Speaker #0L'imaginaire, il est vrai, règne partout dans la vie humaine, vie qui est semblable, jusqu'à un certain point, à un songe. J'aimerais montrer à quel point l'imaginaire nous saisit. L'imaginaire n'est pas à confondre avec l'imagination. que l'on peut définir de la manière la plus large possible comme la faculté de lier un terme à un autre faculté reine chez baudelaire et les poètes la maîtrise les empiristes en général faculté rapportée au corps Au contraire, chez Descartes, inférieur en cela à l'entendement, faculté qu'on va jusqu'à dire folle du logis, chez Malbranche, maîtresse d'erreurs et de faussetés, chez Pascal. L'imagination est un reflet de l'imaginaire, mais l'imaginaire ne se réduit pas à son reflet, l'imagination. Qu'est-ce que l'imaginaire ? La définition peut surprendre, mais c'est la croyance en la réalité. C'est croire que la réalité est le réel, le réel étant indiscible. D'où vient-il ? Du symbolique, d'un effet du langage, de la chaîne des signifiants qui induit que je me pense et pense le monde sous le signe de l'unité. Unité du mot qui désigne, unité de soi, unité des multiplicités, unité des choses. L'imaginaire a partie liée avec le langage, mais, en un sens, renvoie aussi à l'unité, toute relative de notre corps. Nous croyons en l'unité de notre corps, alors que nous ne cessons d'être de toutes parts relatifs, inséparabilité de l'intérieur et de l'extérieur, du corps et du milieu, et même de la vie et de la mort. Cette unité est construite par le langage et même par le miroir, comme le dit Lacan. Lorsque l'imaginaire prend son envol, le fantasme apparaît dans toute sa splendeur illusoire. On fantasme sur soi, entendu comme réalité tout à fait distincte du monde, oublieux qu'à chaque seconde nous baignons comme un poisson dans l'eau, dans l'oxygène. On fantasme encore sur l'âme, sur Dieu, sur la vérité. On en tire une forme de jouissance, toute relative, car l'imaginaire ne peut se substituer entièrement au réel. Je définis simplement la puissance ici comme l'illusion de l'unité et comme la satisfaction qu'elle génère. sans l'imaginaire nous serions là errants ou animaux et un phénomène comme la conscience n'aurait aucune existence l'imaginaire est donc la source de la signifiance que l'homme connaît et dont il n'aime toute réalité toute chose grâce à lui sont possibles une reconnition et une réification c'est cela c'est bien ça qui nous permettent d'exister comme sujet et de voir et de comprendre le monde comme objet bien entendu l'imaginaire est fragile bien que son royaume règne sur toutes choses et transforme le chaos primordial en une stabilité humaine il est fragile parce qu'il est illusoire et qu'il est possible en partie pour la pensée de remonter en deçà de l'interroger à travers la distinction entre réel et réalité mais cette opération ne va pas de soi elle suppose de la part du sujet constitué de défaire la nuit comme penelope ce qu'il a tissé le jour voire l'envers de la telle est une définition possible de cette opération mais l'envers n'est jamais donné pour ainsi dire en chair et en os corps et âme l'envers est le réel du réel nous ne connaissons rien car il n'y a rien à connaître en cela connaître suppose déjà la réification et la reconnaissance connaître vient trop tard toutefois la réalité est comme le symptôme du réel pas d'endroit sans envers pas de belles unités de soi du monde de l'objet de l'autre de la vérité sans une multiplicité insondable pas d'objet par exemple sans perspective sur lui donc sans une infinité de points de vue la réalité se fait une mais le tissu l'étoffe dont elle est faite est irrémédiablement multiple cela se dit aussi dans le symbolique qui ne soutient l'imaginaire qu'à la condition de ne pas y regarder de trop près certes le signifiant comme tel est unité Je crois en la maison, en Dieu, au courage, et pourquoi pas, à la fin, en l'idée platonicienne. Le symbolique n'est pas seulement désignation, il est aussi coordination, articulation, chaîne de signifiant. Le langage est à la fois source d'unité et de multiplicité. C'est bien pourquoi il dit le monde. La réalité court donc toujours le risque d'exhiber ses entrailles, de laisser voir