Speaker #0L'investiture de Donald Trump aura lieu le 20 janvier prochain. L'événement est sponsorisé par plusieurs géants de la tech comme Mark Zuckerberg, Jeff Bezos ou Elon Musk. Faut-il s'inquiéter de l'allégeance trumpiste de ces milliardaires ? Et qu'est-ce que l'idéologie libertarienne dont ils se réclament ? On en parle aujourd'hui avec les philosophes américains Rand et Rothbard. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Fil d'Actu. le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors, si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don, ponctuel ou récurrent, en cliquant sur la page indiquée en description. Merci pour votre soutien ! Quelques jours avant l'investiture de Donald Trump à la Maison Blanche, lundi prochain, quelque chose de très inquiétant se passe aux Etats-Unis et sur Internet. Mark Zuckerberg, le patron de Facebook et Instagram, vient d'annoncer qu'il mettait fin aux politiques de restriction des contenus et de vérification des informations sur ses réseaux sociaux. Autrement dit, on pourra désormais absolument tout dire. Par exemple, il est maintenant écrit noir sur blanc dans les conditions d'utilisation de Meta l'entreprise de Zuckerberg, qu'il est autorisé de dire que l'homosexualité est une maladie mentale. Ce qui nous ramène plus de 30 ans en arrière. Mark Zuckerberg suit la trajectoire qu'avait empruntée Elon Musk, qui avait racheté Twitter et serait en discussion pour racheter TikTok. Musk avait décidé d'instaurer une liberté d'expression totale sur son réseau. Alors que pensez-vous de la décision de Zuckerberg ? Est-ce une simple stratégie politique pour rentrer dans les bonnes faveurs du président Trump ? Pas sûr. Car en parallèle, Mark Zuckerberg tient des propos réactionnaires, faisant par exemple l'apologie de l'agressivité masculine et annonçant qu'il mettait fin aux politiques de diversité dans son entreprise. Elon Musk, de son côté, porte un discours d'extrême droite. Depuis quelques temps, il soutient même l'extrême droite allemande, allant jusqu'à tenir des propos révisionnistes, relayant par exemple l'idée que Hitler aurait été communiste. Pourtant, il n'y a pas si longtemps, le monde de la tech américaine était un univers progressiste et Musk et Zuckerberg se déclaraient démocrates. Comment expliquer leur glissement vers la droite la plus conservatrice ? Pour le comprendre, il faut revenir sur une idéologie qui prend de plus en plus d'ampleur dans le monde, le libertarisme ou libertarianisme. Quel est le point commun entre Elon Musk, Jeff Bezos, propriétaire d'Amazon, Peter Thiel de Paypal, Richard Branson de Virgin et Mark Zuckerberg ? Ils sont tous adeptes de l'idéologie libertarienne. Le libertarisme, c'est un courant politique américain que nous connaissons mal en France. Et pourtant, le mot libertarien vient du français libertaire Au milieu du XXe siècle, des théoriciens américains réutilisent ce terme pour défendre l'idée d'un marché économique totalement libre, par opposition au courant libéral favorable à l'intervention de l'État dans l'économie. Si vous voulez en savoir plus, je vous renvoie vers l'épisode sur la philosophie du néolibéralisme. Vous trouverez le lien en description. Le courant libertarien s'appuie au départ sur la philosophie de Ayn Rand. Une autrice née en Russie qui fuit l'URSS en 1925 pour s'installer aux Etats-Unis. Obsédée par sa haine du collectivisme soviétique, elle devient une icône politique aux Etats-Unis. Vous n'en avez jamais entendu parler ? Et pourtant ! En 1957, elle publie un roman philosophique, La Grève, qui s'est vendu à 10 millions d'exemplaires et est considéré comme le deuxième livre le plus influent aux Etats-Unis après la Bible. Rien que ça. Donald Trump a d'ailleurs déclaré que la grève était son livre de chevet. C'est vrai que Trump est bien connu pour son amour des livres. Revenons à Ayn Rand. Quelle est sa philosophie ? On pourrait la résumer en deux mots. L'égoïsme rationnel. Selon elle, les sociétés contemporaines se trompent parce qu'elles prônent une morale sacrificielle, fondée sur un altruisme tyrannique. Le bien, la morale, est compris comme un renoncement de soi, alors que le seul but moral de l'homme devrait être le bonheur. L'égoïsme, selon Rand, ce n'est pas un geste mesquin, une attitude prédatrice ou même une indifférence aux autres. Mais l'égoïsme sait se valoriser, combattre pour son propre bonheur, cultiver sa créativité. C'est dire je sans s'effacer ni se soumettre devant le nous L'égoïsme rationnel