- Speaker #0
Alerte spoil, si vous n'avez pas lu Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas, n'écoutez surtout pas cette chronique, certes vous aurez un peu plus de droits. Je n'ai pas oré des d'alimenter le vote. Dans le très célèbre roman d'Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, un personnage détonne et sort du lot. D'abord parce qu'il est considéré comme étant... immoral, vil et méchant. Ensuite, parce qu'il espionne pour le comte de l'homme le plus important du royaume de France, à savoir le cardinal de Richelieu. Et enfin, parce qu'il s'agit d'une femme. Ce personnage, c'est Milady de Winter. Et si tout le monde connaît son nom et sa fin tragique, personne ne sait quelle est son histoire. Car Alexandre Dumas et ses co-auteurs n'ont jamais vous souhaité nous la raconter. Et c'est là qu'intervient le talent d'Adélaïde Clermont-Tonnerre qui nous propose une nouvelle biographie de cette héroïne exceptionnelle dans son dernier roman « Je voulais vivre » . Bienvenue dans la page 89, un podcast littéraire animé, écrit et produit par Sarah Daphné, 100% dédié à la littérature et à son actualité. Dans ce podcast, nous parlerons de livres, d'essais, de magazines, de bandes dessinées ou encore de livres spécialisés. Le tout accompagné d'invités.
- Speaker #1
des amoureux des livres, des libraires, des éditeurs et des auteurs.
- Speaker #0
Êtes-vous prêts à emparquer pour ce nouvel épisode ? Un pour tous et tous pour un ! Cette illustre devise prononcée par D'Artagnan dans Les Trois Mousquetaires a été tant de fois entendue et reprise aussi bien dans la littérature, au cinéma qu'à la télévision. Dans le quatuor imaginé par Alexandre Dumas, il y a... Le raffiné Aramis, qui d'abord mousquetaire, n'hésitera pas à rejoindre les ordres et à préférer la religion aux fleurés, à condition que cette dernière serve ses intérêts. Mais vous découvrirez aussi le fidèle droit et bon Portos, qui doté d'une force herculéenne, n'en demeure pas moins vaniteux. Il y a aussi Athos, le sage, le raisonnable, mais le plus secret et le plus tourmenté des quatre. ces trois-là ? seront très vite rejoints par un quatrième guéluron, le célébrissime d'Artagnan. Comment ne pas succomber au charme de ce personnage si beau, si intelligent, si malin, si perspicace, si généreux, si honnête, si loyal ? Mais face à ces mâles dominants se dresse une femme. Et quelle femme ? Cette femme est une figure clé de la littérature du XIXe siècle en France. mais également dans le monde entier. Milady de Winter, c'est la femme fatale, la comploteuse, la séductrice et l'orgueilleuse qui ment à cheval et qui ne craint pas d'affronter les hommes. Milady de Winter, c'est la badass de la littérature par excellence. Pourtant, elle est lâchement exécutée par des hommes, corps eux, des mousquetaires, des prétendus défenseurs de la justice. Mais de justice ? « Il n'y en a guère tant l'assassinat » osant le mot de Mélodie de Winter est crapuleux et bas. Cette femme meurt à la fois sous les coups de ses bourreaux, mais également sous la plume de son créateur Alexandre Dumas et de ses compagnons d'écriture. Le récit d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre souffre d'ailleurs sur les moments qui précèdent son exécution et son simulacre de procès, comme en atteste le passage suivant.
- Speaker #2
Elle hurle. ou du moins veut le faire. Mais aucun son ne sort de sa bouche. Dans la nuit, elle vient de distinguer, collée à la vitre, un visage d'une beauté sinistre. Le visage d'un homme qu'elle a aimé à se damner avant de le craindre de tout son être. Elle sent ses muscles se réduire. L'étouffement la saisit. Il faut se lever, courir. Mais elle reste immobile, son cœur affolé, prise au piège. Elle entend le bris de glace, regarde, médusée, la main qui plonge à l'intérieur de ce lieu qu'elle croyait sûr. La main dont la finesse aristocratique, malgré les cicatrices de ses combats, ne laisse pas soupçonner la puissance. Cette main qu'elle connaît, caressante, intente, puis meurtrière.
