- Speaker #0
Les rangs de l'histoire sont bien,
- Speaker #1
au rythme de rencontres, d'échanges,
- Speaker #0
la grande fête annuelle de l'histoire et des passionnés de l'histoire.
- Speaker #1
Enseignants, chercheurs,
- Speaker #0
le grand lieu d'expression et de débat.
- Speaker #1
Lecteurs, amateurs,
- Speaker #0
sur tout ce qui se dit.
- Speaker #2
Curieux, rêveurs,
- Speaker #0
sur tout ce qui s'écrit.
- Speaker #2
Qui aident à prendre la mesure des choses.
- Speaker #1
A éclairer le présent et l'avenir,
- Speaker #2
dans l'espace et dans le temps. Bonjour, merci beaucoup d'être présent, en dépit du beau soleil qu'il y a dehors, pour se passionner pour l'histoire, pour un historien majeur de l'histoire du XXe siècle. Et aussi, on a voulu associer le citoyen, cet historien qui a toujours été quelqu'un qui a pensé sa présence dans la société. et son engagement vis-à-vis de cette société. Je vais finir mon introduction. Donc moi je suis Anne Jollet, je suis responsable de la rédaction des cahiers d'histoire, revue d'histoire critique. Donc aujourd'hui on est là pour parler ensemble de Marc Bloch. Je remercie donc Julien Théry, notre collègue médiéviste de Lyon 2, qui nous a proposé au cahier d'histoire de saisir d'une... partie d'un colloque qu'il avait organisé sur les rois tomaturges, donc grande œuvre d'histoire de Marc Bloch, dont c'était le centième anniversaire, il me semble. Et donc, Julien avait organisé un très beau et très fort colloque qui a relu Marc Bloch aujourd'hui. Donc, il y a toute une actualité de Marc Bloch, qui n'est pas seulement celle de la panthéonisation, et on va essayer aujourd'hui, en tout cas, de ne pas être dans la canonisation. mais de mettre en débat la production, l'engagement d'un homme qui ne doit pas être seulement connu comme historien, ni seulement comme un résistant massacré par les nazis, mais aussi comme un historien citoyen qui chemine du début du XXe siècle jusqu'à sa fin tragique, un peu avant la fin du second conflit mondial. Ce sont des présentations qui sont très diverses, mais Julien va vous faire une introduction de ce qui va devenir un dossier des cahiers d'histoire. Donc Julien, à toi la parole.
- Speaker #3
Bonjour à toutes et tous, merci beaucoup d'être ici pour cette présentation. Du volume à paraître des cahiers d'histoire, il va accueillir un dossier Marc Bloch, citoyen, historien. résistant. Je veux commencer bien sûr par remercier très vivement Anne Jolet et les cahiers d'histoire, revues d'histoire critique, de bien vouloir accueillir un certain nombre de contributions dont plusieurs ont été faites ou ébauchées lors des discussions au colloque de décembre dernier à Lyon, colloque internationale placée sous la présidence de Carlo Ginzburg, qui intervenait non pas du tout en relation avec la panthéonisation. Il avait été conçu, prévu bien avant. Il intervenait pour le centenaire de l'apparution, en 1924, de l'un des maîtres livres de Bloch, le chef-d'œuvre du premier Marc Bloch, ce que Jacques Le Goff a appelé le livre fondateur et toujours jeune de l'anthropologie politique du Moyen-Âge, « Les rois d'Omatiose » . C'est seulement quelques semaines avant le début du colloque que l'on a appris que l'Élysée avait décidé la panthéonisation de Marc Bloch. Vous savez que les historiens du Moyen-Âge, s'intéresse beaucoup, en particulier en matière d'histoire du religieux, de la spiritualité, aux pouvoirs informels. Ils appellent les pouvoirs informels dans l'Église, c'est-à-dire la capacité qu'a la population à spontanément créer des cultes, spontanément canoniser, en particulier, des saints. Et c'est seulement à un moment particulier dans l'histoire du Moyen-Âge, le Moyen-Âge central, la fin du Moyen-Âge central, que l'Église officielle, la papauté, a monopolisé, a institué son monopole. de la canonisation, avec toute une procédure de contrôle naturellement. Saint-Marc Bloch, comme l'a appelé, je crois, dès 2000, dans son style caustique habituel, Marcel d'Étienne, a été spontanément canonisé par les historiens, et pas seulement par eux d'ailleurs, aussi, par une partie de la classe politique et des classes médiatiques, dans les années 90. Et la panthéonisation intervient dans un second temps, canonisation d'État, donc, en quelque sorte, et il ne doit pas nous échapper. que cette décision toute récente a été prise par un seul homme. C'est caractéristique des panthéonisations depuis le début de la Ve République. Ça n'était pas le cas avant, mais depuis le début de la Ve République et de Gaulle, c'est le président et le président absolument seul, c'est le fait du prince, qui décide d'une panthéonisation. Il y a des conseillers, ils discutent, ils consultent, mais il n'y a aucun ordo, aucune procédure collective de quelque sorte qu'elle soit, avant d'arriver à cette décision. Dans le cas de Bloch, il y a eu des demandes en 2006, je crois. Des historiens, notamment, entre autres, avaient écrit au président Chirac pour demander cette panthéonisation. Mais enfin, elle est intervenue maintenant et pas à un autre moment, pour des raisons que, en bons historiens, en tout cas en bons disciples de Marc Bloch, nous devons interroger. Mais avant d'y venir quand même, je veux présenter nos invités de cet après-midi. Suzette Bloch, d'abord, donc, que je remercie beaucoup d'être là et que je remercie plus largement pour son action infatigable. pour la mémoire et une mémoire, disons, critique, honnête, non manipulée de son grand-père. Sujeth, je me souviens, je ne sais plus, était-ce à la fin des années 90, au début des années 2000, tu étais allé jusqu'en justice, je crois, pour empêcher un groupe d'éditorialistes, de politiques, de créer un club Marc Bloch et de récupérer le nom de Marc Bloch à des fins souverainistes, en l'occurrence. C'était des souverainistes des deux bords. qui avait décidé de créer un club par bloc et qui avait choisi son nom. Et il faudra nous interroger pourquoi. De même qu'il faut nous interroger sur les raisons pour lesquelles aujourd'hui, le président Macron a décidé tout à coup cette panthéonisation. Suzette, donc, qui a contribué au colloque de décembre dernier avec ses recherches autour de la généalogie familiale de bloc, généalogie d'une famille juive venue de l'Est. Et ton texte est publié dans les cahiers qui vont paraître. Tu vas y revenir. Je pense, en premier lieu, François-Olivier Touati, que je remercie beaucoup d'être là, qui était aussi un contributeur du colloque autour des rois thaumaturges, qui nous a donné un texte pour ce volume autour de Marc Bloch et Karl Marx. Il y a des enjeux autour du rapport de Bloch à Marx qui sont très importants tant au plan de la politique de Marc Bloch, de ce qu'on peut reconstituer, que de sa méthode. Marc Bloch, on le sait, considérait Karl Marx comme un historien, sans doute, de très grande importance. Je ne suis pas absolument sûr de l'ordre dans lequel il faut ensuite qu'on procède. Parce que Laurent Douzou, malheureusement, nous prit de l'excuser. Il devait parler de l'engagement de Marc Bloch dans la résistance. Il a donné un petit texte pour ce dossier qui synthétise ses recherches sur la personne la plus proche de Marc Bloch pendant sa période clandestine. Quand Marc Bloch décide de rentrer dans la résistance, sans doute, parce qu'on n'en est pas sûr, début 1943. Nathalie, la secrétaire rapprochée de Marc Bloch, Nina Morgueleff, Merci. échappé à la répression. Elle est morte de sa belle mort, me semble-t-il, à la fin, au début du XXe siècle. Et Laurent Doudou s'est évertué à retracer ce qu'on pouvait retracer de l'action de Nathalie aux côtés de Marc Bloch. Nous devrons donc nous passer de sa présence cet après-midi. Mais c'est joint à nous, Olivier Dumoulin, éminent spécialiste de Marc Bloch, auteur d'un des premiers livres en français consacrés au travail historiographique de Marc Bloch. qui a accepté de discuter justement les aspects épistémologiques, méthodologiques de l'œuvre de Bloch et notamment, peut-être qu'on pourra revenir aussi sur son rapport à la nation en discutant avec toi Olivier. Ce que Marc Bloch enfin nous fait en tant qu'historien d'aujourd'hui, c'est l'objet du travail de Christophe Prochasson, que je remercie vivement lui aussi d'être là aujourd'hui, qui a donné sa contribution du colloque. autour de Marc Bloch et des Rois Tomatius pour ce dossier. Et je propose que peut-être vous fassiez la dernière contribution avant que de toute façon, on ouvre une discussion entre nous, bien sûr, et avec la salle. Alors, je ne vais pas développer le propos que je développe dans l'introduction à ce cahier. On peut peut-être simplement rappeler que du point de vue présidentiel, du point de vue en tout cas du pouvoir qui aujourd'hui décide de... canonisée de façon républicaine. Marc Bloch, il y a quelque chose de paradoxal. Marc Bloch est principalement connu dans les classes dirigeantes pour son