- Speaker #0
Bienvenue sur le podcast du Lab'Oncorif, je suis Pascale Gendron, responsable du pôle projet au sein d'Oncorif, le dispositif spécifique régional du cancer en Ile-de-France. Pour ce dernier épisode de la saison Trhrombose et Cancer, parlons-en! J'ai le plaisir de recevoir au micro du Lab'Oncorif, professeur Isabelle Mahé, chef de service de médecine interne à l'hôpital Louis Mourier à Colombes, et professeur Corinne Frère, hématologue à l'hôpital de la Salpêtrière à Paris. Dans ce format exceptionnel, spécial experts, je vais laisser professeur Frère engager la discussion avec professeur Mahé, sur le sujet des dernières avancées de la recherche pour le traitement de la thrombose des patients atteints de cancer.
- Speaker #1
Bonjour Isabelle, vous avez publié en mars dernier les résultats de ce qui est à ce jour la plus large étude randomisée contrôlée sur le traitement de la maladie thromboembolique veineuse associée au cancer. Qu'est-ce qui vous a poussé à designer cette étude et quelle était l'hypothèse de cette étude ?
- Speaker #2
L'étude API-CAT a été imaginée il y a une dizaine d'années maintenant, en voyant les patients finalement, et en voyant leur profil évoluer et changer en pratiques quotidiennes. L'idée m'est venue en voyant les patientes qui avaient un cancer du sein, pour tout vous dire, qui, une fois qu'elles avaient une thrombose, avait une durée de traitement qui était guidée par la persistance du cancer et du traitement du cancer. Et ces patientes justifiaient d'un traitement sur des années, notamment par l'hormonothérapie. Et la perspective d'un traitement anticoagulant oral m'a paru extrêmement attractive chez ces patientes. Ensuite, avec cette idée,en regardant un petit peu les patients, j'ai pu aussi m'apercevoir qu'ils vivaient de plus en plus longtemps avec leur maladie cancéreuse,y compris avancée. Et du coup, l'idée de la perspective, encore une fois, d'un traitement oral qui permettrait de les protéger de récidive thromboembolique, mais en même temps de limiter le risque hémorragique du traitement anticoagulant, a conduit à mettre en place cette étude, donc prospective randomisée, qui visait à évaluer chez les patients qui justifient de la poursuite du traitement anticoagulant après six mois, si une dose réduite, si on pouvait baisser la dose finalement du traitement anticoagulant, et si donc une dose réduite était aussi efficace qu'une dose pleine, et pouvait s'accompagner d'une réduction de complications hémorragiques.
- Speaker #1
Alors les résultats de cette étude qui a été publiée dans la prestigieuse revue le New England Journal of Medicine étaient très attendus, puisque au-delà de six mois, on avait très peu de données sur les modalités thérapeutiques.Est-ce que vous pouvez nous exposer les principaux résultats de cette étude qui vont changer probablement les pratiques et les recommandations?
- Speaker #2
En effet, cette étude était vraiment attendue car on n'avait pas grand-chose. Justement, chez ces patients, c'est une population nouvelle qu'on rencontre tous les jours, quelle que soit notre spécialité. Le cancer, maintenant, ça nous touche absolument tous. Et après six mois, on ne savait pas quoi faire. Et donc, les résultats principaux montrent que la dose réduite fait aussi bien que la dose pleine. Donc, on ne prend pas de risque en termes de récidive veineuse thromboembolique en réduisant la dose. Ce risque est d'ailleurs très faible. Et dans le même temps, on réduit le risque de complications hémorragiques de près de 25%. Donc c'est extrêmement considérable. Et ces événements hémorragiques sont des saignements majeurs et clinicalement relevant non majeurs, donc pertinents pour le patient. Ce sont des hémorragies significatives. Donc c'est très appréciable de pouvoir, en baissant la dose, ne pas prendre de risque d'excès de récidive veineuse thromboembolique et en même temps réduire le risque de complications.
- Speaker #1
Donc vous le comprenez, les résultats de cette étude vont changer les pratiques. J'ai encore une question à vous poser. Est-ce que vous avez pu identifier des patients dont le profil de risque permettrait d'avoir un bénéfice optimal ? Et à l'inverse, est-ce qu'il y a des patients pour lesquels la réduction de dose pourrait ne pas s'appliquer?
