Speaker #0Il existe une sorte de bêtise transcendantale au sein même de l'activité philosophique. Ne pas se savoir en capacité d'être philosophe, prétendre être seulement un étudiant ou un professeur de philosophie selon l'apparente modestie du titre. Entendons bien, il n'est pas un jour où nous n'apprenons pas une idée, une référence, une nouvelle manière de traiter un problème philosophique. Parfois, Notre ignorance nous saute aux yeux malgré les décennies d'études, de cours, de pratiques, d'écritures. La chouette d'Athéna demeure énigmatique, oraculaire. Et nous entendons à nouveau, alors, la première leçon de la philosophie, celle de Pythagore forgeant le mot de « philosophe » , d' « ami » ou d' « amoureux de la sagesse » . Pythagore ne prétendait pas, face au roi Léon, selon la légende, au titre de « sage » , titre autoréfutatif, pour ainsi dire, Car prétendre être parvenu à la sagesse démontre immédiatement que l'on n'en a pas compris l'insaisissable essence. Pas un jour, non plus, où nous ne devions travailler et enseigner aussi précisément mais aussi simplement que possible un auteur. Pas une année d'enseignement sans débuter par cet aspect de la philosophie, la leçon de l'étymologie, ici très profonde. Comment la philosophie, dans son essence, peut-elle être ce point zéro du savoir, et cependant, en son existence, proposer tant de savoir ? Le savoir de Descartes ou de Kant, par exemple, admirable au dernier degré. Celui qu'il faut d'abord travailler avec endurance pour, peut-être, non pas tant trouver à redire que d'instruire son propre monde avec cette manière de poser des axiomes ou de conclure, avec cette écriture et ce style de pensée, car les pensées vont jusqu'à avoir une nationalité, la créature systématique des Allemands, le pragmatisme et l'empirisme des Anglais, la prose en multivers des Français, se tenant en funambule entre la littérature et la philosophie. Mais la bêtise transcendantale des philosophes consiste à confondre savoir philosophique et philosophie, bien que ce premier soit une condition nécessaire, mais insuffisante, du second, de l'acte philosophique. Voyez Descartes, il étudie à la flèche les savoirs les plus reconnus de son temps. Mais cette volonté de prendre l'air ou le large, d'aller y voir, les voyages, son intérêt pour l'escrime et pour la musique, son engagement militaire dans les troupes de Nassau, les trois rêves qui l'illuminent et qui lui confèrent une raison d'être. Et finalement, auprès du feu, L'intensité du doute méthodique et la fulgure du cogito. Une philosophie va s'écrire, s'écrit déjà, se manifester dès les règles pour la direction de l'esprit de 1627 à 1628 et en un sens dès le traité musical et le traité d'escrime, écrit respectivement en 1618 et 1619. Il n'est pas de philosophe, au sens le plus juste, au sens où l'on n'est pas seulement un savant qui apprend à lire les auteurs et qui communique son savoir, sans que ce savoir soit véritablement incarné. Tripe et chair. Voilà ce qui fait d'un homme non pas seulement un habile professeur de philosophie mais un philosophe. Il lui faut en particulier, pour cela, être à la fois plein d'orgueil et de modestie. Ainsi, il y a de l'affect dans la construction des concepts, la position d'un plan d'immanence, l'expression des personnages conceptuels pour reprendre la conception, belle et juste, que se faisait de l'euse de la philosophie. La plupart des professeurs de philosophie, ceux qui enseignent au lycée ou à l'université, tâches difficiles par ailleurs, n'osent pourtant pas penser par eux-mêmes. Je veux dire créer une philosophie, encore qu'ils expliquent à leurs élèves que c'est là ce qu'il faut faire, s'appuyant sur la différence chez Kant entre savoir philosopher et savoir la philosophie. Un écrivain de philosophie ne se reconnaît pas en ce qu'il écrit et publie des livres mais à la nature de ses livres. Quelque chose est en jeu, pour lui, dans son texte et sa pensée, quelque chose de vital, qui renvoie en dernier lieu à sa trajectoire nécessairement particulière dans l'existence, et puis ses démons, ses obsessions, ses bonheurs, ses rêveries. Deleuze dénonçait fort justement l'édip universitaire. celui qui ne cesse d'affirmer que non, on n'a pas le droit d'écrire et de penser une philosophie. Mais Lacan, aussi bien, quand il parle du « discours universitaire » , touche à une chose assez semblable. Que l'édip universitaire cherche à nous écraser et à interdire une parole pensante, c'est-à-dire libre, voilà ce que nous avons tous expérimenté. Quelle force de vie ne faut-il pas à Deleuze, lui-même en apparence universitaire, pour créer sa philosophie, inouïe ? Tout est dans la force de vie, force qui fait autre chose, de la philosophie. Justement, des affects premiers, qu'ils soient de bonheur ou de désespoir, qu'importe ici l'objet de la force. Il y a place pour l'un comme pour l'autre dans l'écriture ou la pensée réellement philosophique. Imagine-t-on Kierkegaard nous parlant de loin du désespoir, comme s'il s'agissait d'étudier un papillon rare ou une tangente mathématique. Bien sûr que non, et que l'on ne se trompe pas. L'ennemi juré de Kierkegaard, Hegel, si abstrait soit-il, doit lui aussi déployer une force de vie menée à son plus haut point pour croire. En son système est osé y ranger toute la philosophie qui le précède. Cela en s'effaçant comme individu, lors même qu'il devient le Christ du savoir absolu. Beaucoup de voies sont possibles, chaque voie fait voie. Marx et la révolte. Nietzsche et la puissance. On n'en finirait pas de découvrir la vie, puissante et singulière, derrière les philosophies. Et il n'y a pas d'exception. Kant, en apparence si réglé, fait depuis Königsberg un incroyable voyage immobile. Et montre même sa force de caractère en sacrifiant le mariage en vue de poursuivre le voyage, c'est-à-dire l'œuvre. Ainsi la philosophie coordonne en définitive trois aspects. Le savoir de la discipline, la création de concepts et la force de vie. La bêtise transcendantale consiste à n'en retenir que le premier. Toute philosophie intéressante, au sens où de leuse employait le mot, est d'abord force de vie singulière et créatrice. Mais toute philosophie se confronte à l'abîme de la pensée. Toute philosophie est singulière mais tire sa puissance d'expression et même d'universalisation de cette confrontation éternelle avec l'abîme, qui est sans solution, technique ou mathématique. La philosophie, en vérité, s'écrit à mort, comme l'on dit. de son amoureuse, qu'on l'aime à mort.