Speaker #0Produire une résistance, psychanalyse et politique. Beaucoup n'auront pas manqué de remarquer le caractère un peu paradoxal de mon intitulé « produire une résistance » , caractère qui tient en l'ambiguïté du mot « résistance » dont l'évaluation diffère selon que l'on parle de « psychanalyse » ou de « politique » . Obstacle à la cure, d'une part, fut-il cet obstacle inévitable, telle est la résistance psychanalytique. Le patient résiste, selon d'ailleurs, des modalités diverses que Freud a distinguées. Voilà, en tout cas, qui ne l'aide pas, qui ralentit le processus de libération que la psychanalyse dit et espère produire en lui. Même si la psychanalyse sait bien, en même temps, que c'est là la résistance, un moment structurellement nécessaire. Je n'ai pas la chance d'être psychanalyste. Seulement, peut-être, celle d'être philosophe. Mais j'imagine que les psychanalystes ésotravaillent ne s'étonnent guère du phénomène de la résistance, que celui-ci est l'un des éléments banals de leur pratique quotidienne. Élément banal, mais essentiel. Zizek m'a dit, à un moment donné de nos entretiens, quelque chose qui m'a beaucoup marqué. Il m'a dit que sa stratégie propre face à l'analyse avait été de parler tout le temps pour empêcher l'analyste d'en placer une. Lui qui pourtant n'en place déjà pas beaucoup, quoique bien choisi. Disons que c'était là sa manière à lui de résister, mais cela est troublant. À quel point, même chez un futur psychanalyste, un grand philosophe, chez quelqu'un d'un peu conscient de l'inconscient, la résistance a travaillé ? Ceci, c'est pour la psychanalyse. Où la Widerstein-Freudienne, la résistance traduit donc une sorte de refus, plus ou moins provisoire, d'aller plus loin, dans ce qu'une analyse peut avoir d'à la fois terrifiant et libérateur, cette tragédie grecque de la psyché de l'individu qui n'est aussi qu'un roman familial à relativiser qu'il faille accepter d'en passer par toutes les couleurs pour acquérir un peu de mieux-être réel, un peu de liberté effective, pour savoir enfin y faire avec soi-même, c'est ce que la résistance peut-être ne veut pas savoir. Mais la résistance est aussi résistance politique et l'idée change alors profondément de valeur, puisqu'elle désignera une activité héroïque caractérisée par la capacité à refuser un système politique néfaste. On résiste à l'injustice, à l'agresseur, à la dictature, etc., tandis que la résistance psychanalytique est la passivité, apparemment active, d'un sujet qui ne s'est pas encore réconcilié avec lui-même, autant que cette réconciliation est possible, c'est-à-dire relativement, La résistance politique serait l'activité pure d'un sujet capable de penser l'ordre collectif et sa justice idéale, ce qui suppose un décentrement du narcissisme, un décentrement déjà libérateur en termes psychanalytiques, et qui, dans certains cas, pensons aux rares résistants des forces françaises de l'intérieur à l'armée des ombres, ira jusqu'à une position héroïque. La liberté ou la mort ? L'égalité ou la mort ? Etc. qui engage donc l'individu tout entier, non seulement dans ce qu'il pense, mais dans ce qu'il est. Si la psychanalyse essaie cette pensée qui ébrèche l'identification simpliste entre l'individu affectif, animal et le sujet, si elle cherche justement à savoir ce qu'est un sujet en vérité, et ne fait pas de ce terme une simple donnée naturelle, mais plutôt ce à quoi nous pourrions parvenir, en travaillant la matérialité affectuelle de notre individualité ? En créant peut-être une distanciation d'avec la vie de notre individualité brute, animale, alors cette pensée, la psychanalyse, n'est pas sans rapport avec le courage de la résistance politique. Car une telle résistance, lorsqu'elle est authentique et qu'elle ne se réduit pas à la défense sociale des petits intérêts de classe, se pose une telle assomption de sa propre individualité naturelle, justement névrotique, assomption vers un sujet d'un autre ordre, vers le sujet en vérité, Le vrai sujet, sujet qui était jusqu'alors occulté par les oripeaux de l'individualité névrotique et souffreteuse que « je » prenait en trompe-l'œil pour « moi » , pour « mon sujet » . L'héroïsme d'un résistant n'est pas pensable sans cette traversée de l'occultation. Être un résistant, sous Vichy, c'est proprement être advenu comme sujet lors même que la majorité écrasante, quoique ruminant sa détestation envers l'envahisseur nazi, en restait à la défense de ses intérêts. d'animal humain, pour parler comme Alain Badiou ou à ses mobiles sensibles en style kantien. Ce qui n'est pas un jugement s'il y a bien quelque chose dont la psychanalyse doit nous libérer, c'est du reste bien cela, le jugement, mais un constat. Du reste, il y a cette autre difficulté que cette assumption de l'individualité animale ou sensible vers le sujet authentique peut aussi bien se faire selon le simulacre 1. Autrement dit, malgré cette difficulté, celle du simulacre, et pour parodier Freud, on doit pouvoir penser qu'à la suite du « là où le ça est, le moi doit advenir » incertain, « là où le moi est, le nous doit advenir » a du sens. Nous cherchons alors à penser dans ce « nous » l'universalité de l'idée, quelque chose qui aurait la puissance de s'opposer à l'ensemble d'un système. Et c'est cela la résistance politique. Celle-ci est d'autant plus difficile à organiser, un en ces temps, que l'idéologie régnante agit selon de subtils poisons, de douces effluves opiacées. En quoi donc la psychanalyse a-t-elle un rôle ? Par le sujet qu'elle peut produire, et qui n'est pas celui, ce sujet ? de ce que j'ai nommé la démocratie virtuelle. On peut entendre le sens de mon intervention comme un éloge de la quintessence de la psychanalyse, mais pas à n'importe quel prix, ni n'importe comment, car tout le problème est de savoir comment la psychanalyse peut éviter de devenir l'ancière du système ou une forme inefficace à l'égard de ce système. La psychanalyse, comme la philosophie, n'est jamais que ce que l'on en fait. Il n'y a pas là seulement une ambiguïté du langage qui se tiendrait dans la différence de signification entre l'idée de résistance psychanalytique et l'idée de résistance politique. S'il en était ici, nous perdrions notre temps, vous et moi, à la chasse aux papillons, aux signifiants. Non, ce qu'il y a, c'est tout autre chose, et qui va former le centre de mon intervention, à savoir le rapport entre psychanalyse et politique. Ce n'est pas de manière accidentelle, ni même secondaire, que Freud, déjà, était rigoureusement amusé. amené à réfléchir au malaise dans la civilisation. La portée politico-sociale de la psychanalyse est d'évidence, et il faut la réaffirmer, car la psychanalyse est une pensée. Une pensée qui peut agir à la manière du capital de Marx, exhibant rigoureusement la question des mécanismes sociaux de l'aliénation, quoiqu'à un niveau tout à fait différent de celui de Marx, et que le marxisme a d'abord eu tort d'éluder au nom de la seule réalité de la praxis contre l'individu. Une pensée capable donc... de décrire les réseaux implicites à l'œuvre dans une société à partir de la problématique de la souffrance de l'individu, individu pris en sa pure singularité, individu, en même temps, qui n'est pas encore le sujet. J'irai jusqu'à dire, dans le grand tremblement ouvert par Marx et Freud au siècle dernier, que, tandis que Marx pose la condition révolutionnaire à gauche, Freud la pose à droite. Je ne dis pas du tout que Freud est un promoteur un peu métaphysique du libéralisme. Je dis que Freud, par sa passion de l'élucidation de l'individualité, maintient la problématique de la singularité, tout en la révolutionnant de part en part, tandis que Marx et les marxistes se seront contentés de la nier, de la renvoyer à l'inexistence. Freud est une révolution de droite, une révolution gauchiste de droite. En exigeant de repenser le sujet de part en part, il n'en maintient pas moins son existence. Fût-elle paradoxale ? Fais-les ! Tandis que le marxisme s'en débarrasse à peu de frais théoriques et à grands frais pratiques, en vérité, comme le siècle qui précède l'a prouvé, c'est précisément ce dont nous avons besoin aujourd'hui, car le caractère absolument anonyme des communismes du XXe n'est plus tenable comme tel. Mais la pulvérisation de toute