- Narrateur
La science passe à table. À TABLE ! Vie et destin d'une Endive. Épisode 4.
- Client 2
Je meurs de faim.
- Cliente 1
Moi aussi. Tu crois qu'ils sont allés les cueillir en Belgique les endives ?
- Cerveau
Allô, Ventre ? Ici Cerveau. Vous me recevez ? Ventre ? Ici Cerveau. Est-ce que vous me recevez ?
- Ventre
Oui, oui, je vous reçois. Tout le monde vous reçoit. C'est pas un creux que j'ai, c'est un gouffre, une fosse, un abîme. Je suis vide et vous allez me dire de garder mon calme !
- Cerveau
Je sais, mais ça va aller. Un peu de patience, pensez à autre chose, les plats ne vont pas tarder.
- Ventre
Comment vous voulez que je pense à autre chose ? C'est vous le cerveau, non ? Alors arrêtez de me parler de patience, sinon...
- Cerveau
Sinon quoi ? Vous allez faire quoi, Ventre ? Des gargouillis ? Et ça va changer quoi ? Ça va cuire plus vite en cuisine ?
- Ventre
Et j'ai crié...
- Cerveau
Oh non !
- Ventre
Crié...
- Cerveau
Pitié pas la chanson, Ventre !
- Ventre
« Famine » pour qu’mon plat vienne...
- Cerveau
D'accord, d'accord, je me tais, Ventre, je me tais, je parle plus.
- Ventre
Ouais, ce serait bien la première fois en 43 ans.
- Client 2
Ça y est, je crois que nos plats arrivent.
- Cliente 1
Alléluia !
- Cheffe cuisinier
L'endive braisée ?
- Cliente 1
Oui, c'est pour moi.
- Endive
Beurre, c'est elle qui va nous manger.
- Beurre doux
Oui ! Elle a l'air sympa.
- Cheffe cuisinier
Et une salade gourmande aux girolles.
- Client 2
Merci.
- Cheffe cuisinier
Bonne dégustation.
- Cliente 1
Il est divin ce Côtes du Jura.
- Vin blanc
Divin ? Arrêtez, vous me flattez. Vous connaissez le comble pour un vin blanc ? Le faire rougir !
- Endive
Vin blanc !
- Vin blanc
Oui. Qui me parle ?
- Endive
C'est nous, Endive et Beurre, on est juste devant toi dans l'assiette de la dame sympa.
- Vin blanc
Ah oui, bonjour ! On se connaît ?
- Beurre doux
On était dans le frigo ensemble tout à l'heure.
- Vin blanc
Ah ! Oui, oui, bien sûr !
- Beurre doux
Il se souvient pas.
- Vin blanc
Non, pas du tout.
- Thierry
Mais c'est normal, une consommation d'alcool excessive peut atteindre notre hippocampe, le siège de la mémoire dans le cerveau, et entraîner des amnésies, c'est-à-dire des pertes totales ou partielles de la mémoire.
- Vin blanc
Et sinon, c'est normal qu'il y ait une fourchette et un couteau qui vous foncent dessus ?
- Beurre doux
Endive, il y a un bout de nous qui part avec la fourchette.
- Endive
Oui, ça fait bizarre.
- Client 2
Elle est bonne ton endive braisée ?
- Cliente 1
Délicieuse. Elle a un petit goût de noisette et de caramel. C'est pas du tout amer. Pour moi, l'endive, c'est vraiment une madeleine.
- Endive
Mais qu'est-ce qu'elle raconte ? Je suis pas une madeleine !
- Cliente 1
Quand j'en mange, j'ai plein de souvenirs d'enfance qui remontent à la surface. Je pourrais presque sentir l'odeur du poisson pané jaune fluo de la cantine.
- Cerveau
J'ai 7 ans. Je suis dans le réfectoire. Il est grand comme un aéroport. Le réfectoire est vide. Je suis toute seule à table. Je n'ai pas le droit de sortir tant que je n'ai pas terminé mon assiette d'endives.
- Thierry
Bien sûr que non, tu n'es pas une madeleine, Endive.
- Endive
Merci, Terrine. Tu me rassures. Je me disais aussi...
- Beurre doux
J'aurais bien aimé être une madeleine.
- Thierry
La cliente qui te mange fait référence à l'expression « la madeleine de Proust ». Dans le premier volume du livre de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, le narrateur raconte comment le goût d'une madeleine a fait surgir dans sa mémoire le souvenir de sa tante Léonie qui lui offrait une madeleine après l'avoir trempée dans du thé.
- Endive
Ah, je comprends.
- Thierry
Je ne résiste pas à vous lire un petit extrait de La recherche du temps perdu. Alors, attendez. Alors, c'est pas ça. Ah, voilà. « Mais, quand un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leurs gouttelettes presque impalpables, l'édifice immense du souvenir »
- Endive
C'est beau.
- Beurre doux
J'aimerais bien lire ce livre, À la recherche du pain perdu. Ça parle de tartine beurrée aussi ?
- Thierry
C'est du temps perdu.
- Beurre doux
Ah bon, c'est pas bien ?
- Thierry
Si, si, Beurre, c'est très bien, mais c'est pas du pain.
