- Speaker #0
Bonjour à tous, je suis Jules Blavier et vous écoutez La Boîte à Ruban. Je suis très heureux de vous retrouver après un mois de pause. Je vous rappelle que le podcast est aussi disponible en version vidéo sous-titrée pour les personnes malentendantes. Le lien est en description. Aujourd'hui, nous sommes le 1er septembre et comme vous le savez peut-être, le mois de septembre, c'est le mois le plus important pour les magazines de mode. Le September Issue, c'est l'édition la plus attendue de l'année. Aujourd'hui, nous parlons de magazines, d'images et surtout de son rôle dans la transmission de la mode. Et pour cela, une invitée de marque, elle est styliste photo, enseigne l'histoire du costume et partage sa passion sur TikTok. Bonjour Stéphanie Brisset, comment vas-tu ?
- Speaker #1
Je vais très bien, et toi ?
- Speaker #0
Ça va très bien. Est-ce que tu veux rajouter quelque chose pour te présenter ?
- Speaker #1
C'est déjà pas mal, l'histoire du costume, la mode, les magazines, c'est toute ma vie.
- Speaker #0
Avant de commencer, je vais te poser la même question qu'à tous les autres invités. Si tu pouvais donner une définition assez personnelle à Transmission, quelle serait-elle ?
- Speaker #1
Transmettre, c'est partager, c'est pour comprendre l'avenir, il faut comprendre le passé, comprendre le présent aussi, et tout ça nous permet, par la Transmission, de devancer ce qui va nous arriver.
- Speaker #0
Très beau, très bien. Alors c'est parti, ouvrons la boîte à rubans. Pour commencer, j'en ai parlé en introduction. Est-ce que tu peux nous expliquer pourquoi le September Issue, c'est l'édition la plus importante pour les magazines de mode, et pour Vogue en l'occurrence ?
- Speaker #1
Pour Vogue particulièrement, c'est l'un des numéros les plus épais, celui où il y a le plus de séries de mode, celui qui annonce toutes les séries, toutes les tendances à venir, et surtout c'est là où il y a le plus de pages de publicité. C'est pour ça que ces numéros sont si gros et conséquents.
- Speaker #0
Et aujourd'hui c'est toujours le cas ? Il a toujours eu autant d'importance qu'avant ?
- Speaker #1
Beaucoup moins. qu'avant, quand tu vois l'épaisseur des magazines, ça a beaucoup changé. Le premier September issue d'Anna Wintour, c'était en septembre 1989 avec Naomi Campbell. Là, le numéro était très très épais. 2012, avec Lady Gaga, on passe à 816 pages pour les 120 ans. Et là, je pense que le dernier numéro, enfin du moins celui de l'année dernière, avait réduit d'un quart, au moins. Je le vois, tu vois, à l'épaisseur dans mes étagères.
- Speaker #0
C'est quoi la raison pour toi ? Tout ce changement.
- Speaker #1
Déjà, les jeunes ont beaucoup moins d'intérêt par rapport à ces magazines, les lisent beaucoup moins. Il y a beaucoup moins de nouveautés, il n'y a pas de prise de risque. Et puis, il y a de moins en moins d'annonceurs qui vont aussi dans ces médias par rapport aux réseaux sociaux, etc. Donc, tout ça a fait que ces magazines ont beaucoup réduit en épaisseur.
- Speaker #0
On va beaucoup parler de magazine dans cet épisode pour deux raisons. Parce que déjà, c'est un média de diffusion et de... de transmission qui est très important et ce depuis des décennies. Mais aussi parce que toi, Stéphanie, tu collectionnes les magazines.
- Speaker #1
Oui, c'est ma grande passion, les magazines. Ça peut paraître étrange pour certains. J'en ai à peu près 5000. Il y a longtemps que je ne les ai pas comptés. Beaucoup de vogue, vogue français, Paris avant, italien, anglais, japonais, W Magazine, Égoïste, des magazines qui n'existent plus.
- Speaker #0
Et tu collectionnes depuis combien de temps ?
