Speaker #0Le saviez-vous ? Selon Ford Maddox Ford, pour choisir une œuvre littéraire et savoir si elle est faite pour nous, il suffirait de lire la page 99. En effet, dans la plupart des livres, à la page 99, l'indrigue est déjà bien installée et les personnages déjà dévoilés. Alors, qu'en pensez-vous ? Faites donc le test ! Bonjour et bienvenue dans la page 99, un podcast littéraire animé, écrit et produit par Sarah Daphné-Affil. Je vous donne rendez-vous tous les mois pour vous parler de livres, de bandes dessinées et d'essais, qu'ils soient français ou étrangers. Derrière le micro, il y aura votre humble servante, accompagnée parfois d'invités, des auteurs, des éditeurs, des libraires ou des passionnés de lecture. Êtes-vous prêts à embarquer pour cette nouvelle aventure littéraire ? Je suis très heureuse de vous retrouver aujourd'hui pour un épisode spécial. Parce qu'aujourd'hui, il s'agit non pas de chroniquer un livre, mais quatre d'entre eux. Et ce ne sont pas n'importe lesquels. Il s'agit de mes quatre meilleures lectures de l'année 2025. Alors certes, ce sont encore des romans. Je suis désolée. Enfin donc, restez dans le domaine de la fiction. Trois récits seront français et un seul sera étranger. Toutefois, on ne va malheureusement pas sortir de l'Europe. Pour la plupart, ce sont des romans assez épais, un peu denses. Certains étaient plus accessibles au niveau du style littéraire, d'autres un peu plus exigeants ou un peu plus longs. Vous l'aurez compris, on va parler de littérature, de romans historiques, d'histoire familiale et d'amitié féminine. C'est parti ! Le premier roman dont je vais vous parler est Les guerriers d'olivier d'Olivier Norek. Pour celles et ceux qui ont l'habitude de m'écouter, je vous avais déjà proposé un épisode dédié à une trilogie policière d'Olivier Norek. Et oui, Olivier Norek, c'est avant tout un auteur de romans policiers et de trilogues. Pourtant, cette fois-ci, il va s'illustrer dans un tout autre genre littéraire, le roman. historique. Dès les premières pages des Guerriers de l'hiver, j'ai été happée par ce récit tant je l'ai trouvé extrêmement bien écrit. Le livre raconte un épisode trop souvent ignoré de notre histoire, celle de la guerre russo-fallandaise qui a eu lieu en 1939. Sous un prétexte fallacieux, les soviétiques vont décider d'attaquer la Finlande. Un petit pays indépendant depuis à peine 22 ans. Eux, les soviétiques donc, qui pensaient que ce conflit ne durerait que quelques jours, sont étonnés de découvrir que les Finlandais sont un peuple courageux et uni. En plus de connaître toutes les techniques militaires des soviétiques, les Finlandais savent comment survivre sur un territoire qui est rude, polaire, glacial. Et pourtant, ce sont des soviétiques. qui pour la plupart d'entre eux sont habitués à vivre dans des environnements assez froids. Non seulement les Finlandais sont capables de se déplacer sur ce territoire, mais ils connaissent également tous les dangers qui y sont liés. Olivier Norek réutilise ainsi les codes du polar pour créer une œuvre dense et haletante. L'auteur nous embarque ainsi auprès d'un homme hors du commun, un tireur. de génie, un sniper, une légende, que l'on a par la suite nommée la mort blanche. Cela va donner à son roman des allures de grande épopée, car le lecteur va suivre jour après jour le combat de cette sixième division. L'œuvre est saisissante et le travail mené par l'écrivain est immense. Tant les descriptions des combats, l'avancée des armées, les causes politiques du conflit et ses conséquences sont réalistes et très précise. J'ai vraiment adoré ce roman, que je considère comme étant un véritable coup de cœur. Et je tiens chaleureusement à remercier Olivier Norek de nous avoir éclairé sur cette guerre qui était très méconnue, où les Européens se sont malheureusement illustrés par leur lâcheté et les Soviétiques par leur arrogance. Olivier Norek rend un vibrant hommage à un peuple qui a su faire preuve de résistance et de résilience. Un excellent ouvrage à lire et offrir malgré un thème qui pourrait en rebuter plus d'un. Je vais maintenant vous parler de ma seconde meilleure lecture de l'année 2025. Il