Speaker #0L'épisode d'aujourd'hui va peut-être vous soulager d'un poids que vous portez depuis longtemps. Un poids que personne ne voit, parce qu'il est présenté partout comme un cadeau. Ce poids, c'est une question. Faut-il pardonner aux pervers narcissiques ? Cette question, on vous la pose de toutes parts. Les livres de développement personnel vous disent « Pardonne pour te libérer, la rancune est un poison que l'on boit soi-même » . Votre entourage vous dit « Il faut tourner la page » . Les traditions spirituelles semblent vous le demander, lui-même parfois le réclame, et une voix en vous le murmure aussi, celle qui voudrait être quelqu'un de bien, quelqu'un qui s'élève, quelqu'un qui ne est pas. Alors je vais vous donner ma position d'emblée, et tout l'épisode servira à la déplier. Le pardon n'est pas une étape de la reconstruction, c'est une option. Et ce n'est pas la plus fréquente chez les personnes qui s'en sortent vraiment. Ce qu'on vous présente comme un devoir de libération est, bien souvent, une dette de plus qu'on vous invente. Et vous avez déjà assez payé. Commençons par regarder qui pose cette question, parce qu'elle ne tombe pas du ciel. Elle vient d'abord du discours ambiant. Le développement personnel a fait du pardon un passage obligé, une case à cocher sur le chemin de la sagesse. Elle vient de l'entourage, Et là, soyons lucides ensemble. Quand un proche vous dit « il faut pardonner, il faut tourner la page » , cette phrase signifie souvent « ta colère me met mal à l'aise, cesse de m'en parler » . Ce n'est pas de la méchanceté, c'est de l'inconfort. Mais ce n'est pas un conseil clinique. Elle vient des traditions spirituelles où le pardon occupe une vraie place. Et j'y reviendrai, parce que cette place mérite mieux que les slogans qu'on en tire. Elle vient parfois de lui, qui réclame le pardon comme il réclamait tout le reste. Endu. Et elle vient enfin de vous-même. Quatre pressions externes et une interne. Cela fait beaucoup de monde autour d'une décision qui ne devrait appartenir qu'à une seule personne. Vous. Maintenant, prenons la question au sérieux. Qu'est-ce que pardonner voudrait dire exactement ? Le pardon, dans son sens plein, n'est pas un sentiment vague. C'est un acte, et cet acte suppose une scène. Il faut une faute, nommée. Un fautif qui la reconnaît et qui la porte. Et dans la tradition la plus exigeante, une demande. Je pardonne à quelqu'un, quelque chose, qu'il reconnaît. Maintenant, regardez la scène que vous propose la perversion narcissique. La faute est niée. Tu exagères, tu inventes, tu es folle. Le fautif est introuvable. Dans son récit à lui, C'est vous qui l'avez poussé à bout. C'est vous le problème. Et la demande de pardon, quand elle existe, est une manœuvre, datée au moment précis où vous cessez d'être disponible. J'ai consacré un épisode entier à ces excuses stratégiques. Alors mesurez l'impasse. Pardonner à qui ne reconnaît rien, c'est pardonner dans le vide. Et pardonner à qui continue, c'est encore autre chose. Ce n'est plus un pardon, c'est un blanc-singue. Une autorisation de poursuivre, signez de votre main. Et il y a une deuxième difficulté, propre à ce que vous avez vécu. Le pardon est un outil fait pour les actes, une trahison, un mensonge, un coup, quelque chose qui a eu lieu, qu'on peut circonscrire, dater et puis remettre. Mais ce que vous avez subi n'est pas un acte, c'est un système, des années de démolition organisées, faites de mille gestes dont aucun pris isolément, ne mérite le tribunal. Comment pardonne-t-on une architecture ? Par où commence-t-on l'absolution d'un climat ? Vous n'y arrivez pas, et vous vous en voulez de ne pas y arriver. Mais écoutez-moi bien, ce n'est pas vous qui êtes défaillante, c'est l'outil qui ne va pas sur la pièce. Il faut maintenant que je nomme ce que produit cette injonction au pardon chez les victimes, parce que je le constate chaque semaine en consultation. et que cela porte un nom, une double peine. Vous avez été détruite, première peine. Et parce que vous ne parvenez pas à pardonner votre destructeur, vous voilà déclaré plein de rancune, bloqué, pas assez évolué, pas assez travaillé, seconde peine. L'injonction au pardon transforme votre colère légitime en défaut moral et votre lucidité en pathologie. Elle inverse une dernière fois les rôles. Ce n'est plus ce qu'il a fait qui pose problème. C'est votre refus de l'absoudre. Vous reconnaissez le mécanisme. C'est