idée universelle au profit de la grâce autistique ou privée de l'individu est évidemment l'autre œil-écueil. grâce apparente de l'individu qui sert en réalité, comme pointe locale, la trame de la continuation de la consommation et de ses profits sans but. Un obstacle bien plus actif d'ailleurs en nos structures présentes. Et là est donc le lieu problématique de la psychanalyse de notre temps. En tant que médecine de l'esprit, Épicure prescrivait cette fonction même à la philosophie, elle doit prendre en charge l'individualité première et traumatique de chacun d'entre nous, Elle est le garde-fou de la tentation immédiatement anonyme et négatrice de l'individualité de certaines orientations communistes. Mais la psychanalyse peut s'exposer alors, je vais y revenir, à n'être que cela, cette préoccupation pure et palliative de l'individualité, dont le système politique présent sait justement si bien jouer pour imposer la naturalité d'une inégalité. Psychanalyse de droite, psychanalyse libéraliste, ces expressions ont un sens ? Jacques S. Allen Miller, j'y reviendrai, est-il en effet autre chose que la satisfaction d'être cela à quelques nuances près ? Toute la question est alors de savoir comment la psychanalyse peut ouvrir une individualité au sujet. Car, et je maintiendrai cet axiome contre vent et marée s'il le faut, un sujet « de droite » est un non-sens à peu près aussi considérable qu'un fameux cercle carré. Tandis, évidemment, qu'un « individu de droite » est aussi tautologique qu'un cercle circulaire. Là encore, et même si mon discours est celui d'un naïf, celui de quelqu'un qui n'est pas analyste, ni même qui n'a été analysé, et qu'il peut sembler plus proche du barrissement de l'éléphant politique que des choses de finesse en psychanalyse, comme dirait Jacques-Alain Miller, je veux dire que je ne néglige pas la difficulté. Il ne s'agit pas d'inventer, après le prêtre rouge, la figure du psy rouge. Pas du tout. Le discours du psychanalyste n'est pas le discours du maître, pas plus que celui de l'universitaire. C'est heureusement entendu. Le sujet, ou plutôt du sujet, est quelque chose de si difficile à déterminer et par ailleurs coexistent toujours dans la matérialité affectuelle et physique de l'individualité première et naturelle, émane de cette nécessité physique et psychologique si délicatement qu'il n'est nullement question d'une suture entre politique et psychanalyse qu'il faudrait infliger à l'analyser et à l'analysant. Ce désastre, ce simulacre, ce poteau rose du retour aux névroses obsessionnelles ou aux psychoses fanatiques, ce serait proprement rater la subjectivation et créer l'individu terroriste et aveugle. Car, en vérité, on n'advient à la politique que par nous-mêmes, par notre possibilité d'être aussi un sujet. C'est donc une chose tout aussi subtile que le processus même de libération analytique. Mais rendre possible du sujet en nous, cela, dans certaines circonstances, c'est précisément l'œuvre de la psychanalyse. Zizek m'a rappelé cette formule de Freud selon laquelle c'est dans une société qui n'en aurait plus besoin... que la psychanalyse trouverait la meilleure forme politico-sociale possible d'expression et, si j'ose employer ce mot, d'efficacité thérapeutique de. Ce paradoxe est profond, remarquable, et cela suffit à montrer, malgré les limites inhérentes à toute pensée même géniale, de part des assises un peu trop dogmatiques, l'ouverture à l'inattendu au possible dont l'explorateur, le pionnier Freud, était conscient. Ceux qui font de Freud un essentiel dogmatique rate de telles dimensions, pourtant sensibles dans les interrogations de Freud sur l'analyse terminée ou interminable, et, surtout, dans la très belle théorie de la pulsion de mort comme espèce paradoxale, minérale, de la pulsion de vie. Freud, dans la formule citée par Zizek, pointe ainsi ce qu'il peut y avoir d'irréductible dans la relation entre le social et la pensée psychanalytique, donc, in fine, entre la politique et la psychanalyse. voire psychotiques, des individus à pour condition quelques dédales sociales qui la prédéterminent. Il ne s'agit pas seulement de la famille et de son édipe interne, mais de penser ceci que la famille est elle-même une forme sociale et que si la famille de l'enfant est le lieu évidemment privilégié de l'intériorisation, c'est en définitive toute la société qui détermine le destin de notre clocherie individuelle, ce pourquoi une société a besoin de la psychanalyse. D'autre part, Et plus fondamentalement encore, la formule de Freud rapportée par Zizek médite le rapport entre la forme constituée d'une société et la possibilité d'une pratique émancipatrice, libératrice de la psychanalyse. La psychanalyse doit être possible, socialement, politiquement, et cela ne va nullement de soi. Il y a toujours une sorte d'interdit social et politique qui règne sur son destin proprement révolutionnaire et explicitement conceptuel. Pourquoi, je vous le demande ? L'âge médiéval chassait-il les sorcières et les menait-il au bûcher, précisément parce que c'était là le symptôme d'un vide psychanalytique, psychanalyse anachronique, dans les superstructures d'un tel temps. Mais le problème de notre temps est tout autre, et c'est ce problème que je voudrais maintenant aborder. Quelles deux places pour la psychanalyse, aujourd'hui ? Quelles conséquences aient-elles ? Qu'en conclure quant à la capacité ou à l'incapacité de cette pensée-là, de cette pratique-là ? à proposer une quelconque voie d'émancipation, de libération individuelle et collective. Je dois redire ici, pour que l'on me comprenne bien, que je défends moins les pratiques psychanalytiques qui peuvent être nombreuses et variées que l'essence de la psychanalyse, à savoir d'être cette pensée qui se donne pour but la libération lucide de l'individu par des moyens à la fois théoriques et pratiques. Je défends la psychanalyse parce qu'elle est ici une pensée authentique du sujet pour notre temps. Mais je ne la défends, la psychanalyse, pour ce que j'en ai compris, que pour autant qu'elle se montre apte à sa quintessence, à son idée. Comme toute chose un peu élevée, la psychanalyse peut être dévoyée. Sa question propre est donc « À quelles conditions suis-je, moi la psychanalyse, ce que je suis réellement, ce que je dois être, une pensée et une pratique libératrices ? » causant et désirant, parla en relation à l'autre tout cela sous le signe absolu d'un manque fondamental qui vient donc toujours déjà marquer nécessairement mon corps, ma parole, mon désir et mon rapport à l'autre. Si l'on préfère, la psychanalyse se développe dans l'espace absolu de la relativité humaine. Le problème a toujours été de savoir ce que la pensée ferait dès lors du caractère générique d'une vérité intotalisable induite de nos corps sexués parlants, causant le mysticisme détestable, à mon oreille, d'un Jung, ce Peter Pan de la psychanalyse, aussi bien qu'un certain enfermement de Freud. Malgré tout, dans la prison de l'Oedipe, cette restriction du sens de la psyché concrète justement dénoncée par Deleuze et Guattari dans l'Antioedipe, leur propre tentative d'établir une sorte de psychanalyse immédiate, transindividuelle, tout cela c'est de la psychanalyse. Ce sont des voix, Sartre parlait déjà de psychanalyse existentielle. Et s'il entendait, comme Deleuze, comme Jung, échapper au contenu du discours freudien, il savait que sa forme aie était irrécusable, car l'être et le néant étaient la longue odyssée phénoménologique d'une conscience qui ne coïncide pas avec elle-même. Nicolas Flory et moi-même, dans une riposte à Michel Onfray, nous avons écrit que « les antifreudiens sont inécessairement des freudiens » . En ce sens-là, au sens où si l'on peut longuement discuter du contenu de l'inconscient, de son caractère abyssal, insensé ou du rôle des images maternelles et paternelles, etc., la non-coïncidence de la psyché est le fait fondamental, devenu irrécusable. C'est trop donner encore à la belle conscience que d'imaginer que sa non-coïncidence était un contenu symbolique, soit le déchiffrement d'une énigme, enfantine et sexuelle, disent de Freud aussi bien Deleuze pour lequel l'individu est de toute façon un problème secondaire, perdu dans les flux de la nature, que Sartre, pour lequel l'intériorité