- Speaker #0
Les rangs de l'histoire sont bien,
- Speaker #1
au rythme de rencontres, d'échanges,
- Speaker #0
la grande fête annuelle de l'histoire et des passionnés de l'histoire.
- Speaker #1
Enseignants, chercheurs,
- Speaker #0
le grand lieu d'expression et de débat.
- Speaker #1
Lecteurs, amateurs,
- Speaker #0
sur tout ce qui se dit.
- Speaker #1
Curieux, rêveurs, sur tout ce qui s'écrit. Qui aident à prendre la mesure des choses. A éclairer le présent et l'avenir, dans l'espace et dans le temps.
- Speaker #2
Je vais commencer, je vais lancer le débat avec nos amis ici présents, avec Jacques Ferrandez, auteur d'une série Carnet d'Orient. Il y a deux séries, il y a eu une première série de cinq numéros, il est reparti sur une suite qui correspond à, entre autres, son histoire. Donc le mariage entre la bande dessinée et l'histoire, évidemment, quand on dit c'est un mariage heureux... Pour qu'un mariage soit heureux, il faut qu'il y ait beaucoup d'enfants. Les enfants sont très nombreux chez chacun. Franck Giroux a un drôle de parcours, mais il a surtout une idée absolument cinglée. C'est de créer une collection historique, le Décalogue, en 10 volumes, avec 10 dessinateurs différents, et ce sur 3 ans. Quand vous interrogez des créateurs de bandes dessinées, vous dites moi j'ai passé un an, un an et demi de ma vie à concevoir mon volume. Trois ans, dix volumes. Je triche parce qu'il y a même le onzième volume. Onzième volume qui est un petit peu l'explication avec les clés du fonctionnement d'Ecalogue. Marjane, Marjane Satrapi, est auteur aussi d'un cycle, un cycle qui lui correspond, qui est Euh... en grande partie son histoire, Persepolis, 4 volumes. Et là aussi, si on veut parler de mariage heureux, il est heureux par le nombre d'enfants. Et puis, ce n'est pas terminé, d'ailleurs. Marjane, qui est à l'actualité en ce moment, nous parlera de son parcours et de la place qu'a prise la bande dessinée comme moyen de connexion et de communication dans sa vie. Avec Pascal Horry, on va s'intéresser, parce que Pascal est historien, il n'est pas à côté dans notre débat, parce qu'il s'est intéressé aussi à une place non plus des histoires des uns et des autres dans la bande dessinée, mais la place de la bande dessinée dans l'histoire. Et qu'est-ce qu'on voit ? C'est qu'il y a certaines bandes dessinées qui ont pris des figures douteuses, qui sont devenues des objets de propagande par l'imagerie, par la capacité d'impact. La capacité d'atteindre franges de la population et de marquer des esprits dans une période où la propagande a des effets absolument redoutables et il s'est intéressé à cette série. Marjane, pourquoi la bande dessinée chez vous ? Pourquoi choisir ce mode d'expression ?
- Speaker #3
Il y a une chose quand même qui est assez drôle, c'est que jamais on ne poserait la question à un écrivain, pourquoi tu as écrit un livre et pourquoi tu n'as pas fait une danse ? Pourquoi vous avez fait un film et pourquoi vous n'avez pas chanté une chanson ? Mais quand on fait de la bande dessinée, une majeure partie de notre temps passe à nous justifier pourquoi on fait de la bande dessinée. Ce qui est quand même assez incroyable.
- Speaker #2
Je vais m'expliquer. Vous, Iranienne, dans une société où l'image est taboue, pourquoi vous choisissez la bande dessinée ?
- Speaker #3
Ce n'est pas vrai. Ce n'est absolument pas vrai que l'image soit taboue dans ma culture.
- Speaker #2
La représentation ?