dernier ouvrage, L'étrange défaite, publié de manière posthume, qui se présente, dans les termes de Marc Bloch, comme un procès verbal de l'an 40. L'application de sa méthode d'observateur et d'analyste historien du temps présent. Il s'agit d'un diagnostic, d'un témoin. sur les raisons de la défaite. Les principales conclusions de Bloch sont très sévères. pour son temps, pour les élites dirigeantes de son temps. Elles sont très sévères même pour lui, Marc Bloch, et pour les universitaires, pour ses semblables. Mais elles sont plus sévères encore, sans doute, pour ceux qui, à ses yeux, sont les premiers et les principaux responsables, les dirigeants, la bourgeoisie française, la droite des années 30, pour le dire clairement, qui, à ses yeux, sont les principaux responsables de l'effondrement national du fait de leur haine de classe. Et il le dit d'une manière... Très direct. Il dit ce que la bourgeoisie n'a pas supporté. Et elle prend sa revanche aujourd'hui avec, à l'époque, Maurras ne l'a pas encore dit, mais c'est ça, et il le voit très bien, Bloch, la divine surprise, à savoir que l'effondrement national permet l'avènement d'un régime correspondant à ses aspirations. Un régime pétainiste. Bloch dit que tous ces gens n'ont pas supporté qu'aujourd'hui le manœuvre puisse avoir le temps d'aller au cinéma. C'est l'expression qu'il utilise. Et lui-même se définit comme appartenant à ces classes dirigeantes bourgeoises. Et il raconte très bien, de façon assez émouvante je trouve d'ailleurs, comment il se trouve confronté avec l'état-major militaire, dont il fait partie à un certain degré, confronté à des gens qui sont d'une extraction sociale, à certains égards semblable à la sienne, mais qui sont des aristocrates ou qui sont en tout cas des conservateurs, et dont il n'arrive pas à comprendre le rapport et en fait la haine à l'égard du populaire, le rapport au populaire. Et pour Bloch c'est quelque chose de tout à fait désarmant, et il identifie là... une des causes majeures de la défaite. Alors qu'aujourd'hui, dans les circonstances que l'on connaît, que ce soit lui qui soit panthéonisé comme un modèle par un pouvoir dont on sait qu'aujourd'hui, ouvertement, il prévoit comme un recours l'arrivée des héritiers de la Révolution nationale au pouvoir, c'est quand même quelque chose sur quoi on ne peut pas ne pas réfléchir. Évidemment. Je m'arrête là. Simplement en revenant une minute sur le rapport de Marc Bloch à l'engagement. On sait qu'il a... Tout au long des années 30, on le sait notamment grâce à sa correspondance avec Feb et d'autres, une exaspération et un mépris pour le jeu politique, pour les politiques, qui sont ceux typiques d'un savant, qui déplore ces jeux de pouvoir très éloignés finalement des réalités et qui laissent de côté la volonté de connaissance des faits sociaux, la véritable connaissance des situations pour une action politique éclairée. Bloch termine l'étrange défaite sur le regret d'être resté dans cet éloignement universitaire et avec des intonations qui ne sont pas du tout dans sa manière. Très émotionnelles, même des accents bibliques. Il termine en disant « Nous savions tout cela et pourtant, paresseusement, lâchement, nous avons laissé faire. Nous avons craint le heurt de la foule, nous, universitaires, qui n'avons pas voulu intervenir, qui sommes restés sur notre camp à soir un peu consternés. Nous avons craint les sarcasmes de nos amis, l'incompréhensif mépris de nos maîtres. Nous n'avons pas osé être sur la place publique, la voix qui crie d'abord dans le désert. Mais du moins, quel que soit le succès final, peut toujours se rendre la justice d'avoir crié sa foi. Nous avons préféré nous confiner dans la craintive quiétude de nos ateliers. Puissent nos cadets nous pardonner le sang qui est sur nos mains. Il est rare, même s'il est pétri en réalité de culture biblique dans une large mesure, il est rare que Bloch reprenne à son compte une citation biblique. Le sang sur les mains, cela renvoie au jugement de Pilate. Je m'arrête là pour passer tout de suite la parole. avec une transition qui est assez facile, à Suzette, qui s'est pensée sur l'ascendance jusqu'au XVIIIe siècle familial, même XVIIe siècle, de Bloch, et sur cette lignée de rabbins, dont certains très éminents, dont Marc Bloch a été l'un des rejetons.
- Speaker #1
Bonjour, je ne suis pas universitaire ni historienne, je n'ai pas l'aisance oratoire des autres qui sont à mes côtés, donc je vais plutôt vous lire mon intervention que j'ai préparée. Alors d'abord, je tiens à vous remercier d'être là, d'être venu loin de la halle au grain, jusqu'à cette IUT, et je voudrais remercier d'abord les organisateurs, et notamment l'infatigable Julien Théry, dont les forts engagements dans la cité, n'empêchant rien, l'historien médiéviste qu'il est, de penser Marc Bloch et faire penser sur Marc Bloch. Je remercie aussi Anne Gelé d'avoir accepté. accepté de méditer et les autres éminents intervenants de cette table ronde. Alors, je vais aborder ce beau thème de la France de Marc Bloch sous l'angle particulier de sa généalogie que je vais évoquer de manière beaucoup plus brève que dans l'article de la revue d'histoire, dont j'espère que vous pourrez le lire en entier. Le plus vieux ancêtre de Marc... bloc que j'ai réussi à identifier est Harrier le Ginzburg, dit le Ausha Harrier, ce qui veut dire lion rugissant en hébreu, qui naît en 1695 à Pinsk. près de Minsk, en Biélorussie. Après une vie d'errance à travers l'Europe, étudiant la Torah de ville en village, juché sur une charrette chargée de ses nombreux ouvrages, suivi par une cohorte d'élèves fascinés par son érodition, il devient, à 70 ans, grand rabbin de Metz, où il meurt en 1785, à 90 ans. tué par une étagère de sa bibliothèque qui lui était tombée dessus. Voilà. Il était le cisaïon de Marc Bloch et jouissait d'une immense renommée. Il fut le précurseur de la Yeshiva moderne, l'Académie d'enseignement supérieur juif, à savoir une institution indépendante de toute communauté juive locale. C'est tout. Yeshiva moderne se développe ensuite considérablement avec l'avènement dans la seconde moitié du XVIIIe siècle des Lumières, de la Réforme et de la Hachkala, mouvement de pensée juive progressiste inspiré des Lumières. Il est l'auteur de nombreux ouvrages d'études talmudiques dont l'un est titulé le Chagatarié, devenu un classique toujours analysé et discuté de nos jours. tel retentissement que son auteur fut désormais désigné par son titre. Ça, c'est le premier. Son fils, Asser Lion, a duisé en yiddish, Platon et Voltaire, et termina sa vie comme grand rabbin de Karlsruhe en Allemagne. Puis, en 1796, naît Alexandre Aron, qui épousa Charlotte, la petite-fille du grand lion juridicien. Vous suivez, hein ? Un homme remarquable, très cultivé, très attaché à la culture française, avec la réputation d'un sage que l'on venait consulter de loin, selon les témoignages familiaux. Il devint rabbin de Fegersheim, au sud de Strasbourg. Leur fille, Rosalie, épouse en 1847 un certain Marc Bloch, instituteur à Fegersheim et grand-père de notre Marc. qui hérita de son prénom. Le père de Marc Bloch, Gabriel de ce Marc Bloch, pas du nom, Gabriel Bloch, né en 1770, avait été fait citoyen français par la loi d'émancipation des Juifs de la Révolution française en 1791. Il fut volontaire dans l'armée révolutionnaire du Rhin. Mais revenons un peu sur son fils, le Marc Bloch, un cititeur à Fegersheim. Il fut admis à l'école normale de Nancy, où il était le premier et seul écolier juif. Pénétré des idées de Jean-Jacques Rousseau, qu'il savait par cœur, d'une nature optimiste, il aimait le genre humain, lui faisait confiance et croyait à l'union des peuples dans la liberté et l'instruction. Il rêvait d'une république universelle, disait de lui son fils Louis, dans une histoire de la famille qu'il rédigea. Avec lui s'est terminé l'ancrage dans la judéité des blocs, qui ne fut réveillé que par les lois discriminatoires de Vichy, expliquait mon nom, Étienne. Je reviendrai sur cet aspect dans un moment un peu plus long. Toutes les deux ou trois générations, un membre de la famille s'attelait à rédiger une histoire familiale, héritage extrêmement précieux pour la transmission de la mémoire et qui m'a permis de travailler cette généalogie, avec d'autres sources bien sûr. Une tradition familiale brisée nette par la Seconde Guerre mondiale, et le génocide juif. Marc Bloch, historien, s'inscrit lui-même dans cette lignée. Ainsi, dans une lettre à l'archéologue Salomon Renard, qui lui demandait des éléments pour rédiger la notice nécrologique de son père Gustave, il évoque l'influence la plus forte de son arrière-grand-père Gabriel sur son propre père Gustave. Il qualifie Gabriel de très large d'esprit ou même d'âme évangélique. Je laisse l'historien le soin de travailler sur cette question, ce terme âme évangélique. Je remercie d'ailleurs