le cousin de l'inversion accusatoire. L'injonction au pardon, c'est la version bienveillante de « c'est de ta faute » . Et il y a plus grave encore. Et il faut que vous le sachiez avant de prendre votre décision. Pour le pervers narcissique lui-même, votre pardon n'est pas une fin, c'est un carburant. Le grand psychanalyste Paul-Claude Racamier l'a montré. Le pervers ne cherche pas la réconciliation, il cherche la position. Et le pardon accordé lui offre trois trophées d'un coup. Premier trophée, la preuve publique qu'il n'était pas si terrible. Puisqu'elle a pardonné, c'est que ça n'était pas si grave. Deuxième trophée, l'effacement de l'ardoise qui autorise la suite. Et troisième trophée, le plus précieux de tous, votre rédition morale. Votre colère était le dernier territoire qui lui échappait, la dernière pièce de vous qu'il ne possédait pas. En pardonnant sur commande, vous la lui remettez. Voilà pourquoi certains réclament le pardon avec tant d'insistance, de préférence devant témoins. devant la famille, devant les enfants. Ce n'est pas l'apaisement qu'il demande, c'est la capitulation en bonne et due forme. Alors, pour y voir clair, il faut défaire quatre confusions, quatre choses que le pardon n'est pas. Première confusion, pardonner n'est pas comprendre. Vous pouvez explorer ce qu'il a fait ainsi. Son enfance, sa structure, ses blessures, comprendre les causes n'a jamais valu absolution. L'explication n'est pas l'excuse. Deuxième confusion. Pardonner n'est pas se réconcilier. Un pardon, même accordé du fond du cœur, n'ouvre droit à rien. Ni contact, ni confiance, ni retour. On peut pardonner et garder la porte fermée à double tour pour toujours. Le non-contact peut rester total après le pardon le plus sincère. Troisième confusion. Pardonner n'est pas oublier. La mémoire de ce qui s'est passé est une protection, pas une rancune. On peut remettre une dette et garder la comptabilité. Et quatrième confusion, la plus importante de toutes, la paix n'est pas le pardon. Écoutez bien ceci. Ce que le développement personnel appelle pardonner, dans 9 cas sur 10, décrit en réalité autre chose. Le détachement, le moment où cela cesse de vous occuper, où son nom... ne déclenche plus rien, ou vous pensez à autre chose. Or, on peut atteindre cette paix-là, pleinement, durablement, sans avoir jamais prononcé l'absolution. Des centaines de mépatientes en témoignent. Elles vont bien, elles aiment de nouveau, elles rignent et elles n'ont pas pardonné. Elles ont fait mieux, elles ont déménagé de la question. Il me faut maintenant défendre quelqu'un que tout le monde attaque dans cette histoire, votre colère. Après des années d'emprise, c'est-à-dire d'anesthésie, d'excuses fournies à sa place, de frontières effacées, la colère est souvent le premier signe de vie du sujet. Elle dit enfin « cela n'était pas acceptable » et « ce n'était pas moi » . Elle redresse la frontière que l'emprise avait couchée. La colère fait peur aux victimes elles-mêmes. « Docteur, je ne me reconnais pas. Moi, je ne suis pas comme ça. Je déteste ressentir ça. » Et pourtant, cette colère est une étape. Elle est le contraire exact de la soumission. Pas encore la liberté, mais déjà plus la cage. Le seul vrai danger de la colère n'est pas d'exister. C'est de devenir une résidence. Quand la rumination l'installe à demeure, quand vos journées entières lui sont consacrées, alors il reste locataire de votre tête et un travail s'impose. Mais éteindre la colère avant qu'elle ait fait son office, C'est débrancher l'alarme pendant l'incendie. Le calendrier de votre colère vous appartient. Personne, pas même les mieux intentionnés, n'a autorité sur lui. Je voudrais vous raconter une consultation. Comme toujours, tout est anonymisé et transformé, mais la vérité clinique est intacte. Une patiente, que j'appellerais Jeanne, elle avait participé à un stage de développement personnel avec l'exercice rituel de la lettre de pardon, à lire devant le groupe. Elle me raconte « Docteur, tout le monde pleurait. L'animatrice me tenait les mains. » Et moi, en lisant « Je te pardonne » , je me sentais sali une deuxième fois, comme si on me faisait signer quelque chose sous la contrainte, avec des bougies. Le soir, j'ai eu honte de ne rien avoir ressenti de ce qu'il fallait ressentir. « Docteur, qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? » Et je lui ai répondu ce que je vous réponds à vous ce soir. « Rien, Jeanne, rien