de la conscience est parfaitement vide, translucide et pour cette raison même, parfaitement libre. Mais la non-coïncidence est d'évidence, chez Sartre et Deleuze eux-mêmes. Le problème est plutôt de savoir d'où la concevoir et par où la prendre, comment l'interpréter, la non-coïncidence. La psychanalyse est donc la pensée multiple. ouverte de cette non-coïncidence du sujet avec lui-même, qu'aussi bien, sauvagement, Nietzsche découvre parallèlement à Freud. Et s'il faut rappeler cette évidence, cette définition minimale, c'est que les conditions de notre temps s'exposent, à mon avis, à trois maldonnes, trois fondamentales erreurs à l'égard de la psychanalyse, définies ici aussi génériquement que possible, comme vous le voyez. Les expliquer, c'est commencer à rentrer dans le drôle de rapport entre notre système politique, économique, social et la puissance originairement libératrice de la psychanalyse. Car toutes renvoient aux manières dont notre système traite de cette puissance, en la refoulant ou en détruisant son authenticité. Ce sont là diverses formes qui reviennent, en dernière instance, à nier que la psychanalyse soit une pensée. Cela par les deux extrêmes, en leur étrange alliance de circonstances, soit donc par le positivisme, le scientisme, ou bien par la pulvérisation de la pensée psychanalytique dans l'atmosphère relativiste, finalement ésotérique. Enfin, par sa réduction à l'activité sociale et purement individualiste. 1. Positivisme La première voie consiste à nier qu'il y ait quoi que ce soit d'autre qu'une étrange poésie métaphysique dans la pensée psychanalytique, la psychanalyse comme littérature obscure, inefficace, science humaine de pacotille, à laquelle opposait l'efficacité de camisole des prescriptions médicamenteuses, la célérité de la chimie salvatrice. Évidemment, et sans que cela soit nécessairement posé en des termes aussi duos, ce qui se joue là, c'est aussi bien le rapport entre psychanalyse et psychiatrie, pilule ou pensée, rapport de la psychanalyse aux sciences de la nature, 2. Relativisme. ou bien l'on parvient à parfaitement dissoudre la pensée psychanalytique dans le creuset de toutes les interprétations fantasmatiques qui fleurissent dans l'esprit humain. On oublie que la psychanalyse est confrontation avec le réel, au sens le plus lacanien du terme, et on la registre à une part d'imaginaire parmi d'autres. qui n'aurait pas vocation ni possibilité de montrer quelle est une réflexion sur le RSI, sur le rapport réel-symbolique-imaginaire. Son déploiement symbolique, dès lors, ne vaudrait ni plus ni moins que celui des activités les plus ésotériques, l'analyse comme un maraboutisme parmi d'autres, comme astrologie, voyance, exorcisme, avec cette impossibilité de trancher entre les discours, entre le discours, l'assise théorique, philosophique et la pratique psychanalytique, d'une part, et puis les diverses formes d'ésotérisme. À chacun, d'ailleurs, son symbolique, à chacun son imaginaire convoqué également devant un réel impénétrable, avec le sentiment d'une grande générosité, d'une impeccable ouverture d'esprit. En définitive, une voyance vaudrait bien une cure. Rapport, cette fois-ci, de la psychanalyse à l'irrationnel. 3. L'on peut enfin faire de la psychanalyse une prostituée au service des biens ? la dévoyer, dévoyer sa fonction émancipatrice, la réduire à peu de choses, finalement la rendre homogène à l'idéologie vulgaire du libéralisme marchand et individualiste. Le psychanalyste vous rendrait service, à la manière du poissonnier, si un envie de goût de mer vous vient. Il vous délivre ce service de l'âme, plus ou moins préfabriqué, comme d'autres ceux de nourriture plus terrestres et corporelles. Ce n'est plus ainsi d'un des personnages d'Astérix. Ils sont frais. mes poissons, mais elle est fraîche, mon analyse. N'y en parla ce qu'il peut y avoir, je le suppose, d'à la fois sublime mais dérisoire dans l'analyse, d'à la fois traumatisant mais in fine libérateur. L'analyste serait ce coach mental, ce précepteur de votre bien-être parfaitement inséré dans les structures sociales. On consomme alors de la psychanalyse et l'on attend de cette dernière un bien-être d'individu tranquille, inséré. Rapport finalement de la psychanalyse à l'idéologie politique du temps et aussi aux psychothérapies pragmatiques, immédiates, fonctionnelles. Voyons bien maintenant les relations en jeu entre ces trois déperditions. Elles sont non seulement réelles, mais tenaces, parce qu'elles prennent forme de ce qu'une société est ce qu'elle est aujourd'hui, c'est-à-dire déterminée, comme toutes les autres, du reste, par un ensemble structurel collectif inconscient, et voilà le moment où nous touchons à l'essentiel. Quel inconscient collectif pèse, aujourd'hui, sur la pensée psychanalytique et sur sa pratique, au point qu'elle ne puisse exactement être fidèle à sa quintessence émancipatrice ? Il faut bien saisir la question. C'est aussi bien celle du local et du global. Il y a une globalité de ce monde, l'idéologie capitaliste, qui détermine la localité d'une pratique, la psychanalyse, qui ne peut, en pratique, concrètement, qu'y être soumise, quoique sa pensée essentielle est la puissance abstraite, de penser et de refuser la globalité. L'inconscient de l'exercice de la psychanalyse, comme pensée et comme pratique, voilà ce qui est en jeu ici. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque dès lors que la psychanalyse, historiquement, a mis en jeu quelque chose d'aussi puissant que l'altérité inconsciente dans l'étude des phénomènes humains, il faut bien qu'elle doive elle-même, comme pensée de la non-coïncidence, penser relativement une... dans son corpus affronter en retour le monstre qu'elle a judicieusement révélé. Et c'est toute la saveur de la remarque de Freud que Zizek a tenue à nous rappeler que les conditions idéales pour la psychanalyse, politiquement et socialement, seraient celles où la psychanalyse serait devenue inutile. Autant dire que nous aurons toujours besoin de la psychanalyse, puisqu'aucun système politique ne peut abolir la nécessité structurelle d'une clocherie entre soi et soi-même, la fêlure du sujet. En même temps qu'elle sera, cette psychanalyse, toujours décevante, dépendant d'un système moins vaste que la parole et la spéculation philosophique, moins vaste donc que la liberté humaine qui n'a d'autre origine que la capacité de rendre parlant les choses, donc multiplement possible, et d'animer notre corporeité, mais dépendant d'un système effectif, l'ordre politique et la structure sociale. Ainsi la psychanalyse est-elle toujours à moitié ou au tiers ? Pas toutes. comme la vérité de n'exister que dans une société qui la nie au moins en partie. Et c'est pourquoi nous en avons besoin, mais c'est pourquoi elle ne peut que décevoir de n'avoir pas pleinement les mains libres, par l'effet des structures qui tiennent sa puissance libératrice à distance, et s'en méfient, comme de la peste. Si la psychanalyse avait pleinement les moyens de son effectivité émancipatrice, elle ne serait plus même nécessaire. Elle se serait incarnée dans une société non pas d'être parfait, D'ange, ce fantasme, et cela certainement pas, ce désastre, ce retour au fantasme de la pureté inhumaine. mais dans une société d'individus ayant assez traversé le fantasme, en termes grossièrement lacaniens, ou ayant suffisamment digéré leur édipe sublimée pour n'en avoir plus le besoin. Ce qui revient aussi bien à dire que la psychanalyse est le refoulé du politique, de son insuffisance première et terminale. Si la psychanalyse est dans une situation telle qu'elle risque, sans cesse, d'être elle-même sujet d'un inconscient social et politique, qui la positionne, la relativise, la restreint ? l'empêche d'accéder à sa puissance propre et pure, il doit être possible de dessiner, pour notre temps, les éléments d'aliénation qui sont les siens. Tout son problème est d'existence intermédiaire et néanmoins nécessaire, nous l'avons indiqué. Elle doit affirmer son existence simultanément contre le scientisme, qu'elle ne saurait incarner sans se perdre platement dans les effets matériels neurobiologiques, contre l'irrationalisme à laquelle on aimerait la réduire, pour en relativiser la charge, enfin, contre cet usage idéologique qui l'a