- Orateur #4
La capacité des huîtres à filtrer l'eau de mer, j'ignorais que ça fonctionnait comme ça.
- Solène
Le Fil de la Mer, le podcast de la Fresque Océane qui part à la rencontre des scientifiques, des personnes engagées et du grand public pour sensibiliser sur les enjeux de l'océan.
- Orateur #4
Personnellement, je consomme des huîtres, je consomme des moules. J'ai eu la chance de ne pas être malade.
- Solène
Pour ce nouvel épisode, direction la Normandie. Un territoire emblématique pour le Mont-Saint-Michel, les plages du débarquement, mais aussi pour ses huîtres. La Normandie est en effet le premier bassin austréicole de France, avec près de 25 000 tonnes produites chaque année. L'événement, organisé par Valérie, animatrice de la Fresque Océane, met à l'honneur ce mollusque reconnu pour son goût, mais beaucoup moins pour ses étonnantes capacités d'adaptation et son rôle dans les écosystèmes côtiers. La soirée se déroule au Centre de recherche en environnement côtier de Luc-sur-Mer, dans une salle aux grandes baies vitrées ouvertes sur l'océan. Là c'est chouette, on est vraiment collé à la mer. Tu as trouvé un super lieu pour organiser une soirée ce soir autour de l'huître. Tu peux me dire un peu ce que tu as prévu ce soir ?
- Valérie
Oui, et je suis ravie parce que c'est ma première collaboration avec Clotilde Bertelin du laboratoire MERSEA à Caen et qui est une enseignante chercheuse de l'Université de Caen. Clotilde va nous présenter des considérations biologiques et physiologiques sur l'huître et puis surtout aussi des éléments factuels et scientifiques sur l'impact du changement climatique sur le fonctionnement de cette huître.
- Solène
Avant l'arrivée du public, je m'approche de Clotilde Bertelin qui prépare sa conférence sur l'huître. Comment vous en êtes arrivée à travailler sur l'huître ?
- Clothilde
C'est le laboratoire qui a ce modèle d'études principal parce qu'on est basé en Normandie. Et qu'en Normandie, il y a une très grande production d'ostréiculture. Je travaille sur l'adaptation de l'huître et la communication dans cet animal. Mais voilà pourquoi l'huître.
- Solène
Et donc, encore plus avant, votre lien à l'océan, qu'est-ce qui vous a amené à faire ces études-là aussi ?
- Clothilde
L'idée de départ, moi je dis toujours, en fait, je voulais habiter à la mer. C'était pas les études, c'était pas le métier, c'était habiter à la mer. J'ai bien aimé la biologie assez vite. Et donc j'ai choisi logiquement la biologie marine, ce qui m'a donné toutes les chances d'habiter à la mer. Et aujourd'hui, c'est mon milieu de vie moins que l'huître, mais presque autant.
- Solène
Valérie ouvre la soirée par une masterclass, le format de la Fresque Océane qui propose au public des questions interactives et participatives sur l'océan.
- Valérie
Et pour débuter, on est tous ici dans une salle face à la mer, face à l'océan, et on a tous un lien qui est différent. Est-ce que quelqu'un a envie de partager le lien qu'il a avec l'océan ? Ou qu'est-ce que ça évoque spontanément en un mot ? L'océan. Lieu de vie. L'immensité. Liberté. Horizon. Vous voyez, on a toute une diversité d'accroches possibles avec l'immensité des océans, justement. Donc, on va poursuivre nos petits quiz. À la base de la vie, on va partir dans le voyage. Je suis du plancton, je suis donc... Une espèce qui dérive ? Une espèce de moins de 5 mm de diamètre ? Animal ou végétal ? Planctonique pour la vie ? On a le droit à plusieurs réponses éventuellement. Qui veut se lancer ? Eh bien, on va être espèce qui dérive et on va être animal ou végétal. Animal, on s'appellera zooplancton. Végétal, on s'appellera phytoplancton. Et effectivement, inévitablement, je dérive. Par contre, je ne suis pas forcément plancton pour la vie. Je peux être, justement, alevin de petits poissons au tout début de ma vie, être en dérive et puis ensuite, au fur et à mesure de mon évolution, eh bien, justement, pouvoir me déplacer sans être un... un individu qui dérive.
- Solène
C'est justement le cas de l'huître, comme le raconte Clotilde Bertelin, en retraçant les grandes étapes de son cycle de vie.
- Clothilde
En fait, elles émettent leur gamètes dans l'eau, la fécondation a lieu dans l'eau, et ensuite il y a toute une phase de la vie de l'huître qui est planctonique, donc vraiment mobile. Au départ, elles se laissent emporter par les courants et après il y a des petites larves qui sont nageuses. Et puis à un moment donné, ces petites larves vont chercher à se fixer, elles vont chercher un substrat qui leur convient pour se fixer et se métamorphoser. En une toute petite huître qui est identique à l'adulte. Et puis après, l'adulte, les juvéniles vont grossir et passer par différentes tailles. Mais ce sera le même individu de cette jeune huître jusqu'à l'adulte.
