Speaker #0Imaginez, vous avez 16 ans, vous êtes sur un quai de gare, en pleine seconde guerre mondiale. Autour de vous, la foule, la peur, le bruit, et en quelques secondes, tout bascule. C'est à ce moment-là que commence l'histoire de Madeleine Riffaut, une histoire vraie, une histoire de guerre, mais surtout, une histoire de choix. Bienvenue dans la page 99, le podcast littéraire imaginé, écrit et animé par Sarah Daphné-Affiz. Chaque mois, je vous propose un voyage au cœur d'œuvres françaises ou étrangères, qu'il s'agisse de littérature contemporaine, de classique, de bande dessinée ou d'essai. Au fil des épisodes, auteurs, éditeurs et passionnés de lecture se succèdent derrière le micro pour évoquer ces livres qui continuent de nous habiter bien après la dernière page. Ouvrez grand vos oreilles, la lecture commence ici. Aujourd'hui, je vous parle de Madeleine Résistante, une série de bandes dessinées publiée entre 2021 et 2024, une œuvre née de la rencontre entre Madeleine Riffaut et le scénariste Jean-David Morvan. Quand ce dernier découvre son histoire dans un documentaire, il en est bouleversé. Il n'a plus qu'une idée en tête, la raconter. Mais au départ, Madeleine refuse. Pour elle, la bande dessinée... Ce n'est pas un médium légitime, c'est fait pour les enfants, ce n'est pas adapté, pas pour raconter la guerre, pas pour raconter sa guerre. Et pourtant, c'est peut-être ce format qui va lui permettre de transmettre son histoire au plus grand nombre, et surtout de lui donner une nouvelle vie. Alors, qui est Madeleine avant de devenir résistante ? Qui aurait pu croire que Madeleine... Jeune fille passionnée de poésie et issue d'un milieu modeste d'instituteurs, deviendrait l'une des figures les plus marquantes de la résistance française. Madeleine grandit dans une famille d'instituteurs. C'est un foyer modeste, mais profondément attaché aux valeurs de la République. Son père est un ancien combattant de la guerre de 14, sa mère transmet au quotidien le goût du savoir et de l'engagement. Très tôt, Madeleine écrit, de la poésie surtout. Elle observe et elle tente de comprendre le monde qui l'entoure. Et puis, il y a une figure essentielle dans sa vie, son grand-père. Un homme doux, un homme bienveillant, un amoureux des roses et surtout un homme qui l'aime profondément. Mais Madeleine, ce n'est pas seulement un environnement, c'est aussi un tempérament. Une enfant audacieuse, déterminée, déjà prête à ne pas se laisser faire. Lorsqu'elle est adolescente d'ailleurs, Son père la prépare déjà à la guerre qu'il pressent. Il lui apprend à tirer, il lui apprend à conduire. Des choses totalement impensables pour une jeune fille de son âge à cette époque. Comme si déjà, quelque chose se préparait. Et ce qui se prépare, c'est la Deuxième Guerre mondiale. En 1940, il y a un moment, un moment de bascule. C'est ce qu'on pourrait qualifier un point de non-retour. Madeleine est sur un quai de gare avec son grand-père. Celui-ci est malade, il souffre. Autour d'eux, c'est le chaos. Alors elle décide d'agir. Elle court chercher de l'aide. Mais ce qu'elle va trouver, ce n'est pas de l'aide. Ce sont des soldats allemands, qui n'ont pour elles que du mépris, des insultes, qui font preuve d'un sexisme ahurissant. Elle est bousculée, elle est humiliée. Pourtant, elle échappe de peu au pire. Et là, quelque chose va changer. La guerre devient concrète. violente, injuste. Ce n'est plus une situation, c'est un ennemi. Et à partir de ce moment-là, Madeleine décide, elle fait un serment, elle ne reculera plus. Si le premier tome de la quadrilogie s'achève sur la mort de son grand-père, qui est pour elle une perte immense, un arrachement, mais qui est également un déclencheur, c'est dans le deuxième tome que Madeleine va faire un choix. D'abord, elle va en effet contracter la tuberculose, une maladie qui se soigne à l'époque dans des sanatoriums. Et c'est là qu'elle va rencontrer quelqu'un qui va changer sa trajectoire. Puis, elle va décider de monter à Paris. Officiellement pour faire des études de sage-femme. Officieusement pour rentrer dans la clandestinité et devenir elle aussi résistante. Elle se choisit alors un nom de guerre. Elle devient Rainer. C'est une nouvelle identité empruntée à celle d'un illustre poète allemand. Certes, au début, certains de ses camarades se posent des questions. Pourquoi choisir le nom... d'un Bosch pour entrer dans la résistance. Mais très vite, certains