- Speaker #0
Bonjour et bienvenue dans La Page 99, un podcast littéraire animé, écrit et produit par Sarah Daphné-Affise. Je vous donne rendez-vous tous les mois pour vous parler de livres, de bandes dessinées et d'essais. qu'ils soient français ou étrangers. Derrière le micro, il y aura votre humble servante, accompagnée parfois d'invités, des auteurs, des éditeurs, des libraires ou des passionnés de lecture.
- Speaker #1
Êtes-vous prêts à embarquer pour cette nouvelle aventure littéraire ?
- Speaker #0
Bonjour et bienvenue dans la page 99. Aujourd'hui, je suis très heureuse de vous retrouver pour un épisode un peu spécial. En effet, en ce début de printemps et alors que le beau temps nous fait faux bon, J'avais envie de vous parler d'un roman profondément solaire, L'art de la joie de Goliarda Sapienza. Et pour la première fois sur le podcast, je ne suis pas seule, je suis accompagnée d'une invitée et d'une amie, et une lectrice que certains d'entre vous connaissent peut-être déjà. Elle a en effet déjà prêté sa voix à des personnages marquants, comme la fameuse nonne, un brin colérique n'est-ce pas, à l'article de la mort dont je voulais vivre. Et elle nous a aussi embarqué dans le sud de la France, dans le roman à petit feu. Je suis donc très heureuse d'accueillir Betty Fleur pour parler de ce roman hors du commun. Un roman à la construction libre, audacieuse et d'une modernité assez saisissante, notamment sur la question de la liberté, de désir et de la place des femmes dans la société. Mais c'est aussi un roman qui est profondément ancré dans l'histoire sociale et politique de la Sicile du XXe siècle. Et pour rendre justice à toute la richesse de ce texte, rien de mieux qu'un échange à deux voix. Et donc pour commencer ce podcast, on va débuter par une présentation de la lectrice Betty Fleur Peralta. Donc dans un premier temps, on aimerait savoir quelle place occupent les livres dans ta vie ?
- Speaker #1
Bonjour, je suis Betty Fleur et je suis une lectrice qui consomme la littérature sur toutes ses formes. J'ai un coût pour les livres audio qui me permettent d'avoir accès à des ouvrages dans des moments de la vie où on ne peut pas forcément se poser. J'utilise les e-books pour parler en langue étrangère parce que j'aime pouvoir... Lire dans la langue de l'auteur et pas être embêté par un mot nouveau, donc les dictionnaires intégrés c'est vraiment bien. J'aime beaucoup la science-fiction, la fantaisie. Un de mes auteurs préférés c'est Neil Gaiman et Ursula Le Guin.
- Speaker #0
Merci pour cette présentation Petit Fleur que j'ai trouvée fort intéressante et il s'avère que nous avons deux profils de lectrices un peu différents. Personnellement, les livres audio j'avais un petit peu de mépris surtout quand tu m'en parlais il y a quelques moi depuis mon avis a changé j'ai une préférence pour les livres papiers, mais je lis également sur liseuse. Et quant à moi, mon genre de prédilection, ce sont plutôt les romans historiques, les romans contemporains ou les romans classiques. Ou encore les romans avec des figures féminines qui sont fortes et audacieuses, comme c'est le cas aujourd'hui. Nous allons désormais aborder le sujet de ta rencontre avec ce livre. Comment est-ce que tu es arrivé jusqu'à L'Art de la Joie ? Est-ce que tu avais déjà entendu parler de ce roman ?
- Speaker #1
C'est un cadeau d'un ami cher et que nous accompagnons dans la vie depuis de nombreuses années. A l'occasion d'une date symbolique, il me l'a offert en me disant « Quand j'ai lu ce livre, j'ai pensé à toi par rapport à la forme de liberté qu'elle exprime. » La curiosité a été piquée pour comprendre qu'est-ce qui avait pu faire le lien dans l'esprit de mon ami.
- Speaker #0
Au moment où ton ami va t'offrir le livre, est-ce que tu as une idée de dans quoi tu vas t'embarquer ? Est-ce que tu as déjà entendu parler du livre ?
- Speaker #1
Rien du tout ! Aucune idée, il m'a juste légèrement expliqué le contexte, le fait que c'était devenu un chef-d'oeuvre en Italie et que sa reconnaissance a pris un certain temps. Il était auréolé de mystères, je n'avais pas plus d'idées sur la thématique.
- Speaker #0
Je connaissais déjà l'art de la joie de Goliarda Sapienza, c'est un roman que je voyais très souvent en librairie. Il était mis en avant par les libraires, il était qualifié de coup de cœur. D'autre part, j'avais eu l'occasion de lire des articles dans la presse spécialisée, mais également des critiques de lecteurs qui étaient extrêmement enthousiastes. Donc j'avais déjà entendu parler de ce roman, et pourtant j'avais une certaine crainte, parce que c'est un livre qui fait presque 800 pages, il est assez gros, il est dense, il est lourd. Et puis, lorsque je m'étais mise à parcourir les premières pages du roman, j'avais été un peu intimidée par le style de l'autrice. Pourtant, s'il y a quelque chose qui, dès le départ, m'a toujours attirée, c'est la couverture du roman. Parce que sur la couverture, on voit une photo en noir et blanc de Goliarda Sapienza. Elle doit avoir à peu près une vingtaine d'années. Et de cette photo, il se dégage quelque chose d'assez... assez fort, d'assez puissant, c'est le regard d'une femme qui est libre, qui est déterminée, qui ne se résigne pas et en même temps qui semble assez sereine, assez apaisée. Pour mon précédent anniversaire, Betty Fleur me l'a offert, je n'avais plus aucun prétexte pour ne pas le lire et puis j'étais contente finalement que quelqu'un me force entre guillemets la main pour que je puisse enfin me lancer dans cette lecture. Bien évidemment, je n'ai pas regretté. ce choix.
- Speaker #1
En effet, la taille du livre peut impressionner, mais c'est aussi ce que m'avait dit mon ami. Mon ami, t'inquiète pas, il se lit très vite. Et c'est vrai, c'est ce que je dis quand je partage la joie que j'ai eue de lire cet ouvrage. Ne te laisse pas impressionner par le volume ou la forme. C'est désenvolé, il se lit très vite.
- Speaker #0
Je ne peux que confirmer le fait que le livre se lit assez facilement. Et comme on en parlait avant d'enregistrer le podcast, même s'il est lourd, en fait, finalement pas tant que ça, et c'est un objet qui est quand même assez agréable. Comment tu décrirais ce roman à une personne qui ne l'a jamais lu, qui ne le connaît pas, à nos auditeurs qui nous écoutent, sans avoir parcouru la quatrième de couverture ? Quel résumé tu pourrais en faire ?
- Speaker #1
C'est une sorte de saga, l'histoire d'une vie d'un personnage atypique, d'une femme qui se passe au XXe siècle en Italie, en Sicile. Ce sont des environnements que moi je ne connaissais pas nécessairement. J'avais une zone d'ignorance importante sur comment le fascisme était monté en Italie et j'ai trouvé ça intéressant de mêler la petite et la grande histoire, sans être trop insistante, mais en mettant en avant des points d'orgue de comment une société peut se transformer petit à petit. C'est l'histoire de la société aussi qui change. Elle a des démarches personnelles qui sont en avance sur son temps, qui peuvent être choquantes sur l'époque. mais qui sont une inspiration pour ce que nous sommes aujourd'hui.
