Speaker #0Le matérialisme, comme l'affirme dans sa monumentale histoire du matérialisme Lange, est aussi ancien que la philosophie mais il n'est pas plus ancien. Il ne faut pas concevoir les physiciens tels Thalès qui pose comme Arkelo ou bien Héraclite Lefeu, Anaximen Lerre, comme des penseurs encore incapables d'une pensée abstraite élaborée. L'archet est le nom d'un principe immanent constitutif des êtres, cela selon leur unité première et dernière. L'archet naturalise l'origine, neutralise toute transcendance. La rationalité s'établit. L'apparition des physiciens, constitutif de ce que nous nommons en Occident philosophie, est aussi naissance de l'esprit matérialiste. La philosophie naît avec le matérialisme, bien que l'emploi de ce mot ne prenne un sens que bien plus tard. Robert Boyle invente en anglais le sens philosophique du mot en 1675. Leibniz le reprend, lui aussi par répulsion, en 1702. Mais la gauche des Lumières, d'Hydrault, d'Holbach, la maîtrise, revendiquera positivement le mot. De fait, parler de matérialisme suppose la confrontation avec l'idéalisme et le spiritualisme dont sera infectée la métaphysique. A l'origine, l'archet La distinction entre matérialisme et spiritualisme n'a aucune raison d'être. Simplement, le geste des physiciens est de rupture avec les mythes religieux et il ouvre un espace de pensée pour la philosophie. Il n'implique pas que cette distinction matérialisme-idéalisme soit déjà active. Bien entendu, plus que chez les autres présocratiques, la complexité d'un matérialisme endurant et cohérent se fait déjà voir chez le cip et démocrite. Lorsque la métaphysique de l'Europe chrétienne se referma sur elle-même religieusement, le matérialiste devint le paria de la métaphysique, d'une métaphysique infestée de religiosité. Toujours à la marge, le matérialiste eut donc longtemps son ennemi. Il savait y faire avec ce dernier. Ainsi de la maîtrise, par exemple, qui réduit à deux les systèmes de pensée, matérialisme et spiritualisme, dès les premières lignes de l'homme-machine et affirme l'inanité du second. Marx doit encore lutter, un siècle plus tard, contre cette superstructure qu'est la religion mais aussi bien contre la philosophie académique, celle qui interprète, mal, le monde au lieu de le transformer. Mais ces temps ne sont pas les nôtres. Et ici réside la lucidité que requiert notre temps, le matérialisme a deux fois triomphé. Il a triomphé dans sa version marxiste au point de changer le monde, au point de polariser l'univers social. politique et économique durant un siècle. Cependant, le communisme historique s'écroula. Mais le matérialisme triomphe une deuxième fois comme capitalisme. Voilà ce dont il faut partir pour penser à un matérialisme d'aujourd'hui et de demain. Or, c'est là le plus étrange des faits, on peut indifféremment reconduire le communisme historique et le capitalisme présents au matérialisme malgré leur opposition de principe. Certes, C'est de deux manières différentes que l'on emploiera le mot. Le communisme s'est appuyé sur le matérialisme dialectique et historique de Marx et Engels, donc sur une pensée parfaitement charpentée. Mais ce fut un désastre dans les faits, au moins à partir du moment où à Lénine, chez qui il y avait une pensée, succéda Staline. Néanmoins, le fait est que le matérialisme eut son incarnation, en fait et place de la religion, et que cette incarnation fut désastre. Notons toutefois que ce triomphe sanglant affecte l'histoire du communisme et non son idée que certains s'emploient à penser encore, à nouveau frais intellectuels, Badiou, Zizek. Même si nous préférons toujours l'anarchisme de gauche, Bakounine particulièrement au communisme, nous admettons qu'il demeure dans l'idée de communauté, depuis Babeuf au moins, et la conjuration des égaux, une orientation politique décisive pour l'humanité qui s'en montre pour l'instant incapable. En ce sens, Et en ce sens seulement, en un sens à réinventer, l'idée de communisme peut être considérée séparément de son siècle d'horreur. Nous aurons toujours affaire à cette idée, parce que, comme le dirait Nancy, tout être est être avec et qu'il y a là le ressort ontologique des idéaux communistes et anarchistes. Le capitalisme est, quoi qu'il en soit, la réalisation d'un certain matérialisme. Ce matérialisme est l'omniprésence de la technique dans nos existences. L'évaluation du bonheur à partir des biens consommés est la production sans autre fin que l'accroissement de la maîtrise matérielle de l'homme sur la nature et lui-même. Dès lors notre question est celle-ci, que peut bien apporter un matérialisme pour notre temps ? A-t-il une quelconque capacité à changer la maldonne capitaliste ? Est-ce là un mot du passé, la longue lutte des matérialistes pour faire entendre leur voix dans l'histoire de la philosophie ? Un mot du présent constatant l'époque de telle sorte que l'on glisse bien vite de la conception philosophique du matérialisme à sa conception vulgaire. Mener sa vie selon les critères du capitalisme ? L'argent, les possessions, l'égoïsme ? Peut-on à la fin sauver ce mot philosophiquement et l'ensemble des procédures conceptuelles qui le composent ? Par exemple l'athéisme, la primauté de la matière, l'existence première de la nature, ou bien encore l'attention portée aux superstructures, la capacité à la révolte, voire la dialectique ? A-t-il une quelconque capacité future, autre que celle de justifier un transhumanisme qui accentuera pourtant