- Speaker #0
Qui sont ces bourreaux, si ce n'est des hommes, qui aussi ont commis des crimes, ont menti, manipulés et empêchés, pour reprendre la terminologie chrétienne ? Qui sont-ils pour condamner un être sans lui laisser l'opportunité de se défendre ? ni de raconter sa version des faits. Adélaïde de Clermont-Tonnerre établit cette injustice et montre que la justice est une justice. montre à quel point il est facile de considérer les choses et les êtres de manière manichéenne en les scindant en bons et en mauvais. Et si Milady de Winter avait pu s'exprimer ? Si elle avait pu parler et raconter son histoire ? Que se serait-il passé ? L'issue du roman aurait-elle pu être différente ? Pourquoi devrait-elle être la seule à payer pour ses crimes ? C'est de cette zone de... d'ombre dans S'empare Adélaïde de Clermont-Tollère, pour imaginer et créer une toute nouvelle biographie de la jeune Milady de Winter, née Anne de Breuil. La version proposée par l'autrice est non seulement audacieuse, mais elle est également totalement inédite. La romancière va construire son récit comme une véritable enquête à travers la confession d'un d'Artagnan alors âgé d'une cinquantaine d'années. lors du siège militaire de Maastricht. Car le narrateur, d'Artagnan donc, est en proie au doute et aux remords. Il regrette le meurtre de Milady et pense que les choses auraient pu être différentes, qu'une autre version de l'histoire cohabite avec celle qu'ils se sont inventées, lui et ses acolytes, responsables de la mort de cette femme. Il n'absout pas pour autant tous ces torts, mais reconnaît que la sentence était disproportionnée. D'Artagnan lui trouve même des circonstances atténuantes. Il comprend que Milady n'a pas toujours agi par pure malveillance, mais que ses choix et ses décisions se sont souvent appuyés sur des éléments qui ne dépendaient pas que d'elle. De plus, Milady était sous le contrôle de puissance, dont la nuisance et l'influence lui étaient largement supérieures. Quel pouvoir avait-elle face à un riche lieu qui contrôlait une bonne partie du royaume, en la rendant responsable de tout. Tout le mal dont ils ont été victimes, ils surestiment son rôle. Archétype de la société patriarcale dont ils sont les heureux représentants, ces bourreaux considèrent ainsi que la femme est soit un être fragile, faible, asservi à son foyer, soit un être démoniaque, vil et doté d'une force extraordinaire. Et si l'enjeu n'était pas tant les actes commis par Milady, ou supposément admis comme tels, mais bel et bien leur vision ? étriquée du rôle de la femme. Soit, peut-être est-ce faire preuve d'anachronisme que de poser la question. Mais n'oubliez pas que les hommes qui la jugent ne se remettent jamais en cause. La romancière va ainsi remonter le temps et nous plonger dans l'enfance meurtrie de celle qui n'est encore qu'âne de breuil. L'autrice montre qu'avant d'être une méchante, Elle est une victime de crimes crapuleux commis par des êtres vils et sans vergogne qui n'agissent que par pure convoitise. Toutefois, la jeune Anne ne fera pas que d'abominables rencontres et sa route semée d'embûches lui permettra de croiser le chemin d'êtres bienveillants, soucieux de son bonheur. Mais ces derniers ne seront que des témoins puissants. Face au sort qui semble s'acharner contre elle, Et face également à son désir immense de vengeance, ces êtres tenteront en vain de la ramener à la raison, de lui rappeler que la justice des hommes n'est rien face à celle de Dieu, et surtout de lui rappeler qu'elle est une femme. Après tout, une femme, c'est un sexe faible qui doit avant tout prôner la modération et la patience, comme en témoigne l'extrait suivant.
- Speaker #1
Vous avez en vous Anne, comme tout être humain, mais de façon plus extrême que la plupart d'entre nous, le meilleur est le pire. Bien que vous ne m'ayez jamais confié ce qui vous est arrivé, les violences qui vous ont été faites, enfant, ont allumé dans votre cœur un brasier que j'aurais voulu vous aider à éteindre. Ne cherchez pas à faire justice vous-même. Laissez au Seigneur le soin de punir les coupables. Il a dans son immense sagesse une volonté inflexible de réparer les torts. Votre passion Merci. Votre intelligence, si vive, vous ouvre de grands possibles. Mais n'oubliez pas, ma fille, la modestie qui cite à votre sexe. Préférez la délicatesse à la fougue, la patience à l'éclat, la vertu aux séductions qui vous seront faites.
