- Julie Denis
Il y a l'entreprise que tu construis et il y a toi qui la portes. Je m'appelle Julie Denis et je suis psychologue pour entrepreneurs. Ici, on parle de solidité mentale, celle qui te permet d'avancer et de performer durablement. À chaque épisode, une entrepreneuse sur le divan ou une experte qui permettent d'explorer l'humain derrière l'entreprise. Tout ce qui se joue en toi pendant que tu fais grandir ton business. Bienvenue dans la psy des entrepreneuses. Avant de commencer l'épisode, j'aimerais vous parler du sponsor du jour. Feeling Great by Parthena Professional. Feeling Great, c'est la plateforme incontournable sur la santé mentale et le bien-être mental des indépendants. On y retrouve des articles de blog, des webinaires, un baromètre, des ateliers, tout ça proposé gratuitement par Feeling Great pour vous soutenir dans votre bien-être au quotidien. Parce qu'on le sait, entreprendre, c'est cardio. Je ne peux que vous conseiller la plateforme puisque ça fait deux ans que je collabore avec Parthena sur ce projet. Le lien vers la plateforme est dans les notes de l'épisode ou rendez-vous directement sur feelinggreat.be. Et c'est parti pour l'épisode. Bonjour Marie.
- Marie Guérin
Bonjour.
- Julie Denis
Merci d'avoir accepté mon invitation et bienvenue dans la psy des entrepreneurs. Alors pour celles qui ne te connaîtraient pas, j'ai des doutes, je pense que beaucoup te connaissent, mais j'ai l'habitude de présenter brièvement, faire une petite bio de mon invité avant de passer dans le vif du sujet. Ok. Alors tu me corriges si ce n'est pas correct, mais tu as un master en journalisme.
- Marie Guérin
Oui.
- Julie Denis
À la fin de ton master, tu as fait un stage au L Belgique. Oui. Où tu es restée. Tu es restée 14 ans, dont 8 ans comme rédactrice en chef, jusqu'à fin de l'année dernière. Et depuis début de cette année, tu es directrice RP chez BeInfluence.
- Marie Guérin
Exactement.
- Julie Denis
Et tu as lancé la Matrimony Academy, on en reparlera aussi. Et alors tu as lancé le podcast La Table des Entrepreneurs.
- Marie Guérin
Oui, absolument. Et là, je t'annonce qu'en fait, je me suis retirée du podcast. Malheureusement, alors que c'est un projet excellent, mais parce que j'avais trop.
- Julie Denis
Je comprends.
- Marie Guérin
Et c'était un choix facile, compliqué ? Très difficile. Ok. Parce que je crois énormément en ce podcast, surtout le ton qu'on lui a donné. On avait ce mélange d'expertise entre Arun, qui est vraiment expert comptable, et moi, plus lifestyle. Je trouvais que ça fonctionnait bien. Ça permet de passer de questions très précises sur l'entrepreneuriat à des choses plus légères. Il y avait un format très coloré. J'adorais faire ça. On a eu des super noms. Mais ça faisait pile en noms. Et là, il fallait prendre une décision parce qu'il fallait soit investir plus de temps, investir dans la vidéo et tout ça. Tu comprends ? Et moi, je n'avais plus le temps parce qu'en fait, Be Influenced, c'est déjà un full time job. Et puis, j'ai un projet à côté dans lequel je me donne à fond. Et puis, j'ai une petite fille. Et en fait, je n'y arrivais pas. Et c'était vraiment la larme à l'œil parce que je trouve qu'il a beaucoup aussi de potentiel, même économiquement, de créer des choses autour de l'entreprenariat. On avait plein d'idées pour le faire vivre. C'est juste le temps. Par contre, je suis très amie avec Haroun. Et donc, je lui ai dit que je serais vraiment ravie de graviter toujours dans l'univers du podcast. Mais il va continuer sans moi. Et donc, je suis hyper contente. Seul, du coup ? Seul pour l'instant. Et puis, s'il a un coup de cœur d'une personne avec qui continuer, voilà. Mais il ne se met pas la pression à trouver une autre personne. Il va continuer et puis il verra bien.
- Julie Denis
Ok. C'est un choix que tu as fait, j'entends, pour préserver... Alors, je fais le lien avec mon sujet, évidemment, mais pour préserver un petit peu ton bien-être et ta santé mentale, parce que c'était trop et que sinon... Oui,
- Marie Guérin
et aussi parce qu'à un moment donné, je commençais à faire les choses vite et je n'arrivais pas au niveau de qualité. Alors, pour y arriver, du coup, j'allais multiplier les heures parce que je n'étais pas contente de ce que j'avais fait. Donc, je commençais à perdre du temps et je me suis dit, en fait, ce ne sont pas les bonnes conditions. Et puis, j'ai eu peur qu'à un moment donné, ça ait un impact sur mes autres projets. et que je n'arrive pas à suivre. Donc, j'ai un peu anticipé ça puisqu'on faisait la pause pendant les vacances en me disant, voilà, c'est le bon moment d'arrêter.
- Julie Denis
Donc, aujourd'hui, si je corrige un petit peu, enfin, je corrige non, mais j'update la bio, c'est Directrice RP à temps plein, du coup, chez Be Influence. Et à côté de ça, la Matrimony Academy, on en reparlera tout à l'heure plus en détail. Mais c'est de là. OK, très bien. Alors, si on enlève les casquettes de journaliste, on en parlait juste avant, mais... de journaliste, de directrice RP, etc., d'entrepreneuse. Ça, c'est ce que tu fais. On enlève tout ça. Qui est-ce que tu es, toi, Marie ? Mon Dieu !
- Marie Guérin
Alors, est-ce que tu veux que je décrive ma... personnalité ou tu vois genre des adjectifs, je suis une personne curieuse, joviale,
- Julie Denis
ce qui devient. Alors je sais que je commence, j'aime bien commencer par cette question-là mais je sais qu'elle est hyper compliquée.
- Marie Guérin
Oui, parce qu'on est super multiple et parfois on n'a pas du tout la distance de qui on est ou entre ce qu'on voudrait être et qui on pense être vraiment. Moi je dirais que je suis une personnalité avec beaucoup d'énergie qui canalise ça dans son travail, beaucoup de créativité. beaucoup de couleurs. Et voilà. Et ça se répercute dans ma vie de tous les jours, aussi bien dans mon rapport avec les gens que dans ma façon de travailler.
- Julie Denis
Merci. Et toi, alors, on l'a abordé un tout petit peu, mais comment est-ce que tu prends soin de ta santé mentale ?
- Marie Guérin
Alors, moi, je prends soin, tu vois, avec des petites capsules. Donc, je ne suis pas quelqu'un qui va donner tout et puis faire une pause ou craquer. J'essaye de tous les jours... Faire attention à si j'ai besoin de me reposer, si j'ai besoin même d'un petit quart d'heure et m'autoriser ce genre de choses. Bêtement, si à un moment donné dans ma journée je dois faire une pause et lire un bouquin pendant un quart d'heure, je vais le faire. Même au bureau, j'ai un journal et si je dois me poser, même si j'ai mille choses, mais que je dois juste faire une pause, mais 15 minutes, je vais le faire. Donc j'essaie de faire vraiment attention au quotidien, aux petits leviers de plaisir. Si à un moment donné, je vais aller boire un thé. Tu vois, que ce soit avec des collègues ou que ce soit avec mon homme, on a mis en place des working dates récemment. Et donc, c'est se dire, on travaille ensemble en coworking et puis on va se prendre un lunch. Et donc, on parle d'autres choses et tout. Et en fait, c'est des petits moments qui, en termes de temps, ne sont pas très longs, mais qui sont des petites soupapes dont j'ai besoin, dont j'aime bien beaucoup lire. Ça, ça m'aide. Donc, c'est rien de révolutionnaire, mais je me dis, je préfère faire attention un petit peu tous les jours. que, tu vois, avoir tout donné et puis à un moment donné ne pas savoir m'arrêter et craquer.
- Julie Denis
Est-ce que c'est quelque chose que tu fais en conscience à ce moment-là, consciemment ? Tu sais que tu es en train de récupérer, moi j'aime bien utiliser le terme de récupération, faire une petite pause de récupération ou bien c'est quelque chose qui t'est venu naturellement sans trop y réfléchir et après coup tu t'es rendu compte que c'est ce que tu es en train de faire ?
- Marie Guérin
Oui, et ça j'ai toujours fait comme ça. Je vais t'avouer quelque chose, c'est que moi je suis une personne qui n'aime pas... pas se faire souffrir ou qui n'aiment pas se mettre trop dans l'inconfort. Je ne sais pas comment je peux résumer ça. Je crois que c'est peut-être mes origines brésiliennes, avec une certaine nonchalance ou parce que je suis poisson, mais j'aime pas me forcer. Donc, ce caractère fait que j'ai remarqué que dans ma vie, tous les jours, quand je sens que les choses commencent à un peu coincer physiquement ou mentalement, j'évite le réflexe de me dire, oula, attention, la petite... de pause, j'aime pas, c'est inconfortable. Et c'est aussi bien en termes de relation avec les gens, où s'il y a quelque chose qui coince, je vais vite essayer de le débloquer, je vais dire, oula, je vais pas laisser traîner ça parce que ça m'inconforte, et donc j'aime pas. Et c'est pareil pour tout. Et donc, je me souviens, à OEL, quand on avait beaucoup de moments de pression, très vite, en fait, je faisais genre, oula, non, alors là, ça, ça va pas, il faut régler ça, et puis je vais un peu prendre de la distance, et je fais ça pour tout. Tu vois, j'aime pas trop faire de sport, etc., donc... Je vais voir comment me dépenser, mais sans que ce soit trop douloureux. Ou quand je dois faire des tâches ménagères, comment est-ce que je vais trouver une façon de le faire pour que ce ne soit pas trop dérangeant ou inconfortable ou chiant. Et je mets toujours cette perspective dans les choses du quotidien. Alors évidemment, comme tout le monde, il y a des choses que je n'ai pas envie de faire et que je dois faire malheureusement. Mais j'essaye de compenser ou d'équilibrer un petit peu les choses naturellement.
- Julie Denis
Oui, ça devient d'où cette, j'ai envie de dire capacité, d'autres l'interprèteraient différemment, mais cette capacité à... te dire, ah bah non, ça je ne le fais pas. J'entends beaucoup de femmes qui culpabilisent quand elles ne font pas, qu'elles ne se forcent pas. Bah écoute,
- Marie Guérin
c'est toi qui vas me dire en tant que psy, mais est-ce que c'est parce que je suis très centrée sur moi, d'une certaine façon, en soi, parce que du coup je m'écoute beaucoup ? Est-ce que c'est parce que j'ai eu un parcours dans ma vie où j'ai dû beaucoup prendre soin de moi toute seule et que du coup je me suis écoutée très vite ? Ou est-ce que c'est mon caractère, parce que j'aime aussi beaucoup prendre soin des autres et être très à l'écoute des autres, repérer les signaux et juste... Aussi leur dire, oh attends, là, on irait bien prendre un petit thé parce que je pense que tu en as besoin. Je ne sais pas, mais c'est peut-être une forme de... Parfois, il faut assumer quand on est centré sur soi. Et je pense que les femmes sont beaucoup tournées vers les autres et que parfois, elles ont peur ou elles n'ont pas l'occasion de penser à elles. Et moi, j'essaie de penser à moi.