- Speaker #0
Je suis assez d'accord avec toi sur le côté saga et vie, notamment la vie de l'autrice, mais également l'histoire de la Sicile finalement tout au long de ce XXe siècle. Et moi, par contre, c'est tout ce qui va être attrait à l'intime qui m'a vraiment intéressée, bien plus que la montée du fascisme ou l'évolution de la société. Et ce que j'ai apprécié, c'est vraiment de suivre dès le début ce personnage de Modesta qui est enfant. D'ailleurs, ce qui m'a fait un peu sourire au début du roman et pourquoi j'ai mis un petit peu de temps à entrer dedans, c'est que je trouvais que le personnage de l'enfant était un peu surréaliste. Parce que je me disais, mais cette petite, elle a tellement de liberté, elle est tellement décomplexée. Et elle a une telle conscience de la classe sociale dans laquelle elle est, la pauvreté qui l'entoure. le handicap de sa sœur, tout ce qui va mal finalement dans sa vie. Et en même temps, elle est animée d'un feu, celui de vivre. C'est une petite fille qui décide qu'elle va vivre de manière heureuse presque, j'ai envie de dire, et elle va se battre pour sa vie. Donc c'était un petit peu mon point de vue sur le résumé de l'histoire.
- Speaker #1
C'est intéressant que tu aies utilisé le fait qu'elle se batte pour la vie. que j'ai mis un petit peu de temps à faire l'association, c'est qu'il existe un livre très connu qui s'appelle L'art de la guerre. Et le fait que le livre s'appelle L'art de la joie, finalement, son existence est un combat qu'elle a mené, que ça ne s'est pas fait naturellement. Elle a fait des choix, elle a pris position, elle a créé des troupes pour aller dans son idée, dans sa façon de voir ou de vivre la vie avec son environnement familial. Ça peut paraître léger de dire L'art de la joie. Je pense que l'association avec le livre L'art de la guerre, montre que ce n'est pas une légèreté. La joie n'est pas légère ici.
- Speaker #0
Je trouve ça intéressant l'analogie entre l'art de la guerre et l'art de la joie. Personnellement, je ne l'avais pas du tout et ça se tient. En tout cas, ce qui est certain, et là où je te rejoins, c'est qu'il y a cette notion de combativité pour être heureuse. Et moi, ce que j'ai retenu, c'est aussi une lecture sociale, puisqu'en fait, au début du roman, elle est en Sicile, dans un coin un petit peu perdu au milieu de l'île. Elle voit vaguement l'Etna de loin, elle n'est pas du tout au bord de mer. Il y a... Parce que j'ai absolument adoré sa relation avec la mer, je me suis vraiment retrouvée dedans. C'est-à-dire qu'elle va avoir toute sa vie une espèce de fascination pour la mer, et elle va toujours vouloir s'en rapprocher. Et donc très tôt, elle se fixe comme ça des objectifs, et elle a conscience que sa vie, si elle demeure comme elle est aujourd'hui, ça va être des souffrances et de la pauvreté, donc elle va faire en fait, entre guillemets, ce qu'il faut. Pour essayer de s'extraire, c'est aussi une histoire d'ascension sociale, entre guillemets, mais pas une ascension un peu mièvre. C'est un petit peu le point de vue que je voulais dire sur le résumé, et pourquoi pas l'art de la guerre, l'art de la joie. Ce qui nous amène aussi à discuter du style de l'auteur, de l'autrice en l'occurrence, parce que c'est vraiment, comme je le disais en introduction, un roman hors du commun, parce qu'un style très très particulier, qui moi parfois m'a déstabilisée. Des conseils. voire même dérangée, bousculée. Je me suis dit, mais qu'est-ce qu'elle fait là ? Je suis perdue, j'en suis où ? Pourquoi Betty Fair m'a offert ce roman ? Est-ce que tu veux nous faire part de ce que tu as pensé du style de l'auteur ?
- Speaker #1
Ce qui est amusant, c'est que c'est toi qui m'as fait remarquer qu'elle avait un style particulier, qu'elle basculait entre la première et la troisième personne. Moi, je me suis laissée porter. Alors, est-ce que c'est mes habitudes de science-fiction où, à un moment donné, on est dans des univers particuliers et on accepte le style ? Elle est très fluide. Moi j'aime pas trop les textes qui sont trop écrits, trop riches, qui font les démonstrations de maîtrise de langage. Ça m'ennuie, c'est pas ce style-là, donc dès l'instant où ce n'est pas comme ça, après moi je me laisse porter. Et j'ai aimé ce décloisonnement, je l'ai senti plutôt que constaté, et cette fluidité et cette énergie. Voilà ce que j'ai ressenti dans ce que le style apporte pour moi, plus que je ne l'ai pas vu.
- Speaker #0
Alors que pour moi, le style, ça m'a sauté aux yeux dès les premières phrases. D'ailleurs, on va vous partager après une lecture. de plusieurs extraits. Déjà, dès le début, j'ai trouvé ça extrêmement percutant. J'ai été bluffée. Je me suis dit, waouh, ça en jette, franchement. Je trouvais que le style était multiple, entre guillemets. C'est-à-dire qu'effectivement, parfois, il y a une variation de point de vue tout en restant toujours dans le même point de vue. Je vais expliquer. Donc, c'est toujours Modesta qui parle. Parfois, elle va utiliser le jeu. Parfois, elle va utiliser la troisième personne du singulier. Jusqu'à là, vous allez me dire, rien non plus de révolutionnaire. On le voit. J'ai pu le lire dans d'autres romans, mais la façon de le faire, c'est-à-dire qu'elle va sauter un paragraphe, voire sur la même ligne. D'un coup, on va avoir comme ça un changement de point de vue. Donc moi, au début, ça m'a un peu déstabilisée. Et il y a certains paragraphes que j'ai dû relire. Et aussi, ce que j'ai pour le coup beaucoup aimé, c'est les phases théâtralisées. Donc dans le roman, il y a certains moments où ça va prendre la forme d'une pièce de théâtre. Notamment, ça va être... le cas sur des dialogues entre plusieurs personnages parce qu'on ne l'a pas encore dit mais c'est un roman choral avec énormément de personnages secondaires, tout n'est pas centré sur Modesta et c'est ça qui fait je trouve le succès et la réussite de ce roman et effectivement Betty Fleur me faisait remarquer avant l'enregistrement du podcast que elle va savoir l'utiliser à bon escient ces moments avec des répliques un peu théâtralisées des moments de discussion un petit peu animés Si elle était passée par une forme de discours rapporté, ça aurait pu être ennuyeux.
- Speaker #1
Je voulais dire que le style est effectivement très travaillé, et que parce qu'il est très travaillé et bien fait, je l'ai ressenti, mais je ne l'ai pas vu. Je l'ai ressenti parce que j'ai lu ce livre de 800 pages très rapidement, sans ennui, avec de l'enthousiasme et de la curiosité.