reconduit à une pratique homogène au discours régnant, celui du petit sujet soi-disant parfaitement heureux et sociable, au producteur consommateur de son temps. Ce que le scientisme et l'irrationalisme ont en commun, en extrême, c'est de ne reconnaître aucun espace propre à la psychanalyse, soit par le défaut, soit par l'excès. Ce que l'idéologie, de son côté, a en commun avec l'irrationalisme, c'est de vouloir réduire la pensée psychanalytique à une forme ordonnée au libéralisme, et ainsi nier sa capacité authentiquement révolutionnaire. Mais nous devons prendre désormais les choses d'une autre manière. Nous devons les considérer à partir de l'immanence propre à ce que je ne cesse de nommer, depuis le début de cette réflexion, la psychanalyse. Nous ne devons plus seulement envisager les forces qui s'opposent à la capacité libératrice de la psychanalyse, comme si, par ailleurs... en son indépendance, cette dernière était systématiquement belle et pure, en son noyau intime. Nous devons, au contraire, être particulièrement critiques à l'égard des perversions dont la psychanalyse peut être l'objet d'elle-même et qui ne manque pas. Mon point de vue est finalement simple sur ce qu'est véritablement la psychanalyse. Je suis lacanien. Le sommet de la psychanalyse se tient pour moi en Lacan. Je ne crois pas qu'il puisse être dépassé, ce sommet. La psychanalyse, science humaine si jeune, a rencontré en Lacan son savoir absolu et elle est condamnée à ruminer ad aeternum Lacan. Tout ce que l'on peut inventer, ce sont des variations théoriques autour ou à partir de Lacan, ou bien l'étude pratique de cas un peu particuliers. C'est sa spécificité, sa singularité propre dans l'ordre des sciences, close, bien couverte à l'infini, aussi vite qu'apparue. Mais cette affirmation apparemment péremptoire sur la célérité de sa perfection théorique, Lacan, après Freud, ne contredit nullement la capacité libératrice de la psychanalyse. Car cette capacité reste une expérience singulière, celle de l'analyser qui prendra son temps propre et n'a pas de rapport, de son point de vue, avec la manière historique dont la psychanalyse s'est constituée. Il est bien évidemment difficile d'établir le sens profond d'une telle affirmation « être lacanien » . Mais disons pour nous, en tenir à ce qui nous intéresse présentement, que le lacanisme dévide le freudisme de sa passion symbolique, non moins, jusqu'à un certain point, que de son sexualisme. Lacan formalise Freud. Il le formalise en même temps qu'il l'élève à l'ontologie, à la philosophie pure de sujet. Ce qui compte n'est pas le contenu des fantasmes, papa, maman et moi, mais sa traversée elle-même. Ce qui compte n'est plus l'interprétation du sens Mais le fait que toute signification verbale, signifiante, soit de toute façon sans fin ni nécessité, en même temps qu'elle nous constitue comme être corporel de langage, il s'ensuit que le plus essentiel devient l'expérience par laquelle je me saisis comme un sujet vide. Bref, Lacan rompt radicalement avec la tentation théologique et symbolique de la psychanalyse, son aile droite théorique. Tant que vous cherchez une signification ultime, un secret à votre aventure personnelle, Vous n'y êtes pas, à votre vérité. Et c'est là la limite de Freud et de ses casseroles génitales. Ce que Lacan a compris, c'est que la question ontologique, métaphysique, était, plus encore que la question sexuelle, celle de la jouissance. Le sexuel dépend du métaphysique, le manque sexuel du manque à être, même si, et c'est un point important que l'on doit accorder au freudisme, Lacan a maintenu jusqu'au bout, précisément parce que le signifiant est incorporé ou la parole en chair qu'il y avait dans le sexuel une chose à penser, irréductible. une sorte de condition première de l'être parlant, paradoxalement incorporée. Ce qu'il faut comprendre, c'est l'inanité de notre singularité, charriée par la chaîne des signifiants et des signifiés qui vous font croire en vous. Ne parlons pas même de la tentation théologique, celle de Jung, qui est celle d'un refoulement de la dureté du réel lacanien, n'être rien en tant que sujet dans l'imaginaire. En ce sens, le lacanisme agit comme un zen, Il est le zen de l'athéisme. Il est, littéralement, c'est le sens, paraît-il, authentique du mot « zen » . Ce bâton à merde, ce bâton qui enlève la merde, cette merde qui nous empêche de nous voir tels que nous sommes, éventuellement à continuer à chercher l'eureka, de notre singularité. Mais il n'y en a pas d'eureka, de ce que nous sommes. Et c'est cela qu'il faut comprendre. Un zen sans aucun mysticisme, donc. Je reconnais que mon discours est ici, typiquement, de philosophe. J'enjambe par le principiel toutes les difficultés concrètes et toutes mes subtilités, toutes les réussites longuement préparées d'une analyse symbolique freudienne, et même le pragmatisme de l'analysant à la fois freudien et lacanien, tour à tour, ou peut-être bien ni l'un ni l'autre. Bref, j'ignore la pratique en elle-même, et je ne prends peut-être pas la mesure de la détresse des gens qui rentrent en analyse, ou la difficulté qu'il y aurait à les faire déjà parvenir à quelques îlots de compréhension oedipienne sur leur propre compte. Mais c'est que le point essentiel demeure, celui de l'ambiguïté, même de la psychanalyse, de sa pratique, qui peut rester elle-même prise dans les raies du symbolique ou de sa propre inconscience. C'est là qu'une autocritique semble nécessaire à la psychanalyse, autocritique qui ne peut s'appuyer que sur la supériorité du lacanisme. de son formalisme libérateur, sur les psychanalyses du contenu, du savoir, de la certitude, de l'assignation au sens et à la résidence du sujet. Bref, la différence entre les discours du maître et, par ailleurs, celui de l'analyste doit rester à l'esprit. Je donne d'emblée un exemple trivial, d'autant plus intéressant qu'il s'insère dans la structure même de notre société, celui de toutes ces émissions TV où l'on essaye de compatir avec la souffrance d'un esprit engagé, dans son hasard propre, douloureux, aussi bien que celle où l'on communie avec la libre pluralité des choix et existences. Des produits typiques du médiatisme de la démocratie virtuelle 3. On y engage des psys, chologues, chanalistes, thérapeutes, qui enseignent, douceusement mais sûrement, quelques contenus de vérités individuelles. J'ai vu tout à l'heure, dans une émission TV de ce genre, Un célibataire qui se complaisait dans des relations avec des femmes mariées, témoignant longuement, sans tendre finalement dire, point de vue du psy, qu'il souffrait du complexe de Peter Pan, voulant jouer, séduire, s'amuser, qu'il était immature par sa peur de s'engager et qu'il n'avait pas réglé son édipe. Cherchant à séduire la femme d'un autre, la maman du papa, évidemment, vit à l'époux cocu. Il était évident que la réduction de la psychanalyse Un tel approche des choses est non seulement indigne de la réflexion que l'analyste pourrait avoir sur sa propre discipline, mais ne fait que servir le cirque médiatique. La psychanalyse occupant alors, dans la fausseté du spectacle généralisé, la place du singe non seulement savant, mais expert. D'origine italienne, l'homme a répondu une chose assez belle de modestie et d'acceptation à cette psy de Pacotille, à cause de la religiosité familiale et que l'on se mariait tardivement, puisque c'était une grande affaire pour la vie. Zizek dit bien que le premier geste de l'analyste, malheureusement, problématiquement, est de décider de ce qui est normal et anormal, de ce qu'il faut interpréter ou non. Il donne comme exemple la normalité qu'il y a à tromper sa femme en Argentine. « Vous ne la trompez pas, c'est anormal » et, au contraire, la normalité qu'il y aurait à la tromper en Europe. Et il faut rappeler à ce propos la sagesse de Freud, qui n'a jamais voulu donner d'autre définition de la normalité que cette définition très large, être capable trop d'amour et de travail, et qui par là prévenait la psychanalyse contre ses propres préjugés. Ce régime de distinction entre normalité et anormalité est évidemment le fond de l'affaire. Celle d'une psychanalyse sans conduire celle-ci à l'inverse jusqu'aux affres de l'antipsychiatrie, ou d'un grand défoulement du « ça » pris encore, de toute