s'agit de « La lumière vacillante » de Nuno Aratijvili, qui est une autrice géorgienne de langue allemande. C'était une œuvre dense et d'une certaine manière assez exigeante, je trouve. C'était un grand format qu'il m'a fallu transporter partout, notamment dans les transports publics, car je suis encore une des rares à lire dans les métros et je vous assure que transporter un livre de plus de 600 pages, lorsque l'on n'a que deux ou trois stations à faire, je trouve que c'est courageux, donc je tenais à me féliciter de continuer à lire dans les métros, tandis que la plupart des gens scrollent leur feed X et les vidéos TikTok. Voilà, la parenthèse est fermée. N'hésitez pas à me laisser un commentaire pour m'insulter et me dire que non, tout le monde ne fait pas ça aujourd'hui dans les métros. Je reviens à mon sujet. C'est un livre que j'ai mis longtemps quand même à terminer, un peu plus d'un mois. Et je l'avais acheté pour deux raisons. La première, c'est qu'il avait été chaleureusement recommandé par Gérard Collard, qui est un libraire que l'on peut voir sur YouTube, qui est assez connu, qui est souvent invité, et qui anime une émission sur Radio Sud. et il se trouve que la lumière vacillante figurait parmi ses coups de cœur. De plus, il est question d'une amitié féminine et ça m'a rappelé l'amie prodigieuse. J'éprouve toujours une espèce de manque, de nostalgie à l'égard de l'amie prodigieuse. J'essaye de retrouver un peu ces impressions dans d'autres romans. Le récit est donc porté par une des quatre protagonistes de l'histoire. Au moment où débute le roman, c'est une géorgienne qui a un peu plus de 40 ans. s'approche peut-être même des 50. Et les premières scènes de cette histoire, donc le présent qui est censé se dérouler dans les années 2017, 2018, 2019, ça se passe donc dans un musée à Bruxelles où vont être exposées les œuvres photographiques d'une de ses amies d'enfance. Ainsi, le lecteur va découvrir que la narratrice a fait partie d'un groupe d'amis qui est composé de... quatre femmes et que dans ce groupe figurait cette photographe qui a depuis disparu. Les années sont passées et les chemins de ces femmes se sont séparés. Certaines ont fini par quitter la géorgie, d'autres sont plus ou moins restées ou ont fait des allers-retours. Quoi qu'il en soit, le lien qui semblait unir ces quatre femmes s'est peu à peu fissuré et la narratrice insiste beaucoup là-dessus. notamment sur ses doutes, ses appréhensions, son angoisse liées à sa présence dans cette exposition et ses retrouvailles avec ses anciennes amies. Les premières pages de ce roman ne m'ont donc pas enthousiasmée, j'ai même été assez déçue. J'ai trouvé que le style était un peu lourd, les paragraphes trop denses, beaucoup de descriptions, un rythme monotone, il était beaucoup de questions de deuil, de mort, de talent gâché. On avait le sentiment que la narratrice, elle était un... inconsolable depuis la perte de cette amie. Et tous les échanges avec les autres membres du groupe, s'il te plaît, superficiels, m'auraient dit que chacun taisait ses propres émotions et les enfermait au plus profond de soi. Pourtant, une fois les banalités changées, que reste-t-il vraiment de cette amitié qui a débuté il y a plus de 30 ans ? Et c'est là que la magie va prendre forme. C'est là que le roman va décoller. Et qui ne va même jamais atterrir, si je puis dire. Car en fait, chacune des photographies qui vont être présentées dans ce musée des beaux-arts sera l'occasion de se plonger dans la vie de ces quatre héroïnes. Le récit va ainsi alterner entre le présent et le passé de ces femmes. Et j'ai beaucoup aimé le choix de cette structure narrative. C'est-à-dire vraiment partir d'une description d'une photographie, parfois même d'un détail dans une photographie, pour aller explorer et sonder le passé de ces quatre amies et surtout celui de cette géorgie communiste. qui a depuis basculé dans le monde moderne et capitaliste. La construction de ce roman est vraiment réussie, rien n'est laissé au hasard. Le récit va vraiment s'atteler à relater des événements clés de ces quatre amis. Pour autant, ça ne va pas forcément suivre un ordre chronologique. Par