l'historienne Rosa Maria Desi qui a trouvé cette lettre inédite et me l'a transmise. Alors, évoquons justement Gustave, très très rapidement parce que je crois que beaucoup d'entre vous, enfin je ne sais pas, me le connaissent, disons que je vais aller vite parce que sinon ça va être trop long. Étudiant brillant, élève de l'école normale supérieure juste avant la guerre franco-allemande de 1870, il s'engagea dans la milice organisée par le gouverneur militaire de Strasbourg, où il demeura jusqu'à la victoire allemande et l'annexion de l'Alsace-Lorraine. En 1871, il opte pour la nationalité française. Reçu premier à l'agrégation, il fit partie de la première promotion de l'école française de Rome, puis, en 1904, est nommé professeur à la Sorbonne sur une chaire d'histoire ancienne créée pour lui. Il fut également l'un des premiers brefusards. « J'ai lu à mon père le meilleur de ma formation d'historien » , écrit Marc Bloch en décembre 1923. dans un avant-propos au roi Thomas de Turges, dont a parlé Julien. Là encore, il se place dans cette lignée d'esprit brillant et engagé dans leur époque, fervent défenseur de leur France et de sa démocratie, et bien sûr de la République. Mais cette généalogie est incomplète. Je dois l'avouer, elle comporte un trou béant. Il y manque un pan fondamental, l'histoire des femmes de cette famille, dont je ne sais pratiquement rien. Une histoire à jamais effacée. Effacée jusqu'à Sarah, la mère de Marc Bloch, au sujet de laquelle je connais quelques bribes, et surtout jusqu'à Simone, ma grand-mère, morte de maladie de privation dans un hôpital lyonnais, où elle était accourue après avoir appris l'arrestation de son mari et épuisée par la recherche de nouvelles de son mari. Elle n'a jamais su qu'il avait été usillé 15 jours avant. Simone est décédée le 2 juillet 1944, peu de temps après le massacre de Saint-Didier-de-Pormont, où Marc Bloch perdit tragiquement la vie le 16 juin 1944. Simone entrera au Panthéon avec Marc, témoignage de l'importance de son rôle, d'épouse, de marié reprochable, mais aussi de plus proche collaboratrice. et de grandes résistantes. Elle formait avec mon grand-père un couple indissociable, accompagnant sa vie de soldat, puis de résistant, sa vie de savant et d'intellectuel hors du commun. Il s'écrivait tous les deux ou trois jours, parfois quotidiennement, discutait de tout. Il lui écrivait aussi des poèmes d'amour. Dans une lettre, datée du 11 novembre 1939, à son fils aîné Étienne, du Proligant des conseils sur la vie sexuelle et sentimentale, Marc Bullock parle de lui-même et il parle de sa timidité, je le cite là. « Cela, cette timidité, cela ne m'a pas empêché de rencontrer ta mère, d'avoir le bonheur immense de lui plaire et de vivre avec elle une existence d'union totale. » Je compte me pencher plus en avant, enfin j'ai commencé d'ailleurs, à me pencher plus en avant sur sa vie et son rôle dans l'œuvre de Marc Bloch. Et j'appelle les historiens et historiennes à m'aider à éplucher documents et archives pour mieux documenter son histoire. J'ai voulu travailler sur la généalogie des Bloch car elle est nécessaire à mon avis à une meilleure connaissance et contextualisation de Marc Bloch. Elle permet aussi de donner un autre éclairage à son testament spirituel, écrit à Clermont-Ferrand le 18 mars 1941. En voici un passage. « Je n'ai point demandé que sur ma tombe fussent récitées les prières hébraïques, dont les cadences pourtant accompagnèrent vers leur dernier repos tant de mes ancêtres et mon Père lui-même. Je me suis toute ma vie durant efforcée de mon mieux vers une sincérité totale de l'expression. et de l'esprit. Je tiens la complaisance envers le mensonge de quelques prétextes qu'elle puisse se parer pour la pire lèpre de l'âme. C'est pourquoi il m'était impossible d'admettre qu'en cette heure des suprêmes adieux où tout homme a pour devoir de se résumer soi-même, aucun appel fut fait en mon nom aux effusions d'une orthodoxie dont je ne reconnais point le credo. mais il me serait plus odieux encore que dans cet acte de probité personne ne pût voir ce qui ressembla à un lâche reniement j'affirme donc s'il le faut face à la mort que je suis né juif que je n'ai jamais songé à m'en défendre ni trouvé aucun motif d'être tenté de le faire dans un monde assailli par la plus atroce barbarie la généreuse tradition des prophètes hébreux Que le christianisme, en ce qu'il eut de plus pur repris pour l'élargir, ne demeure-t-il pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire ? et de lutter. Étranger à tout formalisme confessionnel, comme à toute solidarité prétendument raciale, je m'y suis sentie durant ma vie entière avant tout et très simplement français. Attachée à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourrie de son étiritage spirituel et de son histoire, incapable en vérité d'en concevoir une autre où je puisse respirer à l'aise, je l'ai beaucoup aimée et servi de toutes mes forces. Je n'ai jamais éprouvé que ma qualité de juif mit à ces sentiments le moindre obstacle. Au cours des deux guerres, il ne m'a pas été donné de mourir pour la France. Du moins, puis-je en toute sévérité me rendre ce témoignage, je meurs comme j'ai vécu en bon français. » Je voudrais vous lire aussi son autre testament, ou plutôt une lettre d'adieu, écrite le 1er juin 1915, alors qu'il se remettait d'une fièvre triptyphoïdes dans un hôpital de Royan en pleine guerre. Rédigé environ 26 ans avant le testament spirituel, je viens de vous lire des extraits en pleine guerre. Ses dernières volontés permettent de voir une évolution historique de ses années jusqu'à la barbarie nazie et son influence sur l'homme, dont l'héritage ancestral lui revient comme un boomerang. plutôt comme une lumière dans l'obscurité qui s'étend. Je lis des passages de cette lettre adressée à ses parents. « Quand vous lirez cette lettre, j'aurai cessé de vivre. Je serai mort à l'ennemi. Je ne vous demande pas d'avoir du courage, je sais trop que vous en aurez. Que vos larmes ne soient pas trop amères. Je suis mort volontairement pour une cause que j'aimais. J'ai fait en partant le sacrifice de moi-même. C'est la plus belle des fins. » Je mentirais en disant que je ne regrette pas la vie. Je serais injuste envers vous qui me l'avez faite si douce. Mais vous m'avez appris à mettre certaines choses au-dessus de la vie même. Songez que j'aurais pu, comme tant d'autres, tomber au mois d'août 1914, pendant la retraite, et mourir en désespérant de la France. Ce sont ceux-là qui vont plaindre. Moi, je suis mort de la victoire et heureux. Oui, vraiment heureux, je lui dis dans toute la sincérité de mon âme. De verser mon sang ainsi, en toute tendresse, Marc. En 1941, il ne peut qu'évoquer sa judéité, contrairement à cette lettre d'adieu, mais en des termes extraordinairement justes et lucides, j'oserais même en des termes politiques, ceux d'un patriote laïque républicain, héritier, comme il dit, d'une tradition familiale déjà longue. nourri de son héritage spirituel et de son histoire. Pour conclure, les descendants de cette tradition familiale, gardiens de cette mémoire, entendent avec cette pantonisation qu'ils accueillent comme un grand honneur père respecter les valeurs qu'il portait. Ils ont exprimé, dont moi, plusieurs demandes dans une lettre d'acceptation de la pantonisation « Il fallait l'accord de la famille » envoyée au président Emmanuel Macron. Je vous en lis encore quelques extraits. La vie de Marc Bloch s'est structurée autour d'une œuvre d'historien, aujourd'hui mondialement célébrée. Une place égale doit être faite à l'historien, au professeur, aux résistants et aux combattants. L'association avec l'université et l'éducation nationale doit être la colonne vertébrale du projet de panthéonisation. L'intégration de la jeunesse nous semble essentielle. Nous rappelons également que l'œuvre de ce patriote convaincu et profondément antinationaliste, construit contre le remords national et la réduction de l'histoire française aux frontières nationales. Cet engagement se concrétisa jusqu'à la mort. En ce sens, il nous paraît essentiel que l'extrême droite, dans toutes ses formes, soit exclue de toute participation à la cérémonie. La famille tient à ce que l'hommage soit purement civil, comme Marc Bloch le demandait dans son testament. En ce sens, aucune récupération, présence religieuse et communautaire ne nous semble acceptable. Marc Bloch, athée, n'avait foi qu'en une seule idée, la République. Ces conditions seront-elles respectées ? Ça dépend peut-être de nous et du rapport de force. Je dois dire que de multiples initiatives ont commencé à être mises en œuvre et bien d'autres sont en projet pour mieux expliquer, étudier Marc Bloch. et peut-être éviter l'instrumentalisation politique lors de cette spontanéisation. Étudiants, jeunes, lycéens, profs, universitaires, institutions, soldats, artistes, citoyens.