- Speaker #0
Dans le récit qu'en fait Alexandre Dumas et ses prêtres plumes, Athos incarne l'archétype du personnage dramatique. Il ne cesse de ressasser son mariage désastreux avec Milady de Winter. Même s'il n'en parle que rarement à ses compagnons de route, ses souffrances se focalisent sur son épouse, qui l'accuse de tous les maux. Il la rend responsable de l'échec de son mariage. Il ne peut lui pardonner ce qu'il considère être une immense trahison. Il ne cesse d'être victimisé et le lecteur ne peut que compatir à son sort. Pensez donc, Athos est un homme beau, doux et bienveillant qu'une femme cruelle, méchante et machiavélique a détruit. Et s'il existait une autre version de l'histoire ? Une version moins binaire et probablement plus juste et plus réaliste. Et si Athos n'était pas l'homme idéal décrit par Dumas et ses collaborateurs ? Et si lui aussi avait commis des erreurs ? Et si lui aussi était responsable de l'échec de son mariage ? Là encore, Adélaïde de Clermont-Tonnerre propose une autre lecture de cette relation conjugale. À ce titre, je vous propose un extrait d'une lettre qu'adresse Athos, alors Olivier compte de l'affaire, à son épouse.
- Speaker #3
Lettre d'Olivier à Anne. Berry, 1621. Je veux boire tes larmes. Quand tu pleures, je suis sûr que tu m'aimes. Ce qui me rend méchant parfois, vois-tu, c'est ta beauté. Elle est insoutenable, ta beauté. Je la vois à l'œuvre. Elle attire comme un sortilège ceux que tu rencontres. Ils veulent tous me la voler. Ces gens à qui tu parles et à qui tu souris. Ces hommes que tu contemples, qui te convoitent. J'observe leurs yeux, leurs mains, les pensées qu'ils se permettent. Ce qu'ils imaginent te faire. Je voudrais les tuer un par un, ou être certain qu'ils te dégoûtent, que tu les méprises, et tu les laisses venir à toi. Tu leur parles. Tu les aguiches. Pourquoi les encourages-tu alors que tu devrais rester à mes côtés, me laisser te protéger d'eux ? Au lieu de rechercher cet abri, tu t'exposes, tu nous exposes.
- Speaker #0
L'autrice va progressivement façonner le portrait psychologique de cette figure littéraire d'une manière beaucoup plus subtile. Au fil des pages apparaît un personnage attachant et complexe. qui n'est plus seulement préoccupée par sa soif de vengeance, mais qui est également capable d'aimer, d'être aimée, et de chercher le bonheur dans les joies du mariage ou celles plus convenues de la maternité. En assassinant Milady, ces hommes ont également tué la mère en plus de la femme. Ce féminicide littéraire, orchestré par les mousquetaires, Alexandre Dumas et ses acolytes, trouve son apogée dans l'épilogue de ce merveilleux roman. qui rend hommage à l'intemporel, à l'incontournable milady de Winter, véritable figure littéraire et ce que je considère être une icône féministe à laquelle nous les femmes et les hommes pouvons facilement nous identifier, comme illustrent ces quelques phrases issues du roman.
- Speaker #2
Vous m'opposerez que cet assassinat m'a rendu immortelle. Que des siècles après ma naissance, des millions de personnes connaissent mon nom et ce qu'ils imaginent être ma vie. Mais ils ne savent rien de moi, comme tous ces hommes qui ont prosté sur ma personne le contenu de leurs rêves, de leurs caprices, de leurs blessures pour lesquelles ils demandaient réparation, se moquant bien, au fond, de qui j'étais. Vous me direz que je suis restée belle, éternellement maudite et fascinante, un idéal noir qui n'a rien à envier à l'idéal blanc. Mais je me moque de l'idéal, je me moque de la pureté comme de l'impureté ou de l'immortalité. Je voulais courir le monde, me battre et voir mon fils grandir, même si cela signifiait que je deviendrais vieille et voûtée. Que m'importait la beauté ? Il n'a que vous pour considérer que c'était, en moi, la chose la plus importante.