l'affirment. Après tout, ce n'est pas contre les Allemands que nous nous battons, c'est contre les nazis. Et en cela, les choses sont différentes. Au début, Rainer, ce sont des petites missions, transporter des messages, observer, se taire. Mais très vite, tout va s'accélérer. Les missions vont devenir de plus en plus risquées, de plus en plus violentes, et peu à peu, Madeleine... où Rainer va prendre de l'importance jusqu'à diriger un petit groupe de résistants alors qu'elle n'a même pas 20 ans. Les tomes 2 et 3 sont particulièrement intenses. On va plonger au cœur des réseaux de la résistance. On va découvrir leur organisation, leurs règles, leurs fragilités aussi. Mais ce que j'ai trouvé particulièrement fort et émouvant, c'est la place qui est donnée aux anonymes. Ceux dont on oublie les noms. Ceux qu'on ne peut pas catégoriser. Car ils ne sont ni collabos ni résistants. Même si parfois, certains de leurs actes relèvent d'une certaine forme de résistance. C'est ainsi que Madeleine va échapper à une arrestation. Comment ? Grâce à une vieille dame qui va la laisser entrer chez elle. Et elle va la cacher sous le lit, sous son lit, sous un édredon rouge. Un geste simple, mais un geste vital. Et cela, ça rappelle quelque chose d'essentiel. La résistance, ce n'était pas seulement les armes, c'était aussi ses gestes invisibles, ses choix, silencieux. Et puis il y a ce troisième tome, sans doute le plus dur. Un ami proche de Madeleine est exécuté. La douleur est immense, elle se sent coupable, alors elle décide d'agir. Elle abat un officier allemand, presque par hasard, presque instinctivement. Et immédiatement, elle est arrêtée. Ce qui suit est brutal. Les interrogatoires, la torture, la violence de la police vichyste. Elle n'a même pas 20 ans, et pourtant, elle tient. Comment ? Grâce à une phrase. Une seule. Je ne sais rien. Elle se la répète sans cesse, encore, encore et encore. Un peu comme une protection, comme une armure mentale, mais cette stratégie a un prix. Elle en subira ainsi les conséquences longtemps après la Deuxième Guerre Mondiale. Elle en évoquera d'ailleurs certains souvenirs dans la bande dessinée. Et c'est un autre élément que j'ai apprécié dans cet ouvrage, c'est le fait que l'autrice et l'auteur, puisque c'est une collaboration entre Madeleine Riffaut et Jean-David Morvan, s'autorisent des ellipses temporelles. Parfois, on va ainsi basculer dans les années 60 ou les années 70. C'est aussi ce qui va permettre de prendre du recul sur cette terrible période et sur les événements tragiques qu'elle va vivre. Mais revenons à la période qui nous intéresse, celle de la Deuxième Guerre mondiale, et plus précisément au début de l'arrestation de Madeleine Riffaut. Ce déroule alors entre la fin de l'année 1944 et le printemps de l'année 1945. Madeleine est certaine d'être condamnée à mort, c'est d'ailleurs ce qu'on va lui confirmer par la suite. Lors des interrogatoires, elle va s'inventer une histoire assez romanesque et le gouvernement vichyste, ou plus précisément la police vichyste, sera tenté de la croire. En effet, comment peut-on un instant se douter que cette jeune femme frêle, qui a subi certains sévices physiques, qui n'a même pas 20 ans, puisse occuper un rôle si important dans la résistance ? Elle pense donc mourir jeune et... Elle est résignée à cela. Elle se dit qu'elle va mourir pour une cause. Elle se dit que son grand-père serait fier d'elle. Mais le contexte va évoluer. Paris est en effet sur le point d'être libérée. Alors sa peine va changer. Au lieu d'être tuée, elle va être déportée. Direction Ravensbrück. Mais là encore, tout va basculer. Elle va parvenir à s'échapper du train qui était censé l'emmener vers ce camp d'extermination. Et cela grâce à l'aide d'une espionne. Finalement, elle sera échangée. C'est une survie. presque miraculeuse à laquelle on assiste. Un mois plus tard, Madeleine est à Paris, brassard FFI au bras. Elle participe à la libération de la ville. Elle a 20 ans et déjà une vie entière derrière elle. Le quatrième tome nous montre une femme en action, une combattante, mais aussi une femme marquée. On lui confie une mission secrète, dangereuse, une mission qui donnera son titre à l'album L'Ange Exterminateur. Elle exécute cette mission. Mais ce geste, elle le gardera en elle pendant des décennies, comme un poids, comme une faute, jusqu'à ce que quelqu'un un jour lui dise, presque 40 ans ou 50 ans plus tard, c'était