- Speaker #0
Justement, le style est extrêmement travaillé, et là où c'est réussi, c'est qu'on ne le perçoit pas, on ne le sent pas. Alors, on va vous partager des lectures d'extraits tout de suite. Est-ce que Betty Fleur, tu veux nous en lire un ?
- Speaker #1
J'ai choisi cet extrait parce qu'en quelques mots, on peut se figurer le côté cru, le côté libre et le côté poétique en même temps. Non, on ne peut communiquer à personne cette plénitude de joie que donne l'excitation vitale de défier le temps à deux, d'être partenaire dans l'art de le dilater, en le vivant le plus intensément possible, avant que ne sonne l'heure de la dernière aventure. Et si cet homme, mon vieux petit ami, S'étend sur moi, avec son beau corps lourd et léger, et me prend comme il le fait maintenant, ou me baise entre les jambes comme Tutsu le faisait autrefois, je me retrouve à penser bizarrement que la mort ne sera peut-être qu'un orgasme aussi comblant que celui-là. Tu dors, Modesta ? Non. Tu penses ? Oui. Raconte, Modesta. Raconte.
- Speaker #0
Quant à moi, je vais également vous partager un extrait du roman. Il se trouve que ce sont les premières phrases de ce texte de plus de 800 pages. Et j'ai trouvé cette entrée en matière extrêmement percutante. Et voyez, me voici à 4, 5 ans, traînant un bout de bois immense dans un terrain boueux. Il n'y a pas d'arbre ni de maison autour. Il n'y a que la sueur due à l'effort de traîner ce corps dur et la brûlure aiguë des paumes blessées par le bois. Je m'enfonce dans la boue jusqu'aux chevilles, mais je dois tirer. Je ne sais pas pourquoi, mais je dois le faire. Laissons ce premier souvenir tel qu'il est. Ça ne me convient pas de faire des suppositions ou d'inventer. Je veux vous dire ce qui a été, sans rien altérer.
- Speaker #1
Elle nous met en garde. On est sur le qui-vive, du coup, de tout ce qui va arriver après. Tout de suite, elle ne veut pas qu'on s'endorme. Elle donne le ton du livre.
- Speaker #0
Moi, ce que j'adore, c'est comme si le roman passait pour une biographie, en fait. On a le sentiment qu'elle va raconter son histoire. Et rien à voir. Tout de suite quand j'ai lu cet extrait, j'ai pensé aux mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir où elle raconte vraiment sa vie et je trouvais que le style de Simone de Beauvoir se rapprochait un peu le style de Goliarda Sapiens. Donc là je me dis, mais c'est un roman ou c'est une autobiographie ?
- Speaker #1
C'est intéressant que tu parles de Simone de Beauvoir parce que j'y ai pensé aussi. De cette façon de parler de soi, j'ai reconnu cet esprit.
- Speaker #0
Oui, je pense que Simone de Beauvoir aurait apprécié le livre et on va en discuter d'ailleurs. Ça nous fait une transition sur le personnage de Modesta. Et justement, est-ce que tu penses que Modesta c'est une figure féministe ? Parce qu'en France, elle a souvent été présentée comme telle et de manière générale. Qu'est-ce que tu as pensé de ce personnage ?
- Speaker #1
Quand on parle du personnage de Modesta, un peu comme dans le livre de Georges Perrec, La disparition, c'est qu'est-ce qu'il n'y a pas dans ce personnage ? Et il faut savoir que je l'ai lu, et après je l'ai réécouté en livre audio, et je pourrais encore le lire une troisième fois et je verrais encore des choses, où je noterais encore des absences. C'est l'absence de l'excuse. Elle ne s'excuse pas de qui elle est, à aucun moment, dans ses choix. Et c'est ça où on peut... Parler de figures féministes, ou même comme l'évoquait Simone de Beauvoir, ces femmes qui s'excusent d'être ce qu'elles sont par rapport à la place qu'elles voudraient prendre dans la société, est-ce que c'est une pratique à laquelle on peut leur autoriser ? Elles ne s'excusent pas du tout. On parle d'elles en tant que femmes-hommes, et ça serait bien que dans le féminisme, c'est qu'on n'y ait plus sur l'expression de l'identité, c'est qu'elles ne soient plus à travers le genre.
- Speaker #0
Ce qu'il faut souligner, peut-être qu'on ne l'a pas dit, c'est que ce livre a été écrit entre, si je ne dis pas de bêtises, 1967 et 1976. Donc il a quand même été écrit dans les années 70. Justement, le personnage de Modesta, pour moi, il est extrêmement moderne, voire même intemporel. Et pour moi, effectivement, il y a la figure féministe dans le sens où elle ne s'excuse pas de ce qu'elle est, et elle assume totalement ses choix, envers et contre tout le monde. Elle se fiche royalement de la morale sociale, politique, religieuse, mais elle le fait d'une manière très naturelle, très décomplexée. Par exemple, dans ses rapports amoureux, elle ne fait aucune distinction entre un rapport amoureux avec une femme ou un rapport amoureux avec un homme. Et elle ne voit pas où est le problème. Elle ne comprend pas, en fait, pourquoi la société aurait un mot à dire sur sa sexualité ou elle aurait un mot à dire sur le fait qu'elle aime une femme ou pas. et réellement on sent de l'honnêteté Vraiment, elle ne comprend pas. Alors après, on pourrait dire, oui, mais elle a la chance de vivre peut-être sur une île, dans des conditions, dans le roman, vous verrez, qui vont s'améliorer, qui seront plus confortables. Mais en fait, moi, j'ai adoré ce personnage. Je l'ai trouvé très attachante, par sa liberté, par le fait qu'elle assume tous ses choix, par le fait qu'elle revendique sa liberté, envers et contre tout. En ce sens, on peut dire que c'est quand même une figure féministe.
- Speaker #1
Elle sait reconnaître aussi quand elle a fait des erreurs de jugement, où elle a, à un moment donné, avec ses enfants, elle se rend compte qu'il y a un ouvrage communiste destiné aux femmes, qu'elle a fait lire à son entourage féminin. Un de ses garçons lui dit « mais pourquoi, moi, tu ne l'as pas fait lire ? » Et là, elle s'est rendue compte que, malgré tous ses efforts pour ne pas être bridée ou orientée, Et bien malgré tout, elle a fait cette erreur de jugement et immédiatement elle reconnaît son erreur par que c'est une figure matriarcale forte et elle présente ses excuses. Et je trouve ça très fort, elle dit « je me suis trompée » . Ce que j'ai aimé dans son personnage, c'est qu'elle dit ce qu'elle fait, elle ne dit pas comment il faut vivre, elle le montre.