évidence, dans le régime d'une signification hiérarchisée avec tous les dogmes sociopolitiques que cela présuppose. C'est seulement parvenu à ce point que l'on peut comprendre l'enjeu d'une polémique comme celle que le livre de Michel Onfray sur Freud a pu récemment allumer. Disons sans embâge que la posture d'Onfray est d'une évidente nullité. Onfray est en réalité un matérialiste des plus classiques. Sa critique de toute transcendance, de toute religiosité, s'accomplit dans l'affirmation de l'immanence corporelle et gentiment hédoniste. Rien de plus, rien de neuf sous le soleil pérenne de la philosophie, sinon l'actualité de son endurance, de son travail, de son talent. Il manque donc à sa pensée la reconstruction d'un sujet d'un nouveau type, et une vision plus systématique de la problématique de l'être, c'est toute la différence avec Deleuze et Badiou. Dès lors donc qu'il se laisse uniquement aller au marteau frappeur, essayiste plus que philosophe, il lui vient à l'esprit de voir en la psychanalyse, à son tour, une religion. Son Nietzscheïsme convoque alors, d'une manière à la fois attendue et inutile, l'impossibilité de donner un sens au contenu du sujet de l'inconscient, une signification à sa schise, à sa spaltung, etc. Il faut pour cela détruire l'orientation de Freud, l'orientation première de la psychanalyse, celle selon laquelle une interprétation de l'inconscient est relativement possible, ce en quoi, effectivement, quoique porteur d'une même intuition, celle du sujet conscient incomplet, Freud et Nietzsche dissonnent dès l'origine. Encore est-ce que c'est ? là une belle explication de l'entreprise d'onfray car le reste de son travail consiste dès lors en un galimatias inexcusable selon lequel la psychanalyse est réductible à la pensée de freud et la pensée de freud aux turpitudes et à la singularité malsaine de l'individu sigmund freud le comique du livre d'onfray sait cette identification cette longue attaque ad hominem au terme de laquelle il n'est plus question du fonds fond ou plutôt sans fond que nietzsche pourtant reconnu parfaitement, à savoir qu'il n'y a pas de sujet autre que de l'inconscient. On ferait eu mieux fait d'opposer Lacan à Freud, de creuser ainsi, d'une certaine manière, la voie non herméneutique ouverte par Nietzsche lui-même, plutôt que de se livrer à de tels racolages qui ne font qu'affaiblir la possibilité même de la pensée, en général, et donnent sa pâture la plus stupide à la confusion médiatique de notre temps. Par ailleurs, ce livre, en aucun cas, n'offre une perspective nouvelle par rapport à la critique réelle et profonde formulée par Deleuze et Guattari en 1972 contre l'Oedipe de Freud. Il est évident que le livre d'Onfray n'est philosophiquement rien à cet égard, et en comparaison du travail de Deleuze et Guattari, c'est un livre par ailleurs essentiellement réactif, au sens le plus Nietzschéen du terme, ce en quoi son auteur n'est pas à la hauteur de son propre maître, Nietzsche. Il y a cependant quelque chose à penser de la réaction à laquelle Onfray s'est ainsi exposé en publiant cet ouvrage. Qu'a signifié la virulence de la contre-attaque collective menée par Madame Rudinesco ? On doit consentir à ce que le fétichisme du contenu soit en question, dans la psychanalyse même, dès lors qu'on a compris que « même l'anti-freudien est un freudien » , c'est-à-dire dès lors qu'il est avéré que nulle pensée sérieuse de notre temps ne peut faire l'économie de la non-coïncidence du sujet. Il suffisait donc de répondre à Onfray par Lacan, par Deleuze, par l'affirmation d'un devenir de la psychanalyse qui ne s'était pas arrêtée à l'origine freudienne. Au lieu de cela, à quoi a rimé la contre-attaque ? Je crains qu'elle n'ait montré qu'entre l'idéal de la psychanalyse, libérateur, émancipateur, et la pratique institutionnelle et surtout libérale, il y ait écart, et que c'est cette dernière, Mordicus, qu'il s'agissait surtout de défendre si Freud était parfaitement conscient de la possibilité et de la nécessité de penser les structures sociales, voire l'humanité en elle-même, n'est-il pas aussi celui, selon une anecdote célèbre, qui répondait à la question « Qu'êtes-vous politiquement ? » Ceci, politiquement, je ne suis rien. Ou couleur chair. 4. Du reste, dès 1960, dans le séminaire « L'éthique de la psychanalyse » , Lacan renvoyait dos à dos les intellectuels de gauche et ceux de droite, les premiers incarnant la folerie, la sottise, les secondes la knavelerie, la canaillerie. Cette position ironique, dont Nicolas Fleury, Purserieri a montré à quel point elle structurait toute la filiation orthodoxe, celle de Jacques, Alain Miller. 5. Sera-t-elle le dernier mot de la sagesse psychanalytique ? Ce refus de toute suture d'avec la politique dont on voit bien, en même temps, qu'elle sacralise la psychanalyse. Quelque chose, ici, de troublant, reste à quatre haches en cinq déterminées. Car le refus de tout discours du maître ou de l'université au profit du discours de l'analyste, cela, ce refus, ne peut-il porter en même temps, en soi-même, une sorte de tentation semblable à la célèbre dénonciation par Hegel de la « belle âme » ? Rappelons qu'à chaque fois la vertu a les mains pures, mais qu'elle n'a pas de main. Se demander même si l'affirmation d'une telle différence de la position de l'analyste sur les autres discours n'est pas la dernière ruse de la maîtrise, en trompe-l'œil. en quelque sorte mutatis mutandis que la plus puissante et appropriatrice des théologies est la théologie négative, celle qui ne peut rien dire positivement sur l'objet de Dieu, celle qui est agnostique de l'intérieur d'elle-même. C'est là qu'il n'est pas certain ne pouvant être tenu dans sa pureté que le discours de l'analyste soit tout à fait sage et dépourvu lui-même de toute idéologie lorsqu'il renvoie dos à dos sottises et canailleries. Suffira-t-il de réduire Mai 68 au désir du Maître 6 ? L'ambiguïté de Lacan à l'égard de Mai 68 est finalement le fait fondamental. Non pas le refus de l'événement, le réactif, mais l'ambiguïté même, car en définitive, Lacan s'y sera chevillé. À cette ambiguïté, même si en définitive, comme le montre Jacques Sedat, le bilan qu'il en proposera sera Acre 7. Ce n'est pas aux fils idéologiques légitimes à Jacques-Alain Miller qu'il faut s'adresser, si l'on veut, au moins rétablir l'ambiguïté partant une certaine capacité de résistance politique de la psychanalyse. Miller s'accommoderait tout au plus d'une fine ambiguïté pour autant qu'elle maintiendrait la belle âme politique dont je parlais. Mais pas plus. Jacques-Alain Miller, en ironiste, est un conservateur. En somme, ainsi que Nicolas Fleury l'a montré, la position de Jacques-Alain Miller essaie. et celle d'un ironiste politique qui pose une sorte d'antécédence du symbolique, inséparable de l'humanité même, à l'égard des volontés émancipatrices. Il faut ne pas être naïf, mais savoir que cet nom du Péry reçoit comme limite le caractère langagier de l'étant humain, accepter les structures, accepter la part imaginaire des structures, tel est en dernier lieu le fond du discours de Miller, reste pour lui peut-être, comme idéal, le prototype de l'individu émancipé, peu dupe, triomphant des fictions par une sorte de savoir de leur symbolique et imaginaire nécessité, ce qui me fait si c'est s'être songé à la liberté de pure acceptation ou d'entendement, de compréhension, de la nécessité naturelle chez C. Spinoza, à ceci près que cette dernière a quelque profonde noblesse métaphysique en son contexte, tandis qu'il n'est pas certain que Jacques-Alain Miller nous parle d'autre chose que de l'individu libéral parfaitement inséré dans les structures, dans les actes, Quoique critique, dans ses pensées, une sorte de cynisme peut-être tout au plus à moitié bienfaisant à l'égard des autres, peut-être même en tant que potentiel les analyser, sans plus. Mais il est vrai que de l'ironie au cynisme, la pente est glissante. Les capitalistes les plus éhantés sont les premiers à concevoir le système du reste et ils seraient les premiers à pouvoir en former une bonne critique théorique et réelle s'ils le désiraient. Mais c'est précisément de cette possibilité ineffectuée qu'ils tirent toute leur jouissance de pervers, se sentant par là vraiment intelligents, supérieurs, de