exemple, la première photographie va nous plonger à la fin des années 80 et au tout début des années 90, lorsque les quatre protagonistes de l'histoire sont à peine adolescentes et qu'elles vont pénétrer de manière clandestine dans le jardin botanique de Tbilisi. Et c'est ainsi qu'on va découvrir les quatre protagonistes de notre histoire. D'abord, il y a Keto, la narratrice qui va faire le lien entre le passé et le présent. Celle qui semble un petit peu déchirée entre son amour débordant pour sa ville natale et son besoin cessant de le fuir, de fuir ce pays, de fuir cette ville pour se constituer une vie ailleurs. Il y a ensuite Nené, en fait. la plus téméraire des quatre. C'est elle qui va donc avoir cette idée de pénétrer dans ce jardin botanique de manière clandestine très tard le soir. Mais Néné c'est un personnage qui est très fascinant. C'est elle qui est issue d'un milieu favorisé dont la famille est la plus influente mais également la plus toxique. C'est une espèce de clan de mafieux auquel elle va tenter d'échapper avant d'y retourner pour se plier à ses lois. C'est du moins l'impression que ça va nous donner, car on va comprendre que finalement elle va aussi trouver son compte. Ses lois dans ce clan mafieux vont en quelque sorte la protéger, elles vont lui permettre de vivre de manière confortable et d'offrir à ses enfants une vie décente. N'oublions pas que l'on est dans une géorgie qui va basculer du jour au lendemain et qui va vivre vraiment des événements très sanglants. Après Néné, on va retrouver aussi Ira. Ira, c'est l'adolescente un peu taiseuse, réservée, timide, mais qui a beaucoup de colère en elle. Elle idolâtre Nené, elle l'adore et les deux sont extrêmement liés, ou du moins l'étaient. Pour Ira, il n'y a qu'une seule manière de sauver Nené, c'est de l'extraire de ce milieu un peu pourri et toxique. Et pour elle, la seule façon d'y parvenir, c'est de se plonger corps et âme dans des études de droit. C'est assez étrange parce que... Ira est très réaliste, ce n'est pas une adolescente qui a des fantasmes un peu idéalistes. Pourtant, elle pense que le droit, la justice, les études vont lui permettre d'aller à l'étranger et vont surtout lui permettre de sauver son amie. Elle se rêve avocate et c'est un rêve qu'elle va d'ailleurs réaliser. On le découvre tout au début du roman. Et enfin, il y a Dina. Dina, c'est donc la photographe dont les œuvres sont exposées dans ce musée bruxellois. C'est celle qui va finalement réunir de nouveau les quatre amis. Dina qui n'a vécu que 25 ans. Dina qui a eu une vie courte mais très intense, caractérisée par un don inouï pour la photographie. Dina qui ne fera jamais de concessions quant à sa quête inébranlable de liberté et qui fera preuve d'une résistance farouche à toutes les formes d'oppression, qu'elles soient sexuelles, politiques ou militaires. Dina qui... Appareil photo en bandoulière, n'hésitera pas à sillonner des pays en guerre pour les immortaliser sur sa pénique. C'est donc un roman bouleversant dont la lumière ne vacille jamais, contrairement à ce que semble indiquer son titre francophone. Au contraire, plus on avance dans cette lecture et plus le livre gagne en luminosité, même lorsqu'il s'agit d'aborder des sujets très douloureux comme la guerre, la mort, la désillusion, la trahison, la rupture. C'est un roman très beau. magnifique, très toussant, très émouvant, très juste, qui a une façon de traiter l'amitié féminine d'une manière magnifique. C'est une œuvre à la fois intime et historique. Peut-être une forme de témoignage de ce qu'a pu être la vie de Géorgien, de Tbilisi, en tout cas de ces adolescents devenus jeunes femmes, avant, pendant et après la chute de l'URSS. Et c'est la guerre qui me permet de faire le lien avec le troisième roman de cette chronique qui s'intitule L'homme sous l'orage de Gaël Nohan. C'est le premier livre que je lis de Gaël Nohan. Dans ce récit, on va revenir en France, dans notre chère patrie, mais on va remonter le temps puisque tout va commencer un soir d'orage 1917. Le temps est humide et pluvieux. La guerre, la première donc, s'enlise alors que... tous penser qu'elle ne durerait que quelques