- Speaker #1
Alors au départ, c'est mon compagnon qui a commencé cette collection parce qu'il était photographe. Il a arrêté la photographie. Je me suis dit, mais qu'est-ce qu'on fait de ces magazines ? Et puis, je me suis mise à continuer cette collection, à les classer, à les apprendre presque.
- Speaker #0
D'accord. Donc, c'est ton mari qui t'a poussé à faire cette collection ?
- Speaker #1
Exactement. Je ne savais même pas. Le métier que je fais aujourd'hui, je ne le connaissais même pas à cette époque.
- Speaker #0
Et en collectionnant, du coup, tous ces magazines, tu as aussi constitué une collection importante d'archives, en quelque sorte ? Tu peux véritablement retracer l'évolution du traitement et de la transmission de l'image de mode avec tous les magazines que tu as accumulés, on peut dire.
- Speaker #1
Bien sûr, on voit toute l'évolution. Surtout, tu vois, quand il y a des personnalités comme Diana Vreeland, qui était la grande rédactrice en chef du Vogue américain. Quand elle arrive en 1962, elle bouscule complètement l'image. Et à partir de là, on voit vraiment tous les changements. Et jusqu'à aujourd'hui, Anna Wintour a changé aussi beaucoup de choses dans la presse de mode. comme ça, surtout en mettant, par exemple... Des célébrités en couverture, ce qui n'existait pas avant 1989. Il y en avait très peu avec Madonna, elle a fait ça pour la première fois à cette époque. Et comme ça, on peut retracer vraiment toute l'histoire de la mode, de l'image surtout.
- Speaker #0
Si on veut mettre un peu de contexte, si on retrace un peu l'histoire des revues de mode, c'est début 18e qu'on trouve les premières revues, qui vont donner naissance un peu plus tard au 19e au magazine de mode en tant que tel. On va retrouver le Mercure Galant, le cabinet des nouvelles listes, courrier de mode. C'est que des revues qui inventeront la presse de mode par la suite. Mais au XVIIIe, quand les revues naissent, la mode en est où ?
- Speaker #1
Alors la mode, au milieu du XVIIIe siècle, c'est un peu la naissance du style français, on va dire. C'est un grand mot ce que je vais dire, mais la mode commence à se simplifier, à s'alléger. Après Louis XIV, il y avait une mode qui était très conventionnelle, tout était très codifié, très lourd. Les femmes vont commencer à porter des robes volantes, un petit peu plus légères, on va dire, la robe à la française. va arriver. Et puis toutes sortes de robes différentes vont arriver, comme la robe à la polonaise, à la circassienne, à l'anglaise, etc. Donc tout ça va permettre d'avoir des illustrations différentes au sein de ces magazines. Les hommes portent à peu près la même tenue depuis longtemps, le costume, l'habit à la française composé de trois pièces, qui ne va pas bouger pendant très longtemps.
- Speaker #0
Et du coup, avant les revues, sans ces revues, comment elle se diffusait cette mode ? C'était à la cour ?
- Speaker #1
C'était à la cour surtout, mais il faut savoir qu'avant toutes ces images, on avait des poupées, ce qu'on appelait les poupées Pandore, qui étaient les ambassadrices du goût français. Donc des petites poupées qui étaient habillées à la mode à la française, qu'on envoyait dans différentes cours, que ce soit en Russie, etc. Pour diffuser cette mode à la française, c'était le moyen qu'on avait. Ces petites poupées, c'était des véritables stars. Quand elles arrivaient dans ces villes, on les attendait, les femmes voulaient savoir qu'elles étaient. La mode à la française, qu'est-ce qu'il fallait porter comme panier, comme corps à baleine, etc. Et c'est comme ça que la mode française se diffusait à l'étranger.
- Speaker #0
Mais après la création des revues, est-ce que les poupées ont continué d'exister ?