savoir en silence et d'exploiter d'autant mieux, cartes en main, l'ignorance commune. Mais soyons précis et voyons de plus près quelques mille erronies. Nous nous référerons pour cela à cet entretien accordé par Jacques-Alain Miller à la revue Cité, entretien mené par Jean-Pierre Clairaut et Linda Lotwill. On peut, à peu près, commenter dans l'ordre quelques lumineuses déclarations de Miller et obtenir par là une vue plus certaine du lacanisme conservateur que Jacques, Alain Miller, souverainement incarne, avec ce talent propre à ceux qui savent manier, au plus au point, les ambiguïtés originaires et terminales du RSI. Miller commence donc par définir la psychanalyse à partir du cercle privé-libéral, ce qui ne manquera pas de satisfaire la pratique pure, et ses éventuelles et incontrôlables déviances, seul point sur lequel je m'accorde avec les vacheries d'un non-frais. La psychanalyse peut-elle être conçue autrement que comme un immense projet d'éducation privée ? Lui demande-t-on, en effet. « On ne saurait mieux le dire » , répond Jacques Alain Miller. Un immense projet d'éducation privée. C'est ainsi, en effet, que la psychanalyse doit apparaître quand on considère sa pratique en politologue. Elle ne prend pas l'homme en masse, Si je puis dire, mais un par un. Elle le retire de la scène publique. Elle le soumet à une expérience singulière qui reste dans la confidence des deux partenaires. Pour autant, cela dit, que l'on puisse penser quelques unités de cette expérience singulière, elle sera le progrès des Lumières, une tolérance sociale inédite jusqu'alors à l'endroit des pulsions. Et c'est par ce biais que la psychanalyse a changé le monde. 8. Miller ajoute « Si je voulais pousser mon avantage, je demanderais même « La politique change-t-elle le monde tant que Kenisto ? » Quel peut être alors le but de cette discrète intrusion de la psychanalyse, d'abord singulière, dans le jeu politique ? À peu près cette espérance, bien que Miller rejette par ailleurs cette catégorie. Eh bien, quand cette société dans son ensemble aura connaissance du grand secret, quand elle saura interpréter les symptômes, ceux-ci n'auront plus lieu d'apparaître, évidemment pour soutenir de telles positions en toute et prétendue orthodoxie Miller doit simultanément réduire une certaine ambiguïté de la pensée politique de Lacan à quelques traits selon lui premiers. Dans l'œuvre de Lacan, ce que nous trouverions avant tout, c'est « la défiance à l'endroit des idéaux, des systèmes et des utopies dont le champ politique est semé » . Ce que l'on trouve, au contraire, et à foison, dit Miller, ce sont des notations sur la politique qui vont de l'ironie au cynisme, ponctuées de sarcasmes et de ricanements divers, « Elei eti estii ches comique » et « elei eti meurtrière » . Aux yeux de Lacan, la politique procède par identification. Elle manipule des signifiants voix. Maître, elle cherche par là à capturer le sujet. Celui-ci, il faut le dire, ne demande que ça, étant, comme inconscient, en manque d'identité, vide, évanouissant. On peut bien achoper sur la célèbre formule de Lacan selon laquelle l'inconscient, c'est la politique. Jacques Allen Miller y met de l'ordre, sans trahir en effet le mot de Lacan, en rappelant que Lacan entendait par là l'omniprésence du social, de l'autre, des discours dans la constitution d'un sujet de l'inconscient, d'un être parlant et parlé, d'un parlaître. Et l'importance, dans ce phénomène, du discours du maître, discours politique par excellence, qui voue le sujet de l'inconscient à recevoir de l'autre les signifiants qui le maîtrisent, le représentent et le dénaturent éteignant en lui la jouissance de l'animal. Si bien qu'en proférant cette formule, Lacan n'aurait rien fait d'autre que d'annoncer ce discours du maître dont il a construit le schéma dans la foulée de mai 68, sans doute pour indiquer à ses auditeurs, qui se multipliaient alors, déconfis qu'ils étaient de la participation aux événements, que l'issue qu'il cherchait, ils la trouveraient plutôt du côté de la psychanalyse et par le biais d'une désidéalisation de la politique, bien comprise par la politique. la formule de Lacan, affirme Miller, signifie aussi bien que « la psychanalyse est l'envers de la politique » . Miller peut alors résumer sa pensée, et celle qu'il prête à Lacan, de la manière suivante « La psychanalyse n'est pas révolutionnaire, mais elle est subversive, ce qui n'est pas pareil. Et pour les raisons que j'ai esquissées, à savoir qu'elle va contre les identifications, les idéaux, les signifiances maîtres, et de rappeler l'analogie qu'établissait Lacan entre les révolutions politiques et les révolutions des orbes célestes, à l'époque même de mai 68, une révolution est faite pour revenir au point de départ. L'espérance politique aurait donc une naïveté que n'a pas le cours fixe de l'astronomie planétaire et astrale lorsqu'elle parle, à propos des orbites, de « révolution » . Finalement, si elle est subversive, la psychanalyse n'est pas pour autant progressiste, mais pas non plus réactionnaire, est-elle alors désespérée disons qu'elle vous opère de l'espoir c'est la relation du principe espérance il est alors possible de résumer la pensée de miller ou celle de lacan selon meilleurs autour de sept points la subversion de la psychanalyse consiste à interroger les phénomènes d'identification du sujet de l'inconscient par le social la psychanalyse et en ce sens libératrice cette portée libératrice ne peut exister d'abord que dans un rapport privé des sujets entre eux, spécialement la relation analysant-analysée. La psychanalyse est en ce sens éducation privée. 3. S'en suit, politiquement, un certain nombre de conditions essentielles à l'existence même de la psychanalyse et que celle-ci doit soutenir, en particulier l'existence d'une société civile au sens propre, distincte de l'État, et puis la possibilité d'ironiser sur les signifiances maîtres, ce pourquoi elle a partie liée avec la liberté d'expression et avec le pluralisme. 4. La psychanalyse n'est cependant pas réductible à la dimension singulière de l'analyse. Elle propose, par influence continuée et implicite, un progrès collectif sensible. qui reconnaît à la fois le caractère indépassable des pulsions et dépasse ironiquement les fonctions illusoires de maîtrise des sujets. Elle hait cette prise de conscience. Telles sont ses lumières sociales et politiques. 5. La psychanalyse ne se rapporte aux orientations politiques que d'une manière ironique, voire cynique, en tout cas agnostique. Elle ne voit en toute volonté politique qu'effet du discours du maître, tandis qu'elle est discours de l'analyste. 6. Ce pourquoi elle renvoie dos à dos la bouffonnerie de gauche et la canaillerie de droite, conscientes aussi que l'une se renverse en l'autre. 7. La psychanalyse récuse en conséquence toute vérité révolutionnaire. Qui ne voit cependant que cet ensemble de propositions est d'ores et déjà, de l'intérieur même de sa position soi-disant transcendante ou indépendante, habitée par une certaine conception proprement politique ? L'axiome 3, en particulier, est tout sauf innocent ? ou neutre, puisqu'il revient à sanctifier un certain type de société, l'existence d'une société indépendante de la puissance étatique. Notre propos n'est pas de dénoncer cette thèse, mais simplement de faire remarquer cette étrange torsion par laquelle Jacques-Alain Miller, interprétant Lacan, à la fois affirme l'indépendance de la psychanalyse, qu'à l'égard de la politique et, en sous-main, commande bel et bien une politique adéquate à la psychanalyse. comme si le discours de l'analyste revenait habiter le discours du maître, mine de rien, comme si la maîtrise pouvait prendre l'apparence de son inverse et se montrer d'autant plus perverse qu'elle l'énerve à nouveau frais, à la manière des saintes nitouches. La frontière même entre discours du maître et discours de l'analyste reste problématique. Le discours de l'analyste peut dissimuler un discours du maître, d'autant plus efficace qu'il prétend ne pas l'être. Et cela, ce point délicat, n'est pas seulement exhibé par l'axiome 3, aussi bien renvoyé dos à dos, gauche et droite, est déjà une position politique. Axiome 6, de même l'ironie comme sagesse la plus haute. Axiome 5, de même la