quelque chose du réel sous-jacent. C'est que le réel est traumatique pour l'homme. c'est-à-dire pour le seul être vivant sur Terre pour lequel la question de la vérité se pose. Affronter le réel, c'est à la fois impossible et nécessaire. Il n'y a pas de mot pour le réel, ce dernier est inhumain et surhumain. Le réel, c'est aussi la mort ou la défiguration qui vous attendent au coin du bois. Inhumain parce que le réel n'a rien à dire, à penser, à ressentir. Surhumain parce qu'il se fait voir, aussi, ce réel, dans l'impossibilité. pour l'esprit humain d'en venir à bout détermination après détermination inhumain par défaut surhumain par excès ainsi la seule chose que l'on puisse dire du réel c'est qu'il est sans nulle détermination il est le vide le rien en bout de course seul point d'arrêt des infinités il est la vacuité sous-jacente au monde des phénomènes c'est pourquoi faute de pouvoir rencontrer cette vacuité en étant vivant Et pensant, la vie de l'homme est un songe. Non pas un songe nocturne, mais un songe tel que la différence entre réalité et rêve n'a plus de signification marquée. Une vie durant, des pensées de toutes sortes nous traversent, ou bien nous les traversons, peu importe au fond, et, en tout cas, nous ne les possédons pas. Ce sont elles qui nous tiennent, comme l'inconscient tient la conscience, en grande partie, puis nous mourons. la mort est bien la vacuité mais elle est sans conscience vue d'ici si bien que ce contre quoi nous nous sommes débattus toute notre vie passé dans les limbes finalement s'est fait voir lorsque nous ne pouvons plus voir absurdité l'absurdité est encore un mot bien humain trop humain pour dire véritablement le silence inaugural et terminal de l'être l'absurdité suppose quelque attente de sens qui se trouve déçu ou plus au point ce sont les hommes qui attendent le sens et qui qualifient d'absurde ce qui n'obéit absolument pas à cette attente mais la nature n'a cure de la signification humaine la signification est détermination la détermination ne peut connaître la vacuité par définition elle est de trop toujours de trop pour dire une telle vacuité mais en même temps elle ne peut s'élever à la vitesse chaotique qui est celle de la nature à la puissance surhumaine de cette dernière. Elle n'est qu'une ralentie ou une objectivation de cette dernière. La détermination humaine est à la fois en excès par rapport à la vacuité et en défaut par rapport à l'infinité de la multiplicité naturelle. Telle est la signifiance humaine. C'est pourquoi j'ai appelé Abîme toute tentative métaphysique de dire quelque chose positivement de la nature du réel. Il y a en l'homme une passion de la fondation. Passion qui rend possible les sciences et la philosophie. Mais tout fondement se fait dans l'être, bien plus qu'il ne saisit l'être. Tout fondement est un abîme qui s'ignore. Tout fondement suppose un abîme. Ce n'est jamais l'essence qui est première, c'est l'existence, en sa folie. Cependant, l'homme, précisément parce que tout fondement est un abîme, est celui qui est libre, est liberté. Mais la liberté n'est pas un absolu. La liberté, au contraire, est une toute petite chose prise sur l'étendue de la signifiance la chaîne des mots nous fait bien plus que nous la faisons et néanmoins ici et là il nous est possible d'orienter cette signification qui est le coeur de notre être spirituel c'est tout le travail de l'écrivain et ce travail est exemplairement celui de la liberté je peux orienter la chaîne des signifiants je peux traverser la signifiance et par la décidée d'une certaine véridicité de mon être bien et mal par exemple ne sont plus des absolus n'existent plus comme tels je choisis les mots je ne suis plus choisi par eux et de là quelque chose comme la volonté apparaît en définitive la sagesse de la vie tient tout entière dans un tonitruant éclat de rime éclat qu'on opposera au tragique de l'existence humaine à la mort au réel éclat qui témoigne parfaitement de notre liberté éclat encore qui est la démonstration de notre capacité à décider du sens des choses éclat enfin qui prie un instant au firmament de l'affirmation de soi et du monde avant que le silence de l'être ne nous abîme à jamais