- Speaker #1
Non, elles n'ont pas continué d'exister. Par contre, elles sont revenues à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Étrangement, tu sais, il y a eu le théâtre de la mode qui va reprendre ce principe, cette tradition des ponts d'or, parce qu'il n'y avait plus de tissus, il n'y avait plus assez, il n'y avait plus de mannequins, etc. Donc, pour relancer. Toute la haute couture, c'est comme ça qu'on va relancer la mode avec ces petites poupées. C'est comme ça que la couture a survécu à la guerre, surtout.
- Speaker #0
Et au 18e, quand ces poupées ont disparu, c'est l'image qui a vraiment pris le pas sur la diffusion. Et comment ça s'est diffusé ? Comment les revues ont commencé à se diffuser dans la société, en France et à l'étranger ?
- Speaker #1
En France, surtout, on a eu le Mercure Galant, tu vois, en 1672, qui était une chronique de mode avec des gravures. Et chaque gravure était détaillée, on expliquait ce que portait la femme qui était dessinée sur cette gravure. En Angleterre, tu avais la même chose. Et puis, il y avait eu énormément, énormément de gravures à cette époque qui détaillaient vraiment tous les vêtements. Et puis, on voyait un peu l'intérieur, les décorations, etc.
- Speaker #0
Toi, tu en as des magazines de cette époque ou est-ce que tu as pu en feuilleter ?
- Speaker #1
J'en ai feuilleté. Moi, j'en ai très peu parce que les premiers magazines que j'ai, moi, ça remonte surtout à 1920. Donc, tu vois, la photo est déjà là. Même si elle n'est pas encore sur les couvertures des magazines, j'en ai feuilleté, mais je n'en ai pas personnellement.
- Speaker #0
Et qu'est-ce que tu as pu constater en termes d'images dans ces magazines que tu avais pu feuilleter ?
- Speaker #1
Un dessin qui était très, très précis parce qu'il y avait d'excellents dessinateurs, surtout. Des gens comme Paul Iribe, comme Georges Lepape, comme Georges Barbier. Des gens qui ont beaucoup travaillé, par exemple, avec Paul Poiré. Donc, un dessin très délicat. qui détaillait parfaitement les lignes d'un vêtement, avec des aplats de couleurs très franches, des fonds unis, et puis quelques détails de décors, etc., qui plantaient une ambiance. On était vraiment dans des pages déjà en couleurs, qui parlaient de mondanité, un peu comme ce qu'on voit sur les réseaux aujourd'hui presque, et de mode, en même temps, ce que voulait le lectorat de cette époque.
- Speaker #0
Toi, tu as cité Paul Iribe, Georges Barbier, il y a aussi Jules David. Est-ce que dans tous ces illustrateurs, il y avait des femmes illustratrices ?
- Speaker #1
Très peu, en tout cas, je n'en ai pas les noms. précis.
- Speaker #0
On n'a pas de traces ?
- Speaker #1
Il doit y en avoir, je ne me suis jamais vraiment beaucoup penchée sur cette question, mais le nom n'est pas cité, en tout cas.
- Speaker #0
Et tu as parlé aussi de Paul Poiret. Paul Poiret, ça a aussi marqué le début de la photographie de mode, avec Edouard, je ne sais pas si je vais bien prononcer le nom, Station, en 1911 dans Arts et Décorations, qui a fait une des premières séries de photos d'Europe de Paul Poiret. En quelque sorte, il a inventé la photo de mode. Est-ce qu'on peut vraiment dire ça ?
- Speaker #1
Et puis surtout, un peu plus tard, Il y aura le baron Adolphe de Meilleur qui sera engagé chez Condé Nast en 1913 et qui aura un contrat de photographe. Il sera salarié pour le magazine. C'est là où vraiment la photo de mode va commencer à se développer.
- Speaker #0
Et c'est la première fois qu'un photographe avait un contrat avec un magazine ? Exactement.
- Speaker #1
C'était la toute première fois. Il va surtout au début photographier plus des femmes du monde, des actrices, des chanteuses, etc. Et ensuite, la mode va suivre.
- Speaker #0
Comment ça a été accueilli à cette époque, dans les années 20-30 ? Cette nouvelle image, cette nouvelle illustration de mode par la photographie ?