- Solène
Et à l'état naturel, elle est déjà sur un rocher qui fait qu'elle passe une partie de sa vie à l'extérieur de l'eau ?
- Clothilde
C'est ça. À l'état naturel, elle se fixe sur des rochers. Et elle se fixe sur... La zone de balancement des marées, donc assez haut en fait, à un endroit où elle est la moitié du temps quasiment émergée, où elle n'a pas d'oxygène, d'alimentation et tout ça, elle le supporte très bien, c'est son milieu de vie. Donc c'est très particulier.
- Solène
Et c'est ça qui fait qu'elle est très adaptable aux changements ?
- Clothilde
Exactement, quand on imagine par exemple les huîtres qu'on a, qui arrivent chez nous, elles ont passé au moins 15 jours, même plus, en transit, elles sont fermées. Et malgré tout, elles sont complètement vivantes, elles font fonctionner l'animal sans qu'il y ait d'apport de rien du tout de l'extérieur. Donc quand on se représente ça, on se dit ah oui, c'est une bestiole qui est assez adaptable et très résistante en fait.
- Solène
Une des plus adaptables de l'océan ?
- Clothilde
Moi je trouve que c'est un organisme qui a vraiment des capacités de plasticité et d'adaptation, on la trouve partout dans le monde. Et elle peut avoir beaucoup de changements et elle peut encaisser beaucoup de choses.
- Solène
Mais elle a quand même été décimée par les activités de l'homme dans le passé ?
- Clothilde
Ce n'est pas cette espèce-là, mais c'est une huître qui est proche quand même, par des maladies, par des bactéries en fait, qui l'ont décimée. Et l'huître qu'on a actuellement en France, qui est originaire du Japon, est assez résistante, mais malgré tout, on n'est pas à l'abri. Il y a un virus sur lequel il y a eu des mortalités estivales importantes, l'OsHV-1, il y a quelques années. Donc c'est des choses qui sont... Elle est quand même sensible à certaines maladies.
- Solène
Donc très résistante aux changements environnementaux, mais par contre, s'il y a un virus là, par contre, ça... peut se propager très vite.
- Clothilde
Elle n'est pas à l'abri complètement. Comme ça repose sur une quasi monoculture, l'ostréiculture aujourd'hui, c'est une fragilité.
- Solène
Valérie poursuit la masterclass et amène le groupe à réfléchir à un autre facteur déterminant pour l'huître.
- Valérie
On va partir sur le climat parce que l'idée, c'est d'être un petit panorama. Et une des problématiques principales... Ça va être la production de chaleur. Et sans rentrer dans les détails, nos activités humaines, et notamment via l'usage des énergies fossiles, elles vont contribuer à émettre des gaz à effet de serre, mais des gaz à effet de serre en quantité supérieure à ce qui est naturellement présent. Si on n'avait pas de gaz à effet de serre du tout sur la planète, sans activités intenses comme on a ces jours-ci, on serait à moins 18 degrés sur Terre. Donc, ils ont un rôle. C'est uniquement cette accélération dans les émissions et la quantité. Et du coup, en fait, on va piéger cette énergie excédentaire. Et dans cette énergie excédentaire, à votre avis, quelle capacité de stockage de l'excédent d'énergie par l'océan ? 30 %, 50 %, 70 ou 90 ? À votre avis ? Ça sera 90, un rôle juste énorme, majeur.
- Solène
L'océan est ce qu'on appelle un puits de carbone. Il capte une partie du CO2 émis dans l'atmosphère grâce à deux mécanismes. Le phytoplancton qui l'absorbe par photosynthèse et le CO2 qui se dissout naturellement dans l'eau. Au total, l'océan séquestre près de 30% du CO2 émis par les activités humaines. Mais cette capacité a des conséquences. L'augmentation de la température, l'acidification de l'océan et des phénomènes climatiques extrêmes de plus en plus fréquents. Et c'est quoi le paramètre le plus critique entre l'acidification, la température, la salinité ? Est-ce qu'il y a un des paramètres qui est plus dangereux, on va dire, pour l'huître ?
- Clothilde
C'est compliqué à dire parce que souvent c'est un tout, en fait, un milieu. Donc c'est compliqué de décorréler les choses. Quand on étudie en laboratoire, on fait ça, on fait des conditionnements, on étudie un paramètre après l'autre. Mais malgré tout, l'huître a à faire face à tout en même temps. Mais c'est plutôt la partie acidification et la partie pollution, très probablement, qui posera le plus de problèmes.
- Solène
L'absorption du CO2 a en effet un impact direct. Dans une eau plus acide, fabriquer une coquille devient plus difficile, pour l'huître comme pour l'ensemble des coquillages. Valérie poursuit avec un autre paramètre majeur, la pollution liée aux activités humaines.