ne va pas chez vous. Un pardon récité n'est pas un pardon, c'est une performance. » Et votre corps, plus honnête que le rituel, a refusé de contresigner. Ce jour-là, votre prétendu blocage, c'était votre santé. Alors, faut-il pardonner ? Je vais vous répondre, non par une prescription, mais par une carte. Il existe trois chemins, et les trois sont honorables. Le premier chemin, c'est le non-pardon apaisé. C'est une position que la clinique connaît très bien, et que le discours ambiant refuse d'imaginer. Elle tient en une phrase. Je n'absous pas et je vis. On garde le jugement. Ce qui a été fait était injustifiable, et le reste, et l'on cesse d'y camper. C'est la justice intérieure. Le verdict est rendu. Le tribunal ferme. La vie continue ailleurs. Beaucoup de mes patientes reconstruites habitent exactement là, et elles s'y portent bien. Retenez ceci. Le non-pardon n'a jamais empêché personne de refaire sa vie. C'est la rumination qui l'empêche. Et ce n'est pas la même chose. Le deuxième chemin, c'est le détachement. Et c'est lui, le plus souvent, que l'on baptise pardon à tort. Le détachement ne consiste pas à remettre la faute. Il consiste à clore la créance, à renoncer, non pas à la vérité de ce qui s'est passé, mais à en attendre le remboursement. Renoncer à ce qu'il comprenne un jour, à ce qu'il s'excuse vraiment, à ce qu'il paie. à ce que la justice intime soit rendue. C'est un deuil, le deuil de la reconnaissance qui ne viendra pas. Et je vous donne l'image qui aide mes patientes. Vous pouvez déchirer la reconnaissance de dette sans déclarer le débiteur innocent. Fermez le guichet des réclamations, voilà le geste qui libère réellement. Et il ne demande aucune absolution. Et ce deuil de la créance a un dernier étage, plus discret, dont je veux dire un mot. Renoncez aussi à la créance cosmique. Beaucoup de victimes, faute d'excuses à attendre de lui, se tournent vers une caisse de compensation supérieure. La vie le punira, le karma s'en chargera, il finira seul et malheureux. Je comprends ce besoin profondément. Mais écoutez ce qu'il fait de vous. Attendre la facture du destin, c'est encore attendre, c'est-à-dire rester au guichet, les yeux fixés sur sa vie à lui. à guetter les signes de sa chute. Le détachement complet inclut ce guichet-là. Votre vie réussie n'a pas à être sa punition. Elle a mieux à faire. Être votre vie. Et j'ajoute un mot pour un public particulier, qui m'écoute nombreux, les enfants adultes d'un parent pervers narcissique. Pour vous, l'injonction au pardon a un visage encore plus lourd, parce qu'elle porte l'uniforme de la famille. C'est amer quand même. C'est ton père. Il ne sera pas éternel. Tu le regretteras. On vous demande de pardonner non pas un épisode, mais une enfance. Et on vous le demande au nom du lien de sang, comme si ce lien était une créance de plus. Alors je vous dis ce que je dis en consultation. Le quatrième commandement n'a jamais signifié l'obligation de se laisser détruire. Honorer ce qui vous a été donné, quand quelque chose l'a été, n'oblige ni à absoudre, ni à exposer vos propres enfants, ni à revenir dans la cage. Les trois chemins valent pour vous aussi. Et le calendrier, là encore, vous appartient. Le troisième chemin, c'est le pardon véritable. Il existe. Je l'ai vu. Rarement. Chez des personnes très avancées dans leur reconstruction, souvent des années après, parfois portées par une foi profonde. Mais notez bien ces caractéristiques. parce qu'elle le distingue de tout ce qu'on vous vend. Il arrive en dernier, jamais en premier, comme un reste, pas comme un travail. Il ne se décrète pas, il ne s'exerce pas, il ne se récite pas devant un groupe. Il n'oblige à rien, la porte peut rester fermée pour toujours, et il se prononce depuis la hauteur reconquise, jamais depuis la cave. Si ce pardon-là doit venir chez vous, il viendra sans exercice. Et s'il ne vient pas, Il ne manquera à rien. Et je dois vous mettre en garde contre un quatrième chemin qui n'en est pas un, le faux pardon d'épuisement. Celui qu'on accorde pour avoir la paix, parce que la famille insiste, parce que les fêtes approchent, parce qu'on n'a plus la force de tenir la position. On dit « c'est bon, je lui pardonne » comme on lâche une corde qui brûle les mains. Ce pardon-là n'est ni un détachement, ni une absolution. C'est une capitulation fatiguée. Et on le reconnaît à un signe qui ne trompe pas. Il ne procure aucune paix. Le lendemain, tout