- Julie Denis
Je ne sais pas si... Ça fait dix minutes qu'on parle, donc je ne vais pas pouvoir te dire c'est ça ou c'est ça. Je ne me permettrai pas. Mais en même temps, tu dis est-ce que c'est parce que je suis centrée sur moi ? En même temps, ce que j'entends, c'est que tu es aussi fort centrée sur les autres. Moi, il y a une expression en anglais que j'adore, je la trouve très imagée et très juste, c'est « you cannot pour from an empty cup » .
- Marie Guérin
Complètement.
- Julie Denis
Donc, ce n'est pas prendre soin de moi parce que je suis… autocentré et je ne pense qu'à moi. J'entends aussi la partie je suis tout aussi attentive à ce que les autres aillent bien et c'est hyper nécessaire je pense de prendre soin de soi, c'est pas être autocentré,
- Marie Guérin
c'est prendre soin de soi pour aussi pouvoir prendre soin des autres. Oui, tout à fait.
- Julie Denis
Et en même temps, je t'ai déjà, parce que j'ai préparé un petit peu quand même l'épisode, je t'ai entendu dire dans certains épisodes aussi que quand tu pouvais douter ou qu'il y avait des choses ou quoi, une des choses que tu faisais, c'était l'action et travailler, tu as quand même aussi à côté, de ce côté je prends soin de moi et quand c'est trop dur, je prends un peu de distance, tu as quand même aussi une force et tu ne serais pas où tu en es aujourd'hui si tu n'avais pas cette force et cette capacité de travail aussi.
- Marie Guérin
Oui, alors ça c'est vrai que c'est aussi quelque chose qu'on me dit souvent, parfois en reproche, que je suis fort dans l'action-réaction.
- Julie Denis
Ok.
- Marie Guérin
Mais là, pour moi, c'est pas tellement quand je sens de l'inconfort. Parce que moi, s'il y a un problème à résoudre, pour moi, c'est pas de l'inconfort. Si je suis face à une difficulté, c'est pas ce que je vais ressentir comme quelque chose d'un confort sur lequel je vais prendre une distance. Mais j'ai toujours besoin de tout de suite être dans la réaction. Et d'ailleurs, j'ai ma meilleure amie qui m'a dit récemment, parfois, quand une autre personne se sent pas bien, elle a pas forcément besoin qu'on lui donne une action en réponse. Mais juste du tout. du temps et de l'écoute. Et moi, ça, c'est très, très compliqué pour moi. Donc, j'ai tout de suite envie de résoudre ton problème. Même quelqu'un que je ne connais pas, avec qui je vais parler pour la première fois, qui va me dire, j'ai ce problème-là, je vais avoir le sentiment de tout de suite devoir lui trouver une solution et lui dire qu'est-ce que je peux faire. Mon mari me dit toujours, mais en fait, tu n'as pas besoin de résoudre les problèmes des gens. Parfois, les gens ont juste besoin de confier leurs problèmes et c'est mis sur la table et voilà. Donc ça, parfois, c'est vrai que c'est ce qui m'a permis d'avancer. mais ça peut être aussi... vu comme une fuite en avant. Parce qu'un autre réflexe que j'ai aussi, c'est de mettre derrière moi les choses qui sont difficiles ou qui sont dures ou les éléments de mon passé que j'ai eu du mal à vivre, etc. À me dire, ok, je vais de l'avant et je laisse ça derrière moi. Donc ça, c'est aussi vraiment un corollaire qui est un peu plus négatif. C'est que parfois, prendre trop de distance avec ce qui me fait mal fait que je peux un peu être dans le déni aussi et de ne plus me retourner. J'essaie d'avoir conscience de ça maintenant que je suis maman aussi et d'en tenir compte.
- Julie Denis
Il y a toujours le revers de la médaille. Un fonctionnement va être bénéfique dans certaines situations, dans certains contextes et pas du tout dans d'autres. Mais en même temps, ne prendre que dans ces situations-là et pas dans les autres, c'est compliqué. En tout cas,
- Marie Guérin
je n'ai pas cette sagesse.
- Julie Denis
Je comprends. C'est très compliqué, effectivement. Alors, si on revient un petit peu sur ton parcours, mais comme je te le disais plus tôt, comment tu as vécu certaines choses ? On le disait, tu étais stagiaire au L Belgique. Quelques années, tu commences à y travailler. Quelques années plus tard, tu deviens à 30 ans la plus jeune rédactrice en chef du magazine.
- Marie Guérin
Oui.
- Julie Denis
Ça t'a fait quoi, ça ?
- Marie Guérin
Déjà, c'était assez inattendu. Quand le poste s'est libéré, je n'avais pas du tout pensé à moi, etc. Je n'avais pas envisagé. Et puis, j'ai eu l'opportunité. et c'est... bien tombé. Donc ça, c'est chouette parce que c'était encore tôt. Donc pour moi, ce n'était pas quelque chose que j'envisageais. Et donc, c'est tombé comme une opportunité. Donc, je n'ai pas eu trop le temps d'anticiper, de vouloir le poste, d'y arriver. Mais en même temps, du coup, sentiment d'illégitimité au début. Puis, tu dois gérer, manager une équipe avec des femmes qui sont plus âgées que toi, qui ont plus d'expérience. Du coup, j'ai eu beaucoup de chance d'être entourée de personnes qui partageaient mon projet. qui m'ont entourée. Donc, c'est pour ça que j'étais rédactrice en chef. Oui, parce qu'il faut quelqu'un qui prend la responsabilité finale. Mais finalement, tout le monde a pris, en fait, cette direction avec moi dans l'équipe. Évidemment, il y avait quelques personnes récalcitrantes et qui sont parties quelques mois après. Et ça, c'est sans doute la part la plus difficile à gérer parce qu'au début, c'est compliqué quand les personnes ne veulent pas travailler avec toi. Mais la majorité, c'était vraiment, on est hyper contentes que ce soit toi parce qu'on sait que tu vas nous donner de la place, parce qu'on sait que tu ne vas pas avoir de l'ego. et que tu vas avoir vraiment une vision horizontale du management. Et donc, on va t'aider, on va t'aider dans les process. Et ça, voilà, c'est génial. Et puis aussi parce qu'il y avait sans doute ce côté un peu de mentoring des plus âgés qui disaient, ben voilà, nous, on ne voulait pas forcément le poste. Parce que tu vois, les journalistes, ils ont aussi un grand sentiment d'indépendance. Et que dès que tu dois être dans la partie plus budgétaire, organisationnelle, coordination, ça n'intéresse pas forcément tout le monde. Et moi, j'ai vraiment senti... Cet élan de solidarité de l'équipe qui est toujours resté pendant les huit années et qui m'a porté. Et moi, j'étais allée les voir en disant voilà, est-ce qu'on porte ce projet ? Et c'était important parce qu'on venait aussi d'un type de management complètement différent, vraiment avec une vraie hiérarchie et tout ça. Et donc, le fait de changer le management a rendu les choses plus faciles pour moi, même si ça restait quand même un changement énorme pour cet âge. Mais voilà.
- Julie Denis
J'entends que l'entourage t'a permis d'assez facilement prendre ta place. Moi, j'aime bien parler de ça. Et surtout, pour les femmes, c'est parfois compliqué de prendre leur place, leur juste place. Oui. Pas trop. J'entends que c'est les retours que tu as eus. Tu ne vas pas avoir... Il n'y aura pas d'égo, etc. Tu ne vas pas prendre plus de place que nécessaire. Et du coup, il y aura de la place pour nous aussi. Mais j'entends que là, l'entourage t'a pas mal aidé, soutenu. Enfin, l'entourage, les personnes avec qui tu travaillais, du coup. Oui. pour prendre cette place-là plus facilement.
- Marie Guérin
La sororité a toujours été quelque chose de très fort pour moi. Et quand elle se manifeste de manière aussi, je dirais, bienveillante et sans arrière-pensée, tu vois, vraiment dans une idée de faire quelque chose de juste, je trouve que c'est incroyable. Et moi, ça fait partie des jalons qui m'ont vraiment consolidée dans cette idée de cette puissance quand on est ensemble en tant que femme dans un projet. Et voilà, il y a eu des hommes aussi dans l'équipe. Mais tu vois, il y a cette espèce d'envie de s'entraider parce qu'on venait quand même d'un modèle où il y avait beaucoup de tensions dans l'équipe, comme dans tout espace de travail, mais aussi avec beaucoup de rivalités qui avaient été mises en place, etc. De grandes tensions. Et mon objectif premier, c'était de remettre un équilibre. Je pense que je n'ai pas eu le même rôle de visage que ma précédente, qui, elle, a vraiment créé le magazine et qui a vraiment... porter l'image du magazine. Je pense qu'elle aura toujours cette force. Mais moi, mon objectif, c'était de créer une ambiance qui serait vraiment propice à un travail sain dans la rédaction. Et je pense que j'y suis arrivée. Et donc ça, c'est vraiment ma plus grande réussite par rapport à ça.
- Julie Denis
Cette position-là a aussi fait que tu as été très visible. Tu l'as encore aujourd'hui. Il y a eu aussi tous les événements. Il y a le Hell Active Forum, le Woman of the Year, du Hell. Il y a évidemment le magazine, mais il y a aussi ces événements-là qui d'autant plus mettent en avant des personnalités et toi notamment. Qu'est-ce que ça t'a fait, ça, le fait d'être aussi visible, cette marque ? J'ai entendu dans d'autres podcasts, Planète Daron, d'ailleurs, si tu nous écoutes, on te fait un coucou. Coucou ! La marque Marie Guérin. Vous en avez rigolé pas mal. Mais c'est vrai que c'est Marie Guérin, on sait qui c'est, Marie Guérin.
- Marie Guérin
C'est drôle, c'est hyper bizarre. Très bonne question. Je t'avoue que j'ai encore du mal avec ça, vraiment. Parce que quand même, mine de rien, je pouvais toujours me réfugier derrière la marque Duel.
- Julie Denis
Oui.
- Marie Guérin
Ce qui m'apportait beaucoup de confort, justement. parce qu'être exposée sous sa propre marque, c'est aussi être exposée aux critiques et plein de choses. Pouvoir se réfugier derrière les valeurs d'une marque qui, depuis 80 ans, a vraiment pu montrer où elle se trouvait et quels étaient ses engagements est beaucoup plus simple que maintenant, où je dois encore vraiment écrire mes propres valeurs derrière mon nom ou qui je suis, et surtout me dire quelles sont mes valeurs maintenant que je n'ai plus le L. Est-ce que c'est toujours les mêmes ou est-ce qu'il y en a d'autres ? Est-ce qu'il y a des choses différentes ? Et donc, moi, je suis encore en train de comprendre comment est-ce que je me détache, en fait, de ce qui m'a animée pendant tant d'années. Et donc, pour répondre à ta question, ce que ça m'a fait, j'avoue que beaucoup de bien, parce que j'aime aussi la lumière. J'ai aussi une personnalité qui aime rayonner, qui aime qu'on la regarde. Je veux dire, on ne va pas se mentir, c'est quelque chose que j'aime et qui me fait plaisir, surtout quand je sais pourquoi je suis là. parce que je défends certaines choses et dans les projets que tu as cités comme le L'Actiforum ou les L Women of the Year, c'était vraiment le Women Empowerment et être mise en valeur derrière ça, c'était vraiment quelque chose qui me plaisait énormément. Après, je suis contente que ce soit toujours canalisé à certains moments et dans certains cadres. J'ai de la chance que la communauté qui me suit soit très très respectueuse, mais je sais aussi que ça peut prendre des proportions qui nous dépassent. et qui sont difficiles à gérer. Donc là, je pense que j'avais la chance d'être dans un cadre respectueux.
