- Speaker #0
Et si l'écriture permettait de renouer avec son père ? Un père taiseux, réservé, absorbé par son travail de chercheur. Un père breton, fier de ses origines, qui profitait de chaque congé d'été pour retourner sur la terre de ses ancêtres. Lui qui fut pourtant le premier à la quitter pour s'installer en région parisienne. Des décennies plus tard... L'une de ses filles, l'écrivaine Anne Berest, va tenter, grâce à sa prose et en s'appuyant sur les carnets de son grand-père, de reconstituer cette histoire familiale sur plus d'un siècle, et par la même occasion, de mieux comprendre ce père si distant. Ce projet littéraire s'appelle Finistère d'Anne Berest et c'est l'objet de notre chronique du jour. Bienvenue dans la page 89, un podcast littéraire. animé, écrit et produit par Sarah Daphné, 100% dédié à la littérature et à son actualité. Dans ce podcast, nous parlerons de livres, d'essais, de magazines, de bandes dessinées ou encore de livres spécialisés. Le tout accompagné d'invités, des amoureux des livres, des libraires, des éditeurs et des auteurs. Êtes-vous prêt à emparquer pour ce nouvel épisode ? Cette année, la rentrée littéraire semble avoir choisi les relations familiales comme sujet d'étude. En effet, les librairies pullulent de romans sur la mort d'une mère célèbre, le suicide d'une autre mère, la découverte d'une maison familiale. Avec Finistère, son dernier roman, on pourrait croire qu'Anne Berest s'inscrit en quelque sorte dans cette tendance. Toutefois, on aurait tort de l'y assimiler par pur. intérêt commercial. L'autrice écrit sur sa famille depuis plusieurs années déjà. Elle a entrepris un projet littéraire ambitieux, celui de produire une œuvre romanesque sur son arbre généalogique. Pour Anne Berest et au gré de ses enquêtes, ses ancêtres ne sont pas que des noms inscrits sur du papier. Pour elle, ce sont des figures à part entière qui vont l'aider à mener C'est ok. qui vont lui indiquer sur quel élément porter son attention, qui vont d'une certaine manière écrire avec elle. Anne Berest le dit elle-même dans les interviews, l'écriture est collective et pour elle, toute sa famille, morte ou vivante, est impliquée dans cette entreprise. Ainsi, elle avait déjà publié Gabriel, un roman écrit avec sa sœur Claire Berest, également écrivaine, sur la vie extraordinaire de son arrière-grand-mère maternelle, Gabrielle Buffet Picabia. Cette musicienne talentueuse, indépendante, va propulser la carrière de son mari Francis Picabia. Elle va également contribuer à en inspirer des dizaines d'autres, des artistes comme Marcel Duchamp ou des écrivains comme Guillaume Apollinaire. Il y a deux ans, Anne Berest s'était intéressée à l'incroyable destin de sa famille maternelle, les Rabinovitchs, une famille juive qui avait fui la Russie dans les années 30 pour s'installer en France. Dans cette incroyable enquête familiale, Anne Berest tentait de comprendre pour quelles raisons sa grand-mère Myriam avait été la seule survivante de la Shoah. Au début de Finistère, son dernier roman, Anne révèle Merci. que son père souhaitait qu'elle écrive également sur sa branche bretonne. Pour lui, il s'agirait presque d'une commande. L'autrice va d'ailleurs rapporter les entretiens qu'elle a organisés avec son père et elle va publier des extraits entiers des cahiers rédigés par son grand-père, le père de son père. Et elle va d'ailleurs s'en appuyer et s'en inspirer. Un passage du roman montre à quel point ces supports écrits, les cahiers du grand-père, constituent pour l'autrice une matière non seulement romanesque, mais également intime et personnelle, car ils vont lui permettre de reconstituer la vie et le parcours de cette lignée masculine si mystérieuse.
- Speaker #1
Cette nuit-là, dans mon lit, j'ai senti les cahiers m'appeler. Ils contenaient des bribes de vie de mon grand-père, son enfance dans le Finistère, à Saint-Paul-de-Léon. Et j'ai eu l'espoir d'y trouver, sans trop me l'avouer, une matière romanesque, sans doute âpre, austère et taiseuse. Mais je découvrirai une lignée d'hommes dont la pudeur, la réserve, la timidité Merci. avaient toujours été pour moi des livres fermés.