permet de fonder une morale. L'individualiste n'est pas celui qui affirme je ferai comme bon me semble aux dépens d'autrui Mais, et je cite Rand, Pour Rand, l'égoïsme rationnel serait la clé d'une coopération entre des individus libres, indépendants et égaux. Qu'est-ce que ça signifierait politiquement ? Selon Rand, l'État doit s'en tenir à des fonctions minimales. Le seul rôle de l'État, c'est de faire respecter l'état de droit, pour éviter que les individus soient à la merci des criminels et pour protéger le droit de propriété, qui est, selon Anne Rand, le droit humain le plus fondamental. C'est pour cela qu'elle est la plus grande défenseuse du capitalisme, qu'elle considère comme étant le système économique le plus moral, puisqu'il permet la liberté individuelle et la libre entreprise. Elle écrit Dans une société capitaliste, toutes les relations humaines sont volontaires. Les hommes sont libres de coopérer ou non, en fonction de leurs propres convictions et intérêts individuels. D'ailleurs, d'après la philosophe, Tous les problèmes économiques sont dus au fait que le marché n'est pas suffisamment libre, qu'il est entravé par l'État. Par exemple, les monopoles sont causés par les privilèges, par les subventions accordées par le gouvernement à certaines entreprises, ce qui empêche l'entrée des concurrents sur le marché. À l'inverse, elle défend la richesse des patrons, qui ne doivent leur fortune qu'à leur travail et leur esprit d'entreprise. Vous vous rappelez de son roman La Grève ? Il raconte... Une grève des patrons, ces hommes d'affaires libres qui prennent des risques, qui finissent par en avoir assez de se faire voler leur argent par ces travailleurs paresseux, ces parasites, et qui donc se mettent en grève. Alors évidemment, la société s'effondre. Mais elle peut ensuite se reconstruire sur de nouvelles bases, la philosophie de l'égoïsme d'Ayn Rand. Ayn Rand est donc partisane d'un capitalisme individualiste sans entrave où l'État se réduirait aux fonctions régaliennes pour faire respecter l'état de droit. Mais si elle a profondément inspiré l'idéologie libertarienne, elle ne se reconnaissait pas du tout dans ce mouvement politique. Pour quelles raisons ? Inspiré par les réflexions de Ayn Rand, le parti libertarien naît dans les années 1970 aux Etats-Unis. Mais très vite, l'idéologie se scinde en deux courants. L'un prolonge les réflexions de Rand et défend un état minimal et des libertés individuelles fortes. Autrement dit, le parti est à droite sur le plan économique et à gauche sur le plan individuel et sociétal. Mais un autre courant se développe et gagne peu à peu du terrain, celui du philosophe Murray Rothbard. Au départ, ce philosophe est absolument fan de Ayn Rand, puis il s'en éloigne en radicalisant ses conceptions. Il affirme lui aussi que la propriété est un droit naturel, fondamental. Et il énonce dans le Manifeste libertarien en 1973 ce qu'il appelle un axiome de non-agression. Aucun individu ni groupe d'individus n'a le droit d'agresser quelqu'un en portant atteinte à sa personne ou à sa propriété. Pour Rothbard, c'est la seule règle éthique. Vous n'avez aucun devoir en dehors de cela. Ça signifie, comme l'explique Rothbard,... que vous avez le droit de laisser mourir vos enfants de faim. Par contre, vous n'avez pas le droit de leur voler leurs jouets. Voilà. Mais le droit de propriété n'est pas le seul principe de la philosophie de Rothbard. Une autre croyance vient nourrir ses réflexions. La haine de l'égalité. Pour lui, l'égalité est un mythe, un rêve d'uniformité qui est pourtant totalement contredit par la nature. Et cette croyance va le conduire à des positions idéologiques de plus en plus violentes. Il pense par exemple que les hommes blancs seraient dominants car il y aurait tout simplement une supériorité naturelle des hommes sur les femmes et des blancs sur les noirs. Il se met à réclamer la fin des droits civiques américains qui seraient une entrave aux droits de propriété. En 1990, il invente un nouveau nom pour sa pensée, le paléolibertarisme, qui reviendrait aux traditions. Le projet politique de Rothbard se précise. Il faut revenir à une certaine matrice culturelle, les traditions bourgeoises et chrétiennes. Là où Ayn Rand refusait toute allégeance à un système idéologique et était farouchement athée, Rothbard concentre sa haine sur l'État. Car selon lui, l'Église et la famille sont des institutions bénéfiques qu'on peut quitter à tout moment. Et puis, ces institutions vont dans le sens de la nature, tandis