- Julie Denis
Oui, ce que j'entends, c'est que tu n'as jamais ou jamais trop eu d'effet négatif de cette visibilité-là.
- Marie Guérin
Oui, exactement. Ça va. Ou gérable.
- Julie Denis
Oui,
- Marie Guérin
c'est ça. Mais il y a aussi le corollaire que plus tu es visible et plus aussi tu es visible pour les haters ou pour la controverse ou des gens qui ne sont pas d'accord avec toi. Et c'est pour ça que... Mon but non plus n'est pas de devenir une personnalité publique ultra connue non plus, parce que je sais que c'est... Voilà, j'ai dans mon entourage des personnes, pour qui c'est le cas, des artistes très connus, etc., et qui ont cette étoffe de pouvoir gérer ça. Je ne pense pas l'avoir. Donc, j'aime bien l'idée d'avoir une reconnaissance, une crédibilité dans mon cercle et dans ma communauté, mais je ne prétends pas vouloir la célébrité, par exemple. Donc, voilà, ça me convient comme ça.
- Julie Denis
Oui. Tu parlais tout à l'heure de, c'est un travail que tu es encore en train de faire, le fait de te détacher de l'identité du L. C'est une question que je voulais te poser. Comment est-ce que tu faisais, ou pas d'ailleurs, la distinction entre tes valeurs, qui tu es toi, ta marque personnelle presque ? et celle du L. Je t'ai entendu dire dans d'autres épisodes que parfois, quand il fallait prendre des décisions, par exemple, il y avait ce L avec les valeurs du L et tu pouvais t'y référer pour trancher et pour savoir, OK, je prends cette direction-là. Et en même temps, tu es une personne avec ton identité à toi. Comment est-ce que tu faisais la distinction entre les deux ? Comment est-ce que tu les dissociais ou pas, justement ? Et comment tu fais maintenant que tu n'es plus L ?
- Marie Guérin
Alors, je dissociais très peu, je t'avouais. Et je pense que j'utilise encore le pattern du L pour certaines valeurs qui me correspondent. Je pense que je serais toute ma vie une L-girl. Parce que vraiment, cette marque a des fondamentaux super. C'est vraiment une marque qui a mis l'engagement féminin et la libération de la femme au cœur de sa politique et de sa ligne éditoriale. Et moi, c'est aussi quelque chose que j'ai fait. qui est devenu mon combat aussi. Et donc, il y a beaucoup de choses que j'utilise aussi comme cadre référent pour les décisions que je prends aujourd'hui. Je t'avoue, en tout cas pour mes projets comme la Matrimonie Académie, je sais que ça a été prouvé, que ça a été utilisé, que ça a été testé dans les 50 éditions d'UL et pendant 80 ans. Donc, il y a certaines choses, des pratiques, où je me dis je fais comme ça ou je ne fais pas comme ça. Après, parfois, je teste aussi et parfois, je fais des erreurs. Et donc, je me cherche encore. Et je pense qu'on ne se trouve jamais vraiment. Donc c'est un peu difficile pour moi de te répondre aujourd'hui. Alors qu'est-ce qui me distingue de ces valeurs-là ? Évidemment, il n'y a plus du tout l'aspect corporate. Donc moi, j'ai quand même un côté beaucoup plus spontané. Il y a peut-être certains engagements, prises de parole politiques, etc. que j'aurais moins eu parce que je représentais l'EL. Mais en même temps, maintenant, je suis Peer Director de BeInfluence. Donc, je dois aussi veiller à l'image que je renvoie par rapport à Be Influence. Donc, voilà, l'exercice est différent. Mais je pense que finalement, je dois quand même chaque fois trouver la case juste. Tu vois ? Donc, ouais, c'est un travail constant.
- Julie Denis
Oui.
- Marie Guérin
Ouais, vraiment. Je n'ai pas encore la réponse.
- Julie Denis
Tu as quitté le L fin de l'année dernière. Oui. Début de cette année. Oui. La transition 2025-2026. Comment on quitte un poste comme ça ? Quand c'est devenu autant et quand l'identité colle autant, alors d'une part par rapport aux L, d'autre part, on en parlait juste avant, ce métier de journaliste que tu as quitté du coup aussi, qui est aussi une part de ton identité, comment est-ce qu'on prend cette décision-là de quitter un environnement qui nous correspond autant et qui est devenu autant notre identité ?
- Marie Guérin
Tu mets vraiment le doigt sur toute la réflexion que j'ai dû avoir, mais ça faisait longtemps que je me posais la question, enfin longtemps je dirais. un ou deux ans que je me posais la question. Et c'est vraiment cette idée d'après le journalisme. Parce que, comme toi qui es psychologue, journaliste, c'est vraiment une identité sociale qui a son lot d'a priori, de stéréotypes, etc. Mais qui se porte aussi avec fierté. Et moi, j'ai toujours voulu être journaliste, depuis que j'ai 10 ans. J'ai acheté mon premier dictaphone, j'avais 10 ans. Et donc, en fait, ça m'a toujours suivie. Donc, c'était vraiment un changement identitaire. Mais c'est pour ça que j'ai voulu faire quelque chose de très radical. Je change le L. Donc, le L n'est plus ma marque. Et je ne suis plus journaliste parce que, voilà, soit je changeais tout, soit je changeais rien. Donc, pour moi, la seule façon de le faire, c'est de le faire pour les bonnes raisons. Et c'est de savoir qu'une fois que tu es parti, chaque fois que tu y repenses, tu te dis, mais j'ai bien fait de le faire, tu vois. Donc, moi, j'ai pris une coach qui m'a permis pendant... un an de réfléchir à la transition parce qu'aussi, c'est qu'est-ce que je suis capable de faire ? Moi, j'ai connu une boîte. Et quand tu vas parler aux chasseurs de tête, ils te disent « Waouh, mon Dieu, mais t'as jamais changé. Ça peut être aussi un handicap. T'as jamais vu le monde extérieur. T'as été stagiaire, t'as été engagée, t'es jamais sortie. » Donc, il y a ça. C'est se confronter vraiment au marché de l'emploi, repartir dans des entretiens d'embauche, etc. Heureusement, j'en ai pas fait beaucoup. J'ai eu la chance d'avoir une opportunité, mais quand même, j'en ai fait. Et ce n'est pas facile parce que tu te remets à la place et tu es rédactrice en chef. Les gens te mangeaient dans la main et puis tu dois te remettre à la place de quelqu'un qui doit faire ses preuves, etc. Et puis savoir vraiment là où je peux m'épanouir autant. Parce qu'un métier qui te permet d'être créative, d'avoir la direction de tout ce que tu fais, de te lever le matin en disant voilà ce que j'ai en tête pour le projet de la prochaine cover et ça va enclencher toute une série de choses, toute une série de professionnels autour de toi, autour de ton idée, d'une thématique et c'est toute une machine créative incroyable. Les voyages, toutes les choses que tu fais, comment est-ce que je vais pouvoir trouver l'équivalent de ça en termes de stimulation ? intellectuelle, de ma curiosité, de mes challenges et tout ça. Donc c'était vraiment baliser tout ça avec cette coach avec qui on a fait un travail incroyable, dont Nathalie, je te salue parce que vraiment, je conseille à toutes les femmes quand elles se posent des questions, de s'entourer d'une personne qui a de la distance par rapport à nous, parce qu'on met énormément d'affect dans ce genre de décision. Et alors là où j'ai eu une grande chance, c'est qu'en fait, moi je suis partie aussi parce qu'on est dans la presse en général, on a un moment de shift. de modèle économique, de grandes décisions doivent être prises. D'ailleurs, tous les grands groupes de presse sont en train de changer beaucoup de choses, notamment au niveau de leurs salariés. On arrive dans un modèle où on travaille quasi exclusivement avec des freelances, sauf certains titres en Belgique, mais sinon vraiment on est là-dedans. Et donc on est vraiment sur un changement de paradigme économique. C'était le moment de prendre une décision, est-ce que j'accompagne le changement ou est-ce que je ne l'accompagne pas ? et aussi toute la rédaction. devaient prendre cette décision. Donc moi, toute mon équipe a changé. Toute mon équipe est partie. Et c'est une toute nouvelle équipe. Et on est partis tout en même temps. Et comme moi, j'avais plus l'entrée à vie, je suis partie la dernière. Donc, t'as aussi ce sentiment de...
- Julie Denis
Oui, pardon, je te coupe. Mais du coup, tu as vu tout le monde partir au fur et à mesure. Ça n'a pas dû être évident non plus.
