Speaker #0En ce moment, l'actualité politique est extrêmement inquiétante. Dans plusieurs pays d'Europe et aux Etats-Unis, les idéologies d'extrême droite semblent faire leur retour. La France aussi se durcit et l'inquiétude démocratique est à son comble. Alors, sommes-nous en train d'assister au retour du fascisme ? Les années 2030 vont-elles rejouer les années 1930 ? On en parle aujourd'hui avec Anna Arendt et Umberto Eco. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez Le Phil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors, si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don, ponctuel ou récurrent, en cliquant sur la page indiquée en description. Merci pour votre soutien. Le terme fascisme vient de l'italien faccio, fesso, du nom d'un objet de la Rome antique qui symbolisait le pouvoir politique et la force. Au début du XXe siècle, l'italien Benito Mussolini reprend ce symbole et instaure un régime politique autoritaire, nationaliste, d'extrême droite. Mussolini dénonce la démocratie et le libéralisme comme étant le régime des faibles et de l'individualisme. Et il veut forger une unité nationale autour du culte du chef. Le terme de fascisme désigne donc uniquement, au sens strict, cette période de l'histoire italienne. Le terme a cependant été élargi pour qualifier d'autres régimes politiques, comme l'Espagne franquiste ou même, selon certains historiens, la France de Vichy. À partir de mai 68, le terme fasciste, puis facho, est souvent utilisé par des militants de gauche et d'extrême-gauche pour dénoncer les tentations autoritaires des politiques de droite. Alors, qu'est-ce que le fascisme aujourd'hui ? Comment le définir ? En réalité, c'est un concept assez flou, qui fait l'objet de débats entre les historiens et les philosophes. Une des discussions notamment, c'est de savoir si le fascisme est un totalitarisme. Le concept de totalitarisme a été théorisé par la philosophe Anna Arendt. Le totalitarisme serait, selon elle, un régime politique radicalement nouveau dans l'histoire, qui s'ancrerait dans la désolation et la perte de repères des individus pour instaurer une idéologie totale. Le totalitarisme s'insère dans toutes les sphères de la vie des individus pour créer un homme nouveau et une communauté fermée sur elle-même. Or, selon Arendt, le fascisme italien ne rentre pas dans cette catégorie. Si le fascisme est certes un régime autoritaire, il n'a pas de contenu idéologique bien déterminé, contrairement au nazisme avec ses théories biologiques sur la supériorité de la race aryenne. L'analyse de Arendt a été critiquée, car elle utilise un seul mot, le totalitarisme, pour désigner à la fois le nazisme et le communisme de l'Union soviétique. Or, certains historiens ont affirmé que mettre ces deux systèmes dans le même sac était emprunt d'une certaine pensée caractéristique de la guerre froide, la lutte idéologique de l'Amérique contre l'URSS. Le concept de totalitarisme ne serait donc pas le plus historiquement approprié. D'autres historiens ont quant à eux affirmé que le fascisme italien était bel et bien, quant à lui, un totalitarisme. Alors si le fascisme est si difficile à définir, comment le reconnaître s'il venait à réapparaître ? Un auteur s'est particulièrement posé cette question. Il s'agit de Umberto Eco, un écrivain et philosophe italien. En 1995, il prononce un discours intitulé « Reconnaître le fascisme » , dans lequel il mêle son propre témoignage, Eco est né et a grandi dans l'Italie de Mussolini, et des réflexions sur les formes que prend le fascisme. Eco est d'accord avec Hannah Arendt. Le fascisme n'est pas un totalitarisme, en raison de la faiblesse de son idéologie. En fait, selon Umberto Eco, le fascisme n'est pas vraiment une idéologie, mais plutôt une rhétorique, un ensemble de pratiques. Et c'est peut-être là son plus grand danger. Le fascisme avance masqué, sans grand discours ni véritable programme politique. Eco nous dit, ce serait tellement plus confortable si quelqu'un arrivait en disant « je vais