- Speaker #1
Les femmes ont besoin de rêver, en fait. Et quand elles voient des vêtements photographiés, elles les veulent tout de suite. Ça va être le principe jusqu'à aujourd'hui. D'ailleurs, je pense que les choses n'ont pas changé comme ça. Ce vêtement, il existe vraiment, il est détaillé. Vraiment, la photo avec la lumière et tout ce qui arrive permet d'avoir des tenues qui sont presque parfaites quand on les voit comme ça sur du papier.
- Speaker #0
Du coup, ça a vraiment changé le rapport à l'image de mode ?
- Speaker #1
Complètement. Ça a créé l'image d'une femme moderne aussi, surtout.
- Speaker #0
Est-ce que la photographie de ces années-là a posé les bases de la photographie d'aujourd'hui ? Ce que je veux dire, c'est est-ce qu'aujourd'hui, on a encore l'héritage de cette photo des années 30 où on a vraiment complètement changé la manière de faire de l'image de mode ?
- Speaker #1
Non, on n'a pas complètement changé, parce que déjà, on a toujours une qualité d'image qui est là, les mêmes styles d'éclairage, finalement. Des détails qui sont de plus en plus présents. À la grande époque de la haute couture, des créations de Coco Chanel, d'Exache, qui apparaît lit, tous les détails étaient mis en avant, exactement comme aujourd'hui. Et surtout, il y avait des mises en scène qui étaient déjà faites. Tu vois, à l'époque des surréalistes, etc. C'est vraiment ce qu'on retrouve aujourd'hui chez certains jeunes photographes. Il y a vraiment une recherche pour mettre en valeur le vêtement. Même chose qu'autrefois. Mais tu sais, même aujourd'hui, on parle beaucoup de retouches, de Photoshop, etc. Horst, qui était quand même un des plus grands photographes de mode, pas que de mode d'ailleurs, je ne sais pas si tu connais cette photo où on voit un couple qui sont en maillot de bain au bout d'un ponton. Une photo de 1930 à peu près. Une série de maillots de bain pour le Vogue. En fait, cette photo avait été faite sur les toits de Condé Nast à Paris. C'est-à-dire que les deux mannequins regardaient sur les Champs-Élysées. Tout était urbain autour d'eux. Or, c'est avec d'énormes lumières a créé un ciel bleu. Il a effacé tout ce qu'il a pu autour et on a l'impression qu'ils sont à Biarritz, au bord de la plage.
- Speaker #0
Ah oui, c'est impressionnant.
- Speaker #1
1930.
- Speaker #0
Donc là, on parle des années 30, mais en réalité, il faut attendre les années 50, la fin de la guerre et le développement de l'aviation civile et de l'essor des nouvelles maisons de couture pour voir les photographies de mode vraiment se développer encore davantage. Est-ce qu'on peut dire que Dior a fait un peu exploser la photographie de mode ? Est-ce que si on veut remettre un peu de contexte, En 1947, Dior présente sa première collection, le New Look, et c'est surtout les journalistes américains qui ont fait le déplacement à Paris qui ont ensuite diffusé les photos et cette révolution de mode aux Etats-Unis et dans le reste du monde. Est-ce que c'est ça qui a eu une influence sur la photographie de mode ? Est-ce qu'on peut dire que Dior a révolutionné la diffusion de l'image ?
- Speaker #1
Bien sûr. Déjà en février 1947, c'est Carmen Snow, la rédactrice en chef du Vogue, Merci. du Harper's Bazaar américain qui va donner le nom de New Look à cette collection. Et puis la collection suivante, il va y avoir surtout Irving Penn qui va arriver à Paris, et Richard Avedon aussi pour le Harper's Bazaar, qui vont photographier toutes ces collections. Et tout ça va être mis en avant par des grands photographes, des duos avec des directeurs artistiques, etc. Et c'est comme ça que ces collections vont être mises sur le marché.