semaines, voire quelques mois, tout au plus. Personne à l'époque n'est capable de dire quand est-ce qu'elle prendra fin. Tous vivent dans ce climat d'incertitude. A la fois les hommes au front, comme les femmes, et certains hommes restés à l'arrière pour faire tourner cette économie de guerre. Dans une belle maison de la région de Perpignan, demeure Rosalie, une jeune femme de 19 ans, qui ne fait que ressasser la vacuité de son existence. Elle vit entourée d'une mère distante et froide qui ne semble pas témoigner à sa fille le moindre signe d'affection. Carisor, la mère de Rosalie, donc, s'est métamorphosée en une propriétaire terrienne au caractère affirmé, dont la seule préoccupation est la pérennité de ses vies. Pour elle, seul élément capable d'assurer sa survie est celle de ses proches. Et là-dessus, c'est complètement vrai, on ne peut pas le lui reprocher. Isor donc semble s'accommoder de cette guerre et de l'absence des hommes, mais il n'en est rien de Rosalie qui s'ennuie et qui subit de plein fouet le départ de son père et de son frère avec lesquels elle entretenait de bons rapports. Pourtant, c'est pendant cette nuit d'orage que la vie de Rosalie va basculer, lorsque la sonnette va retentir et que le majordome va... annoncer la présence d'un homme qui affirme connaître Madame. Voilà, et en plus, il a même déjà séjourné au château. Mais quand Isor apprend que cet homme, ce peintre qu'elle avait déjà reçu il y a quelques années à l'occasion de longues réceptions mondaines, est en fait un déserteur, elle le renvoie sur le champ. Oui, car cette ancienne mondaine, devenue patriote, ne saurait tolérer la présence de traîtres sous son toit. Pour elle, et pas que pour elle. pour de nombreux Français à cette époque. Rappelez-vous, on est en 1917. Les déserteurs ne sont pas des fumerons des Allemands, ce sont des ennemis de la nation. Comment peut-on tolérer la présence de tels individus ? Il aurait fallu les tuer. Et comment elle, Isor, pourrait-elle tolérer sa présence chez elle, sous son toit, après tous les sacrifices auxquels elle a consenti ? Car il faut le dire, des sacrifices, elle en a fait, à la fois pour sa famille, mais également pour sa patrie. Par exemple, elle n'hésite pas à offrir ses meilleures bouteilles. Elle fabrique ainsi un vin blanc un petit peu moelleux. Aux autorités pour les convaincre qu'il faut continuer à consommer son vin, mais également qu'il faut l'autoriser à le vendre. Elle qui tous les dimanches prie pour les soldats morts au front. Elle qui tente d'apporter son aide à ses femmes, ses dizaines de femmes, ses centaines de femmes devenues veuves du jour au lendemain, en cédant vêtements, mobiliers en tout genre pour les aider à survivre. Elle qui fut contrainte de s'associer à un catalan pour pérenniser son exploitation agricole. Elle dont les mains sont devenues caleuses tant elles ont taillé, coupé, bêché, aéré et récolqué. Et oui, je suis allée consulter le dictionnaire des vignes et je vous fais part là de quelques verbes du travail de la vigne. Je vais m'arrêter là. Elle dont les belles toilettes ont été remisées pour coudre du linge de maison, ou tout type de robe plus pratique pour travailler dans les champs ou en cuisine. Elle qui travaille plus de 10 heures par jour dans les lignes au point d'avoir des bouleurs lancimentes au dos. Elle qui reçoit le maire, le seul homme du village, annonciateur de mauvaises nouvelles. Un déserteur, sait-il, ce que ce geste signifie pour elle, pour lui, pour toutes les veuves de France et pour tous les soldats morts au front, ou encore vivants, tentant désespérément de retarder l'avancement de lignes. Pourtant, Rosalie n'a pas la même vision de la guerre. Pour elle, c'est un nombre croissant d'enterrements et une multiplication de veuves de guerre. Pour elle, trancher rime avec solitude, froid et longue attente. Du moins, c'est ce qu'en disent son frère et son père dans les longues lettres qu'ils lui adressent. Rosalie va donc décider d'accueillir cet homme. Et elle va le faire de manière secrète, évidemment. C'est dans ce grenier poussiéreux où s'entassent viblo et vieux meubles de la famille qu'elle va l'installer. L'homme, au