rouvrir aux Juifs » . Hélas, la vie n'est pas aussi simple. Et notre devoir, c'est de démasquer le fascisme, de montrer du doigt chacune de ces nouvelles formes. Alors, selon Eco, il ne faut pas tant chercher le fascisme dans sa forme la plus pure, mais plutôt s'interroger sur des pratiques fascisantes. Il identifie 14 grandes pratiques, qui peuvent d'ailleurs être contradictoires entre elles. Car le fascisme, nous y écho, est un collage de diverses idées politiques et philosophiques fourmillant de contradictions. Pour écho, il suffit qu'une seule pratique soit présente pour que se forme une nébuleuse fasciste. Et vous allez voir, certaines pratiques font totalement écho à ce que nous vivons aujourd'hui. Je vous donne quelques signaux. Le premier signal important, c'est le nationalisme et la xénophobie. Et sur ce point, il suffit d'écouter le concours d'horreur entre Retailleau et Darmanin. Toute la rhétorique politique actuelle consiste à inquiéter sur un double danger présumé. Un danger à la fois extérieur, l'immigration, la submersion migratoire, et un danger intérieur, les Français de papier ou le grand remplacement. Cette rhétorique du danger va ensuite conduire à d'autres pratiques fascisantes. Par exemple, la défiance envers la pensée, l'université, la recherche, qui serait un repère de communistes. Et aujourd'hui, on entend sans cesse parler de l'islamo-gauchisme et du wokisme qui envahiraient l'université. Petit rappel au passage, wokisme, ça ne veut strictement rien dire. Et je vous renvoie à l'épisode sur le wokisme dont je vous mets le lien en description. Quant à l'islamo-gauchisme, c'est comme ce qu'on appelait judéo-bolchevisme dans les années 1930. Un terme qui ne veut rien dire non plus, mais qui sert à désigner des boucs émissaires de la société. Ensuite, Umberto Eco parle du mépris des faibles et de l'appel à la frustration des classes moyennes. Et c'est vrai, la classe politique tacle sans cesse les assistés, en les opposant à la France qui bosse, qui en a marre. Conséquemment, les conditions d'accès aux minima sociaux ne cessent d'être durcies. Eco cite encore le machisme et le virilisme. Et là, on est servi. Macron ne cesse de mettre en scène sa propre virilité, en publiant des photos de lui en train de boxer, ou en multipliant les poignées de main viriles avec Trump ou Zelensky. De l'autre côté de l'Atlantique, c'est encore pire. Trump ou Musk font des surenchères de virilisme depuis l'élection, allant jusqu'à se filmer avec des tronçonneuses. Éco parle ensuite de la négation démocratique. Et pour ça, il suffit de regarder la vie politique française depuis les élections législatives de 2024, avec les dénis de démocratie successifs, l'augmentation sans précédent de la corruption et la généralisation de la surveillance algorithmique. Eco parle enfin du recours à la novlangue, comme dans le roman 1984 de George Orwell. La novlangue, cela consiste à changer le sens des mots pour manipuler les pensées. Et en ce moment, là aussi, on est malheureusement servi. Instrumentalisation de la laïcité, de l'antisémitisme, de l'antiracisme par la droite et l'extrême droite, tous les repères sont peu à peu inversés. J'ai cité seulement quelques signes, mais on pourrait aussi ajouter l'obsession du complot, islamo-gauchiste par exemple, l'éloge de la guerre, nous sommes en guerre, comme dirait l'autre, ou encore l'élitisme. En fait, quand on regarde bien, on semble presque tous les cocher. Sommes-nous alors dans un état fasciste ? Faut-il conclure que le macronisme est un fascisme ? Il est à mon sens beaucoup plus juste de parler de pratiques fascisantes, de nébuleuses fascistes, selon la définition d'Echo. C'est beaucoup plus efficace. Car quand on parle de fascisme, les gens ont tendance à entendre totalitarisme, au sens d'idéologie suprémaciste bien définie. Il est alors facile de disqualifier le propos en disant que c'est totalement extrémiste et caricatural. Alors que si on s'en tient aux pratiques concrètes, que l'on parle d'une nébuleuse fasciste, de