- Speaker #0
Mais à cette époque-là, ce n'était pas une industrie aussi importante que l'industrie qu'on connaît aujourd'hui de la mode. Est-ce que les images reflètent ça ? Est-ce que c'est plus artistique, moins commercial ? Ou on retrouve quand même un aspect commercial à ces photos de ces années-là ?
- Speaker #1
C'est complètement différent entre hier et aujourd'hui. Bien évidemment, dans les années 50, il y avait beaucoup plus de liberté, de liberté créative. Tout était à faire aussi. Je pense que les photographes avaient un véritable amour de la mode, amour du vêtement. Quand on voit les photos d'Avedon, les premières de la collection Corolle de Christian Dior, il a compris le mouvement des vêtements parce qu'il a étudié les croquis, etc. Donc, il y a vraiment une approche artistique et surtout un amour du vêtement. Et puis, il y avait une véritable collaboration entre les directeurs artistiques, les rédactrices en chef, etc. Donc, tout était global. On ne pensait pas à la publicité quand on photographiait un vêtement. On choisissait ce qu'on aimait, ce qui était beau, ce que la lectrice devait porter, surtout.
- Speaker #0
Et du coup, c'était un peu un travail d'équipe ?
- Speaker #1
Total.
- Speaker #0
Entre la maison et le photographe.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
Et ces photographes-là étaient employés par les magazines ?
- Speaker #1
Oui, pour beaucoup, ils l'étaient. Ils avaient beaucoup des contrats aussi à côté. Mais il y avait vraiment une époque où Avedon, Penn, Henry Clark, etc. ont dominé un peu cette presse de cette époque. C'était des véritables mises en scène, en fait. Ils savaient mettre en scène la couture. Il y avait comme une espèce de ballet, en fait, qui créait en images.
- Speaker #0
Toi Stéphanie, tu es styliste photo, c'est-à-dire que tu vas sélectionner les looks que tu vas photographier. Mais est-ce qu'on peut aussi dire que tu vas décider de la direction artistique que va prendre une série de photos ?
- Speaker #1
Oui, bien sûr.
- Speaker #0
D'une certaine manière aussi, tu fais l'image.
- Speaker #1
Oui, puisque au départ, la responsabilité est un combo aux stylistes. C'est nous qui sommes en relation avec les rédactrices en chef des magazines. Donc on choisit un photographe par rapport au thème que l'on veut traiter. Et de là, on monte une équipe. de coiffeur, maquilleur, mannequin, etc. pour mettre tout ça en scène selon ses goûts et ses inspirations aussi.
- Speaker #0
En tant que styliste photo, toi, comment tu abordes la diffusion de la mode, la diffusion de l'image ?
- Speaker #1
Surtout, c'est par rapport à mes archives. Tout ce que je fais vient de là. Je fais énormément de recherches pour les séries que je fais. Donc, j'ai la chance d'avoir tous ces magazines qui m'inspirent. Je fais la même chose pour mes cours. Pour les cours que je donne en histoire de la mode, je passe aussi beaucoup par les magazines. Même si je parle du XVIIIe siècle, je vais aller chercher dans tout ce que j'ai autour de moi.
- Speaker #0
Donc, pour tout ce travail-là, toi, tu te réfères à des codes, à des références historiques contemporaines ?
- Speaker #1
J'aime bien mélanger le passé et le présent. Je trouve que c'est... très important de comprendre qu'une robe du XVIIIe siècle peut inspirer tel ou tel créateur. Aujourd'hui, il y a des passés, des ping-pong entre les siècles, tout le temps.
- Speaker #0
C'est important pour toi d'avoir ces références pour pouvoir mener à bien ton travail et transmettre ta vision sur un projet ? Oui,
- Speaker #1
pour moi, c'est très important et c'est fascinant de comparer différentes époques par rapport à aujourd'hui.
- Speaker #0
En quelque sorte, toi aussi, tu transmets l'histoire de la mode à travers ton travail.
- Speaker #1
Oui, complètement. J'essaie de le faire dans les séries de mode que je fais. J'essaie de le faire sur tout ce que j'explique autour de moi, à mes élèves, etc. C'est une vraie passion.
