Speaker #0Et nous croyons savoir de quoi nous parlons. Et quelquefois, ça mériterait qu'on s'y arrête. Et bien cet été, on va s'y arrêter. Et aujourd'hui, on va parler du progrès. Alors qu'est-ce que c'est que le progrès ? Plus exactement, qu'est-ce que c'est que l'idée de progrès ? Beaucoup de gens se disent progressistes, donc ils font référence à cette notion. Mais qu'est-ce qu'elle signifie ? Il faut faire un peu d'histoire pour comprendre de quoi on parle. Le progrès, l'idée de progrès, naît avec les Lumières. au fond, à la fin du XVIIIe siècle. Vous avez des auteurs très importants, des Lumières notamment Condorcet, dont le nom est associé à l'idée de progrès, qui disent très simplement l'histoire va aller vers le mieux à mesure que nous serons tous plus rationnels, plus raisonnables et plus éduqués. Et donc, c'est une idée formidablement optimiste selon laquelle nous allons pouvoir améliorer le monde. Chaque génération va pouvoir monter une marche de plus sur l'escalier de la connaissance et de la civilisation. C'est ça fondamentalement l'idée de progrès. Donc c'est une idée très optimiste, c'est une idée promettéenne. Vous savez, prometté, c'est le mythe de cet homme qui avait volé le feu des dieux. Pourquoi promettéenne ? Parce qu'au fond, pendant longtemps, les hommes ont pensé que le bonheur n'était pas une chose de ce monde, que c'était un enjeu de l'au-delà. Et à la fin du XVIIIe siècle, avec ce mouvement philosophique fantastique qu'on appelle les Lumières, et qui est particulièrement... actif et intense en France, on dit non, le bonheur et le progrès, c'est notre affaire. C'est l'affaire des hommes ici-bas. Nous allons pouvoir embarquer l'histoire vers le mieux. Alors, est-ce que le progrès, c'est l'idée que l'histoire aurait un sens ? Oui, bien sûr. L'idée de progrès va avec cette croyance qu'il existe quelque chose qu'on peut appeler le sens de l'histoire, qui est une espèce de... dynamique de long terme qui tire le train des sociétés, notamment des sociétés occidentales, vers un statut toujours meilleur, une condition toujours préférable. Il y a quelque chose de très naïf là-dedans. D'ailleurs, on a beaucoup dit, les progressistes, enfin les critiques disaient des progressistes, ils vivent à l'ombre de l'avenir. Ces gens ont placé leur salut dans un avenir qui viendra peut-être un jour. Lorsque Clémenceau se moque de Jean Jaurès à la tribune de l'Assemblée nationale, il dit... Parler comme M. Jaurès, c'est très facile, il suffit de décliner tous les verbes au futur. Voilà l'idée qu'on se fait du progressisme. Et oui, le progressisme, dans sa version originelle, dans sa version XVIIIe siècle, a quelque chose d'assez naïf. Alors, pourquoi cette naïveté ? Au fond, je vous donne un exemple pour bien comprendre ce qu'était l'idée de progrès. C'est l'idée, par exemple, que la science et la technique ne nous apporteront que des bienfaits. Quelqu'un a écrit un petit texte qui s'appelle « Le cauchemar de Condorcet » . Il disait « Condorcet se réveille après 200 ans d'un long sommeil, il voit le monde d'aujourd'hui, il voit des gens qui sont tous allés à l'école, il voit un monde dans lequel la connaissance a énormément progressé, pour ne rien dire de la technique et des technologies, et pourtant, il ouvre le journal et il voit des fake news, il voit que les gens se disputent sur des questions peu rationnelles. » Il s'est dit, je vais retourner à mon sommeil. Qu'est-ce qui s'est passé entre temps qui a fait mentir l'idée de progrès ? Ce sont les catastrophes du XXe siècle, pour faire court. Nous pensions que la technique et la science nous apporteraient le bonheur et le progrès, et en réalité, elles nous ont aussi apporté la destruction, les pollutions. Il y a un grand livre qui sort au début des années 80, qui va être traduit. Beaucoup plus tard en France, il s'appelle la Société du risque d'Ulrich Beck. Et Ulrich Beck fait une critique de la modernité très radicale, très fondamentale, où il dit la technique n'est pas bonne en soi, la technique aussi doit être mise, passer au crible de la délibération démocratique. Il faut que les gens discutent ensemble de ce qu'ils veulent faire de la technique. C'est comme ça d'ailleurs qu'on a créé les commissions parlementaires qui travaillent aujourd'hui sur... les questions scientifiques et techniques. L'OPEX en France, le Danish Board of Technology au Danemark, ou des choses comme ça.