- Speaker #0
J'avais totalement oublié cet épisode du livre et ça montre que quand même, on a beau être libre, on a quand même des conditionnements sociaux, surtout quand on est une femme. Oui, je suis assez d'accord, elle reconnaît ses erreurs, mais sans s'apitoyer sur son sort non plus. Elle ne va pas entrer dans une espèce de culpabilisation. Très vite, elle va réussir quand même à passer à autre chose. Et c'est une figure aussi très politique, on en reviendra, parce que ça véhicule quand même une vision de la société, une vision des choses. Et pour faire le parallèle entre le personnage de Modesta et... La vie de Golarda Sapienza, il faut savoir qu'elle a vécu dans une famille anarchiste, qu'elle n'a pas été scolarisée et qu'au sein de sa famille, toutes sortes de mouvances politiques pouvaient évoluer. Et elle le dit, que dans sa famille, tout le monde était libre de s'exprimer et qu'à la même table, il pouvait y avoir un communiste et un capitaliste et ils pouvaient tout à fait dîner ensemble. Alors, ils allaient se disputer, mais il y avait cette espèce de liberté de ton qu'elle a eue. très très jeune et que ses parents lui ont offert ce cadre. Et je pense que ça se reflète vraiment dans son oeuvre.
- Speaker #1
Alors est-ce qu'elle est morale ? Mais est-ce qu'on poserait la question si ça avait été tout ce qui a été fait, elle aurait été faite par un homme ? C'est là où la notion de féminisme arrive. Elle fait ce qu'elle a à faire, c'est une personne qui est dans l'action, qui n'est pas dans la rumination. Elle comprend très très vite ce qui est en train de se jouer. et que les actions qui sont à entreprendre pour éviter telle ou telle situation se produisent. Est-ce que c'est amoral ? On comprend qu'on se pose la question parce que c'est une femme et qu'on veut absolument que les femmes soient les gardiennes de la morale. Et elle montre bien que ce n'est pas le propos et qu'elle se contrefiche de ça.
- Speaker #0
Oui, c'est intéressant parce que pour Betty Fleur, la question de la morale se pose en miroir avec la question du genre. Moi, je ne l'avais effectivement pas vue de cette manière-là. C'est vrai que vous verrez, si vous lisez le roman, qu'elle va faire des choix qui peuvent être questionnés. Alors moi je dis pas qu'ils sont forcément amoraux, mais voilà, c'est des choix qui... peuvent un peu choquer, qui peuvent être remis en question, mais en même temps, quand on a fini l'intégralité de l'œuvre, on peut facilement le comprendre, on peut l'expliquer. Et moi, j'ai une solution politique et sociale, en fait. C'est comme ça que j'ai résolu ce dilemme, parce qu'en fait, j'ai eu un peu un dilemme en lisant ce livre, parce que parfois, elle est contrainte d'agir, et elle va entreprendre certaines actions, et moi, je me dis, mais non ! Pourquoi elle fait ça ? Elle n'a pas le droit ? Elle est qui ? Etc. Et je me dis, je suis en train de la juger, donc je continue de lire. Et plus j'avance dans le livre, plus je comprends. Elle est amenée aussi à faire ça. Et en fait, ce serait trop facile de la juger elle et de seulement la juger elle. Parce que si elle est amenée aussi à faire ces choix-là, c'est parce qu'elle évolue dans une société qui est profondément misogyne, sexiste, machiste, inégalitaire, Je veux dire, si elle avait grandi dans une société où elle avait eu toutes ses chances dès le départ, si elle n'avait jamais été pauvre, si elle n'avait jamais été ostracisée de par son sexe, elle n'aurait pas fait les mêmes choix, j'en suis absolument convaincue. Parce qu'on voit plus tard que c'est jamais une femme qui, par contre, va nuire aux autres par envie ou vengeance. C'est même une femme qui fait preuve d'une extrême bienveillance et qui va accueillir toutes sortes de personnages chez elle, qui fait preuve d'une très grande liberté. Et donc moi je me dis que, en réalité, si certains de ses choix sont jugés comme étant amoraux, il résulte du contexte politique et social dans lequel elle est, et que finalement on peut presque lui pardonner.
- Speaker #1
Et en fait même pas, elle ne demande même pas le pardon. C'est ainsi, et elle le rappelle dans son alerte, dans sa mise en garde au début. Je vous présente ce qui a été, tel qu'il a été.
- Speaker #0
On n'est pas d'accord sur la question du pardon. Donc, pourquoi lui pardonner ? Parce qu'elle va commettre des actes qui peuvent sembler répréhensibles. Je ne peux pas dire lesquels elle va faire exactement, parce que ce serait spoiler le roman.
- Speaker #1
Et quand même, est-ce qu'on va dire, est-ce qu'on peut pardonner à Napoléon ? Jamais on ne viendrait dire ça. On se dirait, est-ce qu'on peut pardonner à Napoléon ce qu'il a fait, ou à n'importe qui d'autre ? Et pourquoi, elle, on voudrait lui pardonner ? C'est ça, ce côté féminisme, où elle-même, elle dit, je ne demande même pas le pardon.
- Speaker #0
Oui, alors là, c'est intéressant, parce que tu fais l'analogie avec des... des hommes politiques, même si je trouve personnellement, mais bon c'est une autre discussion, que certains comportements d'hommes politiques sont très problématiques. Effectivement, Napoléon ou plus récemment Poutine. Après, voilà, moi j'ai peut-être un sens moral un peu plus aigu. Elle fait des choix que je questionne, mais que je comprends, à tel point que je me dis, franchement, à la même situation qu'elle, est-ce que j'aurais pas fait la même chose ? Et en fait, on se rend compte qu'elle a presque bien fait de le faire. Vous en découvrirez un peu plus dans le roman. Il y avait une chose que je voulais ajouter, c'est la relation de Modesta avec ses enfants, car elle va avoir des enfants. Personnellement, j'étais un peu déçue au départ, parce que pour moi, une figure féministe, elle n'a pas d'enfants. C'est un peu un schéma de pensée un peu stupide. Et en fait, elle a une manière d'appréhender la maternité qui est hyper intéressante, beaucoup plus moderne que ce qu'on voit aujourd'hui. D'abord, elle considère ses enfants... comme étant des êtres humains à part entière. C'est con de le dire comme ça, mais en fait, ce n'est pas le cas de la plupart des parents, pour qui les enfants sont une extension d'eux-mêmes, pour qui les enfants doivent penser comme eux-mêmes, doivent faire ce qu'ils voudraient qu'ils fassent. Elle n'est pas du tout dans ce schéma de pensée. Et très, très, très tôt, elle va infuser à ses enfants une liberté de pensée totale. Et elle va toujours leur rappeler que c'est à eux de faire leur choix, c'est leur vie, et qu'elles soient d'accord ou pas, finalement, on s'en fiche. Par contre, elle s'en occupe, elle est là pour eux, elle leur fait confiance et elle les laisse vraiment mener leur existence à tel point que ça va être problématique pour son fils. Il n'arrive pas toujours à comprendre les choix que fait sa mère, il s'attache à elle un peu comme à une bouée, il cherche à justifier ses actes, il va un peu la pousser dans ses retranchements, il va même parfois être un peu dur avec elle parce qu'il a envie qu'elle lui dise quoi faire presque, qu'elle lui montre le chemin et elle se refuse à le faire. Et j'ai trouvé ça... hyper intéressant à lire, hyper rafraîchissant, surtout dans une société aujourd'hui où les parents ont beaucoup la pression sur comment ils doivent élever leurs enfants, qu'est-ce qu'il faut que fassent leurs enfants ou pas. Et elle, elle a une manière très apaisée dans la maternité.