début, ne comprend pas très bien pourquoi. Pourquoi elle accepte de le cacher ? Mais il va quand même la suivre. A-t-il réellement le choix ? Commence alors une nouvelle phase du roman, celle de la clandestinité. Un récit au rythme haletant où la relation entre Rosalie et ce fugitif va se développer et prendre de plus en plus d'ampleur. On devine aisément une histoire d'amour qui va clore entre les deux. Si les premiers échanges entre eux sont caractérisés par de simples exigences alimentaires ou liées à l'utilisation des sanitaires, ou au fait de pouvoir avoir du tabac ou de l'alcool, très vite la gêne va céder le papa à une sorte d'intimité, où il va être question de peinture, mais également de la guerre et de la désertion. Le talent de ce roman réside aussi dans le fait d'introduire un troisième personnage, celui d'une bonne qui va avoir un rôle à jouer, dont je ne vais pas vous en dire plus au risque de vous spoiler. Ironie du sort, c'est en cachant un déserteur et en quelque sorte En trahissant sa patrie, qui considère que nul homme ne peut échapper à son destin de soldat, que Rosalie va se sacrifier le plus pour son pays, en acceptant de devenir infirmière de nuit auprès de soldats anéantis, meurtris, dont la guerre a détruit le corps et l'esprit. Le roman va ainsi offrir un témoignage saisissant sur la désertion. Le propos est ainsi nuancé et subtil, et l'on comprend aisément les raisons qui peuvent inciter un homme à quitter l'enfer. des tranchées et la barbarie d'un conflit dont il ne comprend ni les enjeux ni le sens. Toutefois, l'autrice ne condamne pas pour autant le patriotisme un peu exacerbé de la population qui va rejeter et punir ceux qui ont osé abandonner le combat. Comme je vous l'ai déjà rappelé, à l'arrière, les sacrifices sont énormes et les femmes seules sont contraintes d'assurer la pérennité d'une économie de guerre qui a faim et en deuil. Enfin, je dois dire que j'ai... beaucoup apprécié la lecture de passages entiers dédiés à la peinture et au processus de création. Il sera ainsi question du choix des couleurs, des textures, des dessins préparatoires, des techniques relatives à l'art du dessin. au portrait ou Ausha des modèles. De plus, le livre nous plonge également dans le pari artistique de la Belle Époque en arrond la lente ascension de Théodore, donc le légitif s'appelle Théodore, jusqu'à ce que la guerre mette fin à ses ambitions. Et à ce titre, j'aimerais vous partager ce qu'il dit. Il a ces mots très justes où il précise que « Avant la guerre, il était un homme en pleine ascension, et aujourd'hui, il n'est même plus un homme. » C'est donc un beau roman sur le quotidien de la population pendant la première guerre mondiale et ses répercussions sur l'intimité. Le récit permet également d'aborder autrement les questions relatives à la désertion et au patriotisme en apportant un nouvel éclairage et en nuançant un propos qui est parfois un peu trop simpliste. Certes, il ne s'agit pas d'un livre d'histoire, mais d'un récit savamment construit qui nous permet de saisir par bribes ce que fut cette période douloureuse de notre histoire. Et c'est d'histoire dont il sera également question dans le dernier roman de cet épisode, avec La Maison Vide de Laurent Mauvignier, prix Goncourt 2025. Donc c'est pour moi ma dernière lecture de l'année, qui a été réalisée sous les conseils avisés de nombreux libraires, vraiment beaucoup beaucoup de libraires m'ont conseillé ce livre, pour qui le prix Goncourt ne faisait vraiment aucun doute. Et honnêtement... Heureusement que j'ai suivi leurs conseils parce que j'avais un peu d'appréhension, en plus le livre était gros, parce que quel roman ! Un chef-d'œuvre, une claque littéraire. Tout dans ce roman est une ode à la littérature. Il y a d'abord le style dont on m'avait à juste titre vanté les mérites, un style qui n'est pas sans rappeler celui des auteurs du XIXe siècle avec des phrases longues et amples. Le piano, le piano, le piano, j'adore ces phrases, bref. Laurent Mauvignier tartine, c'est ce qui a été dit par exemple dans Le Masque et la Plume. Oui c'est vrai il tartine mais avec quel talent ? Honnêtement si je pouvais tartiner