récusation de toute volonté révolutionnaire. Axiome 7, que l'on ne prenne donc pas les vessies pour des lanternes. Il n'existe pas de position politique neutre, ni même absolument distanciée. C'est à peu près aussi impossible cela que l'existence absolue, c'est-à-dire absolument séparée du reste du monde, d'une singularité humaine. Ou bien donc la psychanalyse, à la Miller, doit reconnaître que sa position n'est jamais pure, absolue, indépendante de la politique, sage. Ou bien elle doit reconnaître qu'elle est sa politique implicite. Mais la superposition ou polyphonie de ces deux jouissances contradictoires est miroir aux alouettes. Il y a bel et bien une politique jamske millérienne. assez subtil, mais dont le parfum dernier est aisément décelable. Cette politique est critique du discours du capitaliste, critique des processus d'identification par les signifiants maîtres et affirmation d'une certaine souveraineté de l'individu ironiste triomphant. Cet individu libre et agnostique ne croit nullement à la supériorité de la gauche ou de la droite, refuse toute idée révolutionnaire dans laquelle il ne voit qu'un danger de toute façon inutile. Il défend cependant la nécessité d'une séparation entre la société civile et l'État, et affirme que le meilleur système politique est celui des « libres expressions » , qui reconnaître, dans un tel portrait sinon l'individu bien adapté à son temps, au système comme il va, individu satisfait de dépasser en pensée les conditions politiques de son temps, mais absolument satisfait aussi de ne point y toucher. La belle âme, à nouveau, en somme. Un modèle d'équilibre, ce citoyen intelligent et impuissant. Est-ce là autre chose qu'une éthique politique de la résignation, de l'infinitésimal progrès dispensé ici ou là, à l'occasion, mais plus dangereusement encore, de l'individu affirmé en son clivage entre conscience et action ? L'ironie est aussi, en effet, ce clivage. Et, comme je l'ai déjà dit, le cynisme, dans ce cas, n'est jamais loin. Ce portrait conviendrait très bien, en effet, à quelques hommes d'exploitation tout à fait conscients de tout cela. En tout cas, son trait essentiellement droitier ne peut manquer de sauter aux yeux. On peut même appeler cela « portrait du droitier de toute intelligence » . Récuser que la droite comme la gauche soient des vérités est en effet un geste typiquement droitier. C'est toujours la gauche, en effet, qui affirme qu'il y a une vérité de la politique, et certainement pas la droite, qui aime rappeler… ou du moins rappellent que les choses sont comme elles sont et incinèrent ainsi le sens des volontés émancipatrices. Maintenir une certaine nécessité des structures, même illusoires, est typiquement un geste de droite. Et Jacques, Alan Miller, est cela. « Ne renversons pas la tortue sociale » , comme il dit, « même et surtout nécessairement illusoire, elle ne s'en remettrait pas, et nous avec » . Aussi bien, la doctrine de l'individu à laquelle nous aboutissons, avec Jacques-Alain Miller, est tout de même étrange. L'ironiste étant schize, il sait, mais ne fait pas, ne fait guère, pense qu'il n'y a rien à faire. Déjà terrassé par sa disjonction, et par une vérité éternelle due à quoi bon ? Nul doute qu'il puisse être, dès lors, dès qu'il n'y prend garde, un pur et simple cynique. Le modèle promu par Jacques-Alain Miller est finalement de convention. Nombreux sont ceux qui vivent ainsi. Est-il nécessaire d'élever en modèle un rapport aux choses qui y est des plus banales ? L'ironie et l'acceptation des choses sont, de fait, les attitudes typiques des citoyens de notre temps. Miller agit en modèle le factuel du temps, largement intégré, intériorisé, tant par l'ouvrier obéissant que par le cynique flamboyant et gagneur. Exemplairement, nul n'est dupe des ficelles de la propagande de notre temps. Nous ne sommes pas même interpellés en sujet au sens d'altousseurs. Ce qui se passe est différent, et suppose justement pour que cela fonctionne, par quelques fascinations scopiques, par exemple, par quelque acceptation finale de l'individu. À quoi bon regarder autre chose à la télévision ? En effet que ce programme-là, si débile soit-il. Mais voilà justement un exemple des processus contemporains. La question centrale, dès lors, n'est pas de savoir si Jacques Allen Miller a raison d'interpréter ainsi Lacan. La vérité de Lacan n'est pas directement dissible. Lacan délivre, comme tout génie de la pensée, un royaume inouï de possibilités. Il est même fort possible que Jacques-Alain Miller, avec son centrisme libéral, ne soit pas infidèle à Lacan. Mais Lacan est une pensée à peu près infinie. Et un lacanisme de gauche n'a pas moins de sens qu'un lacanisme de droite. Sur cette scène, c'est évidemment Slavoj Zizek qui s'avance. Zizek est le premier à reconnaître que la lecture par Lacan de Miller est principielle, essentielle, même s'il n'aime pas trop cette manière qu'aurait miller d'interpréter de manière téléologique la trajectoire de la canne le dernier lacan lui paraît beaucoup plus ouvert que définitif et avec lui la totalité de l'oeuvre il est évident dès lors que l'on peut faire de la cannes une extraordinaire matrice de la critique politique d'une certaine manière zizek fait de l'écriture du discours du capitaliste le centre de gravité de l'oeuvre de la canne mais pas seulement en dernier lieu Le but le plus profond de Zizek est de soutenir et réinventer une continuité, chez Lacan, entre la doctrine de l'être, plus exactement du réel, celle du sujet, et la question politique. Comprendre le réel lacanien, c'est aussi comprendre, en effet, le choc politique auquel chaque individu se trouve confronté, d'affronter le non-sens du réel et, cependant, ses possibilités symboliques et affirmatives. Un sujet authentique est ce qui fait le lien entre le réel et la politique. Nulle lâcheté, indifférence ou petits arrangements avec sa position sociale n'est possible ici, pour qui a vraiment affronté le réel et sa position de sujet de l'inconscient. Badiou écrit que « l'impasse de l'être est la passe du sujet » . Cette profonde réflexion est aussi bien le point de départ de Zizek, pour autant qu'on puisse assigner une origine à une œuvre aussi voyageuse. Zizek n'interprète pas cette formule dans un sens immédiatement badiouzien. Il y a quelque chose d'autre que de l'être ou les structures, la passivité du réel, à savoir son propre paradoxe qui s'appelle l'événement et dont on peut induire un sujet fidèle à cet événement qui aura par là dépassé le régime anonyme et strict de l'être, quoiqu'il ne s'échappe pas pour autant dans les nuées ou les transcendances. Ainsi d'une rencontre amoureuse qui change tout, pour nous, nous assignant heureusement à une vision renouvelée des choses, des structures, à partir du « de » ainsi formé. Mais, jusqu'à un certain point, cette formule est aussi bien commensurable au mathème lacanien. Bref, Zizek est une manière d'interpréter cette formule et, plus fondamentalement encore, de la situer entre Lacan et Badiou. Dans la perspective lacanienne, il est possible de dire que le sujet n'est qu'un reste vain, une vacuité signifiante de l'impasse de l'être, du réel. L'impasse de l'être est alors le presque rien du sujet. On gomme alors le caractère exceptionnel d'irruption, de l'événement comme impasse de l'être et passe du sujet, auquel Badiou, lui, tient tant. Disons, pour reprendre l'exemple qui précède, que rien ne s'est passé, même si nous sommes, maintenant, amoureux l'un de l'autre. Disons encore que Lacan est plus proche de la formule de mal armé, rien n'aura eu lieu que le lieu, que Badiou. qui veut que quelque chose se passe et nous transforme, fasse de nous de vrais sujets, à même l'être parfois bouleversé, quand l'impasse devient passe, précisément. Sans doute, du reste, ces difficultés, ou multiples interprétations, s'induisent-elles de ce que le réel, chez Lacan, est à la fois inertie brute, l'implacable revenir à sa place, y être toujours déjà encore, en particulier au regard de la jouissance et évanouissance, cependant, pur et diaphane, quoique sans sens, tandis que Badiou donne alors dans un certain romantisme, mais génialement formalisé par les mathématiques, de cette fêlure paradoxale du réel, érigée en événements et Lacan de son côté, dans un