- Marie Guérin
C'était dur, mais en même temps, j'avais ce côté un peu... Allez, maintenant, c'est à toi. Maintenant, c'est à toi de les avoir accompagnés. Et pour les avoir vues il y a deux semaines, toutes en lunch, parce qu'on se voit encore toutes ensemble, on est contentes, tu vois, parce que chacune a retrouvé sa voie et sent que c'était le bon moment. Et en fait, c'est beaucoup plus difficile de partir quand tout le monde est encore là, où vous me manquez, cette époque me manque, que où le chapitre s'est clôturé et maintenant c'est une nouvelle équipe, nouveau concept, tout à fait différent. Donc ça, ça m'a beaucoup aidé aussi. Donc aujourd'hui, je me dis que j'ai fait le bon choix pour les raisons conjoncturelles, pour... aussi les raisons humaines. Et puis moi, à la base, cette réflexion, c'était parce que j'ai 30 ans, j'ai eu ce poste à 30 ans, j'en ai 38. Qu'est-ce qui me challenge aujourd'hui ? J'avais l'impression d'avoir fait le tour de la fonction, le tour de la Belgique. J'estimais qu'en Belgique, c'était le meilleur magazine, le meilleur poste. Il y en a d'autres très bien, mais pour moi, j'avais une très haute vision de ce magazine. Donc, je n'ai pas envie d'être rédactrice en chef ailleurs. Qu'est-ce que je vais devenir ? Et donc, c'était l'accumulation de toutes ces raisons qui font qu'aujourd'hui encore, je suis vraiment ravie et j'ai eu la chance d'avoir une opportunité géniale. Alors vraiment, avec ma coach, ce qu'on s'était dit, c'est qu'alors il fallait que je me fasse un projet sur mesure. C'est comme ça que j'ai commencé à créer la Matrimonie Académie, parce que je me suis dit la seule façon que je sois autant épanouie, c'est que je mette mes propres règles dans le projet, ma liberté, ma créativité et surtout ce que j'aimais le plus au L, c'est-à-dire cette connexion avec les femmes. C'est comme ça que j'ai monté le projet. Et puis, j'ai eu cette opportunité avec BeInfluence qui m'apportait aussi une sécurité parce que j'ai été salariée. Maintenant, j'ai ma société, donc je suis indépendante, mais j'avais quand même la sécurité d'avoir un client full time. Et aussi très, très challengeant parce que c'est un nouveau métier que je connais très bien, mais qui n'était pas mon métier, être attachée de presse. Et aussi cet aspect intrapreneuriat de lancement d'un département et donc de mettre toute ma vision de comment est-ce qu'on lance un département. D'abord toute seule. D'abord, trouver mes premiers clients. Ensuite, commencer à avoir des personnes qui m'accompagnent. Commencer à recruter. On est encore dans cette phase, on est au tout début. Donc, il y avait ce côté aussi, on part de zéro. Enfin, sans dire de zéro, parce que j'avais quand même la chance d'avoir une structure qui avait déjà ses propres clients, etc. Mais voilà, tout ça, en fait, m'a motivée, m'a donné cette énergie que je cherchais parce que j'avais peur. Je ne voulais pas être aigrie à ce poste incroyable. Je me suis dit, je ne peux pas être une rédactrice en chef aigrie parce que ce poste... et trop chouette. Et je me sentais commencer à me dire « Oh non, aller à la Fashion Week, non, j'ai plus envie. » Tu me dis « Les gens tueraient pour aller là. Marie, c'est pas normal. » Donc voilà, c'est ces éléments-là. Mais maintenant, je me dis que c'était quand même beaucoup. Gérer cette transition qui, en fait, a eu un poids psychologique beaucoup plus fort que je le pensais. Puis ce full-time avec un nouveau job à apprendre. Puis le lancement de ma matrimonial Académie, c'était vraiment beaucoup de choses en même temps à gérer.
- Julie Denis
Oui, c'est ça. Parce que ce que j'entends, et je vais rajouter des couches, mais ce que j'entends dans tout ça, c'est une transition qui a duré un an. au moins un an, enfin qui est réellement dans l'action. La réflexion était déjà là avant, mais qui a duré un an où tu as vu tout le monde partir petit à petit. Donc, ce n'est pas une transition d'un coup. Ça s'est fait petit à petit, donc ça dure quand même. C'est un nouvel environnement, mais aussi un nouveau métier. Donc, c'est une nouvelle entreprise et un nouveau métier. Le lancement de ce projet-là. Et je crois qu'on ne l'a pas encore dit, on en a parlé en off, mais je ne sais pas si on l'a déjà dit ici. Et tu es maman d'une petite fille qui a deux ans. alors Ok, c'était peut-être pas exactement au même timing, mais ça veut quand même dire un enfant en très bas âge pendant tout ça.
- Marie Guérin
Oui, et le terrible tout existe vraiment. Et donc, je me suis dit, wow, mon Dieu, c'est quoi cette tempête ? Oui, c'était de la folie. Mais je crois que j'avais besoin de remplir parce que j'avais peur du vide. C'est vraiment la peur du vide. Et je me suis dit, en fait, j'avais pris la décision de lancer la Matrimonie Académie avant d'avoir l'opportunité de chez BIN parce que j'avais vraiment peur de ne pas trouver. Et donc, je me suis dit, au moins, j'ai mon projet. c'est à dire j'ai une raison de me lever tous les matins de me mettre derrière mon ordinateur parce que même en vacances je travaillais pour l'EL et donc la perspective de ne pas ouvrir mon ordi le matin pour moi c'était vraiment un saut dans le vide un vertige total donc ça m'assurait ça et puis j'ai eu l'opportunité que je ne pouvais pas refuser et donc je me suis retrouvée avec beaucoup de choses à faire et encore aujourd'hui le département grandissant je m'en sors mais je ne sais pas jusqu'à quand et Et voilà, je sais que je dois faire attention.
- Julie Denis
Attention de ne pas avoir trop.
- Marie Guérin
Attention de ne pas avoir trop. Oui, c'est ça. Parce que tu vois, le risque quand tu as un projet personnel, c'est tu as ton projet. Donc moi, c'est des conférences. Déjà, c'est beaucoup de choses. C'est une newsletter éditoriale avec des journalistes. Donc elles écrivent, mais j'écris. Mais rien que faire le suivi de ça, c'est du temps. C'est la mise en place de conférences et d'ateliers, mais pour lesquels, tu vois, derrière, je dois trouver des sponsors pour des goodies, trouver des sponsors pour... financer les conférences, c'est la curation de la conférence, mais c'est aussi tout l'aspect derrière du financement et tout ça. Et puis après, tu as toujours envie de faire plus. Tu te dis, je ferai aussi une soirée after work. Mais aussi, maintenant que j'ai suffisamment d'articles, j'ai envie de lancer un petit journal écrit avec tous les articles dedans et les donner gratuitement aux personnes qui viennent en conférence. J'avais fait cette bougie pour la conférence, est-ce que je ne la mettrais pas en vente ? Et c'est ça le risque aussi. C'est que tu crois tellement en ton projet que tu peux vite t'éparpiller. Et le problème, c'est qu'aussi, tu ne peux pas faire de fausses promesses parce que tu ne peux pas dire je vais lancer cette bougie et puis pas aller jusqu'au bout. Et tu as un peu trop tendance dans ton enthousiasme à dire ah ben voilà, maintenant, je lance les ateliers, maintenant, je lance les conférences. Et donc, oui, après, il faut faire le suivi. Si tu dis que ta newsletter, c'est toutes les deux semaines, tu dois en faire une toutes les deux semaines. Bon, là, maintenant, c'est l'été, je fais une pause. Mais finalement, ça rajoute beaucoup de couches. Donc là où je dois faire attention, c'est de ne pas encore me surcharger plus, de maintenir la cohérence de ce que je fais déjà, parce que je suis toute seule.
- Julie Denis
Comment tu fais le tri dans tout ça ? Parce que je reconnais ça chez beaucoup d'entrepreneuses, d'être enthousiaste et de vouloir faire plein de choses, et puis à un moment se retrouver à presque se noyer dans tout ça. Comment tu fais le tri ? Et j'entends faire le tri avant même d'y aller, c'est avoir cette conscience-là de ne pas y aller justement. Mais les idées viennent et te dire non, pas ça. Comment est-ce que tu fais ce tri-là ?
- Marie Guérin
Alors, le premier tri, il est très basique. C'est parce qu'il est économique.
- Julie Denis
D'accord.
- Marie Guérin
Donc, pour l'instant, le budget, il n'est pas du tout rentable. Et j'ai dû vendre un petit studio, tu vois, pour vraiment investir mes sous. Et là, je vois vraiment le panier qui se vide, Et ça, déjà, c'est un gros frein. Parce que tu dis, oh, waouh ! Pour l'instant, en fait, tant que tu n'as pas de sponsor, moi, mon business model, c'est que les femmes payent leurs tickets. Et ça rembourse pile les coûts. liées au lieu, parce que je suis dans un lieu qui est assez cher, tout ça. Donc, bon, le premier, ça m'a coûté quand même un montant de 10 000 euros, tu vois. Le prochain, j'espère que je serai break-even, mais déjà, tu vois le panier, donc tu vois qu'il se vide et donc déjà, tu te dis, ben non, je ne vais pas refaire 1 000 euros de dépense de bougie parce que ça va encore le vider un peu plus. Donc, tu as déjà ce premier warning où ça te limite dans tes projets. Si je veux faire un journal avec mes... mes articles, je dois payer un graphiste pour le faire, je dois le faire imprimer, c'est déjà des coûts qui montent très vite. Donc ça, ça va être le premier frein réaliste où tu te dis, non, je ne peux pas mettre en place ces idées-là. Donc c'est ça. Après, ça ne m'empêche pas, justement, dans ma charge mentale de les faire tourner, de me créer, tu vois, un Google document avec toutes les idées par rapport à ça. Donc ça me prend quand même du temps, mais ça empêche la réalisation parce que de façon très pragmatique, je n'ai pas les moyens de le faire pour l'instant. Il y a ça. Et puis aussi parce que à un moment donné, mon espace mental de travail, il a quand même une limite physique, le temps, le timing. Et que comme je te dis que je prends quand même toujours encore essayer d'avoir de la distance, une fois que j'ai rempli tout ce que je dois faire pour mon plus gros client, que j'ai fait ce que je dois faire de manière très pratique pour la matrimonie, il ne me reste plus... toujours tellement de temps pour développer des nouvelles choses. Et j'essaye de me dire, je ne vais pas me réveiller la nuit pour le faire ou à 4 heures du matin, ce que certaines entrepreneuses font. Mais voilà, parce qu'à côté, j'aime toujours mon confort. Donc, si je peux dormir, je vais dormir. C'est ce que je te disais tout à l'heure. Donc ça, ça me limite aussi. Mais je n'ai pas beaucoup de distance sur ce que je te dis parce que j'ai commencé en janvier. Parlons-en dans un an. Celles qui m'écoutent et qui sont entrepreneuses depuis 20 ans vont me dire, meuf... on en reparle dans un an, on verra si t'as vraiment réussi à canaliser ton temps et ça, oui je te le dirai à ce moment là, pour l'instant je gère mais j'ai aussi l'impression que c'est un équilibre qui peut être très fragile
- Julie Denis
Oui, c'est ce qu'on disait tout à l'heure aussi c'est le début et le début c'est aussi toujours très excitant, ça donne beaucoup d'énergie aussi ça prend de l'énergie et de la charge mentale comme tu disais, mais ça donne aussi de l'énergie Là où, après un an, deux ans, trois ans, ça donne toujours de l'énergie, évidemment, mais ça s'équilibre différemment. Oui,
- Marie Guérin
mais j'espère que, tu vois, à ce moment-là, j'aurai la possibilité d'engager des gens qui vont me soulager de la partie plus routinière pour me permettre de continuer la partie plus excitante de stratégie, de curation, la partie éditoriale. Donc, voilà, c'est toujours l'espoir. C'est que moi, je me donne trois ans pour vraiment arriver à un projet qui roule. aussi bien économiquement qu'en termes de logistique et tout ça. Et aussi que la marque devienne solide, parce que vraiment tout mon intérêt, c'est de me baser sur l'expérience du L, c'est-à-dire cette puissance d'une marque qui te permet d'attirer des sponsors, qui te permet d'avoir une crédibilité, de pouvoir associer la notion éditoriale de crédibilité de fond avec le côté un peu glamour de la marque. Ça, c'est vraiment ce que j'essaie de recréer. Donc, je me donne trois ans pour gagner en légitimité. Et puis qu'après, ça me permette d'avoir fréquemment des demandes de partenariat, d'avoir des propositions et que je puisse engager des gens, ce genre de choses et rester dans la partie créative. Parce qu'effectivement, comme tu me dis, je n'ai pas envie d'être noyée par l'aspect plus logistique et concret et que ça pourrait effectivement me casser dans ma motivation. Après, j'ai choisi un projet. qui me permet de retrouver cette mécanique de nouveauté, puisque chaque conférence est une nouvelle thématique, chaque atelier aussi, chaque article pitché par une de mes journalistes est un angle inédit, et donc me permet d'avoir toujours cette créativité, cette nouveauté, ces nouvelles idées, ce change, tu vois, alors que parfois, par exemple, si tu lances un produit, et que tu dois vendre le même produit pendant des années, ben oui, tu peux avoir un effet de routine, et ça me correspondrait moins. comme type de projet. Mais ça, c'est un projet qui correspond à ma personnalité parce qu'il se renouvelle tout le temps et que les sujets qu'on va aborder maintenant ne seront pas les mêmes sujets qu'on va aborder dans un an.