- Speaker #1
Elle en parle d'ailleurs de sa façon d'être mère, la liberté de penser, mais la liberté de mouvement qu'elle leur octroie, parce qu'en fait, elle le fait aussi dans son intérêt pour leur montrer comment ils... doivent lui octroyer les mêmes droits d'être libre de pensée, libre de mouvement. C'est important pour elle.
- Speaker #0
Et donc un des derniers points qu'on va aborder dans ce podcast, c'est la dimension politique du roman, parce qu'il s'inscrit dans un contexte politique fort. On va suivre la Première Guerre mondiale, qui va finalement avoir... peu d'intérêt dans le roman parce que Modesta est jeune. En revanche, la montée du fascisme, la progression des idées communistes, même sur l'île de Sicile et la Deuxième Guerre mondiale vont occuper une place assez importante dans le récit. Est-ce que tu veux nous en dire quelque chose ?
- Speaker #1
J'ai trouvé intéressant de voir la façon dont elle présente la montée du fascisme, que c'est petit à petit, que c'était les jeunes qui étaient visés, commencent à se formaliser plutôt que d'une présentation intellectuelle du sujet. C'est vraiment dans la vie du quotidien, qu'est-ce qui s'est passé ? Il y avait deux mouvements politiques, les mouvements communistes et des personnes qui commençaient à avoir les vues fascistes. Plus à petit, ça se présentait par de plus en plus de jeunes qui portaient les chemises noires. Ça m'a fait penser à l'époque du Covid où si tu voulais faire quelque chose, il fallait que tu aies fait tes vaccins. C'est pareil, les gens n'avaient pas le choix. S'ils voulaient aller à telle université ou participer à telle activité ou telle chose, il fallait qu'ils soient fascistes. On ne pouvait pas prendre un avion pour aller aux Etats-Unis si on n'avait pas fait son vaccin. Pour pouvoir obtenir des libertés, faire des actions, on faisait certains sacrifices. Ce n'est pas une arrivée du fascisme, c'est une montée. C'est petit à petit que ça s'est fait et ça a ciblé des personnes qui avaient des envies de liberté, de mouvement et d'espérance. Elle le décrit bien et moi je l'ai bien compris sans être comme toi, fan d'histoire ou de nouvelles ou de politique. Je trouve que pour une personne lambda, de comprendre comment ça se passe, j'ai fait tout de suite le lien avec des petites choses qui nous sont arrivées assez récemment.
- Speaker #0
Je souhaiterais revenir sur le contexte politique de ce récit, et notamment durant la Deuxième Guerre mondiale. Il se trouve que j'ai pu effectuer quelques recherches, et je me suis rendu compte que le fascisme était installé en Sicile, comme dans le reste de l'Italie, depuis les années 1920, et plus particulièrement depuis 1924. Qu'est-ce qui se passe en 1924 ? Mussolini décide d'éradiquer la mafia, Parce qu'il estime que celle-ci... pourrait lui nuire. Et c'est ainsi que, dès 1924, le duché Mussolini va donc nommer un homme qui s'appelle César Mori, ou à l'italienne Césare Mori. Désolée s'il y a des Italiens qui m'écoutent, je fais ce que je peux avec mon accent. Et cet homme-là va avoir comme objectif d'éradiquer la mafia sicilienne. Pour deux raisons. D'une part, Mussolini estime que cela lui permettrait de légitimer son pouvoir. Et d'autre part, il en profite Merci. au passage pour réprimer ses opposants. La fin des années 1920 va donc être marquée par une répression terrible et César Maury va à ce titre former un contingent de policiers, de carabiniers et de militiaux. Ça c'est pour le contexte politique. Mais sur le plan économique, la Sicile est très fragilisée à la fin des années 1930. C'est une île qui s'est encore plus appauvrie puisque Mussolini l'a rendue dépendante. à la production céréalière. C'était déjà le cas avant qu'il n'arrive au pouvoir. Il n'a fait que renforcer cette tendance. Alors pourquoi je vous raconte tout ça ? Juste pour que vous ayez en tête l'état de la Sicile au moment où arrive la Deuxième Guerre mondiale. À cela va s'ajouter la présence d'un certain nombre d'officiers allemands. Et comme partout ailleurs en Europe, la principale force d'opposition au fascisme sera communiste. Et ça on le voit très très bien dans le roman, c'est un peu plus explicite, par la présence de plusieurs personnages secondaires qui vont s'engager contre cette idéologie parce qu'en fait ils sont militants communistes. Et donc j'ai trouvé cet aspect très intéressant et par la suite Modesta s'engagera également politiquement, mais pas pendant la seconde guerre mondiale. Toutefois, celle-ci va avoir un impact considérable Sur sa vie, mais également sur la vie de ses proches, la Sicile va être libérée dès 1943. C'est l'un des premiers territoires qui va être libéré. Et cela va également avoir un impact non négligeable sur la vie de Modesta. Je préfère ne pas trop vous en dire, puisque là il s'agirait réellement d'un spoil. Et ce serait vraiment dommage. Je souhaiterais désormais vous partager un autre extrait de ce roman. Il se situe à peu près aux deux tiers du récit. D'un point de vue historique, on est à la fin des années 30 ou début des années 40. Donc c'est une période assez mouvementée qui est marquée par la montée du fascisme, l'installation du fascisme et l'arrivée de ces officiers. officiellement qui vont occuper la Sicile. C'est une conversation très animée entre d'un côté Modesta et de l'autre Prando, son fils aîné. Modesta est en colère parce que Prando a le désir d'aventure, il souhaite s'engager dans la guerre. Et comme le dit si bien Modesta, la jeunesse a besoin d'aventure, soit. Mais le problème, c'est que Prando, il désire l'approbation, la validation. l'aval de sa mère et elle se refuse à lui donner parce que c'est un adulte. Mais la question n'est pas là, parce qu'elle ne l'a pas élevée ainsi. Elle ne l'a pas élevée avec l'idée qu'il fallait qu'elle approuve ses choix. Il est grand, il est libre, c'est à lui de décider. Et je vais donc vous lire une partie de ce dialogue, c'est une réplique de Modesta. Je vais être franche avec toi, Prando. Ton désir d'aventure m'a énervée. Achète-toi la voiture que tu voulais et reprends la compétition avec des garçons comme toi, ou pars pour l'Amérique, vole, bref, fais ce que tu veux. Mais que tout vienne de toi, et pas d'un ordre du roi, du douché ou du fureur. Désirer la guerre est déjà infléchir le futur, et pas seulement le tien, vers le malheur. Tu veux bien le comprendre, oui ou non ? C'est la dernière fois que j'essaye de me faire comprendre de toi et des garçons hableurs comme toi. Tu n'appartiens ni à l'État, ni à moi, et ne va pas t'imaginer que je donne des ordres. Par le sang de Judas, mais que faut-il faire pour faire comprendre que bien des désirs vous sont inculqués d'en haut pour vous utiliser ? Je comprends que ce soit difficile pour un... pauvre qui doit arriver à se nourrir et apprendre à lire avant de savoir ce qu'il est et ce qu'il veut. Mais toi, tu as du pain et des livres et on ne peut pas te donner de circonstances atténuantes. Tu es responsable de toi-même et de ce que demain tu peux entraîner avec toi. Et que fais-tu maintenant sans bouger avec le moteur allumé ? On s'en va à la maison, oui ou non ? J'ai sommeil ! Mais Tiffleur, est-ce que tu as une réaction à nous partager suite à la lecture de cet extrait ?
