en fait je m'autocite je ne connais rien à la théorie et vous n'êtes pas théoricienne de la littérature, mais on pourrait dire, peut-être en revanche, moi je me souviens de la lecture de Gentier, parce qu'on vous avait même reçu à l'occasion de l'apparition de ce livre, que si théorie il y a, alors je dis bien théorie entre guillemets, ou si art poétique il y a, il naît chez vous toujours de la pratique, de votre corps à corps avec la langue. Et c'est peut-être là, justement, alors là c'est plutôt du côté de la réception, c'est le lecteur qui se fait une idée de ce que pourrait être votre votre conception de l'écriture, votre conception de la littérature. On sait que vous êtes une grande lectrice et une grande admiratrice de Flaubert. On pourrait citer Richard Millet, qui a été très important pour vous aussi, La Gloire des Pires, je crois.
- Speaker #1
La Gloire des Pires. Excusez-moi,
- Speaker #0
je suis désolé. La Gloire des Pires. La Faire de bêtises, Pierre Michon, Ville Muscule, Pierre Dabouinou. La théorie naît toujours de la pratique, de ce corps à corps avec l'écriture.
- Speaker #1
Je n'en dis ce qui ne revient pas et j'ai l'impression que ça va être Merci. j'ai envie de vous dire maintenant il est trop tard pour changer je ne pas le temps d'aller de moi-même. C'est important dans le roman Inachevé. Je vais rester un peu enfoncée dans les empoignades. Je perçois parfois, vous voyez, le caractère, comment dire, je me heurte parfois à l'opacité des processus. mais mais je le cite ici différents de le citer ici pardonnez moi parce que j'ai fait mais c'est lancinant c'est le discours de réception de claude simon à 10 qui n'aurait voilà et alors simon ici évidemment ça résonne sacrément et bien minant voilà avec l'évocation des sables mouvants écrire, avancer à tas de temps sur des sables mouvants, si ce n'est pas organique, ça. Et pourtant, voilà, vous voyez, Claude Simon, par exemple, quand on pense à lui, on se dit, un homme qui domine la situation, et je crois son phrasé, son allure, sierre, etc., forte, l'admiratrice que je suis dans cette vision. Eh bien, là, il continue ce discours, avec ça, avec cette matière-là, lui.
- Speaker #0
C'est l'aventure d'une écriture. C'est ce que disait le courageux Jean-Ricardou du nouveau roman. Alors, ça ne peut rien avoir avec le nouveau roman, mais en tout cas, ce qui pourrait peut-être vous rapprocher, il me semble que sa phrase, c'était de dire que le nouveau roman, on a substitué le récit d'une aventure à l'aventure d'une écriture. Et c'est aussi ce qu'on retrouve, on va dire, dans votre démarche, c'est ce que vous venez de dire au sujet de Paul Simon, d'avancer sur les simples mouvements de l'écriture. Excusez-moi, juste une dernière question. Je vous écoute. Allez-y.
- Speaker #1
J'enchaînerai avec une petite lecture. Et vous savez, quand vous dites l'aventure d'une écriture, moi j'ai dit volontiers que je suis une travailleuse du verbe. Bon, si j'étais un peu plus audacieuse, on dirait une aventurière du verbe. Et que les écrivains qui m'ont nourri et que je relis de façon obsessionnelle, vous en avez cité quatre, sont des travailleurs du verbe et des aventuriers du verbe. Mais ce n'est pas la même chose quand on dit un aventurier et une aventurière. Et un travailleur et une travailleuse. Et bon, bref.
- Speaker #0
Alors, peut-être juste une dernière question avant de lire l'antenne en matière. Excusez-moi, et non pas le prologue. Et on laissera la parole à la salle. Peut-être quelque chose qui m'a frappé, pourquoi avoir choisi d'anonymiser, si je puis dire, le père et la mère qui sont désignés comme tels et non pas avec leur prénom. Et au contraire, les enfants, alors là, il en manque une dans Orchamps, là, effectivement, de les appeler Claire ou Gilles, comme si le père et la mère étaient réduits un peu à leur fonction dans cette cellule familiale. Ça, c'est quelque chose qui m'a frappé.
- Speaker #1
Ils le sont.
- Speaker #0
Ils le sont.