- Julie Denis
Oui, tout à fait. Et il y a plusieurs angles possibles qui permettent aussi de varier, de renouveler. Tu parlais du modèle économique tout à l'heure. J'entends que tu es indépendante aujourd'hui, ta société. Tu as Be Influence où tu es indépendante aussi. Et à côté de ça, tu as la Matrimony Academy. La Matrimony Academy n'est pas encore viable aujourd'hui, il te coûte de l'argent. Et en même temps, il y a cet autre client, ton temps plein, qui fait que j'imagine financièrement pour toi, tu arrives à vivre correctement. Est-ce que le fait de voir, tu dis, le panier qui se vide petit à petit, est-ce que ça, c'est une source de stress ? Ou est-ce que, comme tu as l'autre partie, ça va ? Comment est-ce que tu gères ça ?
- Marie Guérin
Ça dépend des jours. Mais il m'est arrivé de me réveiller la nuit en disant « je ne vais pas y arriver » . Et mon mari qui me dit « qu'est-ce que tu fais ? » « Je regarde mes comptes » . Alors, si j'ai développé ce projet aussi, c'est parce qu'à la base, je ne suis pas quelqu'un de financier, je ne suis pas quelqu'un dans la gestion de l'argent et que j'ai besoin d'apprendre ça. Et des fois, je me réveille où j'ai de l'acidité et où je me dis « ah non, mais ce n'est pas bien, ça ne va jamais fonctionner » . Après, tu sais, c'est ces réflexions de la nuit, tu te réveilles le matin, tu te dis « oh, mais finalement, ça va aller » . Mais je dirais que globalement, ça va. J'arrive à vivre avec... En fait, tu sais, j'essaie de m'inspirer de toutes les femmes entrepreneurs qui ont la même chose et qui vivent la même chose et où je me dis, elles ont tenu bon, celles qui s'accrochaient pendant des années et des années avant que ça décolle et puis finalement, elles ont bien fait d'investir leur temps, leur argent. Voilà, je me dis que je m'accroche à cette idée qu'il faut le temps. Il ne faut pas faire ça de manière naïve. Mais j'ai quand même conscience que maintenant, c'est encore trop tôt pour faire un peu un bilan. Et que donc, je dois essayer de maîtriser mes angoisses avant d'arriver vraiment au moment donné où mon comptable va me dire, écoute là Marie, tout ce que tu as mis en place, tes salles étaient combles et tu n'arrives pas à gagner de l'argent. Il faut vraiment mettre en question le concept. Ce n'est pas encore maintenant. Donc, j'essaie de me rappeler ça en me disant, oui, pour l'instant, tu perds de l'argent, mais comme tout début d'entreprise. où tu arrives rarement avec un pactole, avec 3000 investisseurs. Et il faut que je me tienne à cette idée-là. Mais je n'y arrive pas tout le temps. Vraiment, des fois, j'ai vraiment des gros moments de doute. Mais il faut les surmonter. Oui,
- Julie Denis
c'est ça. Ce que j'entends, c'est des coups de stress, entre autres pendant la nuit, des moments de doute.
- Marie Guérin
La nuit, c'est mon moment de stress, d'exagération totale, de drama, vraiment.
- Julie Denis
En même temps, tu parlais tout à l'heure d'action. qui est peut-être à certains moments une fuite en avant, et de remplir, c'est l'action qui remplit aussi le temps. La nuit, on ne fait pas ça, et donc c'est souvent la nuit que les choses peuvent remonter.
- Marie Guérin
Oui, vraiment.
- Julie Denis
Mais donc, il y a ce doute, il y a ce stress, et en même temps, j'entends qu'à côté de ça, tu rationalises pas mal peut-être, et ça t'aide à te rassurer, en voyant le parcours d'autres personnes, d'autres entrepreneuses, en regardant peut-être... De manière très concrète, tes chiffres, tes comptes, combien il y a d'argent ? Ça, ça ne me rassure pas.
- Marie Guérin
Ça, c'est vraiment le pire réflexe, c'est de regarder mes comptes la nuit. C'est vrai ? Oui, parce que je suis dans cet état irrationnel et mes comptes ne me rassurent pas parce que l'argent, tu vois. Mais par contre, ce qui est important dans ces cas-là, tu vois, c'est de regarder à nouveau ma présentation que je fais au partenaire, qui est vraiment belle, qui rappelle mes valeurs, qui rappelle pourquoi je fais ça, qui rappelle, tu vois, mes projections. Et là, tu vois, ça me permet de me dire, ah oui, non, mais c'est vraiment, c'est pour ça que je le fais. Ça, c'est plus utile que de regarder mes comptes qui, pour l'instant, voilà, sont complètement pas bons. Donc, ouais, j'essaie de faire comme ça. Mais après, je pense que le stress, ça, c'est ce que je découvre aussi, est une partie inhérente à la vie d'entrepreneuse. Et que pour avoir été salariée pendant très longtemps, j'avais cette notion d'entreprenariat parce que je mettais en place des projets. Mais c'est jamais la même chose quand tu as le confort du filet de sécurité derrière. que j'ai encore un peu maintenant, même si tu as beaucoup moins cette sécurité. Parce que, pareil, je dois délivrer pour mon client. C'est très exigeant. Il y a beaucoup de choses à faire. Et ça aussi, c'est un stress, parce que je veux toujours être à la hauteur de ça, parce que pour moi, désormais, c'est un rapport de client et plus de patron. J'ai toujours une certaine sécurité que certaines entrepreneurs n'ont pas, mais je découvre quand même ce que c'est que de se lancer dans le vide et d'avoir ce stress.
- Julie Denis
Oui.
- Marie Guérin
C'est clair.
- Julie Denis
Oui, oui. Je suis d'accord, il y a entre les entrepreneuses et les intrapreneuses, il y a toute une série de compétences et de qualités qui sont pareilles. Maintenant, la notion de risque, la notion, c'est pour ça que je te posais la question, sur l'insécurité financière n'est pas du tout la même. Et ça, ça change beaucoup de choses.
- Marie Guérin
Et moi, je trouve que ce qui me fait admirer les entrepreneuses, c'est leur gestion du risque et de l'angoisse. Cette capacité à gérer ces moments de stress qui sont très intenses, très insécurisants. C'est ça qui fait pour moi une bonne entrepreneuse, une entrepreneuse qui arrive à surmonter ça. Vraiment, c'est vraiment des éléments de santé mentale qui forgent en fait le caractère de l'entrepreneuse. Et pour moi, ça va être plus ça la clé du succès. C'est comment tu as surmonté ces moments intenses de doute que combien j'ai levé, enfin tu vois, mon chiffre d'affaires, le nombre de points de vente, tu vois. Moi, je trouve que la longévité de ces femmes qui portent des projets pendant... des années, on se dit, mais pendant des années de problèmes à surmonter, de stress, d'insécurité, waouh, c'est là que tu te rends compte, en fait, de cette compétence d'entrepreneuse, et c'est là aussi que tu sais que c'est pas fait pour tout le monde. Donc, est-ce que c'est fait pour moi ? Je ne sais pas encore.
- Julie Denis
Oui, c'est ça, ça demande pas mal de force et de solidité. Oui. Et ce que j'entends, et c'est effectivement un des facteurs qui aident beaucoup, ce que j'entends que tu fais, c'est revoir ta présentation, tes valeurs, pourquoi tu le fais, c'est revenir à soi, son pourquoi. se reconnecter à ça plus qu'à chercher à se rassurer dans l'environnement par certaines choses extérieures. Mais c'est revenir à soi. Après,
- Marie Guérin
ça aide beaucoup aussi l'environnement. Des personnes autour de moi qui me disent « on adore ton projet » , des feedbacks. Ça me rappelle aussi que je ne suis pas toute seule à penser que c'est cool et qu'il y a peut-être vraiment un enjeu derrière. Et ça, c'est aussi important d'avoir autour de soi des gens qui nous font un feedback positif. ou parfois négatifs, parce que du coup, ça leur donne beaucoup plus de crédit au feedback aussi. D'ailleurs, j'ai déjà eu des feedbacks négatifs sur certaines choses qui mériteraient d'être améliorées et c'est ce que j'essaie de faire. Mais c'est important. Il faut aussi garder une connexion avec ce que les autres pensent de ton projet, de manière un peu plus objective aussi. Parce que ce qui me ferait peur, c'est de m'enfoncer dans mon idée, parce que c'est aussi quelque chose de bon caractère, d'y aller en disant, tant pis, c'est révolutionnaire, tant pis si vous ne me comprenez pas, et puis en fait se dire, non, j'aurais quand même peut-être écouté le marché ou les gens autour de moi et de me dire que ça, ce n'était peut-être pas génial. Donc, il faut trouver l'équilibre entre les deux.
- Julie Denis
Oui, oui, clairement. C'est un projet entrepreneurial. Comme tu dis, tu parles de marché. Il faut qu'il y ait des clients. Et donc, il faut que ça parle au marché aussi, évidemment. Et on est d'accord, moi, j'aime beaucoup... C'est un des facteurs, comme je disais, de revenir à soi et à son pourquoi. En même temps, je n'ai pas non plus le discours de dire qu'il faut s'aimer soi-même, c'est que moi par rapport à moi. Je pense qu'on se construit aussi beaucoup par le regard de l'autre. par le retour des autres. Et c'est important aussi.
- Marie Guérin
Oui, et puis il faut se l'avouer. Oui, on est sensible à ce que les autres disent de nous. Oui, on est triste quand les gens ne nous aiment pas. Maintenant, quelle distance je suis capable de prendre par rapport à ça ? Quel niveau d'impact ça a sur moi ? Après, ça a un impact et c'est évident. Moi, en tant que féministe, je vais me dire que la manière dont je... je me vois, dont je me perçois, dont je perçois mon physique, je veux en être totalement propriétaire. Mais non, parce que je suis quand même influencée par ce que mon mari va penser de moi. Donc, c'est trouver le juste milieu entre ce qui prévaut dans ce que tu vas penser de toi, mais tout en prenant compte du fait que, oui, le regard des autres, c'est important et c'est OK. Oui,
- Julie Denis
tout à fait. Tu parles de féminisme, c'est une bonne transition. Tu as été au L, on parlait d'identité et que vraiment, ces valeurs-là sont aussi en grande partie tes valeurs à toi. Ici, tu parles de matrimoine, tu as lancé la Matrimonie Académie de nouveau pour des femmes. Pourquoi les femmes, chaque fois ? Est-ce que c'est venu comme ça ?