- Speaker #0
Est-ce que tu avais conscience, quand tu as commencé, du poids de l'histoire de la mode dans la réalisation de ton travail ?
- Speaker #1
Absolument pas.
- Speaker #0
Absolument pas ?
- Speaker #1
Non, parce que quand j'ai commencé, quand je suis rentrée au Vogue, ça devait être en 97. Je n'avais pas du tout cette passion pour l'histoire du costume. Quand je suis rentrée au Vogue, je voulais être conservatrice de musée. Donc, j'avais une passion pour l'histoire de l'art et l'histoire du costume, l'histoire du vêtement. J'aimais m'habiller, seule chose. Je ne connaissais absolument pas l'histoire du vêtement ni l'histoire du costume. C'est venu bien après, bien après mes études d'ailleurs.
- Speaker #0
Et comment tu es rentrée chez Vogue du coup ? Le hasard,
- Speaker #1
le hasard total. Il fallait faire un stage. Donc, j'ai fait une lettre à Franceline Pratt, qui à ce moment-là était la styliste d'Edmund Newton. Elle était rédactrice en chef de Choirierie au Vogue. Première année, elle m'a refusée parce que je dois dire que j'avais trop de diplômes. Et l'année suivante, je ne sais pas pourquoi. J'ai réitéré ma demande. Elle m'a pris sous son aile. Je suis restée un an au stage. Ensuite, j'ai été engagée. J'ai arrêté l'histoire de l'art. J'ai découvert la mode.
- Speaker #0
C'est fou que tu sois arrivée comme ça.
- Speaker #1
Je ne savais pas ce que c'était que le métier de styliste.
- Speaker #0
On en parlera un peu davantage dans un prochain épisode. Mais tu transmets aussi tes connaissances au travers de ta passion sur TikTok. Où tu es très suivie. Par conséquent, tu peux aussi incarner une sorte de figure de transmission. auprès de générations plus jeunes qui consomment ce genre de contenu. Toi, est-ce que tu as eu plus jeune une figure qui a pu te marquer, qui a pu te transmettre sa passion, son savoir sur la mode ? Quand tu es rentrée chez Vogue, est-ce que tu as rencontré quelqu'un qui...
- Speaker #1
Alors, France Linpat était une femme extraordinaire, puisqu'elle a travaillé avec Helmut Newton, avec Guy Bourdin, avec Snowden, avec tous les grands photographes. Donc déjà, avec elle, j'ai découvert l'histoire de la photo. Puis je suis retournée surtout à l'école du Louvre et j'ai suivi l'histoire de la mode et du costume, les cours de Denis Bruna, qui est conservateur au musée des arts décoratifs. Et c'est comme ça que je suis repartie dans l'histoire de la mode, que je l'ai découverte finalement.
- Speaker #0
Et ça ne t'a pas donné envie de faire de la conservation ?
- Speaker #1
Non, parce que comme j'ai commencé à être styliste au Vogue, rédactrice, j'ai continué dans ce biais-là, puisque je me suis rendue compte que c'était un métier que j'aimais beaucoup, et puis qui marchait, surtout.
- Speaker #0
En revenant sur tout ce dont on a pu parler dans la première partie, L'image de mode, qui hier était un outil de diffusion, est devenue aujourd'hui un outil de transmission. Elle sert à la diffusion de ce qu'était la mode. Notre rapport à cette dernière a documenté la mode de cette époque. Qu'est-ce que tu en penses de ça ?
- Speaker #1
Oui, c'est très important, parce que c'est vraiment le reflet de la société, les images de mode. Quand on voit, par exemple, tout ce qu'a fait Helmut Newton, toute cette épancipation au féminisme à travers les corps, c'est quand même quelque chose de très important dans la photographie.
- Speaker #0
Tu parles beaucoup d'Elmuth Newton, tu parles beaucoup d'Avedon. Pour toi, qui est la figure qui a le plus influencé l'image de mode ?