- Speaker #0
On vive la vie et l'œuvre de mon grand-père, la faisant connaître au plus grand nombre. Je leur en sais infiniment gré. En avant-hier, lors d'un examen médical, le radiologue, dans un sous-sol sombre d'une clinique, a sorti son portable et m'a montré une page de l'Estrange des Fêtes. Je le lis tous les jours, comme ça sur mon portable. M'a-t-il dit ? J'étais un peu scotché. Il m'aide à comprendre l'amour dans mon pays. Évidemment, je lui demandais pourquoi. Pourquoi il le lit ? Avant-hier encore, le même jour, j'ai reçu un mail de Lola, une étudiante de L2 en histoire de Paris 1. Je lis. Hier soir a eu lieu la panthéonisation de Robert Badinter et à cette occasion, j'ai pu discuter avec plusieurs étudiants, apprentis historiens, qui ne parlaient que de la future entrée au panthéon de votre grand-père. Voir les élèves avocats présents hier et lire des textes pour M. Badinter a poussé les camarades à me questionner pour savoir s'il était concevable d'imaginer, apporter à notre tour, notre pierre à l'édifice. Merci de votre patience.
- Speaker #1
Merci beaucoup Sujette. Je passe la parole à François-Olivier pour une plongée d'une dizaine de minutes dans l'univers intellectuel de Marc Bloch, dans l'histoire de sa formation aussi. et dans son rapport aux différentes références scientifiques et politiques de son temps, et en particulier Marc Bloch.
- Speaker #2
Merci Julien, merci à tous. En particulier à Karl Marx, pardon. Merci à vous, public, comme dit l'autre. Je me permets, pour rebondir sur la part des étudiants, que je ne cesse depuis 40 ans d'abreuver de l'exégèse, de recommander la lecture, évidemment, de l'ensemble de l'œuvre, non réductible à mes yeux à l'étrange défaite. Le titre de Marc Bloch, c'est « Témoignages, l'étrange défaite » a été donné postérieurement, au moment de l'édition, puisque le terme de témoignage avait été pris par l'écriture de Paul Reynaud à l'époque. Et je tiens à souligner, pour relativiser les choses et être vrai, j'espère ne pas faire parler les morts ou dialoguer avec les morts, comme disait Fénelon, mais simplement parce qu'il n'est sûrement pas le seul et unique à avoir écrit sur ce que désormais nous avons appelé l'étrange défaite. Depuis François Artaud, on sait que les défaites engendrent les récits, les histoires. Et j'ai recensé au moins une douzaine d'écrits absolument contemporains des années 40-45, on va dire, qui portent sur les événements vécus au moment de la drôle de guerre et la défaite. Ma réflexion du reste, et ça n'a rien à voir évidemment avec le sujet, mais justement je le prends à contre-pied, c'est que je suis assez critique de l'analyse de... de Marc Bloch tout en reconnaissant de manière absolue que chacune des phrases et des mots écrits ou laissés par Marc Bloch sont des diamants. Je l'ai déjà dit à plusieurs reprises, qui demandent à être médités, ruminés, mais le point de vue de la défaite essentiellement de la première armée française dont on a perdu les archives, que les Allemands les ont captées et on ne les a jamais retrouvées, commandée par le général Blanchard, sous les ordres duquel était Marc Bloch, grève un peu les éléments d'analyse. Et je ne suis pas sûr que l'aspect militaire ne mérite à point une considération un peu supplémentaire dans cette affaire. Puisque les forces étaient à peu près égales de part et l'autre du Rhin pour faire vite. Bref, pour vous dire l'écho également auprès des étudiants, une petite caricature qu'un matin arrivant à l'université, j'ai pu trouver, je ne sais pas si on peut l'agrandir un peu. Alors, à force de les abreuver, et je trouve, voilà, il faut prendre un peu de recul, et j'espère que vous partagerez cet humour qui n'est absolument pas iconoclaste, c'est qu'à force de les abreuver de marbloques et... et Tock, et encore Marc Bloch, vous devriez lire, et ceci et cela, et bien cette caricature, parce qu'on va jusqu'au bout de l'histoire, d'une certaine manière, conclue par cette bulle que j'ai trouvée magnifique, monsieur, monsieur, inquiet de la part des historiens, est-ce que pour être historien, il faut être fusillé ? Et alors, je trouve que ça ne manque pas d'humour, et ça fait écho à des réflexions de collègues, qui m'ont dit, ah oui, quand je me suis intéressé depuis 20 ans en publiant un ouvrage sur... sur Marc Bloch et l'Angleterre, on me dit « Ah oui, tu t'intéresses à Marc Bloch, mais bon, il y en a d'autres. » Voilà ce que j'ai pu entendre. Eh bien, les autres doivent être absolument pris en considération, puisque Marc Bloch n'est pas tout seul dans son univers, et c'est bien sûr les uns par rapport aux autres que l'on peut apprécier l'originalité, la pertinence, l'isolement même dans lequel Bloch a pu être pendant un certain moment de sa vie et de sa carrière, malgré le fait qu'il soit né... caricaturé, j'ai écrit les génies sont toujours orphelins, il est très loin d'être orphelin, il saute sur les genoux de Ernest Lavis, le directeur de l'école normale supérieure et tu as rappelé Suzette que Gustave avait été élu à la Sorbonne mais en fait il était maître de conférence à l'école normale supérieure et en 1903 on a rapproché les enseignements de la Sorbonne et de l'école normale supérieure de manière à ce que les professeurs enseignant à l'école normale supérieure enseignent en même temps à la Sorbonne et on est le titre alors revenons à Marx On connaît le mot dit Marc Bloch, dont Marx plaisait à stigmatiser les mouvements sociétaux sans envergure, Klein-Burgerlich, petit bourgeois. Y a-t-il rien de plus, poursuit-il, petit bourgeois, que l'attitude durant ces dernières années et pendant la guerre même de la plupart des grands syndicats, de ceux des fonctionnaires notamment ? Donc une critique qui reprend les éléments de l'analyse marxiste et non sans humour dans les tranches des fêtes. Pour revenir là-dessus, je vais aller assez vite. Marc Bloch avoue, j'adopte une démarche épistémologique qui est souvent la sienne, issue de l'école anglo-saxonne, back from present, on passe du présent pour aller... Faire remonter, j'allais dire, non pas aux origines que Marc Bloch onissait comme une espèce d'obsession stérile, chercher les origines, finalement, ça mène à quoi ? Pas à grand-chose, puisqu'on est censé aussi, enfin, ça mène à pas grand-chose, c'est un point de départ, bien sûr, ou départ, mais enfin, les points de départ sont souvent aussi les points d'arrivée, et ce qui nous intéresse, ce sont les évolutions. Alors, il poursuit, « J'ai personnellement pour l'œuvre de Karl Marx l'admiration la plus vive, l'homme était, je le crains, insupportable, le philosophe moins original, sans doute, que certains ont prétendu le dépeindre. » Comme analyste social, nul n'eut plus de puissance. Si jamais les historiens, adeptes d'une science renouvelée, décident de se donner une galerie d'ancêtres, le buste barbu du vieux prophète Rénan prendra place au premier rang dans la chapelle de la corporation. Est-ce assez cependant pour que ces leçons servent éternellement de gabarit à toute doctrine ? Je pourrais m'arrêter là. Vous avez compris la posture de Bloch, qui est celui d'un lecteur extrêmement attentif, en même temps qu'il a une lecture éthique. qu'est la démarche première et qu'est l'attitude première que doit avoir tout historien à ne succomber à aucun dogme. En ce qui concerne mon propos, j'ai analysé les relations entre Bloch et Karl Marx et l'œuvre de Karl Marx, œuvre assez complexe à définir dans son approche parce qu'il existe plusieurs traductions, plusieurs traditions de l'interprétation de Marx et par conséquent, il faut savoir quelles sont les options et quels ont été le menu dont a pu disposer lui-même Bloch, donc c'est un travail... qui est assez