Speaker #0La semaine dernière, la France Insoumise a publié un appel à manifester contre l'extrême droite. L'une des affiches, représentant l'animateur Cyril Hanouna, a été accusée d'antisémitisme, car elle ressemble à certaines représentations antisémites des années 30. Plusieurs questions se posent. La gauche est-elle antisémite ? Comment lutter contre un antisémitisme encore très présent aujourd'hui ? Et l'antisionisme est-il un antisémitisme ? On en parle aujourd'hui. avec la philosophe Judith Butler. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez Le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors, si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don, ponctuel ou récurrent, en cliquant sur la page indiquée en description. Merci pour votre soutien. L'affiche de la France Insoumise représentait Cyril Hanouna en noir et blanc, grimaçant à moitié dans l'ombre. Une représentation proche de l'iconographie antisémite des années 30, notamment en Allemagne, qui présentait les Juifs comme des êtres manipulateurs, tirant secrètement les ficelles et organisant un complot mondial. La droite et l'extrême droite ont immédiatement dénoncé une affiche antisémite. LFI a vite réagi en supprimant l'affiche, en parlant plus tard d'une erreur où en plaidant la maladresse. Jean-Luc Mélenchon, dans une interview dimanche, s'est quant à lui mis en colère quand on lui a demandé s'il était antisémite. Cette polémique s'inscrit dans un contexte compliqué. Ce n'est pas la première fois que le parti de Jean-Luc Mélenchon est accusé d'antisémitisme. Il avait par exemple dit que l'antisémitisme était résiduel en France. Une phrase qui avait provoqué un tollé. Ailleurs, d'autres personnalités politiques de gauche radicale ont été accusés d'antisémitisme, comme le britannique Jeremy Corbyn ou l'américain Bernie Sanders. Est-ce vrai ? La gauche radicale est-elle antisémite ? Un peu d'histoire. Les Juifs sont persécutés depuis presque 2000 ans. Dès le IVe siècle et le triomphe du christianisme, ils sont déchus de leurs droits, exilés, pourchassés et parfois massacrés. Au XIIIe siècle, le pape ordonne aux Juifs de porter la rouelle, un signe distinctif. ancêtre de l'étoile jaune. Ils devront le porter jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, qui marque l'émancipation progressive des Juifs. Peu à peu, ils accèdent à la citoyenneté et à des droits égaux. Mais les préjugés n'ont pas disparu. Au début du XIXe siècle, on voit fleurir un anti-judaïsme économique, fondé sur le stéréotype du Juif usurier et riche. Certains penseurs d'extrême-gauche, comme l'anarchiste Proudhon, font alors des juifs le symbole du capitalisme, à travers des figures comme la famille Rothschild. Et les années 1880 voient monter une nouvelle forme de haine, l'antisémitisme, qui remplace peu à peu l'antijudaïsme. Alors que l'antijudaïsme était surtout religieux, l'antisémitisme se prétend scientifique et biologique. Il y aurait une race juive. Toute la France, droite comme gauche, est rapidement contaminée par cet antisémitisme. D'ailleurs, le terme d'antisémitisme est forgé par Villelmar, un politique proche de l'extrême-gauche. L'affaire Dreyfus, à la toute fin du XIXe, marque un tournant dans l'histoire de l'antisémitisme. Si l'affaire contribue à répandre l'antisémitisme dans toute la société française, elle conduit la gauche, sous l'impulsion de Jaurès, à rompre. avec l'idéologie antisémite. Désormais, l'antisémitisme sera la marque de l'extrême droite. La gauche cherchera, quant à elle, à lutter contre l'antisémitisme. Mais la gauche n'en a pas fini avec son histoire. Dans les années 1930, certains, à gauche, s'en prennent violemment à Léon Blum. Et après la Shoah, des mouvements d'extrême gauche adoptent des positions négationnistes ou révisionnistes. Depuis les années 1970, C'est la critique de l'État d'Israël qui est souvent qualifiée d'antisémite. Est-ce le cas ? En 2017, Emmanuel Macron, fraîchement