pratiques fascisantes, On est plus apte à le dénoncer et à le combattre. Comme le dit Umberto Eco, le fascisme est susceptible de revenir sous les apparences les plus innocentes. Notre devoir est de le démasquer, de montrer du doigt chacune de ses nouvelles formes, chaque jour, dans chaque partie du monde. Car le plus inquiétant en France, c'est que même les courants politiques prétendument centristes et républicains ont recours à des pratiques fascistes. Pourquoi ? Parce que, comme je vous le disais tout à l'heure, Le fascisme n'a pas d'idéologie. Son seul programme, c'est d'arriver au pouvoir et de s'y maintenir. Or, on pourrait en dire autant du macronisme, qui a prouvé depuis 2017 qu'il n'a pas vraiment de colonne vertébrale idéologique, mais qu'il cherche simplement à se maintenir au pouvoir et à défendre ses intérêts. C'est pour cela que Macron n'hésite pas à aller dans le sens de l'extrême droite, pourvu qu'elle le maintienne au pouvoir. Le problème, c'est que tout cela élargit la fenêtre d'Overton. La fenêtre d'Overton, c'est un concept forgé par un lobbyiste américain dans les années 90, qui décrit le spectre des idées acceptables ou non au sein d'une société. Les idées jugées acceptables sont dans la fenêtre d'Overton et celles qui sont jugées inacceptables, voire tabous, sont en dehors. Or, la fenêtre se déplace. Mieux, on peut mettre en place des stratégies pour l'élargir. Si on met l'accent sur des idées inacceptables, tabous, d'autres idées vont apparaître plus mesurées, voire acceptables en comparaison. Ce qui fait que des théories vont peu à peu être banalisées. Par exemple, la théorie du grand remplacement était une idée inacceptable dans les années 2010 et elle a fini par être normalisée et inondée aujourd'hui le débat public. L'immigration et le voile font désormais l'objet de discours et de représentations absolument choquants. Par exemple, le Figaro Magazine a fait sa dernière une sur le Belgiquistan, en prétendant qu'un islam radical se serait soi-disant imposé en Belgique. De même, on entend sans cesse parler de submersion migratoire et autres idées nauséabondes. En ce moment, Gérald Darmanin et Bruno Retailleau souhaitent aussi interdire le port du voile dans le sport ou lors des sorties scolaires. Une restriction de liberté ahurissante, une trahison absolue de la laïcité de 1905, qui a pourtant été validée par François Bayrou, attient encore un soi-disant centriste. On assiste donc à un élargissement effroyable de la fenêtre d'Overton. Et plus elle s'élargit, plus il sera difficile de la refermer. C'est maintenant qu'il faut refuser de l'ouvrir, en refusant de laisser certains discours se normaliser. De même, c'est maintenant qu'il faut protester contre les pratiques fascisantes. Il n'y a pas si longtemps, Bruno Retailleau, ministre de l'Intérieur, a affirmé que l'état de droit n'est ni intangible ni sacré. Aujourd'hui, la surveillance algorithmique est étendue. en dépit d'alerte de la Commission des droits de l'homme sur l'atteinte aux libertés fondamentales. Il y a un an, la Défenseur des droits alertait sur l'érosion de l'état de droit et du respect des libertés fondamentales en France. Et le mois dernier, une ONG internationale montrait que la France risque de perdre le contrôle de la corruption. Alors, manifestons, protestons, signons des pétitions, parlons-en, ne nous résignons pas. Parce que le principe du fascisme, c'est que quand il est bien installé, lorsqu'il ne se cache même plus, lorsqu'il contrôle nos faits et gestes et rogne nos libertés, il ne reste plus beaucoup de moyens pour s'y opposer. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du phil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram, sur mon compte, lephildactu.podcast. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Alors un grand merci à Mathieu, Léman, Sébastien, Julia, Alix, Denis, Gaëtan, Jean-Marc, Cathy, Guillaume, Augustin, Laurent, Élodie, Thomas, Valérie, Jean-Michel et Kaina. 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