conséquent. En tous les cas, cette dernière interrogation, cette distance critique et sa participation au cercle de Montpellier du comité général d'études en 1941-42, coupent court à toute spéculation d'adhésion au marxisme, au communisme si vous voulez, puisque l'un des propos essentiels du manifeste condamne sur le même plan nazisme et communisme. Donc, ceci étant dit, ce n'est pas mon propos de juger de l'engagement, ou plutôt de la... l'aspect partisan ou de l'adhésion de Marc Bloch à un parti politique, d'essayer de comprendre la façon dont il l'a perçu, et il l'a perçu très tôt, puisque le 31 décembre 1904, il faut quand même le faire, c'est à Normalsup qu'il emprunte, le registre l'atteste, le capital, et qu'il va passer le réveillon à sans doute lire le capital, mais à travers une version traduite par le guédiste Gabriel Deville. Il est lecteur également de la revue Socialiste, du mouvement socialiste d'Hubert Lagardelle et de Marcel Mauss. Bref, il y a tout un entourage, je fais vite. En réalité, la véritable découverte, l'approfondissement est lié à son milieu. Lucien R, qui est le bibliothécaire de l'école normale supérieure, est un peu le carrefour. C'est lui qui a décidé, Blum, à passer de la vie littéraire à la vie politique. N'oublions pas que Jaurès est issu de l'école normale supérieure et que son ombre plane. sur la rue d'Ulm, et que par ailleurs, il y a tout un cercle, Marcel Mauss, Durkheim, et puis, last but not least, j'ai dit que Marc Bloch sautait sur les genoux d'Ernest Lavis, le directeur de l'école, puisque son père est ami avec toutes ses collègues, et Gréphusard, qui plus est, a engagé, également comme son maître Christian Pfister, grâce auquel, d'une certaine manière, il va se trouver révéler les rois thaumaturges, dans l'esprit, puisque Christian Pfister a fait lui-même sa thèse sur Robert Lepieux et que Robert Lepieux est celui considéré, on pourrait en discuter, je travaille à une critique de cette analyse-là, parce que la traduction de Marc Bloch n'est pas forcément celle que l'on croit toujours lire, concernant le geste de miracle, supposé de miracle, du roi vis-à-vis des malades et des lépreux en particulier. Mais donc, autour de la vis, autour de R, il y a Charles Angler. qui est un personnage très important, très engagé dans le marxisme, et ami de Engels, historien lui-même de la civilisation socialiste et notamment des mouvements socialistes en Allemagne. Et c'est, j'ai pu retrouver grâce aux fiches de notes que Bloch a prises par la suite, pas moins de 70 fiches, où il lit Das Kapital dans la langue allemande. J'ai pu, grâce à un feuillet où il y a une petite mention, K, 3e édition, me rend compte que l'école normale supérieure n'avait pas l'exemplaire du Capital 3e édition en allemand avant que Charles Handler. offre son propre exemplaire. Or, Charles Anglaire passe ses vacances avec Gustave Bloch. Donc voilà le lien, si vous voulez, si on fait un peu de philologie, un peu d'archéologie des savoirs, voilà comment les choses se passent. Alors, très vite, quelques éléments. Évidemment, Bloch est considéré comme gravitant dans la nébuleuse de pensée marxienne, au prétexte que c'est histoire économique et sociale. Et il use... Des concepts, effectivement, il use des concepts de Marx, en particulier il use des concepts de classe, en signalant à quel point le mot est d'un usage extrêmement compliqué, sans doute le plus difficile qu'il soit à utiliser par les historiens, car il dépend de toute une série de conditions, de définitions, que la définition du terme de classe est une définition extrêmement labile. que les catégories juridiques ne correspondent pas forcément aux catégories sociales, et que par ailleurs, le concept de classe dépense d'un pilier essentiel du marxisme, qui est celui de la conscience de classe, et il le dépeint bien que finalement les catégories médiévales aient une conscience aussi aiguë de classe, et quand bien même ils l'auraient, pas forcément celle de lutte des classes que finalement Bloc n'emploie pas. très très peu. En tous les cas, ces idées de classe ne sont pas originales. Au moment où Bloch écrit d'une manière ou d'une autre, à partir, on va dire, même de 1911 ou 1913, où il n'utilise pas du tout dans les premiers travaux ces concepts-là, mais ils sont déjà développés par Fustel de Coulanges, le grand maître de l'école normale supérieure dans la deuxième moitié du XXe siècle, ou encore par Henri C, un professeur éminent, professeur à l'université de Rennes, lui aussi un Alsacien optant, et par conséquent, les génies ne sont pas orphelins, les blocs alluent tout cela. Alors, pour terminer, et puis vous découvrirez toute cette analyse dans le texte qui sera proposé, qui est proposé dans le texte, il utilise le terme de classe, il utilise les outils du marxisme, sans forcément adhérer à l'intégralité de ce qui est supposé être le dogme. Enfin, je dis le avec des guillemets parce qu'il y a encore une fois plusieurs lectures. Il utilise les outils. Et j'ai pu définir qu'en réalité, ou proposer qu'en réalité, son utilisation, elle est post-marxiste, c'est-à-dire qu'il dépasse le marxisme, pour en faire la critique, pour dire qu'il y a effectivement des questions d'infrastructures économiques, des bases économiques à l'histoire, mais l'histoire et les sociétés humaines ne sont pas réductibles uniquement à des rapports de nature économique. il y a toute la psychologie, il y a toute la... les éléments sociaux qui doivent rentrer en ligne de compte. Je termine par une critique simple qu'il énonce dans une lettre très curieuse qui a été publiée seulement après sa mort. C'est dans une lettre qui répond à un instituteur syndicaliste révolutionnaire, Albert-Vincent Jaquet, qui lui avait soumis le manuscrit de son roman « La maison mal connue » . Une peinture des instituteurs et de campagne à travers leur lutte professionnelle. Une peinture des instituteurs de campagne à travers leur lutte professionnelle. Et il pointe l'essentiel en fait de cette lutte syndicaliste des instituteurs qui est celle du refus de parvenir. Le mot est un mot d'ordre central dans le mouvement de l'anarcho-syndicalisme auquel, et il insiste, dans l'édition Postume, le roman a pris le titre qu'indique personnellement Bloch à son interlocuteur et il lui répond. Et c'est pour faire écho à ce que disait Julien, c'est-à-dire que Bloch entretient des relations avec des historiens locaux, en fait avec ce qu'on a qualifié à l'époque de populaire, avec le populaire, comme s'appelle du reste le journal socialiste paru entre les deux guerres, Limoges. Il entretient avec toutes les ramifications possibles et imaginables, avec la population, les historiens locaux. L'attitude peut avoir des inconvénients, on ne saurait le dissimuler. C'est l'éternel problème de la conscience ouvrière, comme ça a pu l'être en d'autres temps et sous d'autres formes, le drame de certaines consciences monastiques. Monter, entre guillemets, non seulement pour assumer mon mieux-être, mais aussi, mais surtout, pour être plus utile. Mais c'est abandonner ma classe, rester dans ma classe, mais n'est-ce pas me condamner à moins bien servir ? Il n'est peut-être pas souhaitable, même pour la classe ouvrière, même pour l'avenir d'une société en progrès vers une meilleure justice, qu'une classe dirigeante vouée à la politique de l'État, à la sclérose, soit seul à fournir les intellectuels ou les techniciens. Et il poursuit en dénonçant les ravages de la fièvre de parvenir et, c'est une leçon pour tous les universitaires, ceux que je vois du reste encore aujourd'hui, pas aujourd'hui même, excusez-moi chers amis, mais autour de moi. le ravage de la fièvre de parvenir et du prurite académique. Merci.
