Speaker #0Le meurtre de Mehdi Kessaci à Marseille le 13 novembre dernier a provoqué une vive émotion partout en France. Des narcotrafiquants ont froidement assassiné ce jeune homme de 20 ans pour punir et faire taire son frère Amine Kessaci, militant engagé contre le trafic de drogue. Cette affaire met en avant le fléau du narcotrafique en France et interroge l'efficacité des politiques actuelles. Comment penser philosophiquement et politiquement la drogue et l'addiction ? On en parle. avec le sociologue et philosophe Patrick Pharo. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez Le Phil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors, si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux émissions JC Lattès. Merci pour votre soutien. Le week-end dernier, une marche blanche s'est tenue à Marseille en l'honneur du jeune Mehdi Kessaci, assassiné par des narcotrafiquants alors qu'il n'avait que 20 ans. A priori, ce meurtre était surtout punitif, destiné à faire taire son frère Amine, militant écologiste engagé dans la lutte contre le narcotrafique, depuis le meurtre de son autre frère Brahim, lui-même narcotrafiquant, en 2020. Les réactions politiques ne se sont pas faites attendre. Le gouvernement et la droite appellent ainsi à toujours plus de répression, conformément à la politique menée depuis plusieurs années. La France est aujourd'hui l'un des pays les plus répressifs d'Europe, avec un succès pour le moins contestable. Malgré un arsenal législatif toujours plus dur, la consommation de drogue ne faiblit pas. Bien au contraire, elle ne fait qu'augmenter depuis les années 1990, et la France est aujourd'hui le pays d'Europe où l'on consomme le plus de cannabis et d'opiacés. 3,7 millions de Français consomment au moins occasionnellement des stupéfiants et dépensent environ 7 milliards d'euros par an. Comment expliquer une telle consommation ? En fait, les humains ont toujours consommé de la drogue. On en a même trouvé des traces sur des mèches de cheveux humains d'il y a 3000 ans. Les substances psychotropes étaient alors utilisées lors de rituels religieux ou spirituels pour accéder à des états modifiés de conscience. Au XVIe et XVIIe siècles, avec la colonisation de l'Amérique et de l'Inde, de nouveaux produits arrivent en Europe, notamment le tabac et l'opium, qui font fureur chez les aristocrates. C'est à cette période que le mot « drogue » apparaît, au départ pour désigner des médicaments miracles. D'ailleurs, le tabac avait au départ été importé du Brésil par le diplomate Jean Nicot pour soigner les migraines de la reine Catherine de Médicis. Jean Nicot a ainsi donné son nom à la nicotine. Et puis, les drogues acquièrent un statut plutôt récréatif, mais elles sont surtout réservées aux élites. Elles jouissent ainsi d'une aura sociale particulière. C'est avec l'industrialisation, à la fin du XVIIIe siècle, que les psychotropes se répandent, jusqu'à générer des phénomènes d'addiction de masse. Car la révolution industrielle a permis d'augmenter la production, de baisser les prix, et surtout, les conditions de travail brutales poussent à la consommation. L'alcoolisme se répand, est peu à peu considéré comme une maladie et fait l'objet de nouvelles lois répressives. En 1873 est ainsi promulguée la première loi contre l'ivresse publique et l'alcoolisme et progressivement on nomme les addictions aux autres drogues éthérisme, morphinisme, tabagisme, opiomanie, cocaïnomanie, héroïnomanie. Au cours du XIXe siècle, les usagers de drogue sont progressivement perçus comme des délinquants responsables des troubles sociaux et non comme des malades. La réponse politique est de plus en plus répressive et pénale, avec des punitions allant de l'amende jusqu'à l'emprisonnement. Le XXe siècle poursuit cette politique de répression et de mise à l'écart social des usagers. Dans les années 1910, l'heure est même à la prohibition. En France, on interdit l'absinthe, l'héroïne, la morphine. Aux Etats-Unis, on interdit carrément l'alcool. Seule exception, le tabac. très lucratif et considéré comme n'ayant que peu de conséquences sociales. À partir des années 1980, en particulier avec l'épidémie de Sida, la politique publique devient plutôt celle d'une réduction des risques, prévention, accompagnement pour une consommation sécurisée et pour un arrêt durable. Ces politiques ont fait leur preuve, mais depuis 20 ans, on assiste à un retour au tout répressif, qui, tout simplement, ne fonctionne pas. Cette brève histoire de la drogue permet de montrer une chose importante. il n'y a pas de définition absolue de la drogue. Certes, il en existe une définition scientifique, un produit chimique ou naturel qui permet d'altérer