- Speaker #1
Je sais, je vais te parler un peu au passé, mais c'est Avedon, Newton et Irving Penn. Mais il y a aujourd'hui de très, très grands photographes. Il y en a un que j'admire beaucoup, qui est Sylvester Mako. Aujourd'hui, je trouve son travail extraordinaire au niveau de la composition des images. Quand on parlait de ses années 30, je trouve qu'il a une façon de travailler comme autrefois. Alors que je suppose que la technologie est là, etc. Il ne veut pas en parler, d'ailleurs, de sa façon de travailler. Mais je trouve ce photographe absolument incroyable. Moi, il me fait rêver. La photo, ça doit faire rêver quand même aujourd'hui.
- Speaker #0
Ça t'influence dans ton travail ? Son travail à lui ?
- Speaker #1
Oui, dernièrement, parce qu'on le connaît quand même depuis peu. Oui, j'aime beaucoup les compositions, le fait de travailler dans des boîtes, de recycler des choses. Il y a quelque chose de très humain, je trouve, là-dedans, et très rassurant, finalement, dans notre époque aussi.
- Speaker #0
Dans notre époque. Je trouve que ça représente bien l'époque d'aujourd'hui.
- Speaker #1
Je trouve qu'il essaie de nous construire quelque chose de rassurant, d'enveloppant, de nous faire voir les gens sous un autre angle, la manière dont il les photographie, des espèces de personnages flottants. J'aime beaucoup.
- Speaker #0
Nous, dans plusieurs années, on regardera notre époque avec nostalgie. Tu penses qu'on retiendra quoi de la mode des années 20 ? Qu'est-ce que l'image dira notre société de la mode ?
- Speaker #1
De la mode des années 20 ?
- Speaker #0
Oui, de nos années...
- Speaker #1
Ah oui, pardon, 1920 !
- Speaker #0
Des années 2020.
- Speaker #1
J'ai du mal à me projeter par rapport à tout ça.
- Speaker #0
Ou sinon, qu'est-ce que toi, tu souhaiterais qu'on retienne de ces années-là ?
- Speaker #1
La liberté. De s'habiller finalement comme on veut aujourd'hui, sans avoir le regard des autres, une pression sociale, etc. Même si... Je sais qu'il y en aura encore une, mais il y a quand même beaucoup de libertés qui ont été gagnées, je trouve.
- Speaker #0
Parce que la photo, ça reflète un certain contexte politique. Ça l'a toujours été et ça le fait encore aujourd'hui.
- Speaker #1
Bien sûr.
- Speaker #0
Toi, tu n'as pas peur du retour brutal du conservatisme ?
- Speaker #1
Si, ça me fait très peur. Très peur quand je pense à des images qu'on a pu faire il y a très longtemps, même dans les magazines. Alors, je suis désolée, je vais revenir encore à Helmut Newton, mais une fille... Pleine de diamants qui met les doigts en train d'écarter le cul d'un poulet. Je ne sais pas si on fait ça aujourd'hui dans Vogue. Et c'est dommage.
- Speaker #0
Et comment ça se traduit aujourd'hui ? C'est ce manque de liberté, ce manque de fantaisie ?
- Speaker #1
Oui, il y a vraiment de fantaisie. C'est pour ça que les gens s'éloignent aussi de la presse de mode, etc. Il n'y a rien qui les surprenne aujourd'hui. Puis on a peur aussi, finalement, de faire ci ou ça. Même moi, la première. Parce que dans les magazines, il y a des annonceurs, etc. Donc il y a plein de choses à respecter, etc. Tu ne parles pas de politique ou autre ?
- Speaker #0
Tu te censures en quelque sorte dans ton travail ?
- Speaker #1
Non, moi j'essaie de ne pas me censurer, mais je fais beaucoup de joaillerie, par exemple. J'ai des joailliers qui, encore aujourd'hui, me disent de ne pas mettre leurs bijoux sur des hommes.
- Speaker #0
Ah oui ?
- Speaker #1
Et tu ne peux pas savoir comme ça m'énerve. Donc je ne les mets pas, ces joailliers.
- Speaker #0
C'était déjà le cas il y a quelques années, ou tu as vraiment senti que c'était nouveau ?