- Beurre doux
Bah oui, j'ai compris, c'est un livre.
- Thierry
L'expérience que décrit Marcel Proust correspond à ce que les neuroscientifiques appellent la mémoire associative indirecte. C'est un mécanisme dans cerveau qui crée un lien entre nos perceptions sensorielles et nos souvenirs. Cette mémoire associative influence aussi, malgré nous, nos comportements en provoquant par exemple une attirance pour certains aliments ou au contraire un rejet.
- Endive
Waouh ! La recherche, c'est jamais du temps perdu en tout cas !
- Beurre doux
Lèche-botte !
- Cliente 1
Mon grand-père prenait toujours un café à la fin du repas. Il trempait un morceau de sucre dedans et me le donnait.
- Client 2
Oui, je me souviens moi aussi. On appelait ça un « canard ».
- Vin blanc
C'est beau, tous ces souvenirs ! Moi, avec l'alcool, je ne me souviens jamais de rien. C'est le blackout total !
- Beurre doux
Voilà Vin blanc qui pleure comme une madeleine maintenant.
- Endive
Arrête, c'est pas drôle !
- Beurre doux
Ça va, il s'en souviendra plus dans 5 minutes.
- Vin blanc
Qui se souviendra plus de quoi ?
- Beurre doux
Tu vois ?
- Cliente 1
C'est drôle comme nos goûts changent. Je détestais le fromage quand j'étais petite. Ça devait être à cause de l'odeur. Et puis du jour au lendemain, j'ai aimé.
- Client 2
Je ne pourrais pas vivre sans fromage. Et plus il pue, plus je l'aime.
- Endive
Faudrait qu'on lui présente Roquefort.
- Beurre doux
Bonne idée.
- Endive
En parlant de Roquefort, ça me fait penser à Chantilly. Elle était drôle. Et Madame Moutarde à l'ancienne. C'était un peu comme une mère pour moi.
- Beurre doux
Moutarde ? Une mère ? Chacun ses goûts.
- Thierry
A la naissance, nous sommes tous attirés par ce qui est sucré. Puis, nos goûts se précisent en fonction des traditions culinaires qui nous entourent. Mais si nous n'avons pas les mêmes goûts, c'est aussi à cause de notre salive. La salive est un fluide biologique composé d'eau, de sels minéraux et de protéines. Cependant, sa composition et notre manière de saliver sont différentes d'une personne à une autre, ce qui modifie notre perception des aliments.
- Endive
Alors on ne devrait pas dire chacun ses goûts, mais chacun sa salive.
- Thierry
Oui, pourquoi pas. Et plutôt que de parler de goût d'ailleurs, beaucoup de scientifiques préfèrent parler de flaveur. La flaveur désigne l'ensemble des sensations olfactives, gustatives et tactiles que l'on ressent quand on déguste un aliment.
- Endive
Alors on doit dire, chacun sa flaveur.
- Beurre doux
Oui mais ça sonne pas super, chacun sa flaveur. Imagine : « moi j'adore le boudin blanc. Ah bah c'est dégoûtant le boudin blanc. Ah bah non, chacun sa flaveur ». Tu vois, ça marche pas.
- Endive
Ah oui.
- Ail
Le boudin à l'ail, c'est délicieux, paraît-il, avec des herbes fraîches, un peu d'échalote.
- Endive
Ail !
- Beurre doux
Un revenant !
- Ail
Salut les amis, ouais, je suis toujours là. J'ai fait tout mon discours d'adieu dans la cuisine pour rien, j'ai un peu les gousses. Ça va, vous ? Parce que vous m'avez l'air beaucoup plus petite que tout à l'heure, non ?
- Beurre doux
On est en train de se faire manger par une dame très sympathique.
- Endive
Et on est si petite que ça ?
- Ail
Bah, à vue d'ail, il reste une bouchée dans l'assiette, pas plus.
- Endive
Mais qu'est-ce qu'on va devenir ?
- Thierry
Eh bien, vous le saurez dans le prochain épisode.
- Endive
Oh non, non ! Terrine, dis-nous !
- Ail
Aïe, aïe, aïe, la fourchette va atterrir.
- Beurre doux
Ça va aller, on Endive, on est ensemble.
- Endive
Mais on venait juste de retrouver Ail. Et Vin blanc, qu'est-ce qu'il va faire sans nous ?
- Vin blanc
Pardonnez-moi, on se connaît ?
- Beurre doux
ça y est, on décolle, salut les amis !
- Ail
Bye bye !
- Vin blanc
Au revoir messieurs-dames !
- Thierry
Ça ne va pas plaire à tout le monde, mais il faudrait entre 8 et 10 expositions à un aliment que l'on n'aime pas pour se mettre à l'aimer. Cette capacité à éduquer le goût est au cœur de nombreuses recherches, notamment dans le cadre de projets menés dans les cantines pour initier les enfants à de nouvelles saveurs, afin de prendre des habitudes alimentaires plus saines, et pour la vie.
- Narrateur
Un podcast du ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Espace, une production Radio France Studio, écrit par Alice Butaud et réalisé par Christophe Hocké.