- Speaker #1
Merci. Merci François-Olivier. Ça nous renvoie au rapport très singulier de Bloch à la Nation, qui n'est évidemment pas dénié l'existence des classes sociales, mais néanmoins dans une logique assez michelettienne d'ailleurs, dans une logique patriotique de gauche. Il a une idée organiciste de la cohabitation entre les classes, qui s'oppose à l'idée de l'idée des classes. Avant, pour finir, que Christophe Prochasson nous parle de ce que Bloch fait de l'historiographie d'aujourd'hui, avant, donc. Je propose à Olivier Dumoulin, que je remercie beaucoup d'être ici, de nous donner un peu son point de vue, après, en particulier ce que nous a dit à l'instant François-Olivier, sur la méthode de Marc Bloch, entre autres, et éventuellement son rapport politique. Je ne sais pas ce que tu vas choisir comme angle, mais je te laisse la parole.
- Speaker #3
Alors, avant de parler en mon propre nom, je tiens à vous recommander de vous intéresser aux propos de Laurent Douzou, pour avoir une petite idée de qui était Nina Morguef sur le site... de l'association anonyme Juste et Persécutée pendant la période nazie. Ça se trouve très aisément sur Internet. Elle est appelée Morguef et par d'autres Morgulief, problème de transcription seulement. Je ne m'attarde pas là-dessus, personnage effectivement tout à fait fascinant, intéressant, mais je voulais au moins que vous sachiez ce que vous pourrez lire, bien évidemment. D'autre part, évidemment, par une communication, j'avais relevé quelques citations qui m'intéressaient en pensant que dans le feu de la conversation, elles pourraient revenir. La première chose, c'est là, je vais simplement expliciter. Ce qui est déjà contenu dans le texte du 18 mars 1941 lu par Suzette, c'est le « Je suis français » . Ça revient constamment dans sa correspondance avec Lucien Fèvre, puisque je ne l'ai pas dit, mais il faut que je le précise. Je pars du troisième tome de la correspondance édité, présenté et annoté par Bertrand Muller, la correspondance entre 1938 et 1943 de Marc Bloch et de Lucien Fèvre. Et dans cette correspondance, on trouve Rilke. itéré très fréquemment jusqu'à son explicitation, ce sera le dernier des lettres à laquelle je vais m'attacher, la manifestation chez Marc Bloch de ce qu'il estime être sa véritable description. Alors, par exemple, je ne vais pas m'attarder trop sur chaque lecture, mais voilà ce qu'il dit, la date est intéressante, déjà le 5 décembre 1938, « Enfin, je m'appelle Bloch. » Pour certains, cela peut être une objection. Il évoque son éventuelle candidature à la direction de l'école normale supérieure. « Mais c'est une objection dont aujourd'hui, moins que jamais, je me crois en droit de tenir compte pour quoi que ce soit, moi-même. Je suis juif, je ne suis pas un juif antisémite. Et au regard de la loi, n'en déplaise à notre hôte, d'après demain, je ne me sens rien d'autre qu'un citoyen français. Nous sommes, oserais-je ajouter, des citoyens français, exactement depuis qu'il y a des citoyens et des soldats français, depuis le siège de Mayence, qui n'est pas d'hier. » En le cas où il fait allusion, évidemment. à l'engagement du premier ancêtre naturalisé, ayant obtenu plus exactement la citoyenneté française, grâce à la Baie Grégoire. Donc, c'est la première manifestation. Alors, on peut en voir encore quelques autres, et puis je viendrai à la lettre à mes yeux essentielle. Deuxième exemple, lettre du 7 décembre 1938, donc ça ne date pas de la guerre, bien évidemment. Que n'avons-nous moins de petits astuciaux qui se croient tels grandieux et plus de têtes dures ? Donc, là-dessus, je reste sur mes positions, je suis français, un point, c'est tout. Alors, il n'y a aucun doute, les choses sont claires et simples pour Marc Bloch, mais évidemment, les choses se compliquent quand être français ne suffit pas à définir la qualité et le statut d'un citoyen, c'est-à-dire à partir du 3 octobre 1940, promulgation du premier statut des juifs. Jusque-là, à la limite, quand ils disent cela, ils se contentent de combattre. certains partis d'extrême droite, comme l'Action française, qui peut-être contesterait cette qualité, mais sur un plan légal, il ne fait que réitérer ce qui est constaté par la République. Évidemment, à partir du 3 octobre 1940, il n'en va pas de même. Dire simplement « je suis français » , point, sans autre qualification supplémentaire, est une prise de position qui prend une toute autre valeur. Alors, je continue mon voyage dans la correspondance. Cette fois-ci, on est en octobre 1939. Le 8 octobre, il a été mobilisé et de nouveau, d'une affirmation simple, claire, je suis français. J'en viens maintenant à ce qui me semble, j'en avais d'autres à lire, mais je voudrais venir à la lettre qui me semble essentielle et qui avait déjà été remarquée à juste titre par Bertrand Muller dans son excellente introduction, à la lettre qu'il écrit le 27 août 1941 de Fougère à Lucien Fèvre. Cette lettre est une lettre très intéressante. La citation est un peu longue, mais de même que celle du testament, elle vaut vraiment la peine. D'abord parce qu'il y a des choses absolument prémonitoires. et qui peut-être seront reprises par Christophe Prochasson, vous allez voir pourquoi. Le grand mal, voyez-vous, c'est l'esprit de distinction. C'est le numerus, simplement le nombre avant d'être clos. Le dénombrement ne précède pas seulement, il propose presque forcément clôture, tacite ou express. J'ai vu cette évolution s'annoncer lentement, sûrement, dans les années qui ont précédé la guerre. C'était de cette façon surtout que se faisait chez nous l'osmose de l'esprit raciste d'à côté. Et elle était cette évolution beaucoup plus dangereuse que l'antisémitisme avoué, stupide, violent. Parce qu'elle entamait des milieux où l'on aurait rougi ou ri de s'entendre accuser d'antisémitisme, où l'on se vantait de rester fidèle en effet à une célèbre déclaration, où l'on croyait l'être sans se rendre compte combien on s'en écartait. Et peut-être aujourd'hui encore, les cercles les plus purs de cette contamination sont-ils, comme vous l'indiquez, quelques groupes passionnément chrétiens. Il poursuit en citant... citant Peggy, et là, on commence à voir apparaître quelque chose qui n'est pas son lien avec l'exposé de François-Olivier Touati. Le mot juste, c'est à Peggy qu'il faut le demander, à Peggy, dieu singulier de fidèle qui l'eut tenu. On me dit que la haute finance juive n'a pas l'esprit national. C'est possible. Connaissez-vous une haute finance qui soit nationale ? Le jour où dans les milieux les plus sympathiques, comme vous dites, on ne pensera plus ce juif se conduit mal, Messou ! haut-bourgeois se conduit, comme il est presque inévitable que de hauts-bourgeois se conduisent. Ce pleutre se conduit en pleutre. Et où l'on ajoutera d'ailleurs nous ne voyons guère que les pleutres, les autres, il y a quelques bonnes raisons que nous ne les voyons pas. Ce jour-là, l'antisémitisme larvé de beaucoup le plus redoutable chez nous commencera de mourir. Et voilà mon cher ami, ce que les hommes comme moi, des hommes qui ne se sentent nullement solitaires de Maître Aleph, ni