nécessaire. Et puisqu'il s'agit d'une bande dessinée, il m'était impossible de passer à côté du travail remarquable et extraordinaire de l'illustrateur. Il s'appelle Dominique Bertheil. En effet, si cette bande dessinée est aussi puissante, si elle est aussi émouvante, si elle est aussi saisissante, C'est aussi... Grâce à son esthétique, le dessin de Dominique Bertheil est fin, il est précis. Et surtout, il est caractérisé par une couleur dominante, le bleu. Un bleu à l'aquarelle. Un bleu parfois sombre, presque noir, qui dans les moments les plus difficiles, notamment dans les scènes de torture, va permettre au lecteur de continuer à poursuivre sa lecture. Tandis qu'à d'autres moments, ce bleu sera un peu plus lumineux, tirant presque vers le vert. C'est le cas de La Libération. de Paris. C'est ce bleu qui va créer une atmosphère unique, c'est ce bleu qui va rendre les scènes encore plus forte, tout en instaurant une certaine distance. Ce qui est incroyable avec la vie et le destin de Madeleine Riffaut, c'est que ça ne s'arrête pas à la guerre, non. En fait, on va découvrir que Madeleine Riffaut va devenir journaliste, poétesse, militante. Elle va continuer de se battre. Elle va toujours faire preuve d'un courage extraordinaire. Mais jusqu'à quel point ? Car on découvre bien assez vite que la guerre va laisser des traces. Des traces indélébiles. Après la guerre, elle va devoir se reconstruire. Elle va souffrir d'amnésie, elle va devoir se rappeler, se réparer. Et c'est peut-être ça qui rend cette histoire si forte, pas seulement sous courage, mais également la fragilité dont fait preuve Madeleine Riffaut. Elle s'est d'ailleurs éteinte en novembre 2024 à l'âge de 100 ans, mais fort heureusement, elle a eu le temps de transmettre son histoire à Jean-David Morvan et on espère d'autres tomes de la vie de Madeleine Riffaut. Pour conclure cette... chronique, je dirais que Madeleine Résistante ce n'est pas seulement une bande dessinée historique. C'est aussi un témoignage, une transmission. C'est l'histoire d'une jeune fille qui un jour a décidé de ne pas détourner le regard, qui en a payé le prix fort. C'est l'histoire d'une jeune fille qui va entrer très tôt dans la Résistance. C'est vraiment une Résistante de la première heure. Mais c'est aussi une histoire profondément humaine avec ses élans, ses failles, ses silences. Et c'est pour ça qu'elle méritait d'être racontée. Je parlais tout à l'heure de cette fragilité et j'insiste vraiment là-dessus. Madeleine, ce n'est pas une espèce de surhomme. On va apercevoir aussi à certains moments certains traits de cette personnalité. Elle peut être parfois assez sévère, assez dure. Elle va engueuler par exemple Jean-David Morvan parce qu'il ne va pas se présenter à l'heure au rendez-vous. Et c'est ça aussi que j'ai aimé. Son caractère parfois de cochon, ses fragilités, ses souffrances d'après... la Deuxième Guerre mondiale. C'est ce qui donne du relief à ce personnage. Et c'est ainsi que nos chemins vont devoir se séparer. Et j'espère sincèrement que cette chronique vous aura plu ou qu'elle aura suscité l'envie chez vous d'aller vous précipiter en librairie ou en bibliothèque pour acheter ou emprunter Madeleine Résistante. Je tenais également à vous informer du fait que j'ai pensé cette chronique de manière différente des autres. En effet, lorsque je l'avais et euh... J'avais commencé à travailler dessus et à rédiger le script. Il était pensé initialement comme un récit assez linéaire et chronologique, avec des paragraphes assez longs, une structure plutôt littéraire, entre guillemets, quoi qu'il en soit assez massive. Finalement, je me suis rendu compte qu'il était peut-être temps de tester un autre format, d'autant plus qu'il s'agissait d'une bande dessinée. C'est pour ça que j'ai fait le choix de vous proposer des phrases plus courtes, de laisser place à plus de silence dans la chronique en me disant que peut-être que le silence pourrait symboliser les dessins dans une bande dessinée, je ne sais pas. Je serais ravie de lire vos commentaires si vous en avez, si vous appréciez ce type de format ou pas, bien évidemment. Je vous retrouve très bientôt pour une autre chronique littéraire. C'était la page 99. Un podcast 100% dédié à la littérature, écrit, réalisé et produit par Sarah Daphné-Affiz. Merci à tous ceux qui me soutiennent et qui m'écoutent depuis le début de cette aventure. Et à bientôt pour une nouvelle chronique littéraire.