le fonctionnement du cerveau. Mais la drogue est avant tout définie de manière sociale. Et un produit qui était hier perçu comme chic et anodin peut aujourd'hui conduire à l'opprobre et à l'exclusion sociale. Ce qu'on considérait hier comme un médicament, comme l'héroïne ou la cocaïne, est aujourd'hui qualifié de stupéfiant et peut vous envoyer en prison. A l'inverse, des drogues psychédéliques, considérées hier comme purement récréatives, comme le LSD, sont aujourd'hui les traitements les plus prometteurs pour les dépressions sévères. Et les critères souvent évoqués pour différencier les drogues entre elles ne permettent pas véritablement d'expliquer pourquoi certaines sont autorisées et d'autres pas. Alors que le cannabis ne crée pas de fortes accoutumances et ne génère pas de forts préjudices sociaux, il est interdit et fortement réprimé. A l'inverse, l'alcool est autorisé et même... encouragé, petite pensée à la buvette de l'Assemblée nationale, alors qu'il génère une forte dépendance et est socialement préjudiciable. On se rend donc compte, comme le souligne le philosophe et sociologue Patrick Pharo, de la grande hypocrisie sociale qui entoure la drogue. Nous jetons sur les junkies ou les toxicaux un regard méprisant, alors que toute notre vie est composée de dépendance. Une grande partie de notre vie, explique-t-il, est consacrée à la recherche du plaisir, Et cela peut passer par la nourriture, le sport, le sexe, les jeux de hasard, les sports extrêmes ou encore la consommation de drogue. Autant d'activités ou de substances vers lesquelles nous nous tournons librement, mais qui peuvent un jour devenir addictives. C'est en effet lorsque ce choix libre devient addiction que le problème survient. C'est lorsque notre liberté s'efface devant la substance ou l'activité et que la consommation prend le pas sur le reste de notre vie. Pour Patrick Pharo... le problème n'est donc pas l'usage de drogue, mais l'addiction. Et comment l'addiction s'installe-t-elle ? Plusieurs facteurs entrent en jeu. La biologie déjà. Il y a des prédispositions génétiques à l'addiction. La psychologie et la sociologie ensuite. Une santé mentale précaire ou des conditions de vie difficiles augmentent les risques de sombrer dans l'addiction. Autrement dit, l'addiction n'est pas qu'une responsabilité individuelle, comme on l'entend régulièrement, mais plutôt le produit de facteurs contextuels et environnementaux. Cela change toute la manière d'envisager la question. Pour Patrick Pharo, il faut ainsi parvenir à être libertaire sur le plan individuel, c'est-à-dire autoriser les gens à consommer ce qu'ils veulent, et responsable sur le plan collectif, c'est-à-dire mettre en œuvre des politiques publiques de prévention, d'accompagnement et de réduction des risques. Exactement ce qu'on fait pour le tabac. La politique répressive est absurde, injuste et inefficace. devant un phénomène social qui ne fait que s'intensifier et génère bien évidemment une économie parallèle de plus en plus puissante et de plus en plus incontrôlable. Alors, comment faire concrètement ? Pour Patrick Pharo, la réponse est simple. Il faut légaliser toutes les drogues. Attention, cela ne revient pas à faire une apologie de la drogue, mais à être pragmatique. Déjà, cela permettrait de lutter contre le narcotrafic et l'économie clandestine. Ensuite, cela permettrait de contrôler les produits mis en vente. Car en laissant les narcotrafiquants créer les produits qu'ils souhaitent, on laisse le champ libre à des substances toujours plus concentrées et dangereuses. Par exemple, en 20 ans, la cocaïne coûte toujours le même prix, mais elle est presque deux fois plus concentrée en principe actif. A l'inverse, on pourrait encadrer les produits. Pour les drogues les plus incontrôlables et addictives, comme l'héroïne, on pourrait les introduire à très petite dose dans des préparations licites, comme on le fait avec l'opium dans certains médicaments. On pourrait aussi créer deux marchés distincts. Un marché pour les drogues légères, comme le cannabis, sur le même modèle que le tabac. Et un marché plus encadré, sur prescription, réservé aux personnes qui souffrent déjà d'une addiction. Et évidemment, cette légalisation devrait s'accompagner d'une politique de prévention ... et de réduction des risques, comme on le fait, là aussi, pour le tabac et l'alcool. Il est d'ailleurs intéressant de constater que le tabac et l'alcool, qui sont légaux, sont les deux seules substances dont la consommation diminue, alors que la consommation de toutes les autres drogues illicites augmente. Patrick Pharoinsiste. Bien entendu, la vente de drogue devrait être très encadrée, très contrôlée. Mais il nous