comme lui je le ferais sans hésiter. Il sait parfaitement comment décrire et avec quelle précision les étapes psychiques dans lesquelles se trouvent ces personnages. Il parvient ainsi mais à nous faire ressentir des émotions avec une telle force, une telle puissance. Vous ne pourrez pas demeurer insensible, c'est impossible. Le génie de ce roman réside aussi dans l'alternance des points de vue. D'une part, celle de l'enquête menée par l'auteur, et d'autre part, les faits sur lesquels il va s'appuyer pour retracer son histoire familiale. Il est encore question d'histoire familiale, de le thème récurrent et à la mode de l'année 2025, ou du moins de la rentrée littéraire 2025. Les faits sur lesquels il va s'appuyer sont incomplets, certaines informations en manquant. Et c'est là que le romancier va se substituer aux déficiences de la mémoire. Il va reconstituer, inventer, imaginer, formuler des hypothèses qu'il va explorer au fur et à mesure des chapitres. La maison vide, jamais un titre n'a aussi bien été choisi, tant ce lieu déserté ou oublié par la famille de l'auteur sera le point de départ à cet incroyable récit. Une maison que rien ne semble jamais avoir atteint, dont les meubles sont demeurés à l'identique depuis... plus d'un demi-siècle, si ce n'est qu'ils sont désormais poussiéreux et sans doute quelque peu usés. L'auteur va arpenter ce lieu hautement symbolique dans lequel il a séjourné à plusieurs reprises dans les années 70. Il est en quête de cette médaille de son arrière-grand-père mort pendant la première guerre mondiale. Ses pérégrinations dans cette demeure familiale l'incitent à rouvrir de vieux albums auto sur lesquels il ne peut que constater avec un certain effroi qu'un visage a été systématiquement découpé. Cette Cette personne, il le sait, c'est sa grand-mère paternelle. Non seulement une partie de son corps a été volontairement effacée sur toutes les photos de famille, mais son souvenir n'a jamais persisté. Les langues se sont toujours tues la concernant. Laurent Mauvignier sait finalement très peu de choses sur cet aïeul. Il connaît son prénom, Marguerite, sa date de naissance et sa date de décès. C'est à peu près tout. Va alors débuter une enquête de l'auteur et narrateur qui vont se confondre dans ce roman. Oui. celui-ci va remonter le temps jusqu'à la fin du XIXe siècle. C'est ainsi que vont entrer en scène Marie-Ernestine, son arrière-grand-mère, la mère de Marguerite, ainsi que ses parents, des propriétaires terriens qui se sont enrichis grâce à la gestion de leur exploitation agricole. De Marie-Ernestine, on sait l'éducation stricte et religieuse, sa découverte du piano, son ambition ratée. de devenir une musicienne accomplie en se présentant au concours du conservatoire national de paris sous l'oeil avisé de son professeur de musique mais on découvre également sa vie contrainte d'épouse, son rôle de mère qu'elle aura du mal à assumer et ses deux guerres. Ainsi qu'une fille semble toute confortable mais dénuée de sens et d'amour si ce n'est celui porté à son instrument de musique, son piano. A ce titre, le personnage du professeur de musique m'a énormément émue, marquée. C'est un homme qui s'appelle Florentin Cabanel dont l'existence sera bafouée par un manque d'ambition, peut-être également de talent. par la santé fragile d'une épouse dont il faut s'occuper, et surtout par cette première guerre mondiale qui va anéantir toutes ses espérances. Une victime de plus dans cette barbarie et cette boucherie qu'a été ce premier conflit mondial. D'ailleurs, le sujet des deux premières guerres mondiales sera abordé avec brio. Laurent Mauvignier montre d'abord l'incompréhension liée au déclenchement de ce premier conflit, et la croyance persistante en une fin rapide et efficace. Il révèle ainsi que les seules préoccupations de ces premiers agriculteurs qui s'engagent dans cette guerre, c'est la crainte de ne pas être venus à temps pour la moisson. Il raconte l'organisation de cette économie de guerre qui se met peu à peu en place. Ces femmes devenues chefs de famille, chefs d'entreprise, agricultrices, conductrices de train, bref, devront assurer la plupart des fonctions autrefois