- Marie Guérin
Je ne me suis absolument jamais posé cette question. Je crois qu'à la base, après moi, j'ai toujours été, même petite fille, pas dans le militantisme, mais dans la... reconnaissance de mes droits, de nos droits, de nos, tu vois, adolescentes aussi, etc. Voilà, j'ai eu une petite phase où je me suis engagée dans des mouvements de jeunes politiques. Enfin, tu vois, quand t'es adolescent, des choses comme ça. Déjà, j'ai toujours eu des valeurs démocratiques qui étaient vraiment très importantes pour moi. Peut-être parce que je viens d'un milieu modeste, peut-être parce que je viens d'un endroit où il y avait encore peut-être des injustices, des choses à gagner. Peut-être parce que je suis une fille adoptée et que j'ai eu beaucoup de chances dans ma vie de grandir en Belgique par rapport à là où j'aurais pu grandir. Et du coup, cette notion-là a toujours éveillé chez moi un espèce d'engagement social, de base, toujours. Je suis une grande gueule et donc quand il y a des injustices, même dans un cours de récré, c'était vraiment quelque chose que je ne supportais pas. Donc je pense que j'ai toujours eu ce caractère assez engagé de base. Et quand j'ai fait mes études de journalisme et que j'ai découvert qu'en fait la neutralité était quelque chose qu'on t'impose en tant que journaliste, mais auquel je ne crois pas du tout parce que les médias ont des lignes éditoriales, je me suis dit, mais tiens, en fait non, j'ai pas envie d'être dans un média neutre parce que je suis quelqu'un d'engagé et que j'ai envie de montrer cet engagement. En France, t'as beaucoup de médias qui sont vraiment engagés, de gauche, de droite, etc. En Belgique, on est un peu plus dans le compromis. Donc nos grands médias sont plus vers la neutralité, effectivement. Et donc je me suis dit, mais qu'est-ce qu'il y a en Belgique comme médias engagés ? Les magazines féminins, en tout cas l'EL. qui a ses valeurs, qui n'est pas un engagement politique en termes de couleur, mais plutôt en termes de valeurs d'accompagnement de la femme. Et ça a résonné beaucoup, en fait, avec mes propres valeurs. Et c'est comme ça que je me suis dit, en fait, ça, c'est un engagement qui me porte. Et oui, et alors on peut se dire, oui, mais bon, j'ai fait des articles sur comment porter la jupe à poids. Est-ce que ce n'est pas un engagement de fou ? Mais si, parce que pour moi, tout ce qui peut paraître superficiel, derrière, c'est de la communication, c'est du branding, c'est de l'expression de soi. et de son engagement. Pour moi, accompagner les femmes dans tout ce qui fait leur vie, aussi superficielle que ce soit, est important. Parce qu'on est pluriel et on peut être une femme très engagée, mais quand même porter des vêtements, mais quand même partir en vacances. Et comment est-ce qu'on rend ces choses, comment est-ce qu'on fait ces éléments du quotidien ? On les rend toujours engagées, militantes, ou pas forcément d'ailleurs. Mais il faut assumer aussi qu'on est pluriel, tu vois. Un magazine féminin, il centralise toutes ces facettes d'une femme qui peut être une super businesswoman ou une femme militante et engagée et en même temps qui aime bien prendre soin d'elle dans un spa ou qui est un animal de compagnie, etc. Et donc, je trouvais ça génial d'avoir toutes ces facettes dans un magazine. Et donc, c'est comme ça que j'ai commencé à m'intéresser un petit peu plus à la question du militantisme et du féminisme avec ce que ça représente de... Pluralité aussi en termes de définition et à chacune sa définition de son engagement féministe, que certaines trouveront que le mien n'est peut-être pas assez radical, mais peu importe, on œuvre toutes pour une plus grande égalité des genres, une plus grande reconnaissance aussi des inégalités générales dans la société, les minorités, etc. Donc œuvrons ensemble pour ce but-là, chacune à notre niveau. Il y a ça. Et puis, j'ai fort souffert quand j'étais enfant de mes relations féminines. Vraiment très, très, très fort. Au point que j'ai été un petit peu déscolarisée pendant ma cinquième primaire parce que c'était trop dur. Je n'étais pas bullied, mais j'étais dans un système amical qui était très, très difficile. On sait à quel point les enfants peuvent être ingrats et ma relation avec les petites filles, c'était dur. Et du coup, j'ai eu pendant toute mon adolescence un vrai rejet. de m'entourer d'amis, parce que j'ai été très marquée par ça. Et du coup, en fait, en travaillant, j'ai reconnecté avec ça et j'ai redécouvert le lien qu'on pouvait tisser entre femmes. Parce qu'aussi, moi, j'ai quitté ma région, je suis venue m'installer à Bruxelles, j'ai fait mes études à l'IEX, et donc là, j'ai découvert de nouvelles amies, de nouvelles personnes qui avaient les mêmes affinités, plus de maturité, donc on était moins dans, évidemment, les guerres puériles des enfants. Et là, j'ai redécouvert un lien qui pouvait se créer avec les femmes. j'ai eu une bande d'amis au début, et j'ai redécouvert ce que c'était, et ça m'a vraiment fait beaucoup de bien. Et j'ai découvert que le fait de partager le même genre crée des liens fantastiques, parce qu'au début, on parle de mec, on parle de plein de choses, on libère la parole sur notre biologie, sur nos règles, sur nos hormones, même jeunes, sur nos premiers émois sexuels, il y a beaucoup d'expériences qu'on vit en commun et qui, moi, m'ont permis... permis de me construire et surtout de me tisser un réseau d'amis. Et voilà, et c'est ce lien que j'ai voulu continuer à nourrir et qui m'a renforcée aussi dans mes idées, dans mes engagements, et que je me suis dit, mais en fait on peut appliquer cette sororité à plein de milieux dans la vie. Alors, le milieu corporel, dans ce qu'il est, très concurrentiel, très difficile, que ce soit entre femmes ou entre femmes et hommes, etc., je me suis dit, mais tiens, comment est-ce qu'on peut créer ce lien, jouer sur ce lien biologique, ce lien entre femmes, et puis c'est pas uniquement un lien biologique, c'est-à-dire qu'on est dans un système patriarcal, et donc il y a plein d'éléments systémiques qui nous réunissent, contre lesquels on peut se rebeller ou on peut travailler ensemble, donc il y a plein de choses qui nous unifient. Il y a aussi plein d'hommes qui valident ça et qui reconnaissent en fait notre particularité biologique, etc., et c'est super, tu vois. Donc moi, ça c'est tous des sujets qui m'animent, et puis voilà. Longue réponse. Oui, oui, c'est très bien,
- Julie Denis
c'est passionnant. Qui ont été les femmes importantes dans ta vie, dans ta vie à toi, et où les rôles modèles féminins, qu'on ne connaît pas toujours, mais qu'on admire ?
- Marie Guérin
C'est toujours difficile de dire ça, de nommer des gens, parce qu'il y a toujours ceux que tu nommes, ceux que tu nommes pas. Et puis parce que ça évolue très fort entre les différents moments de ma vie, et que celui d'aujourd'hui ne sera peut-être pas forcément celui de demain. mais... déjà évidemment ma maman, il faut toujours lui rendre hommage parce que encore plus maintenant que je suis maman et que tout ce que j'ai pu lui reprocher j'essaie de un peu m'adoucir par rapport à ça déjà ma maman parce que exceptionnel qu'une maman puisse aimer un enfant qui n'est pas de son sang avec autant de générosité et de spontanéité et d'amour comme si c'était son enfant de son sang je me rends compte en fait que c'est pas quelque chose de si évident et que c'est pas toujours le cas dans toutes les adoptions. Je crois que... J'ai eu beaucoup de chance justement d'avoir ce lien qui m'a donné l'impression que je pouvais faire tout ce que je voulais, peu importe le milieu d'où je venais. Donc ça m'a beaucoup portée et ça a soutenu mon tempérament justement, plutôt extravagant, etc. Ma maman ne m'a jamais mis de bâton dans les roues, même si elle n'a pas toujours compris ce que je faisais et même si encore maintenant ça la stresse. Que je lui dise, je change de boulot, je fais ce projet. Oui, j'ai vendu mon appartement, j'investis tout dans mon nouveau projet. Et elle me dit, pourquoi, Elle me soutient. Aussi, c'est un rôle modèle parce que je vais faire tout l'inverse de ce qu'elle a fait. Et donc ça aussi, c'est un anti-role modèle. C'est-à-dire qu'elle m'a longtemps dit, ne fais pas comme j'ai fait. Maman au foyer, dépendante de son mari. On a vécu dans des conditions qui n'étaient pas faciles. Elle n'avait pas l'indépendance financière pour lui permettre. de sortir de ses conditions et donc de nous sortir de ses conditions. Et donc, elle m'a toujours dit, fais des études, sois indépendante, ne dépends pas d'un homme, blablabla. Et je me suis dit, je ne ferai pas comme toi, je ferai l'inverse de toi. En tout cas, en termes de carrière et de parcours. Mais ça reste un remodel du coup, parce qu'elle m'a quand même transmis les choses qu'elle pensait que je devrais faire pour ne pas être comme elle. Et ça, c'est quand même une certaine lucidité. Grand hommage à ma maman. Et puis après, j'ai eu la chance que mon parcours soit jalonné de plein de figures inspirantes. Et le Hell Woman of the Year, c'était ça aussi. C'était découvrir des femmes qui font des trucs waouh et dont on ne parle pas, qui révolutionnent le monde dans des secteurs comme la technologie, les sciences, la culture, etc. Et qui, petit travail de souris en fait, et aussi beaucoup de générosité, beaucoup d'esprit collectif. Mettre en place des choses incroyables. Et donc moi, j'ai vraiment, chaque saison, donc on en a fait trois, j'ai été bluffée, j'ai été surprise par la quantité de choses que ces femmes pouvaient faire. Donc là, j'ai été vraiment très, très inspirée. Je ne vais pas donner de nom, mais je reviens beaucoup sur l'idée de séniorité. Je trouve qu'on valorise énormément la jeunesse. Et moi, plus j'avance, peut-être parce que je l'ai dit aussi, Plus j'ai de l'admiration pour les femmes plus âgées. Et quand je dis plus âgées, ce n'est pas les femmes de 40 ans, j'en ai 38, c'est les femmes de 60 ans, de 70 ans, que je vois encore hyper actives ou même qui ne le sont plus, et that's fine, parce que, guys, c'est important de se reposer à un moment donné, mais qui ont surmonté tellement de choses, qui ont grandi à des époques beaucoup moins clémentes que nous, qui ont mené des combats que nous n'avons pas menés ou qui n'en ont pas mené. mais qui ont dû survivre, surmonter, dépasser plein de challenges, qu'elles aient des carrières ultra brillantes ou qu'elles aient juste réussi à simplement élever leurs enfants, devenir indépendantes, etc. J'admire beaucoup et je trouve qu'on ne les voit pas assez. Moi, j'aime bien ce média « Mesdames » . Je ne sais pas si tu vois. Oui, oui. Je l'adore. Parce que ça rend hommage à ça. Déjà, moi, ça me donne envie de vieillir. Et puis, je trouve qu'on ne voit pas assez ces femmes. On ne les voit pas assez parler, on ne les voit pas assez en couverture, on ne les voit pas assez sur les réseaux sociaux. J'adore les voir, j'adore voir leur peau qui vieillit, le cheveu gris magnifique, etc. Et ça, pour moi, c'est des rôles modèles. De me dire, tu as déjà survécu à 60 ans de vie, tu es pétillante, tu fais plein de choses. Et ça m'inspire énormément. Et je pense qu'on doit aussi rendre hommage aux femmes plus âgées. Qui ont tellement de choses à nous apprendre. Oui, c'est ça. Donc, voilà.