la division entre les nantis et les autres ? Le matérialisme ne sait plus ce qu'il est. Ou bien, il ne sait pas encore ce qu'il est. Nous proposons dès lors de réactiver sa force critique et sa puissance réductionniste, d'abord sur le plan intrafilosophique, ensuite sur le plan politique. Un tel travail est en fait un travail de déconstruction des conceptions idéalistes qui pullulent encore dans la philosophie contemporaine, par exemple dans la phénoménologie, exemplairement Marion. Mais pour ce faire, le matérialisme doit en venir à une entente renouvelée de ce qu'il est. Marx a fait accomplir un progrès décisif au matérialisme en montrant qu'il était à même de penser le social, donc un phénomène qui n'est pas immédiatement matériel. Cette conception du matérialisme doit être prolongée. Doit exister un matérialisme de l'apparente immatérialité du monde, des choses, des esprits. Il ne s'agit donc pas de s'en tenir au matérialisme naïf, qui se clôt bien vite dans l'affirmation « tout est matière » . et qui dès lors s'en remet aux sciences comme en la vérité ultime, qui enterrine aussi, sans poser la question du transcendantal, la théorie assez absurde du reflet pur ou exact de la matière dans la conscience. Il est donc temps de dessiner les angles premiers de ce que nous entendons pour l'époque présente, par matérialisme. 1. Une pensée de l'abîme. Le matérialisme hésite longuement entre la pure mécanique des choses, le déterminisme, et la radicale contingence du monde. Ainsi, chez Lucrèce et Picure, Du clinamen, clinamen que nous prenons toujours comme centre de gravité du matérialisme. L'Ucrès nous ouvre à rien de moins qu'à l'inconceptualisable. Quelque chose, du réel, résiste à la pensée et se serait donc versé dans un matérialisme naïf que de se contenter d'une doctrine qui affirme que tout s'explique par la matière. Telle est la fonction de l'abîme, telle que nous avons pu la déployer dans d'autres textes. L'abîme qui suspend tout fondement, reconduit la pensée à un certain coefficient d'impensable. On ne saurait forcer cet impensable sans conduire au désastre d'une prétendue et absolue vérité. 2. Une pensée de la déconstruction. Dès lors nous assignons au matérialisme contemporain la tâche de déconstruire les concepts idéalistes de son temps. On répondra peut-être que l'idéalisme est une vieille affaire, réglée. Mais la phénoménologie est là, puissante et diverse, qui prend son départ dans le sujet. Mieux. Toutes sortes d'opérations idéalistes structurent aujourd'hui encore le champ philosophique. Exemplairement, bien qu'elle se réclame du matérialisme, la philosophie du sujet et des vérités de Badiou doit être déconstruite en ce qu'elle est un idéalisme caché. 3. Une pensée de la matière doit être élaborée à partir d'une connaissance, directe et épistémologique, des sciences de la nature, en particulier de la physique contemporaine, de telle sorte que le concept de matière acquiert une consistance nouvelle et inattendue, en accord avec le savoir mais aussi les limites, nombreuses de la science contemporaine. Si, pour un matérialiste, l'extension du concept de matière est aussi grande que celle du concept d'être, sa compréhension pose radicalement question. 4. Une pensée de la technique doit être l'objet d'un tel matérialisme en ce que cette dernière s'accomplit dans la technologie. La raisonnement, gestelle, ne suffit plus à penser la technique entrée dans l'âge de la technologie. La technologie pose de nouveaux problèmes. Le problème des frontières entre le biologique et l'électronique l'intelligence artificielle et l'intelligence biologique, etc. Ce grand concept de matière doit être retravaillé pour savoir, au juste, à quoi nous avons à faire. 5. Une pensée de l'être doit être finalement élaborée qui ne cède pas à l'indicible numineux ou à une quelconque supériorité de l'être sur les temps. C'est ce que nous appelons un matérialisme ontico-ontologique. Son geste fondamental est de réduire l'être et des gériens au néant et à l'abîme, voie que Heidegger lui-même perçoit bien un instant, par exemple en 1929 dans Qu'est-ce que la métaphysique ? avant de sombrer progressivement dans un idéalisme d'un nouveau genre. Les formes principales du matérialisme contemporain sont le new matérialisme et le matérialisme spéculatif de Meillassoux, rapidement renommé réalisme spéculatif. Ni l'un ni l'autre ne sont satisfaisants. Le nouveau matérialisme se perd dans une conception romantique de la matière. La matière aurait une agentivité propre. Elle agirait, résisterait, affecterait, transformerait. Le matérialisme spéculatif, quant à lui, refuse tout corrélationnisme. prétend donc que nous pouvons connaître les choses telles qu'elles sont indépendamment de nous, mais se perd très vite dans l'irréel, affirmant la contingence même des lois physiques. Il est de bon ton, particulièrement après Derrida, d'affirmer la faillite conceptuelle de tout l'étisme, ainsi de renvoyer idéalisme et matérialisme dos à dos. Au contraire, plus que jamais, nous avons besoin de réinventer le matérialisme qui conserve une réelle charge explosive dans les circuits de la pensée philosophique. Abattre les idoles conceptuelles et d'aujourd'hui et de demain, de telle sorte que l'espèce humaine parvienne à la lucidité la plus grande. Une telle lucidité, telle et bien, au-delà des époques et des différents systèmes matérialistes, la fonction que l'on peut assigner pour aujourd'hui et pour demain au matérialisme.