- Speaker #0
Dans cette fresque sociale qui explore la branche paternelle de la famille Bérest, le lecteur va suivre le parcours de trois générations. D'abord Eugène, l'arrière-grand-père, qui va fonder la première coopérative agricole en Bretagne en 1909. Cette dernière va considérablement contribuer à moderniser l'agriculture. sur l'ensemble du territoire. Le second Eugène, le grand-père d'Anne, qui était lui destiné à suivre les traces de son père, va devenir professeur de lettres classiques et il va s'engager dans la vie politique brestoise. Pierre, le père d'Anne, qui est de loin le personnage le plus important du roman, va devenir polytechnicien et un brillant chercheur en mathématiques. Lorsqu'il rencontre sa future épouse Lélia, la mère de l'autrice, dans un bistrot qu'il fréquente avec cet autre ami Pierre, il va en tomber éperdument amoureux. Anne Bérez d'ailleurs raconte avec brio la rencontre entre ces deux êtres, car c'est avec Lélia que Pierre va tout partager. Sa soif insatiable du savoir et de la recherche, ses valeurs politiques et sociales, sa vision de l'enseignement, ses engagements et également... la manière dont ils vont fonder leur famille et élever leur fille. L'Elia et Pierre, en effet, les deux parents d'Anne, détonnent quand ils parviennent à brouiller les stéréotypes de genre. C'est l'Elia qui conduit et qui bricole, mais c'est Pierre qui insiste pour que ses filles ne jouent pas à la barbier. C'est Pierre qui emmène ses filles en manifestation pour les droits des personnes homosexuelles. Pierre et l'Elia, ce sont des gauchistes, des militants, des anticapitalistes. profondément convaincus qui, malgré tout, vont amener leur fille de temps en temps au McDonald's. Après tout, nul n'est parfait. Et surtout pas des parents à la fin des années 70 et au début des années 80. C'est lors de ces rendez-vous et entretiens qu'Anne Berest avec son père pour écrire ce roman qu'elle lui demande une fois ce qu'il souhaite laisser comme héritage. Sa réponse est surprenante et sa fille découvre une fois de plus une part de lui qu'elle avait totalement ignorée. Alors en effet, dans un premier temps, Pierre Berest va indiquer qu'il voudrait qu'on se souvienne de ses recherches en mathématiques. Et cela n'étonne guère Anne Berest. Ses recherches mathématiques, elle va en parler brièvement. Elle va dire sur quoi elle porte, entre autres les catastrophes et la bifurcation. Et elle va analyser cette bifurcation d'une manière assez intime, personnelle et familiale. Nous reviendrons là-dessus. Mais ce que Pierre Barrest va également indiquer, c'est qu'il souhaiterait que l'on se rappelle de son engagement politique. C'est ainsi qu'Anne va apprendre que son père fut un militant d'extrême-gauche très actif et très important dans les années 70. Son engagement politique avait commencé très tôt, dès ses années de lycée, où il avait contribué à fédérer les actions des lycéens en un mouvement organisé Merci. et à l'intégrer au sein de grandes manifestations à l'échelle nationale. Pierre Bereste, lorsqu'il évoque ses années de lutte sociale, le fait toujours avec un brin de nostalgie, mais toujours emprunt d'un sérieux quasi-religieux qui ne l'a pas quitté depuis plus d'un demi-siècle. Il évoque ainsi un réseau secret et organisé où les agents ont des noms de codes. Cet univers était totalement méconnu par Anne. Bérest. Et elle en a d'ailleurs profité pour mener des recherches, faire des enquêtes, interviewer des gens. Et c'est ainsi qu'elle a recueilli des témoignages d'anciens militants d'extrême-gauche qui étaient des romanciers comme Olivier Rollin, Geneviève Rissac, encore Romain Goupil. Pourtant, malgré les informations qu'elle parvient à cumuler, de nombreuses parts d'ombre subsistent sur le rôle mené par son père dans ce réseau. Et ainsi, s'il consent à expliciter les fondements théoriques sur lesquels s'appuie son mouvement politique, s'il justifie les actions entreprises, il se refuse pour autant à aborder certains sujets comme les actions menées au sein de ce fameux réseau clandestin. Pourtant, Safi insiste. Mais Pierre, ce militant d'extrême-gauche, se tait. Il se tait par pudeur et surtout par loyauté. Ironie du sort, simple coïncidence ou hasard du calendrier, les deux premiers livres de la rentrée littéraire que je lis abordent le thème des luttes d'extrême-gauche à la fin des années 60 et au début des