- Speaker #2
C'est une question très importante. Je précisais que l'étude a été faite avec l'apixaban, parce que c'est vrai que c'est important de préciser le traitement avec lequel ça a été réalisé, que la dose réduite, c'est 2,5 mg x 2 et les résultats ont été obtenus par rapport à 5 mg x 2. Les patients qui étaient concernés par cette étude étaient des patients qui avaient reçu au moins 6 mois de traitement anticoagulant pour l'événement veineux thromboembolique et avaient encore une maladie cancéreuse active est au moins un traitement du cancer, y compris l'hormonothérapie. Et ces patients n'avaient pas eu de récidive pendant les six premiers mois, n'avaient pas fait une nouvelle thrombose sous traitement. Donc c'est important de le rappeler, puisque pour répondre à la question, l'abaissement de dose du coup ne se conçoit que chez les patients qui ont ce profil et je ne proposerai donc pas l'abaissement de dose à des patients qui auraient pendant les six premiers mois eu une récidive de leur maladie veineuse thromboembolique, que ce soit une thrombose veineuse profonde ou une embolie pulmonaire. Si un patient récidive, alors qu'il est à dose pleine, ça paraît assez logique de ne pas envisager une réduction de dose à six mois. Donc c'est essentiellement ces patients-là. Et puis on a aussi peu de patients qui avaient une localisation tumorale intracérébrale dans cette étude. Alors il faut savoir qu'ils étaient peu représentés en lien avec les critères d'inclusion. Maintenant, en parallèle, on a quand même de plus en plus de données extrêmement rassurantes sur l'utilisation des anticoagulants oraux directs chez ces patients qui ont une tumeur à intracérébrale. Mais ça doit être noté quand même.
- Speaker #1
Merci beaucoup. Donc, en résumé, vous l'aurez compris, la réduction de dose va quand même pouvoir s'appliquer à beaucoup de patients qui ont une maladie thromboembolique veineuse associée au cancer. Merci d'avoir mené cette étude vraiment importante pour la communauté. J'imagine que ça a été un travail de titan, puisque c'est une étude internationale qui a inclus plus de 1700 patients. Comment vous avez réussi à coordonner cette étude ?
- Speaker #2
Alors ça a été lourd, très intéressant. Ça a permis une collaboration en effet internationale avec tous les collègues en Europe et au Canada. C'était important de rappeler le design, prospective, randomisée, en double aveugle, donc on a des résultats qui sont extrêmement solides, et c'est pour ça que je pense qu'ils déboucheront sur des modifications des recommandations. Maintenant, effectivement, ça a demandé beaucoup de travail et beaucoup d'implication de tout le monde, puisqu'il y avait beaucoup de centres investigateurs, que ce soit dans des centres d'oncologie ou des centres plus prenant en charge des patients qui ont une thrombose, donc on a une représentation vraiment extrêmement large des patients avec un cancer qui sont rencontrés dans la vie courante. Il faut ajouter que la France a joué un rôle majeur dans le recrutement dans cette étude. Tous nos centres d'anticancéreux et tous nos patients avec cancer s'y retrouvent. Cette étude s'applique vraiment à la pratique quotidienne et chacun doit en avoir connaissance puisque ça accompagne vraiment de résultats cliniques et des preuves cliniques. qui parlent aux patients et dont les patients tirent bénéfice.
- Speaker #1
Merci beaucoup. J'ai une dernière question. Pour vous, quelles sont les questions qui restent en suspens dans la thématique du traitement de la maladie thromboembolique veineuse associée au cancer ? Et quelles sont les questions que doit poser dans le futur la recherche ?
- Speaker #2
Alors, j'en vois deux. Est-ce qu'il y a des patients chez qui ont eu déjà une thrombose et chez qui on pourrait arrêter le traitement anticoagulant ? Est-ce qu'il y a des profils qui ont thrombosé et finalement pour lequel le risque de récidive serait suffisamment faible pour ne pas avoir poursuivi le traitement ? Et le deuxième, c'est la prophylaxie. On sait que le cancer est associé à un risque de thrombose. Est-ce qu'il faut attendre la thrombose ou est-ce qu'il y a un certain nombre de patients qui pourraient bénéficier d'un traitement anticoagulant à faible dose pour éviter que cet événement ne survienne ? On n'a pas encore réussi à identifier cette population, ce groupe de patients pour lequel on aurait suffisamment d'efficacité, mais surtout sans prendre de risque hémorragique conséquent. Et ça, ça reste quand même un champ de recherche extrêmement important.
- Speaker #0
Merci. Merci beaucoup, professeur Mahé et professeur Frère, pour cet échange très éclairant. La mission d'ONCORIF, c'est de vous donner dE l'information. Alors, on se retrouve très bientôt pour la deuxième saison du podcast Le Lab'Oncorif.