- Valérie
Une autre devinette. Je lance une machine à laver. Quelles sont les pollutions pour l'océan ? Chimiques. Microplastiques ? Eh bien, vous avez donné effectivement les bonnes réponses. De la pollution microplastique et de la pollution chimique. Bon, pollution chimique via la lessive et la production microplastique, on considère que ce sont les résidus de tissus de nos lavages, qui sont la source première, avec les dégradations de pneus dans l'atmosphère. Et en fait, du coup, pour les machines à laver maintenant, je crois que c'était au 1er janvier 2025, elles sont toutes équipées, les neuves, de filtres justement à microplastique. Et autrement, vous avez aussi des associations ou des petits kits aujourd'hui qui sont adaptables à vos machines aujourd'hui, que vous pouvez mettre en sortie de filtre. C'est en plus pour un coût modeste. En tout cas, ce qui est à retenir, c'est que 80% de la pollution en mer vient de l'intérieur des terres.
- Solène
La pollution qui arrive dans l'océan impacte très rapidement l'huître, en raison de sa grande capacité de filtration. Une huître adulte peut filtrer jusqu'à 2,6 litres d'eau par heure, à l'échelle d'une poche utilisée en ostréiculture. Cela représente 10 000 litres d'eau filtrée chaque jour. Les études menées par l'IFREMER montrent qu'en présence de polluants issus des pneus, la respiration est altérée et la capacité à se nourrir diminue de moitié. De son côté, Clotilde Bertelin travaille sur un autre type de pollution, les neurovirus humains qui peuvent s'accumuler dans l'huître.
- Clothilde
C'est un virus de gastro-entérite, d'humain, qui n'afflige pas l'huître. Elle, elle s'en fiche, elle n'est pas malade si elle a le neurovirus. Mais par contre, elle le fixe préférentiellement parce qu'elle a les mêmes petits ligands que nous au niveau de nos cellules. Et du coup, non seulement elle le filtre, mais elle l'accumule. Donc c'est pour ça que parfois les ventes d'huîtres s'arrêtent, parce que sanitairement, ce n'est pas judicieux du tout de manger des huîtres parce qu'on déclenche des gastros. Et ça se trouve en période de gastro-entérite, donc c'est l'hiver. Et l'hiver, il y a Noël. Et à Noël, on vend des huîtres. Donc ça pose un très très gros problème aux ostréiculteurs parce que c'est une période qui est fragile pour eux. Pour l'instant, ils ont des arrêts d'un mois. Et puis ils ont des systèmes où ils essaient de rincer l'huître avec de l'eau pour pouvoir avoir des huîtres moins contaminées, mais ça fonctionne avec un temps assez long. Et donc l'idée ce serait de travailler sur plusieurs choses, dont mettre les huîtres en contact avec des macroalgues, parce que ces macroalgues elles ont des antiviraux, et potentiellement ça pourrait jouer sur le fait d'enlever le virus de l'huître. La deuxième idée c'est le phytoplancton. Certains phytoplanctons ont des affinités avec certains virus et les absorbent en fait. Et puis, travailler aussi sur comment le virus progresse dans l'huître en temps, pour comprendre aussi comment le décrocher plus tard. Donc voilà, il y a tout un pan de recherche qui est à développer, parce qu'on ne sait pas grand-chose en fait. C'est un peu la boîte noire, ce qui se passe dans l'animal actuellement.
- Solène
Et il y a déjà eu des adaptations qui ont été mises en place, au niveau du métier ?
- Clothilde
Actuellement, ils font en fait des bains plus longs, des balnéations plus longues des animaux avant mises sur le marché, pour pouvoir être sur de la qualité sanitaire. Mais il y a encore... plein de choses à faire et à tester. Et ça serait important de le faire parce que ça leur permettra aussi économiquement de survivre.
- Solène
Ces recherches montrent à quel point le métier doit aujourd'hui s'adapter en permanence. Car travailler avec l'huître, c'est composer avec un être vivant directement lié à l'état de l'océan, à ce qu'il contient et à ce qu'il subit. Dans le prochain épisode, direction les parcs oestréicoles normands pour une plongée au cœur du métier. Un grand merci à Clotilde Bertelin du laboratoire MERSEA de l'Université de Caen pour toutes ses connaissances partagées autour de l'huître et au Centre de recherche en environnement côtier de Luc-sur-Mer pour leur accueil. Le Fil de la Mer est un podcast porté par la Fresque Océane, une association qui sensibilise aux enjeux liés à l'océan à travers des ateliers ludiques et collaboratifs. Ce podcast est réalisé par Solène Desbois, également animatrice de la Fresque Océane, et est financé par le ministère de l'Enseignement et de la Recherche. N'oubliez pas de vous abonner au Fil de la Mer sur votre plateforme d'écoute préférée. Et pour nous soutenir, vous pouvez partager l'épisode autour de vous et nous suivre sur les réseaux sociaux de la Fresque Océane.