années 70. Le premier, le livre de Kels, dont vous pouvez découvrir la chronique dans un précédent podcast, va s'intéresser au Mao, tandis que Finistère, lui, va plutôt se concentrer sur le mouvement trotskiste. Pourtant, Les deux romans vont s'accorder sur un certain nombre de choses, comme le contexte politique et social de l'époque, la nécessité de l'engagement politique pour renverser cette classe dominante, les causes possibles du déclin des réseaux clandestins et des organisations d'extrême-gauche, et surtout la fin des luttes armées et l'avènement d'une nouvelle forme de militantisme, une forme un peu plus pacifique entre guillemets apesé, du moins plus intellectuel. Et si l'écriture de ce roman n'était au fond qu'un prétexte pour l'autrice ? Un prétexte pour tenter, une énième fois, de conquérir ce père si lointain, si taiseux, si discret, si peu démonstratif. Car, à travers l'histoire de ses ancêtres, Anne Bérest aborde également le sujet de ses souffrances personnelles. Cette quête jamais rassasiée, D'aimer ce père et d'être aimé en retour. Dès son plus jeune âge, elle veut le séduire. Elle souhaite lui plaire. Elle s'intéresse aux mêmes choses que lui, lit les mêmes livres que lui, regarde les mêmes films que lui. Pourtant, ses tentatives échouent. Elle ne parvient pas à percer cette bulle dans laquelle s'est enfermé son père. Elle essaye de s'en approcher en explorant son histoire et celle de ses aïeux. Je vous propose la lecture d'un extrait du livre qui illustre bien les difficultés de communication entre... Anne Bérest et son père, qui tentent d'échanger et de se comprendre par affinités et objets culturels interposés.
- Speaker #1
Mon père et moi n'avions jamais réussi à nous parler vraiment. Souvent, nous échangeions par livres ou films interposés. Je pouvais critiquer un roman uniquement parce que lui l'avait aimé, ou le contraire. Je forgeais des goûts en réaction au sien, souvent pour lui faire passer un message. J'espérais que le livre sur lequel je commençais à travailler nous permettrait d'avoir une conversation à demi-mot sur notre relation de père et de fille. Mais cette conversation ne venait jamais.
- Speaker #0
Anne Bérest raconte qu'elle a toujours le sentiment de le décevoir, de ne pas répondre à ses attentes. Et de fait, elle ne répond pas aux attentes de son père. Elle est trop bourgeoise, elle est trop parisienne, elle n'est pas assez bretonne, elle n'est trop peu de gauche. Finalement, elle ne remplit pas exactement la fonction qu'on attendait d'elle. Mais justement, elle indique ainsi qu'elle a bifurqué. Et c'est tant. bifurquant qu'elle s'inscrit pleinement dans son héritage familial. Et c'est ainsi que ce mot de bifurcation, ce concept mathématique auquel son père va dédier toute son existence, va revêtir ici une autre définition, un autre sens, pour devenir une histoire familiale, un vocabulaire filial finalement. Car si Anne a bifurqué, son grand-père aussi avait déjà bifurqué. Son grand-père, Eugène II, devait reprendre la direction du syndicat agricole qu'avait fondé Eugène I. Il devait s'établir dans le Finistère. Toute sa vie, toute sa carrière était tracée. Pourtant, il a voulu faire des études. Il est allé à Paris. Il est devenu professeur de lettres classiques. Et il a fini par s'engager politiquement, non pas sur le territoire familial qui était Saint-Paul-de-Léon, mais à Brest. Quant à Pierre, le père d'Anne, lui aussi va bifurquer. Il va quitter la terre de ses origines, il va s'installer en région parisienne et il va devenir chercheur en mathématiques. Lors de la lecture de ce livre, je dois vous avouer que ce qui m'a frappé, ce sont les paragraphes qui sont consacrés aux entretiens qu'a l'autrice avec son père. Ces paragraphes diffèrent du reste du roman. Je trouve qu'ils constituent la clé de voûte de ce récit, le point central à partir duquel tout va découler. L'envie d'écrire sur sa branche paternelle, n'est-elle pas encore une manière non pas de raconter l'histoire de ce père, mais de tenter de le comprendre et d'essayer de nouer avec lui un lien plus intime. Jusqu'à la fin de ce récit, on ne peut qu'être touché, profondément touché, par cet amour entre un homme qui a dit « je t'aime » à sa fille d'une autre façon, la sienne. Il lui a dit « je t'aime » en relatant sa relation avec son meilleur ami, Pierre. Cette autre pierre qu'il adorait et dont la perte sera