certain scepticisme de son humanité, Zizek adopte une troisième voie. L'individu conscient de ce paradoxe du réel, de sa parallaxe, dit-il aussi, accède à l'acte par lequel il devient un sujet authentique. Qu'est-ce que, alors, que cet acte ? Il est difficile, on s'en doute, de définir l'acte. Il y a, bien sûr, plusieurs manières de le prendre. Pour aujourd'hui, je proposerai, en suivant la magnifique lecture de Bruno Bostils, 9, d'entrevoir cette voie. Le réel est exactement ce qui ne répond pas à la question « Que me veux-tu ? Que me vaut l'autre ? » Je vois, dès lors, comme l'écrit. « Bruno Bostilz, le sujet est ce vide qui s'ouvre à cause de l'impossibilité qu'il y a à répondre à cette question. C'est aussi bien, on l'aura compris, l'intrusion dans le sujet d'un pur trou de non-sens, du réel lui-même. La question est de savoir ce qu'un sujet pourra en faire de cette confrontation au réel. Zizek ne la magnifie d'ailleurs nullement, cette confrontation. Elle doit avoir une suite, une conséquence. Elle n'est pas même une révélation. » Il n'y a pas un instant d'extase, ah mystique, mais une sorte de neuf conversion, peut-être progressive, la cure, justement, à cette compréhension de mon propre non-sens comme sujet. Cette compréhension n'est pas, évidemment, un nihilisme. Le nihilisme ne peut provenir que d'une incapacité à affronter le réel. Ici, il s'agit d'autre chose, de la conscience que nous pouvons former du caractère dialectique de notre rapport au réel. Nous ne sommes rien, soyons tout. est en ce sens un célèbre adage que Zizek et Badiou peuvent ici reprendre. Le sujet authentique de Zizek est celui qui perçoit désormais qu'impossibilité et possibilité, positivité et négativité, maîtrise et impuissance s'enroulent les unes les autres dans le rapport réel-sujet. Par là, celui qui se libère de la fausse activité du sujet domestiqué ou impuissant et de la vicissitude de n'être rien, que l'on peut à l'instant même, faire basculer dans l'être tout du sujet. Là est le sens, dans le non-sens, de la reprise par Zizek de la formule. Là où ça était, dois-je advenir, possibilisé par l'ouroboros du sens et du non-sens, du réel et du sujet. Il ne faut cependant pas se tromper sur cette conversion. Elle n'est pas quelque chose. Elle ne change pas, en tant que telle, l'ordre des choses, ou de ce que je suis, comme être social. a fortiori biologique. Elle n'est pas une assomption ou une sacralisation. Elle n'a rien de religieux, de mystérieux même. Elle ne bouleverse pas l'ordre extérieur de mon existence. Ce qui se produit a une autre signification. Le sujet se voit, se comprend autrement. Il sait qu'il est vide et qu'en conséquence, il peut être aussi bien tout. Et il ne devient pas fou pour autant. mais au contraire parfaitement conscient que le positif, le concernant, peut s'inverser en négatif, et vice-versa. Le sujet, finalement, se libère de lui-même, de son poids mort, abasem, d'apparence, en devenant son propre réel. Il accède alors à une liberté réelle. Cette liberté réelle ne change rien à ses conditions d'existence concrètes, à sa réalité concrète. Elle n'a justement nul besoin de modifier cette réalité pour accéder à son être propre. est paradoxal, tandis que la volonté de changer cette réalité à notre avantage pour parvenir à cette liberté réelle est de son côté tout à fait illusoire. L'acte du sujet ne change rien à l'extérieur, n'a nul besoin de changer quoi que ce soit, mais tire de lui-même la liberté intérieure qu'il y a à reconnaître le caractère asymbolisable du monde. On se demandera, arrivé à ce point, ce qui distingue la position de Jacques-Alain Miller de l'entreprise de Zizek. Mais l'ironie, évidemment, n'est pas l'acte. L'acte a cette puissance de ne pas conserver en moi la part appropriatrice, égoïste, prudente, de ce que Badiou appelle l'animal humain, c'est-à-dire la part conservatrice, érivée à ses intérêts. On comprend bien, alors, pourquoi, malgré les différences, il y a entre Badiou et Zizek, contre Miller, une évidente alliance. On peut supposer que pour Badiou, Miller reste conservateur de la part encore animale de chacun de nous, du sujet encore non authentique. et qui s'en dédouane dans sa belle doctrine immobile et abstraite de l'ironie. Badiou et Zizek nous parlent d'un autre ébranlement, à partir duquel, en nous, en cette masse faite aussi de chair, de sang, d'habitude, ce qui est disposé à devenir un sujet authentique se fait voir et connaître. C'est un risque que ne prendrait jamais l'orthodoxie lacanienne, ses gauches contre droites, entre autres. Conservation savante de soi contre révolution ouverte au non-moi. équilibre de l'animal humain et de la part ingénieuse et cognitive du sujet, via l'ironie, sans effet concret, contre engagement existentiel, total. Miller ou Zizek, en effet. Alors, dira-t-on, au final, qu'est-ce que Zizek permet que Miller ne permet pas ? En quoi la psychanalyse retrouve-t-elle ou découvre-t-elle, avec lui, une capacité politique d'émancipation et de réflexion critique ? La question est aussi bien, en arrière-fond, de colosse, puisqu'elle touche à la liaison à la fois difficile et irrécusable entre les deux plus grandes tentatives d'émancipation de la fin du XIXe, avec Nietzsche, Freud et Marx. Il semble que Zizek apporte à cet égard deux choses. C'est à la fois beaucoup, il faut le dire, si l'on se situe au niveau du procès interne à l'œuvre, à sa pensée, et bien peu si l'on se réfère aux problèmes concrets qui sont les nôtres, aujourd'hui. 1. Zizek nous montre que l'ensemble des concepts édifiés par la psychanalyse peut permettre de comprendre les processus à l'œuvre dans la société contemporaine. Ce point mériterait quelques développements, mais on ne peut que proposer au lecteur de le lire, aussi bien lorsqu'il parle de la bouteille de Coca-Cola, du cinéma, que d'un objet comme la burqa. 2. Zizek rappelle que le sujet accompli de la psychanalyse, le sujet libéré, peut être héroïque, sans être pour autant d'illusion, ou de folie dogmatique ou incorporée au discours du maître. Tout au contraire, il peut se battre au-delà de sa propre perspective conservatrice et animale pour proposer et instituer une autre réalité sociale et politique. Le sujet accompli, nous dit Zizek, est un sujet politique, un sujet de la vérité politique, qui ne peut prendre d'autre forme que celle de la lutte pour le commun, l'égalité, où il accepte de se dissoudre en partie. De même que nulle libération psychanalytique ne peut exister pour un individu qui s'accrocherait à son individualité mordicus, devient, avec Zizek, transitif le rapport entre les deux formules. Là où le « ça » est, le « moi » doit advenir, et là où le « moi » serait, le « nous » doit advenir. Que cette vérité soit problématique et difficile à cerner, en dernier lieu, cela ne doit pas nous aveugler. Car l'accomplissement du sujet... est lui-même relatif et problématique. Il n'y a pas plus de psychanalyse absolue que de communisme avéré. Mais justement, c'est ce même processus qui est libérateur et qui, lui, existe, et qu'il faut soutenir contre toute tentation de nier l'un au nom de l'autre. Zizek forme un programme assez cohérent pour nous permettre d'identifier ce que j'appellerais une nouvelle sophistique et une nouvelle scolastique, et pour redonner du courage au sujet. La sophistique est cette manière contemporaine, dans les pays soumis au capital et à la démocratie virtuelle, d'édifier un discours vain en vérité, prétendument problématique et à déterminer. C'est l'art de discuter de l'inessentiel, de le promouvoir, en faisant croire qu'ici, ça discute sec. Cela, au lieu de voir. La scolastique est une manière d'inventer des nominations et des problèmes pour une ligne idéologique déjà dévolue à la continuation à moitié suicidaire du système actuel. Dans la sophistique, on parle démocratie, choix des électeurs, légitimité du pouvoir, mauvaise haleine des étrangers, et dans la scolastique, rendement, cible. Organisation rationnelle, brainstorming. L'ironie ne suffira pas à empêcher les effets à moyen terme destructeurs de telles attitudes. Un peu d'héroïsme bien senti sera tout de même nécessaire, s'il s'agit d'autre chose que de discours. En quoi l'orientation de la psychanalyse, il vaut mieux la confier à Zizek qu'à Miller ?