est encore là, avec en prime... le sentiment de s'être trahi. Si vous avez déjà prononcé ce pardon-là, ne vous en veuillez pas. Il ne compte pas. On ne signe rien de valable sous l'épuisement. Votre position réelle reste à définir. Par vous, reposez, et à votre heure. Mais il y a un pardon dont je n'ai pas encore parlé, et c'est celui que je rencontre au cœur de presque toutes les reconstructions. Ce n'est pas celui qu'on vous presse d'accorder. C'est celui que vous vous refusez. Se pardonner d'être resté si longtemps, d'avoir exposé les enfants, d'être retourné après avoir juré que c'était fini, d'avoir défendu son bourreau contre ceux qui vous aimaient. Cette culpabilité-là est souvent plus tenace que la colère contre lui. Et c'est elle, pas votre prétendue rancune, qui entrave vraiment la reconstruction. Le travail consiste à rendre à chaque acte son contexte. Vous jugez la femme d'hier. avec la lucidité d'aujourd'hui. C'est un anachronisme. Et il est cruel. Vous n'êtes pas resté par complaisance. Vous êtes resté sous emprise. Vous n'avez pas cédé par faiblesse. Vous avez cédé face à un dispositif conçu pour faire céder, opéré par un professionnel de l'espoir. Alors, s'il ne fallait retenir qu'une seule consigne de tout cet épisode, ce serait celle-ci. La clémence que le monde vous somme d'offrir à votre bourreau, Offrez-la d'abord à celle qui a survécu. Reste à tenir la position dans la vie réelle. Trois situations. Face à l'entourage qui presse, une phrase suffit. Calme et fermée. Je te remercie de vouloir mon bien. Sur ce sujet, j'avance à mon rythme et il ne se discute pas. Vous n'avez pas à convertir qui que ce soit. Seulement à soustraire votre fort intérieur au débat. Et ceux qui insistent après cela ne parlent plus de votre bien. Ils parlent de leur confort. Face à lui, s'il réclame le pardon, surtout en public, surtout devant les enfants, souvenez-vous de ce qu'il demande vraiment, les trois trophées. Et souvenez-vous que le silence est une réponse complète. Face aux enfants, un principe. On ne leur impose ni de pardonner, ni de condamner leurs parents. On leur doit des mots justes. et le droit de ressentir ce qu'ils ressentent à leur rythme qui n'est pas le vôtre. Et si votre foi compte pour vous, sachez ceci, aucune tradition spirituelle sérieuse n'exige de se remettre en danger, ni d'absoudre celui qui ne reconnaît rien et qui continue. Parlez-en à un accompagnant religieux éclairé, plutôt qu'au slogan. Les grandes traditions sont, sur le pardon, infiniment plus prudentes que leur résumé. Il est temps de conclure. Que voudrais-je que vous reteniez ? D'abord ceci. Le pardon n'est pas une étape obligée de la reconstruction. C'est une option. Rare, tardive, jamais due, on peut aller bien, aimer de nouveau, rire de nouveau, sans avoir jamais absout. Ensuite ceci. L'injonction au pardon est une seconde violence. Elle pathologise votre colère, qui est une étape légitime de votre retour à vous-même. Et elle offre au pervers narcissique le trophée qu'il réclame. Votre calendrier vous appartient. Et enfin, ceci pour Jeanne et pour toutes celles et ceux qui ont eu honte de ne pas réussir à pardonner. Vous n'êtes pas bloqué, vous n'êtes pas rancunière, vous n'êtes pas insuffisamment évolué. Vous êtes honnête. Et l'honnêteté, dans un monde qui vous a tant menti, n'est pas votre problème, c'est votre victoire. Le seul pardon qui vous soit nécessaire, c'est le vôtre, envers celle qui a tenu debout dans la tempête. Celui-là, ne le faites pas attendre trop longtemps. Si cet épisode vous a éclairé, vous trouverez sur pervers-narcissique.com un article complet sur cette question, avec les trois chemins détaillés et tous les liens pour approfondir le deuil, la culpabilité, la haine que l'on ressent. Vous y trouverez aussi mes huit livres, en version papier, numérique et audio. Et si vous êtes écrasé entre la colère et l'injonction à pardonner, Sachez qu'un accompagnement est possible, notamment en visioconférence. Il existe un chemin qui n'exige ni l'absolution, ni la rumination, le vôtre, et il se trace mieux à deux. Prenez soin de vous, gardez votre calendrier, et à très bientôt pour un prochain épisode. Depuis plus de 30 ans, mon équipe de psychologues spécialisés et moi-même avons accompagné des milliers de victimes de pervers narcissiques partout dans le monde grâce à la vidéoconsultation. Continuez à nous suivre sur cette chaîne et sur www.pervers-narcissique.com