considérable. Il va lui dire je t'aime en lui racontant l'histoire de la rencontre avec sa mère. la mère. Il va lui dire je t'aime en racontant son engagement dans la lutte d'extrême gauche, même s'il va le faire de manière réservée. Et surtout, il va lui dire je t'aime en lui transmettant non seulement sa passion pour ses théories mathématiques, mais également sa passion pour la recherche. Anne Berest, quant à elle, elle achèvera sa prose par une merveilleuse déclaration d'amour. D'ailleurs, en écrivant et en publiant ce livre, elle a prouvé de la plus belle des manières son attachement à cette homme singulier son père et je dois dire que ce roman m'a beaucoup ému car il est entré en résonance avec ma propre histoire personnelle il m'a rappelé la perte de ma mère et il m'a surtout rappelé mes regrets car moi je n'ai pas pu mener d'entretien avec elle elle n'a pas pu raconter sa vie celle de sa mère de sa grand mère ou encore de son arrière grand mère n'est pas pu découvrir qu'elles étaient ses dernières volontés je n'ai pas raconter son existence vous me direz il n'est pas trop tard. Mais ce projet littéraire... généalogique, ça m'a amené également à m'interroger sur ma propre éminé, alors que je ne l'avais jamais fait auparavant. Je me suis demandé s'il ne fallait pas moi aussi questionner cet arbre généalogique, s'il ne fallait pas aller à la rencontre de ses grands-parents, voire de ses arrière-grands-parents. Et pour conclure cette chronique, le traditionnel, faut-il lire le dernier livre d'Anne Berest ? Je vais vous donner quatre raisons de le faire. La première raison, Parce qu'au-delà d'être un roman sur l'héritage familial, il s'agit aussi d'une histoire et d'un récit territorial qui va explorer l'histoire d'une partie du Finistère au début du XXe siècle. La deuxième raison, car l'on va découvrir une vie assez passionnante finalement, celle de Pierre Bérest. Certes un homme taiseux, mais qui a traversé une partie du XXe siècle en s'engageant dans une lutte politique et clandestine. avant de bifurquer vers les mathématiques. La troisième raison, c'est qu'on ne peut être que touché par cette relation tout en retenue, tout en pudeur, entre ce père et cette fille. Et la quatrième raison, parce que je crois que c'est intéressant que ce roman, en fait, ce n'est pas un one-shot, mais qu'il s'inscrit vraiment dans un projet littéraire ambitieux, celui de raconter sa généalogie. Pour autant, et pour finir cette chronique sur une note, un peu moins positive, je dois vous avouer que j'ai moins aimé ce roman que les précédents d'Anne Berest. Il a moins suscité d'enthousiasme que Gabriel, qui avait été un énorme coup de cœur et que je recommande et que je conseille à tous. Encore la carte postale que j'avais lue avec telle avidité. Je trouve que dans ce récit, l'autrice ne parvient pas toujours à remplir ce vide, justement, Ce vide qui est laissé partout. père, Thésée. Et parfois, elle va le combler par des anecdotes, des faits, sans réelle importance finalement. Pour ma part, j'ai trouvé qu'il manquait un pan de l'histoire de ce père. Et par ailleurs, j'aurais aimé que la partie finistérienne justement soit plus étoffée. Car à partir du milieu du roman, voire de deux cinquièmes du roman, il sera beaucoup, beaucoup question de Paris, de sa banlieue pavillonnaire. du quartier latin, des années 90. Et justement, moi, ce qui m'avait plu, c'était le titre, le mystère, car j'adore la Bretagne et j'avoue que j'ai été un peu déçue. Pour autant, je vous conseille de lire ce roman, mais je vous recommanderais toutefois de commencer par Gabriel ou encore la carte postale. C'est ce qui achève notre chronique d'aujourd'hui. Je tiens à remercier très chaleureusement Marika. qui a accepté de prêter sa voix pour nous lire des extraits de ce roman. Et je remercie également toutes les personnes qui m'écoutent et qui me soutiennent depuis le début de cette aventure. Dans un prochain podcast, nous allons encore parler de rentrée littéraire avec un roman que j'ai absolument adoré. Et je suis très heureuse car ce roman a reçu un prix littéraire et je trouve qu'il était amplement mérité. C'était La Page 99, un podcast 100% dédié à la littérature, écrit, réalisé et produit par Sarah Daphné-Affise. Merci à tous ceux qui me soutiennent et qui m'écoutent depuis le début de cette aventure. Et à bientôt pour une nouvelle chronique littéraire.