- Speaker #1
Ça, c'est assez nouveau. En même temps, aujourd'hui, il n'y a plus de... de genre, je trouve que tout a changé, on ne se pose plus de questions à se dire ça c'est féminin, masculin, etc. Mais il y a encore des gens qui nous mettent tout ça dans des cases.
- Speaker #0
S'ils font ça, ça veut dire que l'image a le pouvoir de faire changer les choses ?
- Speaker #1
Elle devrait.
- Speaker #0
Mais tu penses qu'elle n'a plus le pouvoir de faire changer les choses ?
- Speaker #1
Ça dépend des contextes, ça dépend des pays, ça dépend des éditions et des éditeurs aussi.
- Speaker #0
Tout ça, on en reparlera un petit peu plus avec toi dans un second épisode. Mais avant de conclure, je voulais te poser une dernière question, une question un peu plus personnelle. Si tu devais choisir une seule image de toutes les images mode qui existent, que tu as vues, qui ont été produites, tu choisirais laquelle ?
- Speaker #1
Je vais être originale. Je vais choisir une photo d'Elmout Newton, costume Yves Saint Laurent, Rio-Brio, à Paris en 1975. Une photo qui a marqué vraiment l'histoire de la mode, l'histoire de la photographie de mode. Une photo très simple, avec une lumière très naturelle, dans une rue de Paris. On voit une jeune femme androgyne en costume Yves Saint Laurent. C'est toute l'émancipation féminine qui est là. Et puis, il y a un contexte. Helmut Newton, bien évidemment. Très peu de monde pour faire cette photo, parce qu'avec Helmut, il n'y avait presque personne. Et surtout, la rédactrice en chef du magazine qui était là, toujours pour supporter tout le travail que faisait Helmut. Et ça, ça m'a beaucoup marquée.
- Speaker #0
Avant de conclure cet épisode, car oui, on est déjà au bout de cette demi-heure, on va passer au rituel de la recommandation du jour. Comme vous le savez, à chaque épisode, l'invité et moi-même vous recommandons aussi bien un film ou un livre pour vous inviter à continuer à explorer le sujet du jour. Moi aujourd'hui, je vais vous recommander une collection de livres Tashun qui date de 2013 et j'ai vérifié, elle est toujours éditée. C'est trois livres, un sur Raph Simons, un sur Rico Wines et un sur Vivian Westwood qui regroupent des interviews de Heidi Magazine. C'est des interviews de Terry Jones, de Caroline Baker, plein d'autres journalistes aussi. Beaucoup de photos, Nick Knight, Corinne Day, qui retracent un peu leur univers à chacun. Ce sont des livres qui sont très riches et c'est vrai que c'est intéressant de pouvoir avoir ces interviews magazine dans des livres, de pouvoir les lire, de pouvoir les retrouver. En plus, ce sont des très beaux livres qui sont très intéressants et qui sont très documentés. Toi Stéphanie, est-ce que tu as une recommandation à nous faire pour aujourd'hui ?
- Speaker #1
Un livre que j'ai acheté il n'y a pas très longtemps, c'est toutes les publicités qu'a fait Richard Avedon. C'est très intéressant de voir ce travail-là parce qu'il l'a caché pendant des années. Il ne voulait pas montrer ce travail publicitaire, peut-être moins intéressant que son travail dans les magazines. Et j'ai appris beaucoup de choses, la façon dont il photographiait les mannequins par rapport à ses campagnes de pub, etc. Et puis tous les messages qu'il a mis à l'intérieur. Et c'est un livre qui est très intéressant.
- Speaker #0
Il est temps maintenant de fermer cette boîte à ruban pour aujourd'hui. En tout cas, je te remercie d'avoir partagé ce moment avec nous, Stéphanie.
- Speaker #1
Avec plaisir.
- Speaker #0
Quant à nous, on se retrouve mardi dans deux semaines. Je serai de nouveau accompagné. En attendant, n'oubliez pas de vous abonner, laisser des étoiles ou en parler autour de vous. Et je vous dis à très vite.