- Speaker #1
Ils sont réduits à leur fonction. Et bon, fonction pas particulièrement bienfaisante, on peut le dire. Ils le sont parce que vraiment la matière de ce livre, c'est le lien dans les fratres. Ce n'est pas le lien d'ascendant à descendant, c'est le lien à l'horizontale. On a le même procès du même mélange organique, on grandit dans une relative proximité d'âge. et bon je pense que c'est une expérience répartagée même lieu, même milieu et bien là les trajectoires se séparent, que reste-t-il ? s'il reste quelque chose, il en reste quoi du lien, de ce lien-là ? quand les vies passent, nous passent dessus nous traversent c'était ça la matière vous voyez donc les parents le père, la mère,
- Speaker #0
c'est tout c'est déjà ça
- Speaker #1
Voilà, exactement. C'est déjà ça. Et vous avez d'ailleurs remarqué, en effet, qu'on avait une fratrie qui était un petit triangulaire jusqu'à présent, et j'ai resserré, voilà. Et ce resserrement est arrivé assez tard, puisque dans « Vie de Gilles » , où deux de ces tableaux figurent dans une première version, et qui est de février 2025, avec la peinture de Denis Lager au chemin de fer, dans « Vie de Gilles » , on a encore trois enfants. Et assez tardivement, il m'est apparu, un peu comme le titre, j'ai eu des épiphanies, il m'est apparu qu'il fallait resserrer. J'ai resserré, je resserrais en février. C'est tard, en février 2025. Donc quelques mois avant la fin du chantier, lequel chantier m'a occupé à partir de l'été 2023. Donc c'est très très tard qu'il m'est apparu que... C'est là que ça se passait. On se moque du mot, puisqu'ils sont très proches en âge. Ils ont fait une année de...
- Speaker #0
L'écriture, resserrement, incarnation, tension. C'est peut-être un peu réducteur. Il y aurait peut-être encore d'autres choses à dire. Mais en tout cas, c'est peut-être les trois termes qui me semblent importants. Avant de laisser la parole à la salle, vous allez nous lire l'entrée en matière. Peut-être si vous voulez peut-être la présenter, ou alors si elle parle d'elle-même, c'est comme vous voulez.
- Speaker #1
Je vais simplement dire une chose sur cette très courte entrée en matière, c'est qu'elle succède immédiatement à l'incitation d'être fausse. C'est pour ça que je l'ai mise entre guillemets, et je l'ai mise à distance, mais c'est à ce qu'il durerait toujours. Ensuite, nous y voilà, nous y sommes dans la course en piternel. Ils ont 4 ans et 5 ans. La balançoire grince sous l'érable dans la cour verte et bleue. Claire et Gilles sont ressortis en pyjama après la grande toilette du samedi. Leur mère n'a rien dit. Elle était trop occupée à ranger les affaires du bain, la bassine, la serviette, le gant. Gilles ne se balance pas. Il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur. Il ne l'accompagne pas, comme il le fait parfois, en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l'élan. Claire sent qu'il est là sans être là, comme s'il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut ou quand il a peur. Il n'a peut-être pas envie de revenir. Il n'est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme, dans la cour, dans le soir de juin. Il faut attendre qu'il revienne, s'il revient. Elle se balance et elle pense au gros lapin roux qui s'est échappé la veille, le matin, au moment où la mer se baissait pour refermer la porte du clapier. Elle a tout vu. La mère a crié, mais le lapin a traversé la cour en trois bonds et il n'a plus été là, comme par magie. Elle regrette ce lapin, sa fourrure épaisse, très douce, que l'on pouvait caresser du bout des doigts à travers les barreaux de la cage quand il tournait le dos à la cour. Elle sait où est le bois des renards. au fond du pré derrière la grange. Ce gros lapin roux n'a aucune chance. Il est peut-être déjà mort. Elle inventera une histoire pour Gilles, une histoire de lapin qui trouvait sa cage trop petite et a préféré les bois, les prés, les renards, et ils s'amuseront à faire semblant.
- Speaker #0
Merci beaucoup Marielle. Merci. La parole est à vous, donc si vous souhaitez poser une question, une lecture.