Speaker #0Le progrès fait beaucoup moins rêver, et c'est plutôt une bonne nouvelle, parce que le rêve a tourné parfois au cauchemar. Alors, est-ce que ça a encore un sens aujourd'hui de se revendiquer progressiste, après les malheurs du XXe siècle, j'ai envie de dire, après la fessée donnée par la réalité à Candide, quoi. Vous vous souvenez tous de ce conte de Voltaire. Candide dit, il répète ce que ses professeurs lui ont... lui ont enseigné, on vit dans le meilleur des mondes possible. Et puis, il va de catastrophe en catastrophe. Et à la fin du récit, la morale, c'est cultivons notre jardin, soyons moins ambitieux. Est-ce que les progressistes, après la leçon de l'histoire, la mauvaise leçon de l'histoire, sont condamnés à cette espèce de modestie, d'humilité devant les choses ? Et est-ce que ceux qui se prétendent progressistes aujourd'hui ont intégré ces leçons de l'histoire ? Très inégalement. La vérité, c'est très inégalement. Mais ce n'est pas facile. En effet, de se revendiquer progressiste après ces douloureuses leçons de l'histoire. Néanmoins, je pense qu'il faut défendre cette idée de progrès encore aujourd'hui en la comprenant de façon en effet un peu plus modeste, mais en étant aussi beaucoup plus ardent, beaucoup plus déterminé à en trouver le chemin. En fait, les progressistes s'opposent à quoi ? Ils s'opposent aux conservateurs. Les progressistes sont habités par une idée simple, c'est qu'il faut laisser à nos enfants un monde meilleur. Les conservateurs, eux, ils s'inquiètent d'autre chose. Ils disent, mais à quels enfants allons-nous laisser notre monde ? Ils se méfient de nos enfants. Ils ne les trouvent pas toujours comme il faut, j'ai envie de dire. Donc oui, il y a un espace pour les progressistes, et c'est l'espace de ceux qui vont essayer de faire que le monde laissé à nos enfants soit un peu meilleur. Un peu meilleur, c'est déjà bien. La formulation a l'air modeste, mais c'est déjà bien. Songer par exemple aux problèmes climatiques, aux problèmes écologiques, laisser un monde un peu meilleur, c'est faire aujourd'hui des efforts qui sont considérables et qui ne peuvent pas se contenter de progrès techniques. Il faut changer nos habitudes, nos modes de vie. Et donc le progrès aujourd'hui ne fait plus complètement système ou ne rime plus naturellement avec juste le progrès technique. Il rime aussi avec un effort sur soi-même. Et c'est ça, je pense, aujourd'hui le chemin du progressisme. Donc c'est moins illuminé, moins enchanté, on vit un peu moins l'ombre de l'avenir et de cette idée naïve que le monde serait toujours meilleur après nous. Mais je pense qu'en étant plus réaliste, on a une petite chance d'y arriver. Alors ce n'est pas parce que quelqu'un s'est revendiqué progressiste qu'il a mis sa marque sur l'idée de progrès. Ils ont été nombreux avant Emmanuel Macron à se revendiquer de l'idée de progrès. Donc je pense qu'il ne faut pas se laisser... Comment dire, voler l'idée par une de ses incarnations prétendues ou revendiquées. D'ailleurs, je pense fondamentalement qu'en 2017, lorsque Emmanuel Macron se revendique progressiste, il choisit une topologie beaucoup plus qu'une idée, c'est-à-dire une position sur l'échiquier politique avec un mot qui lui permet de mordre à la fois sur la gauche traditionnelle, qui est progressiste, je dirais, dans son ADN, et une partie du centre-droite. libéral et social. Le modem ou des gens comme ça. Donc c'est plus un calcul qu'une idée. C'est beaucoup plus une stratégie ou une tactique qu'une doctrine. Moi, quand je vous parle de l'idée de progrès, c'est pour ça que je disais au départ de cet entretien l'idée de progrès et pas le progrès en lui-même, je désigne quelque chose qui est de l'ordre de la doctrine, de l'attitude qu'on a face à l'histoire. Merci, j'espère que cet entretien vous aura éclairé sur l'idée de progrès qui est un peu partout dans nos conversations, en tout cas de progressisme. Et puis je vous donne rendez-vous aux prochaines séries de La Grande Conversation.