dévolues aux hommes. Et si certaines femmes se révèlent brillantes et douées pour assurer ces fonctions, d'autres n'ont pas le choix que d'assumer cela en plus des privations et des deuils qui se multiplient au point que le noir devienne une couleur à la mode et que les enterrements deviennent récurrents au point que parfois on manque de place dans les cimetières. Si le récit est d'abord centré sur le personnage de Marie-Ernestine qui se contentera de jouer du piano dans son salon à défaut de le faire dans une salle de spectacle ou dans un conservatoire de musique, Si le récit va au début s'articuler sur sa vocation ratée, ses espoirs déçus, peu à peu, le roman va basculer et va changer de point de vue pour s'intéresser à Marguerite. On va découvrir une enfant qui était gaie, joyeuse, qui était très aimée par ce père, que malheureusement, elle n'a que peu connu, parce qu'il va très vite mourir à la Première Guerre mondiale. Et le seul souvenir qu'elle en gardera, ce sera sa stalle funéraire et surtout le monument aux morts de son village. C'est également Marguerite, une enfant qui sera trichoyée par sa grand-mère, mais malheureusement boudée par sa mère. Une enfant seule, un peu ivrée à elle-même, dont on comprendra au fur et à mesure du récit pourquoi elle a été si douloureusement éclipsée, voire censurée par le discours familial. Enfin, pour achever cette chronique, j'aimerais parler de l'usage très particulier que fait Laurent Mauvignier de la conjugaison. Et oui, nous allons parler conjugaison. Par exemple, Toutes les assumptions qu'il va émettre, toutes les hypothèses, elles seront toujours formulées au conditionnel, tandis que les éléments factuels et vérifiés seront rédigés, elles, au temps de l'indicatif. Et cette manière de procéder, pour moi, elle témoigne d'une part de l'honnêteté dont fait preuve l'auteur, mais également de son talon littéraire, car le lecteur sait toujours et à quel moment le petit-fils ou l'arrière-petit-fils cède le pas au romancier. Cette lecture m'a enthousiasmée et emportée et je me rappelle encore des tout derniers mots lus de la toute dernière page. J'étais allongée sur mon canapé à proximité de mon chat qui ronronnait et c'est là que j'ai refermé définitivement ce roman. J'étais émue et je sentais que je venais de quitter des personnages et un univers dans lequel j'avais régulièrement séjourné depuis plusieurs semaines. Je quittais un lieu au sein duquel je m'étais sentie bien parfois, pas toujours d'ailleurs, mais où j'avais ressenti un peu de mal. tas d'émotions, de la colère, de la joie, de la peine, du mépris également. Et donc c'est avec une infime tristesse qu'il m'a fallu le refermer. Pour moi, c'est assurément la meilleure lecture de l'année 2025. La meilleure d'ailleurs depuis très longtemps. À quand un prochain roman qui sera irradié en moi, comme l'a fait La Maison Vide de Laurent Meuvier. Et c'est sur ces notes un brin nostalgique. que s'achève cet épisode qui était dédié à mes meilleures lectures de l'année 2025. N'hésitez pas à me faire un retour et à me dire si vous avez aimé ce format ou si vous préférez un format plus classique où il sera question que d'un seul roman. En tout cas, moi j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire, même si c'était un petit peu long et l'enregistrement était un peu fastidieux. Je vous retrouve très prochainement pour un autre épisode pour le mois d'avril 2026 Et très probablement, il s'agira... également d'un nouveau format parce que ça va faire un an que j'écris, j'enregistre et je monte ces podcasts et je me suis dit qu'il était temps d'innover, de changer, d'expérimenter de nouvelles choses et de nouveaux formats. C'est la raison pour laquelle je vous propose aujourd'hui cet épisode. Je vous dis à très vite. N'hésitez pas à m'écrire des commentaires, je serai ravie de les lire. A bientôt et n'oubliez pas de continuer à lire et à partager vos lettres. C'était La Page 99, un podcast 100% dédié à la littérature, écrit, réalisé et produit par Sarah Daphné-Affise. Merci à tous ceux qui me soutiennent et qui m'écoutent depuis le début de cette aventure. Et à bientôt pour une nouvelle chronique littéraire.