- Speaker #2
J'ai lu avec beaucoup, beaucoup d'intérêt ce livre-là. Je suis issue moi-même du monde agricole et j'ai été particulièrement touchée par la colère du père. Et moi, j'ai vu le lien, j'ai vu le lien vraiment avec la politique agricole. qui s'est abattu sur le monde paysan. Les allusions à cette colère, elles s'apparentaient presque à quelque chose de mythique qui était là avant presque la naissance de l'enfant. Mais est-ce que cette colère, pour vous, elle est fondamentalement en corrélation avec vraiment ce qui s'est abattu sur le monde paysan et qui les a empêchés de vivre vraiment de leur travail ? Parce que là, on voit, leur travail ne ressemble plus à rien. Ils s'occupent des bêtes. Ils sont victimes à la moindre... Je l'ai vu autour de moi. Il y a eu des suicides autour de moi aussi, notamment chez une de mes meilleures amies. Et c'est quelque chose qui m'a considérablement émue et qui faisait résonner vraiment cette histoire qui s'est abattue sur l'agriculture en France et notamment sur les petits paysans. Est-ce que pour vous, cette histoire de colère qui est viscérale, laquelle s'oppose ce fils qu'il ne nomme même pas, qu'il ne prénomme pas, puisqu'il est toujours appelé le fils en fait ? Est-ce que cette colère, elle émane aussi de cet engrenage politique et économique qui vraiment a fait que le monde agricole s'est désagrégé et que du coup, ce garçon, il vit dans son espèce d'ingénierie ?
- Speaker #1
Je vais essayer de vous répondre, madame, merci. Alors évidemment que les dimensions économiques, historiques, sociologiques et politiques de l'histoire du monde paysan dans les cinq... dernière décennie, les dernières années du XXe siècle et les 25 premiers, c'est une deuxième, est en filigrane de cette histoire. Elle ne peut pas y être. La colère du père, puisque colère il y a, la rage du père, puisque rage il y a, qui s'abat donc sur ceux qui sont là au premier rang. Alors ici, en l'occurrence, il ne s'agit plus de la mère, il s'agit du fils. Elle se nourrit aussi de ça, seulement de ça. mais aussi de ça. Et ce qui, chez cet homme qui est le père, qui n'est pas au centre du récit ici, qui en est évidemment un des acteurs essentiels, cette rage du père se nourrit aussi de l'impuissance croissante qui est la sienne et de ce qu'il vit, lui, comme un homme de sa génération, puisqu'on comprend que ses enfants sont nés dans les années 60. Et donc les parents ont 25-30 ans de moins, ils sont donc nés dans les années 30, et ils ont donc dans leur vie active de paysans encaissé de plein fouet ces cinq décennies et cette mutation convulsionnaire de la chose agricole. On comprend très très bien que chez ce père... il y a aussi une douleur, un sentiment d'impuissance et une rage qu'il ne sait pas dire. Et donc il ne saurait pas la dire, il ne saurait pas non plus en analyser les tenants et les aboutissants. Et donc la mettre à distance éventuellement. En tout cas, revenir en partie, limiter les effets délétères. Et d'ailleurs, ce père, lui, serait prêt à jeter le bébé avec le dos du bain, c'est-à-dire à vendre. à cesser d'être. Et c'est la mère qui veut absolument continuer. Et donc, il précipite ce fils qui n'est pas équipé pour faire face à ce que devient le métier de paysan. Il n'a pas les moyens d'entrer dans des luttes collectives. Par exemple, il a une inaptitude totale au collectif. Or, il n'est de salut que dans la lutte collective, face à ses... à ce qui arrive, à ce qui se produit. Et par ailleurs, on comprend, et là c'est la voix de la maire et pas du père, on comprend très bien que le fait d'être devenu en quelque sorte des salariés de la politique agricole commune, puisque la maire dit que le mince équilibre budgétaire de la ferme repose exclusivement sur les primes, et que sans les primes c'est foutu, elle le dit et on a le sentiment que c'est renvoyé au fils comme la marque de son impuissance. à avoir fait ce qu'il aurait fallu faire pour qu'il en soit autrement. Et en fait, ça n'est pas mon propos, parce que je n'ai pas la compétence. J'insiste là-dessus. Je n'ai pas du tout les compétences politiques, économiques, sur tous les registres que je viens de citer tout à l'heure, pour être capable de porter sur cette histoire, et c'est un fait d'histoire, que l'on sait, je n'ai pas la compétence. porter un regard suffisamment lucide pour aider à penser cette matière à l'état incandescent. Et de ce quoi vous l'entendez bien, vous l'avez entendu et vous l'avez compris, et ceux qui me lisent parmi vous depuis un certain temps le savent. Il y a chez moi définitivement, si vous voulez, un magma émotionnel qui fait que, là encore, il en va de ce point comme de la théorie littéraire, je ne maîtriserai jamais la question. J'ai fini par le comprendre. J'essaie de ne pas ajouter du malentendu au malentendu, du commentaire approximatif au commentaire approximatif. J'essaie de dresser un tableau le plus juste possible. Et je ne saurais terminer autrement que sur le « c'est déjà ça » . Voilà où j'en suis, moi, avec ça. Mais évidemment que cette vibration-là, elle est dans ce livre. Elle est dans les précédents. Et ce n'est pas la première fois que je publie un livre en temps de convulsions agricoles et de présence des tracteurs à prix. Ce n'est pas la première fois. Ça m'est déjà arrivé plusieurs fois à publier en 25 ans.