- Speaker #0
Ce livre qui a reçu le prix Renaudot a été globalement bien accueilli par le public, même s'il a suscité quelques critiques. J'ai décidé de vous en rapporter quelques-unes. Ainsi, certains lecteurs ont pu lui reprocher. une inégalité en matière de style, avec notamment la présence d'un récit à la première personne qui ne débute pas réellement au début du roman, mais plutôt vers le premier quart, voire vers le milieu du roman. D'autres lui ont reproché la présence de phrases trop courtes, notamment lorsqu'il s'agissait de décrire la psychologie des personnages. Enfin, certains... Certains ont regretté l'ajout de scènes superficielles et l'ont peut-être à tort qualifié de remplissage, notamment lorsqu'il s'agissait de décrire le récit de l'enfance de Minédie. Certains ont également noté la présence de faits parfois incongrus ou irréalistes. Je fais notamment référence à l'enfance de Minédie et plus précisément la période où elle est au couvent. En effet, ça peut... Il semblait peu réaliste qu'une enfant de 11 ans puisse bénéficier d'un régime de faveur au couvent et qu'au couvent, toujours, elle puisse apprendre l'escrime et monter à cheval. Effectivement, n'oublions pas que nous sommes censés être aux 16e. Est-ce qu'une pensionnaire d'un couvent peut dignement apprendre les scrims ? Est-ce qu'elle peut manier fleuré ? Est-ce qu'elle peut monter à cheval ? Je vous avoue que je ne suis pas historienne ni spécialiste en la matière, mais je comprends que ça ait pu susciter auprès de certains lecteurs quelques interrogations. D'autres ont reproché le fait que ce soit un peu d'Artagnan qui soit le narrateur, et notamment le fait que celui-ci il est censé faire un peu plus de Le siège de Maskitch, on s'étonne. Pendant qu'il fait un siège militaire, a-t-il réellement le temps de se confier ? Et en plus, il se confie un aide de camp. D'autres, enfin, n'ont pas adhéré à cette version moderne qu'ils ont jugée anachronique de Milady de Winter. Et sur ce dernier point, j'en suis absolument contre. Je ne suis pas d'accord. En fait, pour conclure un peu tout ce qui a été dit, je voudrais préciser le fait que Adélaïde de Clermont-Tonnerre ne révolutionne pas le roman d'Alexandre Dumas. Elle ne le modifie pas en profondeur. On voit qu'elle voue une admiration et un respect profond à cette auteur. En fait, ce qu'elle va faire, c'est simplement combler les zones d'ombre. Elle va raconter une histoire dans l'histoire. Mais les faits que rapporte Alexandre Dumas dans son roman sont également présents dans le livre d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Par exemple, elle ne va pas... pas modifié l'issue fatale de Milady de Winter. Elle est toujours assassinée par les mousquetaires. C'est la raison pour laquelle je ne partage pas ses avis négatifs. Je dois dire que lorsque j'ai effectué des recherches, je trouvais qu'ils étaient toutefois minoritaires mais j'ai trouvé cela intéressant de les rapporter dans cette chronique. J'ai quant à moi vraiment adoré ce livre que je considère être qu'il y a comme une de mes meilleures lectures de l'année 2025. D'ailleurs, je ne cesse de le recommander autour de moi et de l'offrir à des proches. Mais ce que j'essaye aussi de faire, c'est d'inciter toutes les personnes à lire « Les trois mousquetaires » , mais également toute la trilogie d'Alexandre Dumas, à savoir « Le vicomte de Bragelonne » et « Vingt ans après » , car réellement c'est un délice de la littérature française. Et pour clôturer cette chronique... Voici quelques conseils si vous hésitez encore à lire ce roman. Est-ce que je vous le recommande et pourquoi ? Eh bien, je vous le recommande si vous avez envie de vous plonger, ou plutôt de vous replonger dans l'univers des trois mousquetaires parce que vous allez quand même retrouver Athos et D'Artagnan et je dois dire qu'ils m'avaient manqué. Je vous le recommande aussi si vous êtes à la recherche d'une lecture intense et romanesque Merci. dans une rentrée littéraire qui est obnubulée par l'autofiction et les histoires familiales. Si vous en avez marre du mythe de la méchante, cruelle et machiavélique Mélédie de Winter, et que vous êtes en quête d'une autre version de l'histoire. Et enfin, si vous appréciez le fait que la littérature, elle puisse redonner une voix à une femme humiliée et bafouée dont le discours n'a toujours été porté que par les hommes. N'oubliez pas cela, Mélédie de Winter. son histoire a été écrite par Alexandre Dumas et ses prêtres plumes, car Alexandre Dumas avait une entreprise littéraire, et elle a été assassinée par des hommes. Il était temps qu'une femme enfin s'empare de cette histoire. Je tiens à remercier Zara, Bézifleur et Sylvain qui ont accepté de prêter leur voix pour la lecture des extraits du roman. Je remercie encore une fois toutes les personnes qui continue de m'écouter et de me soutenir. J'en profite pour vous souhaiter d'agréables fêtes de fin d'année et je vous retrouve en 2026 pour un épisode un peu spécial autour des meilleures lectures de l'année. J'achèverai également le mois de février avec le concours 2025, un livre que je viens à peine de terminer et que je considère comme étant un chef-d'oeuvre de la littérature française. C'était La Page 99, un podcast 100% dédié à la littérature, écrit, réalisé et produit par Sarah Daphné-Affise. Merci à tous ceux qui me soutiennent et qui m'écoutent depuis le début de cette aventure et à bientôt pour une nouvelle chronique littéraire.