élu, déclare à Benyamin Netanyahou « Nous ne céderons rien à l'antisionisme car il est la forme réinventée de l'antisémitisme » . Deux ans plus tard, Macron s'oppose pourtant à faire de l'antisionisme un délit. Ce qui montre que ce n'est pas si simple. Qu'est-ce que l'antisionisme ? C'est une critique du courant politique portée par Theodor Herzl à la fin du XIXe siècle. Herzl est un écrivain austro-hongrois qui pense que les Juifs ne peuvent pas s'intégrer dans les sociétés occidentales et qu'ils ont donc besoin d'un État dans lequel s'installer. L'État d'Israël, qui sera finalement créé en 1948. L'antisionisme désigne alors les positions qui s'opposent à la création d'un État d'Israël. Aujourd'hui, c'est une notion ambiguë. L'antisionisme peut désigner les critiques de la politique israélienne ou, plus radicalement, l'existence même d'Israël. Un certain nombre d'intellectuels et philosophes juifs se positionnent depuis longtemps contre le sionisme politique et la politique coloniale menée par l'État d'Israël. La philosophe américaine Judith Butler en fait partie. Selon elle, il y a une instrumentalisation de l'accusation d'antisémitisme. Car quiconque critique la politique israélienne se voit immédiatement accusé d'être antisémite. Pourtant, elle soutient que pour lutter contre l'antisémitisme, il est impératif de faire la distinction entre juifs et israéliens. Butler nous dit « Un des aspects de l'antisémitisme, et d'ailleurs de toute forme de racisme, c'est l'attribution à un peuple tout entier d'une même opinion. En défendant la possibilité d'une distinction entre Israël et les juifs, non seulement je revendique un espace critique et une possibilité de désaccord, mais je combats l'assimilation antisémite de la judéité aux seuls intérêts d'Israël. Le juif n'est pas plus défini par Israël que par les diatribes antisémites. Butler explique qu'il est parfaitement antisémite de prétendre qu'Israël parlerait au nom de tous les juifs et que cette posture augmente justement l'antisémitisme. A l'inverse, elle souhaite défendre une parole juive contre la violence politique israélienne. contre le génocide commis en Palestine. Elle fait appel aux traditions juives. Celles-ci, caractérisées par une réflexion sur l'éthique, sur le respect de l'autre et par le refus de la violence de l'État, seraient incompatibles avec le projet sioniste. Selon Butler, c'est donc précisément au nom des valeurs juives, des principes de justice du judaïsme, qu'il faut être anti-sioniste. Évidemment, cela ne veut pas dire que les positions antisionistes sont toujours exemptes d'antisémitisme. Il existe bien un antisionisme antisémite, tout simplement parce que l'antisémitisme n'a jamais disparu. Au contraire, il remonte depuis les années 2000, et en particulier sur Internet. L'idée qu'il y aurait un complot juif qui dominerait le monde et les médias est encore largement présente. La pandémie de Covid, il y a 5 ans, a encore exacerbé ces préjugés et le 7 octobre 2023 a fait exploser l'antisémitisme. Alors, s'il ne doit pas être interdit de critiquer la politique israélienne, qui est violente et colonialiste, cela ne doit pas être la source d'une résurgence de l'antisémitisme, surtout à gauche. L'histoire nous montre bien que la Ausha pu être antisémite. Certes, elle cherche maintenant à lutter contre l'antisémitisme, mais elle n'est pas pour autant immunisée. Tout simplement parce que toute la société française et européenne est imprégnée d'antisémitisme depuis presque 2000 ans. La gauche ne doit donc jamais prétendre être au-dessus de l'antisémitisme, elle doit toujours chercher à combattre ses propres travers, ses propres biais. Qu'en est-il de l'antisémitisme à l'extrême droite ? En France, le RN prétend avoir rompu avec son héritage antisémite et il n'hésite pas à soutenir Israël. Jordan Bardella et Marion Maréchal-Le Pen ont récemment été invités en Israël. Pourtant, le RN est un parti historiquement antisémite, fondé