- Julie Denis
C'est le mot sagesse qui me vient, mais toute cette sagesse et tout ce qu'elles ont à nous transmettre.
- Marie Guérin
Et aussi le fait qu'en vieillissant, tu es beaucoup moins politiquement correct.
- Julie Denis
Tu vois ? Parce que déjà, t'as plus rien à prouver, parce que t'as déjà fait tes armes, que t'as acquis suffisamment d'expérience pour pouvoir te libérer de certaines formes de small talk et de trucs comme ça. Et ça, j'aime bien. J'aimerais bien déjà être arrivée à ce moment-là où, en fait, t'es en paix avec toi ou avec ce que tu veux prouver et où tu peux te permettre, dans ton mentoring, dans ton accompagnement, dans tes conseils, d'être plus cash. J'aime bien ça. Et ça m'inspire, ouais.
- Marie Guérin
T'en as déjà parlé un petit peu, mais de ton enfance. Est-ce que tu peux nous parler un petit peu de qui était la petite Marie ? Comment s'est passé ton enfance ? Bah écoute,
- Julie Denis
je m'en souviens maintenant parce que je vois ma fille et ma mère me dit toujours, oh ça c'était tellement toi. Et je peux très bien m'imaginer que j'étais comme ça. Bah écoute, déjà, je suis arrivée en Belgique quand j'avais deux ans. Donc j'étais élevée pendant deux ans au Brésil, je suis née au Brésil. Donc imagine déjà au Brésil, on a les photos de moi où je dormais avec ma petite... de chaussures vernis, où j'avais ma petite sacoche et où j'étais comme ça en train de parader, en train de me préparer pour le carnaval. Et ça a toujours été cette petite fille très curieuse qui ne sait pas rester toute seule dans une pièce, qui colle sa maman parce qu'elle doit toujours faire des choses mais jamais seule. Donc je n'allais jamais dans ma chambre parce que j'étais toujours en train de jouer en bas, d'explorer plein de choses parce que j'avais toujours besoin d'être entourée. Beaucoup de caractère, qui tape du pied quand elle n'a pas ce qu'elle veut, qui fait non avec son petit doigt quand elle n'est pas contente. Mais en même temps, très généreuse, qui aime bien partager, qui aime bien s'entourer. Mais quand même, quand j'ai eu six ans, mes parents ont dit, il faut absolument qu'elle ait un petit frère parce que ça va devenir une super diva si elle n'apprend pas à partager, à ce que toute l'attention ne soit pas sur elle. Et là, j'ai eu mon petit frère qui est arrivé, qui avait 4 ans. Donc, on avait 2 ans de différence, qui lui a été adopté en Belgique. Et là, effectivement, ça a été un apprentissage pour moi, parce que surtout quand tu es un enfant adopté, et dans les circonstances dans lesquelles ça a eu lieu, c'est que mes parents, ça faisait 12 ans qu'ils voulaient un enfant. Donc, quand je suis arrivée, j'étais la princesse. Et donc, j'ai grandi longtemps comme une petite princesse, et je crois que je suis encore une princesse, toute proportion gardée, parce que c'est pas que j'étais couverte de biens matériels, mais en tout cas d'attention de ma maman. Et donc j'ai eu mon petit frère, voilà, les choses se sont changées radicalement et ça m'a fait beaucoup de bien. Et j'adore mon frère et on a une très belle relation. Mais voilà, comme ça, je pense que tu t'imagines un petit peu le genre de petit personnage que j'étais. Mais du coup, en fait, finalement, peut-être que ça répond au côté un peu centré. C'est peut-être que ça vient de là aussi. Et puis après, en fait, tout le challenge, ça a été de grandir en développant le collectif, en se disant, ah ben, je ne suis pas le nombril du monde. Comment est-ce qu'on travaille avec ça et comment est-ce qu'on apprend ?
- Marie Guérin
Oui, c'est ça. On t'a appris finalement à être très centrée sur toi, puisque tout ton entourage l'a été pendant quelques années en tout cas. Et puis, ta maman ne travaillait pas, comme tu disais, ce qui veut dire qu'il y avait aussi beaucoup d'attention tout court, enfin, beaucoup d'attention à donner aux enfants.
- Julie Denis
À fond. Et maintenant que j'ai une petite fille qui va rentrer à l'école, je me dis, mais quel luxe, tu sais, d'avoir ta maman qui est là à 3h30, qui vient même te chercher le midi pour que tu manges chaud à la maison. qui, tu vois, te fait tout, te prépare tous tes repas, tes trucs. Je me dis, je ne serais pas du tout capable d'offrir ça à ma fille. Elle aura du coup un autre rôle modèle, mais pas ce niveau d'implication, d'attention, de souci du détail dans le confort. Voilà, ce sera plus la débrouille au jour le jour que ce que ma maman a pu nous offrir comme attention.
- Marie Guérin
Oui, c'est ça. Tu parles de tes deux premières années au Brésil et puis l'adoption. Ces racines-là, brésiliennes, et l'adoption, dans quelle mesure est-ce que tu penses que ça a eu un impact sur toi, sur qui tu as été comme enfant et peut-être qui tu es encore aujourd'hui ?
- Julie Denis
Je ne suis encore jamais retournée au Brésil. Et là, c'est vraiment une source... Je ne me sens pas encore prête parce que là, je commence à avoir beaucoup d'idées sur ce qui se passe si j'y retourne. Mais j'ai eu la chance que, pendant les deux ans, j'ai été élevée par des sœurs belges qui avaient une mission. au Brésil, qui m'ont parlé français, etc. Mais qui surtout revenaient en Belgique. Et donc, ils m'ont vu grandir. Et donc, j'ai eu un lien et j'ai encore maintenant des contacts avec des Brésiliens qui m'ont élevée au Brésil. Donc, j'ai toujours eu un lien de suivi de qui j'étais, tu vois, par des personnes qui m'ont connue au Brésil, ce qui est vraiment, en termes d'identité, exceptionnel pour t'aider à te construire. Malheureusement, la sœur d'Edette qui s'est occupée de moi est morte il y a déjà un an. Donc, voilà, c'était un peu mon dernier lien qui s'est perdu. Mais, en tout cas... Elle me disait toujours, ah mais ça c'est vraiment ton côté brésilien. Donc que d'après elle, j'ai vraiment cultivé de manière innée du coup, mes racines brésiliennes en moi sur plein d'aspects de ma personnalité. Mon rapport au corps, mon rapport à la nudité, à la sexualité, mon rapport à la couleur, à la joie de vivre, mon rapport aux autres qui est très peu pudique, où je vais très dans le tactile d'embrasser, de trucs. Ce qui parfois peut mener à de l'inconfort avec les gens parce qu'ils disent « Oula, trop ! » et qui, d'après elles, était vraiment quelque chose qui était très brésilien. Il y a ça. Et puis quand je rencontre des Brésiliens, ils me disent « Ah, mais il y a quand même des éléments brésiliens en toi que je retrouve, même si culturellement, je n'ai pas été éduquée au Brésil. » Donc voilà, ça, je crois que c'est intéressant de se dire qu'en fait, il y a peut-être une part d'inné. C'est drôle, tu vois. Il y a des choses que je fais. qui sont plus naturellement brésiliens que belges, alors que j'ai aucune raison, on ne me l'a pas appris. Ça, c'est rigolo. Après, bien sûr, j'ai grandi dans le cadre privilégié de la Belgique. Donc ça, c'est la partie, mes racines. Après, il y a beaucoup d'avantages que j'ai eus en Belgique. Le fait d'être dans un système qui favorise l'ouverture des possibilités, même à ceux qui n'ont pas d'argent, n'ont pas de réseau, etc. Le système scolaire qui te permet en fait de réaliser, en tout cas moi mes rêves, de devenir journaliste, d'aller à l'université, c'était pas envisageable. De quitter la maison à 18 ans, payer mes études, payer mon cote, d'être soutenue par le CPAS pour pouvoir atteindre ce but, pour pouvoir avoir une bourse pour payer mon minerval, c'est des choses que je n'aurais jamais eues au Brésil. Au Brésil, là où je suis née, ma maman a dû me mettre à l'adoption parce qu'elle n'était pas capable de s'occuper de moi, de me nourrir. Tu peux imaginer que dans ces conditions, je ne serais pas devenue journaliste, je n'aurais pas été travailler à la capitale et devenir rédactrice en chef du El Brésil. En tout cas, peut-être, mais le chemin aurait été plutôt plus jalonné de difficultés que ce que j'ai eu. Et donc ça aussi, c'est quand même une richesse incroyable que j'ai toujours conscientisé aussi.
- Marie Guérin
Oui, je t'ai déjà entendu dire ça, mais que c'est quelque chose que tu avais pas mal. conscience de la chance que tu avais et que c'est presque internalisé et que du coup, cette joie de vivre et cette reconnaissance de la vie presque. En tout cas, tu l'attribues en partie.
- Julie Denis
Après, un truc qu'on m'a beaucoup dit, un peu les petits esprits, c'est oui, tes parents ont déjà fait une bonne action en venant te chercher. Surtout qu'en fait, ça vient aussi beaucoup du milieu catholique. C'était des sœurs qui m'ont élevée et c'était une filière d'adoption catholique. Et il y a toujours cette idée, mais qui perdure encore beaucoup, de l'adoption, c'est une bonne action. Et pour laquelle je me suis toujours battue. Parce que moi, j'ai toujours eu la sensation, mes parents disaient, en fait, nous, ça vient d'un désir purement égoïste. On voulait un enfant, on ne savait pas en avoir. On n'a pas réussi à en avoir biologiquement, donc on a adopté, point. Et ça, j'ai toujours su que c'était vrai. C'était pas parce qu'ils ont idéalisé. 1. Les petits-enfants pauvres, non, pas du tout. Et ça, par contre, tu vois, moi, j'ai jamais voulu intégrer cette idée de « je suis là par bonne action » . Parce que ça, c'est aussi un travers qu'on peut construire, parce que c'est vraiment ce qu'on te répète assez souvent. Par exemple, j'avais une grand-mère, je ne l'ai jamais vraiment considérée comme ma grand-mère, mais la mère de mon père disait « oui, Marie, je la considère toujours comme ma petite-fille, même si… » Tu vois ? Ce genre de petites phrases, elles peuvent être… hyper dures quand tu te construis. Mes parents ont toujours essayé de me préserver des personnes qui avaient ce genre de discours, mais voilà, ça arrive toujours. On a encore aujourd'hui des gens qui me disent, mais est-ce que tu la considères vraiment comme ta maman, malgré tout ? Tu sais, ça peut être innocent, mais parfois ce sont des petites phrases qui remettent toujours en question ta place. Et ça, j'ai toujours essayé de garder une distance. Donc, avoir la conscience de la chance que j'ai d'être là, en termes d'opportunités que j'ai pu saisir, c'est une chose. Mais croire qu'on est là par bonne action ou par, tu vois, ça, c'est encore une autre.