de Monsieur X ou de Monsieur Y, pas plus qu'universitaire et professeur au collège, vous vous sentez solidaire d'un autre universitaire et professeur au collège, aujourd'hui bibliothécaire. Allusion à Bertrand Fay, célèbre pour sa lutte anti-maçonnique et professeur au collège de France. Là on commence, on voit d'abord évidemment la description de l'effet classant et discriminant des dénombrements et quelque chose d'une lucidité extraordinaire est inversée au grand débat sur les statistiques ethniques, religieuses ou autres. Ça, c'est un débat, mais il teintrait la position de Marc Bloch qui est évidemment d'une lucidité tout à fait troublante. Mais la deuxième partie de ce que je viens de lire, c'est-à-dire la partie où il parle de Peggy, est aussi intéressante. Les classes sociales existent. Alors, ça ne veut pas dire qu'il n'y a qu'elles. Ça ne veut pas dire que ça la résume tout. Et là, je suis tout à fait d'accord avec ce qui a été développé tout à l'heure. Mais on voit quand même dans sa pratique de citoyen, la question des classes sociales est présente. Elle n'est pas simplement présente comme outil d'analyse savante. Elle est présente... comme vécu au plus près. Et ça, on va le voir dans la suite de cette lettre, qui est vraiment d'une richesse tout à fait remarquable. Les hommes qui se sentent tout simplement français, de cette France où leurs aïeux ont vécu depuis bien plus de cinq générations, des cinq générations fatidiques, de cette France pour laquelle, à la génération précédente, leurs pères et oncles ont opté. Les hommes que les braves paysans, leurs voisins, fort bons juges en la matière, pas plus que les soldats jadis appelés à se battre à côté d'eux, se sentent en rien différent des autres Français. Voilà ce que ces hommes vous demandent, voilà ce que nous vous demandons de dire autour de vous, même ou plutôt surtout dans les milieux sympathiques. Donc là, c'est très très clair, c'est que les classes existent, mais les classes ne disent pas tout. Il y a là une croyance profonde, et Julien faisait allusion tout à l'heure, à l'idée qu'il y a peuple, que cela existe, et que cela transcende, le mot est peut-être curieux pour un laïc comme... athée ou agnostique pour le moins, comme Marc Bloch, mais pourtant il fonctionne bien, que cette idée du peuple transcende absolument ces catégories qui pourtant existent bel et bien à ses yeux. Il y a plusieurs passages très émouvants, je dois dire, dans « Les tranches des fêtes » où il parle de sa camaraderie du front, où il dit, alors à d'autres moments, que la paysannerie française, il l'a découverte dans les tranchées, lui qui était en train de faire sa thèse sur eux. Ce sont quand même des textes extrêmement prenants. Très très frappant. On voit très très bien à la fois cette manifestation évidemment de l'absolu de son appartenance, plutôt que de son identité, je pense que ce serait beaucoup plus approprié pour parler comme lui, de son appartenance à la nation française, son sentiment d'être français, mais ce que veut dire être français. être français, c'est certes appartenir à une classe, mais être capable aussi de la dépasser. Et ce qu'il reproche fondamentalement dans l'étrange défaite... à ceux qui ne sont pas du peuple, c'est de ne pas savoir s'unir dans un sentiment commun, dans une émotion commune. On parlait tout à l'heure avec Julien, et je suis tout à fait d'accord avec lui. Il est très intéressant de voir que Marc Bloch... qui n'est pas le moins du monde mystique, qui ne croit pas le moins du monde au miracle. Certains commentateurs lui font le reproche d'être un petit bourgeois dynastique, typique de son époque, disant que c'est très daté. Mais en même temps, ce Marc Bloch, il croit qu'on ne peut pas refuser les émotions collectives. Et d'ailleurs, dans la citation Oum, on ne peut plus reprise par certains, dans des finalités évidemment instrumentalisantes, sur le souvenir de Reims et le souvenir de la fête de la Fédération. Ce qui, moi, me frappe le plus, premièrement, c'est qu'il parle d'émotion collective. Et là, l'idée, je la rends à Julien, parce qu'effectivement, il y a un trait commun entre la foule qui s'amasse jusqu'à 2000 personnes devant Louis XIV, encore au XVIIe. Même le phénomène est beaucoup plus de masse, d'ailleurs, alors qu'il est mourant, en un certain sens, sur le plan politique. Ça, c'est un détail. Donc, c'est des foules qui sont là et la fête de la Fédération. Mais ce qui est encore plus important, et ensuite, il parle du Front populaire. Mais c'est qu'il en veut aux gens qui refusent. Il le dit bien, c'est un choix. Ce n'est pas seulement une croyance. On peut ne pas croire, mais choisir de ne pas refuser de se mêler à cet élan collectif. C'est-à-dire que profondément, le peuple, pour Marc Bloch en tout cas, c'est mon sentiment, c'est l'entité par laquelle on peut participer à une vie collective. Et il est clair que Marc Bloch... croit qu'il n'y a pas que des vies individuelles, mais qu'il y a des vies collectives. Je m'arrêterai là-dessus.
- Speaker #1
Je passe la parole enfin à Christophe Prochasson, ancien président de l'École des hautes études en sciences sociales, directeur d'études de cette institution, à propos de ce que Marc Bloch fait à l'histoire contemporaine.
- Speaker #4
Oui, merci. Bonjour à toutes et tous. C'est une formule d'ailleurs un peu maladroite. Je voudrais peut-être un peu élargir la question dans cette... dernière intervention que je vais essayer de faire brève, qui est la question sous-jacente à plusieurs interventions que vous venez d'entendre, qui est la question de la relation de Marc Bollock au présent, finalement. Il y a une menace, on le sent bien, qui pèse sur Marc Bollock avec la panthéonisation, je crois que vous l'avez ressenti aussi, c'est la sanctification laïque et la transformation de Marc Bollock comme quoi, qu'il est d'ailleurs parfois déjà devenu, c'est-à-dire d'un stock de citations. qui ornent les dissertations des élèves. Alors, il y a celle que tu as citée, il y a Robespierre, Stendhal, etc. Vous les connaissez tous. Ou Papa, ça sert à quoi l'histoire ? Enfin, il y en a une dizaine comme ça qui actualisent de façon outrée Marc Bloch et qui évitent la fréquentation de son œuvre et la connaissance de sa pensée. Alors, évidemment, le rapport de Marc Bloch au présent, c'est autre chose. Je vais le dire en trois... point très rapidement la façon dont, puisqu'après tout il s'agit de parler aussi du numéro des cahiers d'histoire, du papier que j'ai grâce à Julien d'ailleurs, qui m'a sollicité de façon très gentille réfléchir à cela. Alors évidemment, il y a un aspect je ne vais pas le détailler, mais qui est évidemment très intéressant dans la pensée Marc Bloch, il y a au fond chez lui une question épistémologique pour employer Oui. un grand mot ou de méthode, je crois que tu l'as évoqué de ce qu'on appelle, de ce que lui-même appelait l'histoire régressive, c'est-à-dire l'observation du présent, car on part toujours du présent, pour en déterrer en quelque sorte les traces du passé. Alors c'est une chose qui est devenue presque banale aujourd'hui, mais qu'il était...