invite à nous poser les bonnes questions, à construire une réflexion collective entre les différentes parties prenantes, aussi bien les usagers que le corps médical. De manière plus générale, nous dit-il, nous devons repenser notre rapport aux drogues et à la pharmacie. Après tout... Questionne-t-il de manière un peu provocatrice, nous acceptons bien que la chirurgie puisse être esthétique et pas seulement réparatrice. Alors, pourquoi les médicaments seraient-ils seulement curatifs et ne pourraient-ils pas être eux aussi récréatifs ? Les recherches récentes montrent l'importance des conditions sociales et économiques en matière d'addictologie. Comme le rappelle Patrick Pharo, L'addiction est la révélation d'une vulnérabilité exprimée dans certaines conditions. Ainsi, l'environnement a une forte incidence sur la manière de consommer des drogues. Il cite l'exemple de nombreux GI américains, qui ont cessé leur consommation d'opium ou d'héroïne dès leur retour du Vietnam, alors qu'ils consommaient parfois tous les jours. De même, il cite des études ayant montré que les animaux, comme les rats, ont plus tendance à devenir addicts quand l'environnement est particulièrement austère. Autrement dit... La société crée l'addiction. Ces réflexions ont conduit Patrick Pharo à étendre son analyse de la dépendance au capitalisme en général. Selon lui, nous vivons dans ce qu'il appelle un capitalisme addictif. Un système qui repose sur la satisfaction immédiate et compulsive de besoins divers et sur l'injonction à toujours plus de consommation. Aujourd'hui, l'addiction dépasse largement les psychotropes. Elle concerne les technologies, les réseaux sociaux, mais aussi l'argent. pour les classes les plus riches. En fait, notre société toute entière est construite sur une dépendance aux récompenses, si bien que l'addiction contamine notre manière de vivre, nos relations aux autres et surtout produit notre aveuglement consumériste. Et tout cela est encore accentué par la dégradation des conditions de travail et des conditions de vie ces dernières années, qui ont vu l'explosion des inégalités et de la précarité. L'addiction est le produit d'une dynamique sociale délétère, le pilier d'un capitalisme destructeur. Et nous vivons l'âge de l'addiction, la monétisation effrénée et incontrôlable de notre système neurologique de la récompense et le besoin d'échapper à une vie toujours plus insupportable face à la brutalité du capitalisme. On estime qu'aujourd'hui, 6% de la population souffre d'addiction en tout genre. aussi bien aux substances psychotropes illicites qu'aux autres dépendances comme les jeux d'argent et de hasard, Ausha en ligne, à internet, au sport, au sexe ou encore au travail. Et les addicts proviennent de tous les milieux, contrairement aux représentations courantes. Tout cela est dû à une société qui favorise l'addiction, soit qu'elle provienne d'une recherche du plaisir et de récompense, soit qu'elle serve à échapper à des conditions de vie difficiles et sans horizon. La lutte contre la dépendance doit donc se faire autrement. sur le mode de la réduction des risques, de l'accompagnement et de l'amélioration des conditions d'existence. C'est exactement ce à quoi appelle le militant Amine Kessaci. Il explique à quel point le narcotrafic est dû à l'abandon social et politique des quartiers, qui subissent la disparition des services publics, la dégradation des transports, le chômage et la précarité. Quand l'État abandonne ses territoires, ce sont les narcotrafiquants qui s'y installent. Amine Kessaci a ainsi déclaré L'État doit prendre la mesure de ce qu'il se passe et comprendre qu'une lutte à mort est engagée. Il est temps d'agir, par exemple, de faire revenir les services publics dans les quartiers, de lutter contre l'échec scolaire qui fournit aux trafiquants une main-d'œuvre soumise, de doter les enquêteurs et les forces de police des moyens dont ils ont besoin, de renforcer, de soutenir réellement les familles de victimes du narcotrafic. Dans la société du capitalisme addictif, la réponse à la dépendance sera collective et sociale, et non pas individualiste. et répressive. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Phil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram sur mon compte Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Un grand merci à Lamine, Marie, Christophe, Mathieu, Clément, Cédric, Laurent. Claire, Bastien, Lucille, Vincent, Sophie, Emmanuel, Sylvain, Héloïse, Thomas, Vincent, Élodie, Alex, Bruno, Alexandre, Étienne, Aurélien, Bertrand, Carole-Anne, Emric, Amine, Mathilde, Laura et tous les autres. Vous aussi, vous pouvez rejoindre l'aventure du Phil d'actu. Merci et à très vite !