- Marie Guérin
Oui, oui, bien sûr. Tu me vois faire des grands yeux, mais en termes d'identité, de construction, c'est presque comme si... Heureusement que tu n'as pas intégré ça. Et j'entends, c'est d'une part, tes parents qui avaient un tout autre discours qui te protégeait un petit peu de ça, même s'il y avait quand même toujours des choses qui passent, forcément. Et puis probablement aussi une part, toi, ta personnalité qui fait que t'es pas rentrée là-dedans. Mais pour les enfants qui intègrent ça, ça vient presque à dire... C'est presque... Le danger, c'est presque d'aller s'excuser d'exister ou s'excuser d'être là. Et surtout,
- Julie Denis
c'est le déficit d'amour que ça implique. Ça veut dire en fait... Je ne suis pas là par amour, je suis là par charité. Oui, oui. Et après, moi, je ne pense pas que ce soit le cas, parce que je crois que l'investissement d'élever un enfant est tel que ça va au-delà de toutes les formes de charité. Ce n'est pas possible. Tu vois, si tu prends la décision de t'investir dans l'éducation d'un enfant, dans l'accompagnement d'un enfant, dans la prise en charge d'un enfant, la charité ne tient pas longtemps. face à ce que ça représente comme charge. Tu ne peux le faire que par amour. Alors, bien sûr, ça ne se passe pas toujours bien. Parfois, l'amour a des formes qui ne sont pas toujours saines. Parfois, on n'est pas bien aimé. Mais je pense que derrière ça, comme d'ailleurs tous les parents d'enfants biologiques, les parents ne sont jamais parfaits, mais j'ai du mal à croire que ça parte d'un contrat de charité, même à la base. Oui, peut-être que ça peut... Pour certains, se dire, j'aurais peut-être une certaine perception sociale, mais je ne pense pas que tu puisses aller dans toute cette démarche très compliquée et intense d'adoption juste par charité. C'est tellement intense, j'y crois pas. Donc j'ai envie de rassurer tous les enfants adoptés que quelle que soit la relation qu'ils ont avec leurs parents adoptifs, même si elle n'est pas bonne, Je pense que croire qu'on est l'œuvre d'une charrette, je ne crois pas que ce soit valide.
- Marie Guérin
Oui, ce n'est pas une bonne lecture de la situation.
- Julie Denis
Je ne crois pas que ce soit une bonne lecture parce que ce ne serait pas possible.
- Marie Guérin
Pour revenir à tes racines, tu disais, je ne suis jamais retournée au Brésil. Est-ce que ça a changé quelque chose, le fait de devenir maman ?
- Julie Denis
Complètement.
- Marie Guérin
Oui.
- Julie Denis
Complètement. Là, maintenant, j'envisage un peu plus.
- Marie Guérin
Oui.
- Julie Denis
Parce que j'ai mon espèce de... J'ai mon famille, j'ai ma famille. Et donc, si je dois confronter ma famille biologique, j'ai l'impression que le rapport est plus équilibré. Oui. En fait, moi, ce qui me fait super peur, parce que tout le monde me dit, tu dois aller au Brésil, c'est génial. Et je connais plein, plein de gens, évidemment, qui sont allés. Et à quel point ce pays est fantastique. Moi, ce qui me fait peur, c'est qu'en fait, je viens du Nord-Esté, qui est vraiment encore une partie assez pauvre du Brésil. Et le village d'où je viens est très pauvre. Et donc, je sais que je vais être confrontée à cette... de pauvreté très forte. Peut-être même à des gens, des demi-frères et sœurs je sais qui vivent encore dans ce village. Et comment est-ce que je vais réagir, moi, avec mon idée de toujours action-réaction, aider les gens, solutions, etc. Mais en même temps, n'aime pas me mettre dans des causes perdues, dans l'inconfort, etc. Comment tout ça va se mélanger face à la confrontation avec des personnes dans le besoin. C'est ça qui me fait peur. Est-ce que ça va remettre en cause tout ? La perception que j'ai de mon adoption, de mon histoire, de l'histoire que je me raconte, du storytelling que je viens de vous faire sur comment est-ce que moi je vois mon histoire, est-ce que je vais devoir revoir tout ? Est-ce que le fait d'avoir eu cette impression que j'ai eu une très belle adoption, en fait ça va tout chambuler parce que je vais me dire « waouh, mais c'est ça les conditions » . C'est ça qui me fait très peur.
- Marie Guérin
Parce que pour toi, retourner au Brésil, c'est forcément retourner voir ta famille.
- Julie Denis
Oui.
- Marie Guérin
Tu ne pourrais pas imaginer y aller pour...
- Julie Denis
Juste pour faire du tourisme.
- Marie Guérin
Oui, ou en tout cas, goûter, je ne sais pas si c'est le bon terme, mais un peu à la culture et à ces racines-là, sans que ce soit forcément les racines biologiques de ta famille biologique. Non. Je me dis,
- Julie Denis
si j'y fais, je dois y aller. Je dois me confronter à ce pays. Et si je m'y confronte... Après, au début, il y a déjà l'aspect retourné sur les pas de ma petite enfance. Moi, j'ai beaucoup de casse-sèche VHS de l'environnement, de ce à quoi ça ressemblait quand j'y étais, parce que mes parents... entre le moment où ils m'ont adoptée et où ils sont venus me chercher, il y a deux ans. Donc ces deux années-là, ils ont dû m'attendre. Et donc ils ont reçu des VHS de moi grandissant de ma naissance à mes deux ans. Et donc j'aimerais confronter les images que j'ai avec la réalité. Déjà ça, ma curiosité sera trop forte. Et puis je pense que je n'ai pas envie d'être dans le déni. Ce serait trop bizarre d'être dans une partie du Brésil en me disant « Non, je ne vais pas par là parce que tu vois, si j'y vais, j'y vais à fond. » Mais qu'est-ce que je peux mettre en place comme protection ? Quelle préparation je peux avoir ? Je pense que c'est impossible. On m'a dit peut-être que je peux me faire accompagner, parce que j'ai quelques personnes qui m'ont proposé, des personnes de mon entourage qui sont brésiliens ou qui connaisseraient bien le Brésil et parlent le portugais, de venir avec moi en se disant comme ça, il y a peut-être aussi une transition en termes de langue, de compréhension, de traduction du pays, de sa culture. pour que le choc soit moins frontal. Mais est-ce que j'ai envie de passer par un intermédiaire, tu vois ? Donc, peut-être que j'aurais dû le faire quand Dédette était encore là-bas. Pour vraiment avoir un peu ce parachute pour que l'ataressage soit moins rude avec elle et toute sa joie de vivre et toute sa connaissance de ma personnalité. Et d'avoir vécu 40 ans là-bas, tu vois, de pouvoir en fait faire ce tampon et de dire écoute Marie, oui, il y a des choses que tu peux faire pour aider. Parce que ça, elle me l'a déjà dit la dernière fois que je l'ai vu. Oui, aide comme tu peux, mais... Ne mets pas toute ton énergie là-dedans parce que tu ne pourras pas résoudre les problèmes d'un pays entier. Et ça ne sert à rien. Elle m'aurait peut-être donné des pistes pour justement soulager cette culpabilité qui d'office va me venir avec des choses concrètes, mais sans pour autant que je m'y perde.
- Marie Guérin
Donc toute une réflexion, mais pas encore de... Et j'entends une réflexion qui a toujours été là, qui a bougé pas mal en ayant des enfants, puisque les enfants, c'est aussi des racines qu'on transmet. Et puis ça va être des questions. Oui, bien sûr.
- Julie Denis
Quelles sont mes réponses ? Et quand elle me dira « Mais pourquoi t'es jamais retournée ? » Et je serai là « Comment t'expliquer ? » Et d'où tu viens ?
- Marie Guérin
Comme tu le disais tout à l'heure, c'est comme apprendre à se connaître. C'est un processus. Ça reste un processus tout au long de la vie. Et ça aussi, ça en fait partie finalement. J'avais encore plein de questions, mais on arrive à la fin de l'épisode.
- Julie Denis
Merci pour cette thérapie.
- Marie Guérin
Avec grand plaisir. J'ai quand même encore une question que j'aime beaucoup poser. C'est, qu'est-ce qui te rend fière aujourd'hui ?
- Julie Denis
La première chose qui me rend fière, c'est ma famille. Alors, c'est un peu bateau quand je le dis comme ça, mais parce qu'en fait, pour moi, c'est une construction de plein de choses. Déjà, j'ai pu me laisser parce que mon mari, on est ensemble depuis pas très longtemps, donc enfin 5 ans. Et du coup, j'ai pu m'autoriser cette relation. aussi parce que j'ai pu construire d'autres choses à côté, comme ma carrière, qui pour moi était vraiment ma priorité. Donc aujourd'hui, le fait d'avoir aussi après deux ans et demi avec un bébé, etc., qu'en tant que couple, on ait surmonté ça, qu'on ait une petite fille qui est survécue physiquement, elle est toujours là, elle est nourrie, tout ça, notre couple, pour moi, ça concentre tout ce que j'ai pu construire en dehors de ma famille. Mes relations amicales, qui pour moi font aussi partie de ma famille. Ma carrière, parce que je n'aurais jamais pu m'épanouir dans une famille si à côté, je n'avais pas réussi certains objectifs professionnels. Que moi, mon travail, c'est vraiment essentiel. Que si je n'avais pas aujourd'hui un mari qui est complètement dédié à ce projet, c'est-à-dire le projet de me laisser m'épanouir dans mon travail, je ne pourrais pas y arriver. Donc en fait, la famille, ça semble bateau, mais en fait c'est l'agrégation de... plein d'autres objectifs de vie qui se connectent. Je ne suis pas dans une harmonie parfaite, loin de là, mais ma famille n'a jamais été pour moi un cocon de sécurité vers lequel je rentrais le soir. Jamais. De toute ma vie. Ça fait 5 ans que c'est le cas. Et pour moi, c'est vraiment une révolution. Je pouvais m'enfermer dans mes études quand j'étais plus jeune, m'enfermer dans ma carrière quand j'étais plus jeune, mais rentrer chez soi le soir... était toujours quelque chose d'insécurisant, de difficile. Et avoir réussi, avec toutes les casseroles que je traînais, de créer enfin un endroit où j'ai envie de rentrer chez moi, ça, c'est vraiment ma plus grande fierté.
- Marie Guérin
J'adore. J'adore parce qu'on parle d'entrepreneuriat, d'argent, de féminisme. Et ta fierté, c'est ce que tu as pu construire, toi, avec ta famille. Merci.
- Julie Denis
Merci à toi. C'était intense, mais merci pour ces questions très profondes.
- Marie Guérin
Merci beaucoup et à bientôt.