- Speaker #0
Pas toujours, car il faut penser que ce qu'était le paysage historiographique de son temps et le présent, le contemporain, n'avaient pas toujours bonne presse auprès des historiens savants de son temps. Et c'est un point sur lequel il faut insister, c'est que Bloch, comme Fèvre d'ailleurs, sont des combattants, sont des personnages qui ont un certain courage académique, alors certes, ils ont de quoi. se protéger, leurs origines familiales, bien sûr, leur assise intellectuelle, mais ce sont des gens qui rentrent dans le tas, en quelque sorte, et avec des armes qui sont efficaces, qui rentrent dans le tas intellectuel, si j'ose dire, mais aussi institutionnel. En référence ici à la détestation que Bloch et Fèvre avaient pour l'agrégation qu'ils souhaitaient supprimer, vous voyez qu'une certaine avance de son temps, ne plaisait pas tout à fait. Mais, évidemment, au-delà de cela, l'idée que le présent est un domaine d'études légitimes dont les savants peuvent s'emparer, c'est une idée forte qui n'était pas si répandue. Alors, vous savez, c'est dans Apologie de l'Histoire, il cite cette petite anecdote qui illustre cela à propos de son maître Henri Pirenne, le grand historien médiéviste belge, lors d'un congrès des historiens. à Stockholm. Et la première chose que souhaite faire Pyrène en menant Bloch, c'est d'aller voir le nouvel hôtel de ville parce que, dit Pyrène, j'aime la vie. Au fond, cela, on l'a comme sentiment, mais aussi comme objectif scientifique, intellectuel chez Bloch. Je n'entre pas dans le détail, mais évidemment, ça se décline de façon très riche dans l'œuvre de Marc Bock. La deuxième façon de traiter son rapport au présent, je crois qu'on y a fait allusion plusieurs fois, je vais peut-être un petit peu prolonger ce qui a été dit, c'est le rapport au politique. Alors certes, Julien citait cette espèce de phrase finale un peu autocritique, je ne pense pas qu'elle puisse épuiser tout de même. Ce n'est pas le fin mot de l'histoire. Et le fin mot de l'histoire, ce serait de comprendre pourquoi, contrairement à beaucoup de savants de son temps, beaucoup d'intellectuels de son temps, temps, Marc Bloch ne s'est pas engagé dans une organisation politique et même syndicale, à commencer par Lucien Fèvre, qui était membre de la SFIO, et de nombreux amis de Marc Bloch qui avaient connu des engagements. Alors là, il y a tout de même un groupe et un nom qu'il convient de citer, je reviens dans son rapport à Marx notamment, qui est Émile Durkheim. Il faut au fond l'horizon, je pense, intellectuel, scientifique. Cette approche du social, je ne dis pas qu'elle est durkheimienne, mais elle est frottée de durkheimisme en tout cas. Or, beaucoup d'élèves de Durkheim étaient membres de la SFIO. Marc Bloch, à ma connaissance, non, mais il fréquente le petit groupe d'études socialistes qui avait fondé un autre grand ethnologue de sa génération, Robert Hertz, qui a été, comme plusieurs Durkheimiens, tué au moment de la Première Guerre mondiale. Et c'est dans cet environnement-là, à mon avis, qu'il se forge une identité politique très méfiante à l'égard de toute forme d'engagement. Et le rapport au marxisme, alors, ce que tu disais est très révélateur, parce qu'au fond, d'abord, commencer par rencontrer Marx en lisant Gabriel Deville, c'est costaud. Parce que Gabriel Deville, j'allais dire, excusez-moi cette familiarité, c'est le marxisme pour les nuls, le résumé du capitalisme. parce que c'est comme ça que Deville s'est fait connaître, et tout de même très indigeste de la pensée de Marx. Bon, alors après, il y accède directement, mais Charles Handler, il faut le préciser, je ne savais pas d'ailleurs qu'ils avaient été aussi proches, Charles Handler, comme beaucoup de grands spécialistes de Marx, et on penserait au cas de Raymond Aron, ne sont pas marxistes. Non seulement Handler n'est pas marxiste, mais il est même, au fond, assez hostile. à la pensée de Marx. Il l'est d'autant plus après la Première Guerre mondiale d'ailleurs, parce que dans l'attitude de l'Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, il ne voit s'agiter au fond que les conséquences de ce qu'il repère de, on aurait dit plus tard, de totalitaire, en tout cas d'autoritaire, d'impérial dans la pensée de Marx. Donc, on voit bien là que Bloch a un frein, c'est-à-dire que contrairement à d'autres intellectuels, encore une fois, de sa génération de savants, entre... ne pouvait pas entrer au Parti communiste, certainement pas. Et je pense que toutes les réserves qu'il a pu avoir par rapport au Front populaire, il n'avait pas de réserve à vrai dire, mais il n'a pas fait grand-chose, puisque même Lucien Feb lui dit, quand même, il faudrait que tu te bouges un peu au moment du texte du manifeste de 5 mars des intellectuels du Front populaire, et qu'il le fait, mais il reste toujours au seuil de ses engagements. Et ça, c'est un point, je crois, très caractéristique. de cette pensée. de ce rapport aux politiques. Et pour finir là-dessus, au fond, je crois, alors évidemment, c'est presque paradoxal de le dire ainsi, pour un homme qui a sacrifié sa vie dans un engagement radical contre une idéologie mortifère, bien sûr, mais on a du mal à qualifier Bloch, me semble-t-il, d'historien engagé, comme le serait, prenons un historien quasiment de sa génération, comme Mathiès, par exemple. même s'il ne reste pas très longtemps au Parti communiste, deux, trois ans, mais il franchit le pas. Ou d'autres, on pourrait évidemment, dans les années 30 surtout, être attiré par le Parti communiste, par le compagnonnage de route, etc. Bloch n'est pas de ceux-là, du tout, du tout. Il s'en tient à distance, même si Marx, pour lui, certainement, je te rejoins tout à fait, une pensée évidemment à considérer. Ça me fait penser d'ailleurs, Il me revient à l'esprit une interview que Fernand Braudel avait donnée au journal Le Monde. Le journaliste lui demandait, à M. Braudel, est-ce qu'à l'école des hautes études, vous éliriez Karl Marx ? Alors Braudel dit, certainement, certainement. On pourrait lui donner une chaire d'histoire, d'économie, de philosophie, de sociologie, évidemment. mais alors il y a Il y a une chose que je ne confierais pas à Marx, c'est la présidence. Mais au fond, c'est une formule qui, je crois, traduit un peu à distance, sans doute, le rapport, d'une certaine façon, que Bloch pouvait avoir. Quant à l'analyse de classe, elle n'a pas besoin de Marx, nous le savons très bien, pour s'imposer le socialisme démocratique dans lequel il a évolué. Et évidemment, effectivement, Jaurès, pourquoi pas, et tant d'autres, et même l'anti-marxiste Andler se retrouvait là-dessus. Alors, dernière chose, et j'arrête là-dessus. Évidemment, le troisième rapport au présent, ce sont les guerres. Bon, je ne vais pas m'étendre là-dessus. On y a fait allusion. Moi, comme celle de Brassens, celle que je préfère, c'est la première. et on... comme on n'y a pas encore fait allusion et que ce texte est devenu maintenant un must de l'œuvre de Bloch, je veux parler de l'article de 1921 qu'il publie dans la revue de synthèse historique sur réflexion d'un historien sur les fausses nouvelles de la guerre. Je prends juste cet exemple-là on pourrait développer sur d'autres points pour montrer que l'historien fait dialoguer dans l'expérience qu'il vit lui-même et avec un courage évidemment attesté, le présent et le passé. Lorsqu'il analyse, lorsqu'il essaye de comprendre dans cette note, qui n'est qu'une note critique d'ailleurs, c'est une note programmatique, il parle d'un certain nombre de textes, notamment de l'ethnologue belge Langenhoff, d'analyses, comment se fabrique la rumeur, comment se fabrique la fausse nouvelle. Et là, on voit très bien que pour comprendre le présent, c'est le médiéviste qui revient, puisqu'il dit... Au fond, le retour de l'oralité pendant la Première Guerre mondiale, évidemment, peut être compris, non pas par analogie d'ailleurs, c'est quelqu'un qui déteste les analogies, qui les condamne farouchement, mais comment ça nous met sur la bonne voie, en quelque sorte, pour construire une réflexion adaptée à la période qu'on analyse. Alors ça, c'est un exemple très intéressant d'analyse. J'observe d'ailleurs, et je finis là-dessus, alors même qu'on a dit... Et je le disais tout à l'heure avant cette rencontre que peut-être que lui l'a dit, d'autres l'ont dit, Jacques Le Goff, Carlo Ginzbourg aussi, qu'un des débouchés historiographiques immédiats de cet article de 1921 avait été l'héroïto Maturge, présenté par Bloch lui-même comme l'histoire d'une gigantesque fausse nouvelle. Mais au fond, comme les autres, j'ai repris cette version. Je pense qu'elle mérite d'être interrogée parce que la... La thaumaturgie médiévale telle qu'il l'analyse, il y a un élément en plus qui n'est pas totalement dérisoire, qui est la question de la transcendance, de la verticalité, du rapport à Dieu, ce qui n'est exactement pas ce qu'il analyse dans les fausses nouvelles puisqu'on est dans un niveau d'horizontalité, comment ça circule entre les soldats eux-mêmes, comment ils inventent en quelque sorte des choses qui ne se sont pas produites ou produites parfois aussi. Voilà, j'arrête là parce que... Merci beaucoup.