- Speaker #1
Oui, parce que c'est le moment où elle insiste en disant « Mais bon sang de bois, regarde comment je t'élève, regarde ce que j'ai t'appris, tu n'as pas vu. » Parce que tout le long du livre, elle ne fait pas de prosélytisme, donc c'est dans sa façon d'être qu'elle montre comment on doit être libre au monde et comment on doit avancer. Et là, son fils insistant dans une voie qu'elle trouve sans issue, elle enfonce le clou, mais ce n'est pas souvent qu'elle a... La nécessité de faire cet exercice-là. Et puis ce qui est amusant aussi, c'est que juste après cet extrait qu'on regardait, il y a le mot « j'ai sommeil » . Et c'est là où je la rejoins, elle se répare beaucoup au sommeil. Elles sont trois, c'est sa nature en fait. Très souvent, elle peut dormir plusieurs jours. Elle est présente au monde et elle est absente au monde de façon systémique. Ça fait partie de son mode de fonctionnement d'être extrêmement présente et extrêmement absente et pas d'être à moitié là ou à moitié pas là.
- Speaker #0
Oui, ce rapport au sommeil, moi, ça m'a un petit peu déconcertée. Mais en même temps, j'avais adoré parce qu'effectivement, elle peut dormir pendant 48 heures, voire 72 heures. En tout cas, elle va s'absenter. Et c'est un temps qu'elle va revendiquer pour elle. C'est presque une éloge de la paresse, en fait, avant le livre qui a été publié il y a quelques années sur la paresse, justement.
- Speaker #1
C'est plutôt un blackout qu'elle fait.
- Speaker #0
Moi, je le vois plutôt comme une façon, oui, de se retirer du monde. Elle a la possibilité de le faire. Alors c'est vrai que nous, dans nos vies modernes, on ne peut pas forcément le faire. On a des métiers, des contraintes, des arrêts maladie à poser, des enfants pour certains, etc. Mais elle, elle peut le faire et j'ai trouvé ça hyper intéressant. Et effectivement, le sommeil est réparateur. Ça va lui permettre de prendre du recul, de s'absenter un moment, mais elle finit toujours par revenir.
- Speaker #1
C'est le respect de sa nature. Elle parle tout le temps du respect de sa nature dans toutes ses actions. Respecter sa nature, respecter ce qu'on est. J'ai sommeil, je dors. Je veux vivre, je vis, dans la sexualité, je veux aimer un homme, je l'aime, je veux aimer une femme, je l'aime. Elle se fâche aussi quand cette femme finalement elle dit mais tu veux pas être une femme, tu veux être un homme, tu veux être comme les hommes mais là j'arrête de t'aimer parce que tu veux être quelqu'un d'autre et tu veux être pas forcément les bonnes choses de ce quelqu'un d'autre ou de cet autre genre. C'est respecter sa nature et la vivre.
- Speaker #0
Oui tout à fait, la respecter et l'assumer et voir même... La revendiquer sur cet amour féminin, c'est intéressant parce que non seulement cette autre femme ne comprend pas sa nature à elle, et puis cette autre femme a du mal à assumer cette relation homosexuelle, elle a du mal à assumer son homosexualité, et ça Modesta ne le conçoit pas du tout, elle ne le comprend pas, parce qu'elle a raison là-dessus, elle ne voit pas où est le problème. D'aimer une personne, qu'elle soit femme ou homme, elle s'en fiche, ça n'a aucune importance. et à un moment je me suis dit Cette autre femme lui dit, voilà, mais toi tu joues le rôle de l'homme. Et en fait, Modesta se refuse, elle ne veut pas être dans des cases, elle ne joue pas le rôle de l'homme, elle ne joue pas le rôle de la femme. Elle est juste elle, une femme qui aime une femme, tout simplement. J'ai trouvé ce passage assez intéressant. Et puis pour finir sur la notion politique, ce que j'ai vraiment apprécié dans le récit, c'est qu'elle a une conscience très aiguë d'émouvance politique, qu'elle soit fasciste ou autre, et elle ne se fait pas non plus d'illusions, parce que quand le fascisme va tomber, ses enfants vont être dans une espèce d'euphorie, d'enthousiasme, etc. Elle aussi, mais de manière plus pondérée. Parce qu'elle voit bien aussi que le capitalisme naissant est aussi problématique, pas comme le fascisme, mais elle perçoit déjà que la société qui va naître après le fascisme va être aussi une société inégalitaire, une société qui va mettre au banc les personnes qui ne correspondent pas à la norme qui a été... fixée. Elle fait preuve d'une certaine anticipation du futur et pas spécialement liée au fascisme. Et d'ailleurs, elle aura l'occasion de s'engager un peu politiquement, sans non plus trop spoiler le roman.
- Speaker #1
Et même par rapport au nazisme, parce qu'après la guerre, ce qu'elle montre, les anciens nazis ont été assimilés par le capitalisme. Ils sont encore là. C'est pas parce que la guerre a été gagnée par le capitalisme que ces gens ont disparu de la société. certains ont continué leur vie et ont continué à avoir des pensées nazies dans une société capitaliste. La société les a assimilées.
- Speaker #0
Oui, totalement. Et pour finir là-dessus, récemment, j'ai eu l'occasion de voir un titre en librairie sur un historien qui a beaucoup travaillé sur la Deuxième Guerre mondiale. Et il a édité un livre dont j'ai oublié le nom, mais éventuellement je le mettrai dans le descriptif du podcast, où il montre clairement que le nazisme, c'est pas qu'une idéologie politique, c'est aussi une idéologie économique. Et il va montrer comment le nazisme va infuser l'économie et le capitalisme après la Deuxième Guerre mondiale. Donc j'ai trouvé ça intéressant que t'en parles, parce que là-dessus, je trouve qu'elle est vraiment visionnaire. Et ce qui nous amène à conclure cette formidable chronique, est-ce que tu voudrais recommander ce livre ? Je pense que oui, mais si oui, à qui ? Est-ce que tu penses que tout le monde... peut le lire ou est-ce que tu penses que finalement ce roman n'est pas fait pour tous les lecteurs ?
- Speaker #1
Ce roman n'est pas fait pour les personnes qui pratiquent activement le déni. Elle ne parle que de confronter ses vérités et ses propres vérités et la réalité. Je le conseille pour les personnes qui ont tendance à vouloir s'excuser. C'est-à-dire une bonne partie de la jante féminine et puis quelques profils masculins aussi. Comment on peut se voir et se vivre sans s'apesantir ? Trop longtemps, une fois que le choix est sur un choix qui a été fait, pas pratiquer la rumination, pas pratiquer l'auto-jugement permanent, qu'est-ce que c'est d'avancer ? Donc c'est des personnes qui ont besoin d'avoir un exemple. Parce que très souvent, quand on donne des indications, il faut pour bien fonctionner, c'est très difficile à comprendre. Alors que quand on voit quelqu'un faire, j'ai trouvé que cette forme littéraire du guide de vie était efficace pour moi pour comprendre ce que c'était en application d'être ce modèle de mère. Moi-même, je... J'ai eu un temps la responsabilité de l'éducation d'un adolescent et je me suis retrouvée dans ma façon d'éduquer cet adolescent.