- Speaker #2
Est-ce que Jean-Michel aurait été plus heureux s'il avait travaillé au Crédit Agricole, s'il avait été voilier ?
- Speaker #1
Je ne sais pas, madame.
- Speaker #2
Est-ce que ce n'est pas simplement l'amour qui lui manque plutôt que les mots ?
- Speaker #1
C'est tout ça ensemble. Peut-être que l'amour lui donnait les mots, l'accès suffisant, voire juste l'accès suffisant. Il n'a même pas l'accès suffisant. Alors vous voyez ça, Madame, c'est tapis aussi dans les interstices du livre. Alors citons Emmanuel Carrère, « Notre vie que... » Donc peut-être écrirais-je un jour une autre vie de ville, une vie de ville derrière le guichet du Crédit Agricole d'Alanches, Crédit Agricole Centre-France, peut-être. Et on peut raisonnablement penser, madame, que c'eût été moins ardu pour le corps, par exemple. Et je manque peut-être un peu d'imagination. C'est ça. Là, vous voyez, il y a vraiment une question d'art poétique. J'ai un rapport à la fiction, un peu en berlificoté quand même. Je ne sais pas bien de quoi je suis capable ou incapable. Vous voyez, en temps d'écriture. Voilà où j'en suis, madame. Je ne serais trop vous conseiller d'écouter, si certains d'entre vous ne connaissent pas, d'autres vous la connaissent, j'en suis sûre, cette émission sur France Culture qui s'appelle LSD, la série documentaire. Cette semaine-là. La série documentaire. Donc, 17h-18h, et rediffusée, je crois, entre 23h et minuit, sur France Culture. Donc, cette semaine, c'est Pauline Mocor. M-A-U-C-O-R-T. C'est pas beau, ça, comme nom ? Mocor. Pauline Mocor, c'est de laquelle que j'ai fait à Voilu, sur France Culture. Et c'est une travailleuse considérable. Elle y va, elle, sur le terrain de paysans. Je peux vous le dire. C'est dans le Morvan. Donc, le thème de cette semaine, c'est agriculture et écologie. Elle y va. Et je vous conseille tout particulièrement l'épisode de mardi soir. Le deuxième épisode. On a trois paysans. Ils ont les bouts, hein. Les trois. Et René, René, par tenu de son nom, il a pourtant un très beau nom. Il s'appelle René. René, mais allez écouter René. Ça va vous faire un bien. Voilà. Mais il n'y a pas que René. Il y en a deux autres. Et puis il y a deux intervenants. L'un, je crois, historien et l'autre, économiste. Et tout ça est tissé. admirablement avec une intelligence au milieu du pro-ambiant qui aide à penser, vous voyez, sans mettre de côté, sans exclure l'émotion. Elle réussit ce genre de tour de force, cette Pouline-Maucor qui vous a une voix d'une douceur posée comme un oiseau sur la branche des choses. Je vous conseille, voilà.
- Speaker #0
Merci beaucoup Marie-Hélène. Merci à vous.
- Speaker #3
Merci d'avoir passé ce moment avec nous. à l'écoute de l'Echo des libraires. L'Echo des libraires est un podcast proposé par l'association Paris Librairie. Paris Librairie regroupe plus de 200 librairies à Paris et en Ile-de-France. Retrouvez l'agenda des rencontres animées toute l'année par les libraires du réseau sur le site parislibrairie.fr Paris Librairie en un seul mot, sans tiret et avec un S à librairie. Vous êtes à la recherche d'un livre ? Trouvez-le. Géolocalisez-le. et réservez-le dans une librairie près de chez vous. Pour ce faire, rendez-vous toujours à la même adresse sur le site paris-librairie.fr. Merci et belle lecture !