que l'État est un monstre antinaturel. Alors, pour Rothbard, il faut supprimer intégralement l'État. Fini l'État régalien de Ayn Rand, qui garantissait l'État de droit. Le courant libertarien, mu par une croyance profonde en l'inégalité, se rapproche alors tout naturellement... des thèses réactionnaires de l'extrême droite. Cette pensée vous paraît absurde ? Et pourtant. La crise économique de 2008, puis celle de 2020, révèle l'échec fracassant du néolibéralisme. Les entreprises, proches de la faillite, ne survivent plus qu'eux grâce aux aides de l'État. Et dans cette débâcle, un mouvement rencontre de plus en plus de succès aux Etats-Unis, l'idéologie libertarienne. Et elle n'a aucun mal à convaincre les classes populaires, premières victimes du néolibéralisme, que le coupable n'est autre que l'État, le système, tout en diffusant la croyance en l'inégalité entre les humains. Ce qui explique que ces courants sont souvent racistes, sexistes, LGBTphobes, masculinistes. Et cette idéologie est celle qui a donné naissance... au trumpisme, et qui influence aujourd'hui des personnalités comme Musk et sans doute Zuckerberg. Liberté totale sur le plan économique, croyance en l'inégalité des individus sur le plan social. Voilà comment le libertarisme contemporain allie capitalisme débridé et position sociale réactionnaire. Voilà comment une idéologie prétendument libertaire en vient à restreindre les droits individuels. Et voilà comment l'extrême droite... s'est aujourd'hui réinventée. Les États-Unis ne sont pas le seul État qui assiste au triomphe de cette idéologie. En Argentine, Javier Milei se réclame explicitement de Murray Rothbard. Il a même appelé un de ses chiens Murray. Depuis son arrivée au pouvoir, il y a un an, il a adopté des réformes de dérégulation. Résultat, certes, une amélioration de la dette et un ralentissement de l'inflation, mais une explosion de la pauvreté. et une menace pour les droits sociaux. Aux Etats-Unis, Trump a créé pour Elon Musk un département de l'efficacité gouvernementale, censé s'attaquer à l'état profond, à la bureaucratie et aux services publics. Parallèlement, les droits des femmes et des personnes LGBT sont de plus en plus menacés. Zuckerberg semble avoir rejoint le navire libertarien en critiquant de plus en plus les idées progressistes. Zuckerberg et Musk avaient pour point commun d'avoir fait fortune grâce aux idées volées des autres et de ne pas être les génies que l'on dit. Ils ont maintenant aussi pour point commun d'être des agents de la fascisation des Etats-Unis. En France, l'idéologie libertarienne ne rencontre pour le moment pas beaucoup de succès. Mais avec son triomphe aux Etats-Unis et l'investiture prochaine de Trump, il est à craindre qu'elle fasse une percée dans les prochaines années. Les libertariens mènent l'offensive culturelle partout dans le monde. notamment à travers le réseau Atlas, un réseau de think tanks qui diffuse les idées climato-sceptiques et d'extrême droite. C'est ce réseau qui a inspiré les programmes politiques de Trump, Milley ou encore du Brexit. En France, il influence fortement le Rassemblement national ainsi que le parti Reconquête d'Éric Zemmour, qui est pour le moment le seul homme politique français invité à l'investiture de Trump lundi prochain. Nous ne sommes donc pas du tout à l'abri d'une percée libertarienne en France. Comme le dit le philosophe Noam Chomsky, tout le monde sait qu'une société qui fonctionnerait selon les principes libertariens s'autodétruirait en quelques secondes. La seule raison pour laquelle certains font mine de la prendre au sérieux, c'est qu'ils peuvent s'en servir comme d'une arme. Alors, faut-il s'inquiéter des allégeances politiques de Musk et Zuckerberg ? Oui, sans aucun doute. Car ils détiennent un pouvoir technologique considérable, à la fois d'information et de surveillance. Et si ce pouvoir est mis au service d'une idéologie libertarienne débridée, que certains appellent techno-libertarianisme, les nations seront livrées aux mains d'une poignée d'oligarques disposant de tous les moyens techniques pour surveiller et manipuler les populations. Qui sait ? Peut-être qu'il nous écoute déjà. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram, sur mon compte, lefildactu.podcast. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Alors merci à Charles, Solène, Thomas, José. Vincent, Dominique, Florence, Bastien, Étienne, Élodie et Clément. Vous aussi, vous pouvez rejoindre l'aventure du fil d'actu. Merci et à très vite !