- Speaker #0
Pour être tout à fait honnête avec vous, j'ai longuement réfléchi à cette question. Est-ce qu'il me serait possible de trouver uniquement trois ou quatre raisons de vous recommander L'art de la joie de Goliarda Sapienza ? La première raison concerne l'entrée en matière de ce roman, qui est très percutante. Je vous ai partagé tout à l'heure... La lecture des premières lignes de ce récit, j'ai trouvé ça incroyable. On a là à faire un souvenir d'une enfant de 4-5 ans. Il faut imaginer cette petite fille pauvre, sale, dans un village poussiéreux, pauvre de Sicile, accablée par une chaleur torride. Et elle erre avec un morceau de bois qui est dur. Pour moi, ça me fait penser à une... Une héroïne en construction, une femme qui va se construire, qui va se battre. Et ce que j'aime aussi, c'est cette honnêteté. Dans l'autrice fait preuve, elle dit qu'il faut laisser ce souvenir de côté. Et surtout, elle dit qu'elle va raconter les choses telles qu'elles sont. C'est comme un contrat qui est passé entre Modesta et son lecteur. Elle lui promet qu'elle va lui dire la vérité et rien que la vérité. Même si cette vérité va le choquer. Même si cette vérité va le déranger, même s'il ne va pas apprécier cette vérité, elle s'en fiche. Et ça, cette liberté de ton qui est donnée dès les premières lignes, moi j'adore. S'il n'y avait que cela, parce que suite à ce premier souvenir, il va y avoir deux scènes scandaleuses et très crues. Âme sensible s'abstenir. On va d'abord avoir des scènes... de dépucelage sexuel, puisque Modesta, très tôt, elle s'intéresse aux choses de la chair. D'abord avec un compagnard un peu grossier, et puis surtout avec une figure paternelle qui va l'agresser, qui va la violer. Et on pourrait croire que c'est la fin de Modesta, alors que ce n'est que le début d'un feu qui va irradier pendant 700 pages. Et la seconde raison concerne le personnage de Modesta. Je suis assez d'accord avec Télérama, Je trouve que Ce nom ne lui sied pas. Modesta n'est pas modeste. Modesta est fougueuse. Modesta ne s'excuse pas. Modesta pardonne et avance. Mais Modesta ne rumine pas. Modesta, c'est un feu qui brûle pendant près de 700 pages. Modesta, c'est une femme scandaleuse, audacieuse et tellement libre. Donc s'il y avait une deuxième raison de vous convaincre de lire ce livre, c'est pour ce personnage hors du commun. Un des personnages préférés, je trouve. de la littérature contemporaine. Et la troisième raison, c'est le fait que le roman est marqueur d'une époque qui est celle du XXe siècle. Ça n'est pas le fruit du hasard si Goliarda Sapienza choisit de faire naître Modesta un 1er janvier 1900. Et la troisième raison concerne le fait que ce roman est marqueur d'une époque, celle du XXe siècle. En fait, toute la vie de Modesta, c'est la vie en quelque sorte de la Sicile dans ce XXe siècle. soit la première guerre mondiale en tout cas le conflit sera peu abordé dans le récit puisque à cette époque-là, Modesta est encore très jeune, mais on peut d'ores et déjà apercevoir ce qu'est la Sicile pendant la Première Guerre mondiale et juste avant et même juste après. C'est une île qui est profondément marquée par une pauvreté accrue et qui est gangrénée par une mafia qui corrompt les élites, qui fait que cette société est très sclérosée et elle est très inégalitaire. Et je fais aussi le petit lien avec l'aspect d'après qui est la force et l'emprise de cette église. Il faut savoir que les Siciliens et les Italiens du Sud sont des gens extrêmement croyants. Ils vont à l'église. Cette institution a énormément de poids, surtout dans les milieux les plus défavorisés, mais même dans les milieux favorisés. Et puis on va suivre ainsi toute cette évolution historique avec la montée, l'installation de manière... d'abord subtile de ce fascisme, de cette maladie, de ce virus qui va gangréner toute l'île. Et on va assister aussi à la libération de l'île, qui va constituer pour beaucoup de Siciliens une forme d'allégresse et de joie, mais qui va se faire dans la souffrance, puisque la Sicile sera un des premiers territoires libérés dès 1943, mais qu'elle va en payer le prix cher, elle va être bombardée. Il y a des villes comme Messines, qui est située au nord-est de l'île, qui va être... détruite par les bombardements des alliés. Ce 20e siècle c'est aussi d'une certaine manière l'occasion d'aborder la thématique de la sexualité et de la libération sexuelle à travers le personnage de Modesta qui assume totalement son homosexualité et Modesta finalement va évoluer en même temps que son époque. Elle est extrêmement moderne et elle s'adapte dans un monde qui change et qui se métamorphose. Mais ce que j'aime le plus, ce que j'apprécie dans Modesta et dans l'écriture de Golerda Sapienza, c'est que certes, Modesta s'adapte, certes, Modesta change, mais elle reste fidèle à elle-même et elle reste fidèle à sa nature. Je vous ai donné trois raisons de lire L'Art de la Joie, mais je pourrais en citer d'autres. Je pourrais citer le style de l'auteur, je pourrais citer... également les dialogues entre les différents personnages. Je crois consacrer un épisode entier aux raisons qui pourraient vous convaincre de vous laisser embarquer dans cette lecture extraordinaire, atypique et hors du commun qu'est l'art de la joie de Goliarda Sapienza.
- Speaker #1
C'est la thérapie par l'exemple. Elle montre comment faire. On voit ce qu'elle ne fait pas par rapport à des personnes qui ruminent, se questionnent et se jugent ou se soumettent au jugement des autres. En fait Je l'ai lu deux fois, donc je l'ai lu et je l'ai écouté, et je pense que je vais le relire encore, voire plusieurs fois, parce qu'il est tellement riche en messages qu'on pourra toujours en tirer quelque chose, et qu'en tout cas, elle s'adresse bien à moi.
- Speaker #0
Oui, et à moi aussi. Et est-ce qu'il est accessible à tous ? Franchement, j'ai envie de dire oui, et surtout, ne vous laissez pas intimider par le poids, la taille, les pages. Alors, soit vous n'êtes pas très habitués à lire dans ce cas optez pour la version audio. Soit, eh bien, foncez, osez, allez en bibliothèque, compréhendez-le, tant pis, c'est un gros livre. Franchement, il se lit tellement bien, vous ne regretterez pas. Donc moi, j'ai envie de dire oui, tout le monde devrait le lire. En plus, le style est quand même très accessible. Il n'y a pas des envolées lyriques, ce n'est pas proust. Et c'est pourtant très bien écrit, j'insiste là-dessus.