par des anciens SS, dont les sympathisants, comme le montrent de nombreuses études, restent beaucoup plus antisémites que tous les autres partis. Et cela ne s'arrête pas à la France. Benyamin Netanyahou, Premier ministre israélien, n'hésite pas à s'allier à Viktor Orban, le premier ministre hongrois qui a tenu de nombreux propos antisémites. Il n'hésite pas non plus à s'afficher très proche d'Elon Musk, qui a récemment fait un salut nazi et soutient le parti néo-nazi allemand, l'AFD. Comment expliquer ces liens nouveaux entre Israël et l'extrême droite mondiale ? L'historien israélien Shlomo Sand nous aide à comprendre cette contradiction. Il explique que le sionisme serait né de l'antisémitisme et qu'il en aurait donc absorbé quelques idées, notamment l'idée que le peuple juif serait homogène, ce qui fait écho aux thèses racialistes, qu'il serait incapable d'assimilation et qu'il ne pourrait être en sécurité qu'à l'extérieur de l'Europe. D'ailleurs, Theodor Herzl, fondateur du sionisme politique, avait déjà prédit que les antisémites pourraient devenir les meilleurs alliés du sionisme. En 1903, il rencontrait le ministre de l'Intérieur du Tsar russe, un antisémite viscéral qui avait quelques mois auparavant organisé des pogroms. Il lui présentait alors leur intérêt commun, faire partir les Juifs de Russie. En 1917, Lord Balfour... ministre britannique antisémite, promettait que l'Angleterre créerait un État juif en Palestine. Quelques années auparavant, il avait pourtant rédigé une loi limitant l'immigration de juifs au Royaume-Uni. On se retrouve donc dans une situation paradoxale où les antisémites se trouvent alliés du sionisme. De quoi montrer la complexité de la question du sionisme et de l'antisionisme. Revenons à l'affiche de Cyril Hanouna. Il y a sans aucun doute une instrumentalisation de l'antisémitisme par l'extrême droite. En accusant leur opposant d'antisémitisme, ils cherchent non seulement à le disqualifier, mais aussi à se dédiaboliser et à lisser leur propre image. Mais LFI a commis une profonde erreur politique. Ils ont manqué de vigilance, de responsabilité, et ne parviennent pas vraiment à interroger leur propre biais antisémite, leur propre représentation. Si la gauche veut être crédible dans sa lutte politique contre l'antisémitisme, elle doit cesser d'être désinvolte et ne pas se prétendre au-dessus de la mêlée. D'ailleurs, la France insoumise s'est justifiée en disant qu'elle avait généré la fiche en utilisant l'intelligence artificielle développée par Elon Musk. Rien que ça, ça n'aurait jamais dû arriver. Dans un contexte aussi tendu, sur un sujet aussi complexe, comment justifier avoir fait appel à un algorithme plutôt qu'à un collectif politique ? Et qui plus est, un algorithme développé par un homme politique d'extrême droite qui a des accointances néo-nazis. Alors je ne pense pas que LFI ait été intentionnellement antisémite. Il n'en reste pas moins responsable, et ont à minima fait preuve d'irresponsabilité. Aujourd'hui, les enquêtes montrent que les électeurs de la France insoumise sont beaucoup moins antisémites que l'extrême droite, mais qu'ils le sont tout de même plus que la moyenne. Une petite partie de la gauche radicale ... n'en a pas totalement fini avec les préjugés antisémites, associant notamment les Juifs à un pouvoir secret. Or, si on veut porter un véritable projet antiraciste, il faut faire preuve de responsabilité et de lucidité. Il n'y a que comme ça qu'on luttera efficacement à la fois contre l'antisémitisme et contre son instrumentalisation. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram, sur mon compte, lefildactu.podcast. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Alors un grand merci à Mathieu, Clément, Sébastien, Julia, Alix, Denis, Gaëtan, Jean-Marc, Cathy, Guillaume, Augustin, Laurent, Élodie, Thomas, Valérie. Jean-Michel et Kaina. Vous aussi, vous pouvez rejoindre l'aventure du fil d'actu. Merci et à très vite !