- Speaker #1
Mais c'est ce bonhomme, c'est cru. C'est pour ça que les personnes qui pratiquent le déni, qui n'osent pas, qui ne s'assument pas, pourraient être gênées. Et c'est le droit de ne pas se gêner, c'est important.
- Speaker #0
Oui, et puis je trouve que ça peut être une lecture qui va un peu vous bousculer, voire même vous déranger. Et c'est très bien ainsi. Donc moi, j'encourage tout le monde à le lire. soit en optant pour l'audio, pourquoi pas. D'ailleurs, je vais le conseiller même au non-lecteur de ma famille en version audio. L'important, c'est le message et l'important, c'est de découvrir qui est cette Modesta qui est née un 1er janvier 1900. Ça ne s'invente pas. Avant de se quitter, est-ce que tu voudrais partager avec nous un, deux ou plusieurs coups de cœur lecture ?
- Speaker #1
Oui, Sarah, avec plaisir. Pour donner le contexte, il y a quelque temps, j'ai trouvé sur RTTV un reportage sur Simone de Beauvoir et ça m'a rappelé quand j'avais lu Le Deuxième Sexe. Et j'ai trouvé intéressant qu'il mettait en avant des choses plus fines et plus complexes du féminisme qu'on n'abordait pas forcément à l'époque. De dire que Simone de Beauvoir, aussi féministe qu'elle puisse être, il y avait les hommes, les femmes et les noirs. Et qu'elle ne parlait pas du féminisme de la femme noire ou afro-américaine, surtout aux Etats-Unis, quand elle a écrit son livre. et il se trouve qu'une de mes amies avait laissé chez moi deux ouvrages que j'avais depuis très longtemps et je me suis dit que j'étais curieuse et que comme il y a plusieurs ouvrages sur différentes façons de voir le féminisme qui étaient tombés dans mes mains et que j'avais trouvé ça intéressant, je me suis rendu compte que c'était pluriel et qu'il y avait plus de subtilité qu'on puisse avoir et que je ne suis pas forcément une intellectuelle qui s'intéresse à l'intégralité du féminisme. J'avais envie vraiment de faire ma culture et donc j'ai lu ces deux ouvrages et ça m'a éclairée, un peu comme... Quand j'avais lu des paillettes sur le compost de Myriam Bafou pour l'écoféminisme, donc là j'ai lu la très célèbre poétesse et auteure Maya Angelou. En français c'est « Tant que je serai noire » , le titre en anglais ne parle pas de sa couleur de peau. J'ai trouvé son point de vue qui m'a éclairée, notre façon de voir son féminisme, surtout par rapport à la lecture de Simone de Beauvoir, et puis bien entendu « Belle ouxe, ne suis-je pas une femme » . que je n'ai pas terminé et que je continue à lire. Je suis ravie de m'ouvrir un peu l'esprit sous plein d'autres formes de vues du féminisme. Sur l'autre, pendant des sujets qui m'intéressent, il y a la science-fiction. Je suis assez à goût pour le post-apocalypse, avec une autre façon de voir ce qui se passait, ce qui se passe une fois, en forme de remise presque à zéro. Une de mes auteurs... Favorite, c'est Station Eleven d'Emily St. John Mandel, qui d'ailleurs et la série également l'illustrent très bien, cette façon de vivre et la créativité qu'il y a dans la façon de vivre avec ce qui reste, et les choses qui restent, et comment on vit avec ça, quel est l'impact d'un événement cataclysmique sur les psychés et sur le monde. Ça, j'ai vraiment aimé, et j'ai également lu son second ouvrage, La Mer de la Tranquillité. Et là, c'est un peu comme Amurakami, c'est l'ambiance. Ce qui fait qu'on aime lire, c'est comment on se sent, c'est pas qu'il se passe tant de choses, mais c'est l'atmosphère. J'ai aimé être dans l'atmosphère de la mer de tranquillité d'Emily St John Mandel.
- Speaker #0
C'est à mon tour de vous présenter mes coups de cœur, j'en ai deux. Ce sont deux romans français. Le premier s'appelle « Quatre jours sans ma mère » de Ramsès Kefi. C'est un premier roman que j'ai découvert grâce au Masque et la Plume. C'était un livre qui a été... unanimement salué par les critiques. C'est un fait assez rare pour être souligné. Dans ce roman, on va suivre Salmane, 36 ans, qui est diplômée d'histoire et employée dans un fast-food fusion, puisqu'il y aura à la fois du kebab et des sushis. Mais oui, ça existe. Salmane vit toujours chez ses parents, dans une espèce de banlieue parisienne, une trentaine de kilomètres de Paris, qui est baptisée La Caverne, en référence à Platon, mais aussi aux animaux préhistoriques qui ont été peints. Mais dans la caverne de Salmane, ce n'est pas exactement la même que celle de Platon, on discute sur les capots de voiture, on boit des bières jusqu'à 4h du matin et il y a une espèce de lien défectible qui va se créer entre ses habitants. C'est une existence assez monotone jusqu'au jour où la mère de Salmane va disparaître et c'est ainsi que notre héros va se lancer dans une enquête familiale pleine de surprises. C'est une écriture très vive, c'est très oral. C'est drôle, c'est percutant, avec des scènes irrésistibles et même loufoques. Il sera question de tournevis. Et c'est un roman très surprenant et profondément attachant. Donc 4 jours sans ma mère de Ramsès Kéfi que je vous recommande. Et le deuxième livre, c'est le roman de Jim. de Pierrick Bailly. C'est aussi un premier roman, même si depuis Pierrick Bailly, on a publié d'autres livres. C'est l'histoire d'Emeric, c'est un jeune homme un peu paumé qui, à l'âge de 26 ans, va retrouver Florence, une femme qu'il avait déjà croisée lorsqu'il travaillait dans le casino de Besançon. Et Florence, c'est une femme assez libre, très rock'n'roll, tatouée, avec piercing. Ils vont s'apprécier, ils vont s'aimer, sauf que Florence est enceinte. Et en plus, Florence a 15 ans de plus qu'Emeric. Malgré tout, par amour, il va choisir d'élever l'enfant, un peu comme si c'était le sien. Et c'est donc un roman puissant sur la paternité et surtout sur l'attachement et les liens qui vont transcender le sang. C'est porté par une langue assez brute, sincère, mais c'est une belle déclaration d'amour, à la fois à la gare par Dieu et aussi au Jura et à la nature. Et bien sûr, oui, il y a eu une adap... Cinématographique. Je n'ai pas encore vu le film. Si jamais vous l'avez vu, n'hésitez pas à partager vos commentaires. Je serai ravie de les lire. Et ainsi s'achève cet épisode spécial qui était présenté par Sarah Daphné et Betty Fleur. Merci à tous de nous avoir écoutés. Dites-moi si ce type d'épisode vous plaît et j'espère vous en proposer d'autres avec Betty Fleur et avec d'autres invités. A très bientôt ! C'était La Page 99, un podcast 100% dédié à la littérature, écrit, réalisé et produit par Sarah Daphné-Affiz. Merci à tous ceux qui me soutiennent et qui m'écoutent depuis le début de cette aventure. Et à bientôt pour une nouvelle chronique littéraire.