- Speaker #3
La représentation humaine s'est toujours faite en Iran. L'Iran, c'est un pays qui est très singulier dans le monde, soi-disant musulman, parce qu'avant que les Iraniens deviennent musulmans, vous savez, ils avaient une religion pendant 3000 ans, une religion monothéiste très présente, etc. D'ailleurs, toutes les fêtes, les grandes fêtes iraniennes sont les fêtes aux Eurasiennes. Et la représentation humaine va au-delà de ça, c'est-à-dire les imams, le prophète, tout le monde est représenté en Iran, tout le monde. Et donc aussi, il faut dire que toute la poésie persane a toujours été illustrée par la miniature persane, dans laquelle il y a des représentations humaines aussi. Et d'ailleurs, si vous regardez bien les miniatures, par exemple, sur certaines vases ou sur certaines assiettes et tout ça, c'est des séquences de bande dessinée. Vous avez plusieurs petites icônes comme ça qui se suivent et ça raconte une histoire. Donc le fait d'utiliser l'image pour m'exprimer, ce n'est pas quelque chose de très particulier. Je veux revenir à ce que vous disiez sur la bande dessinée et les enfants. C'est qu'il y a une raison très simple à ça. C'est-à-dire que tous les enfants dessinent à peu près jusqu'à l'âge de 10 ans, grosso modo. À 10 ans, il y a une espèce de sélection naturelle qui se fait. C'est-à-dire que les enfants décident que seuls les vrais artistes ont le droit de dessiner encore, et les autres s'arrêtent. Donc majoritairement, les enfants s'arrêtent de dessiner. Donc, le dessin prend un lien logiquement avec tout ce qui se passe avant dix ans. Ça, c'est une première chose. Deuxième chose, c'est l'éducation. L'éducation à l'école, très vite, vous apprenez à faire des commentaires de textes, de commenter un poème, dire que l'auteur a voulu dire que, ou le poète a voulu dire que. Mais jamais on ne vous apprend comment commenter une image. On ne dit jamais le peintre voulait, l'illustrateur disait. Donc, on n'apprend pas non plus de lire une image. Ça, c'est la deuxième chose. La troisième chose, vous parliez des femmes. C'est vrai qu'il n'y a pas eu tant de lecture pour les femmes. C'est-à-dire majoritairement quand vous regardez les bandes dessinées. C'est la raison pour laquelle moi-même, je ne lisais pas des bandes dessinées quand j'étais en Iran. En Iran, il y avait Tintin. Et vous vous rendez compte que le seul personnage féminin dans Tintin était Castafior, à laquelle je n'avais vraiment pas envie de ressembler. Donc ça allait de soi que ça ne m'intéressait pas. Et puis les autres bandes dessinées, vous avez toujours ces femmes qui sont soit des super méchantes, plus elles sont méchantes et plus elles ont des gros seins, et soit c'est des espèces de choses... Ce ne sont pas des femmes, en fait, voilà. Donc il faut quand même qu'on lise quelque chose pour que ça nous donne envie de les reproduire plus tard. S'il n'y a pas eu de lecture, il n'y a pas de passion, donc effectivement, on ne pense pas à ça. Mais il y a de plus en plus de femmes, je ne suis pas la seule, et heureusement. Moi, je suis tombée vraiment comme par hasard dans la bande dessinée. C'est-à-dire, je suis arrivée en France. Il se trouve que j'étais dans un atelier d'artistes avec des artistes qui faisaient de la bande dessinée. Et je ne voulais absolument pas faire ça comme métier parce que quand même, il faut avoir un côté très obsessionnel pour faire de la bande dessinée. Vous voyez, c'est-à-dire, vous, vous lisez nos livres en trois quarts d'heure. Nous, on s'ouvre pendant un an pour le faire. Il faut le savoir. Vous écrivez un scénario, il faut faire les dialogues. Ensuite, après, il faut faire le découpage. Il faut faire des crayonnées. Une fois que vous avez tout ça, il faut que ce soit beau parce que c'est des arts plastiques. Donc, il faut en créer, il faut le faire bien. Donc, tout ça, ça prend énormément de temps. C'est comme un film. Il y a 400 personnes qui se donnent énormément de mal pendant deux ans pour faire un film. Vous le regardez pendant une heure et demie, vous sortez du cinéma et vous dites que c'était très mauvais. Oui, mais les gens, ils ont beaucoup souffert. Nous, c'est la même chose. On souffre beaucoup, ça se lit vite. Mais bon, ça, à la limite, ce n'est pas vraiment un problème. Il faut avoir un côté obsessionnel. Moi, je pensais ne pas l'être. Et en fait, en commençant à faire de la bande dessinée, j'ai compris que j'étais quelqu'un de très obsessionnel. Et ainsi, j'ai commencé à faire de la bande dessinée. Mais alors, pour les gens qui veulent trouver un crédit à la bande dessinée en disant que la bande dessinée, c'est un mi-chemin entre la littérature et le cinéma, ce n'est pas du tout vrai. La bande dessinée, ça n'a rien à voir avec le cinéma. Ce n'est pas un storyboard de cinéma. Ce n'est pas de la littérature non plus. La bande dessinée, c'est un moyen d'expression, c'est une façon de s'exprimer qui tient très bien à elle-même et qui n'a pas besoin ni du support de la littérature ni du cinéma. Voilà, c'est ce que j'avais à dire.
- Speaker #2
Comme j'ai une vertu, c'est l'entêtement. À partir de la... C'était parfois un défaut, je sais, mais je m'en moque. À partir du moment où la révolution roménienne va s'installer en Iran, est-ce que l'image... Je ne vais pas parler de la tradition persane. Mais est-ce que l'image a encore le droit d'exister ?
- Speaker #3
Plus que jamais. C'est-à-dire, vous allez en Iran, vous avez des fresques murales de 12 mètres de haut qui vous présentent tous les martyrs et la mère des martyrs et les sœurs des martyrs et leurs femmes et leurs petits-enfants et quand ils vont voir Dieu et tout ça, tout est présenté. Au contraire, vous savez, l'image a un impact tellement immédiat qu'aucun texte n'a et quand vous avez un régime dictatorial qui, de toute façon, veut faire de la propagande, Pourquoi ils se priveraient de l'image ? De toute façon, cette image existait. Et c'est contrairement aux idées reçues. C'est-à-dire, vous savez, aujourd'hui, on parle du monde musulman, où il y a des gens qui ont la bêtise de dire qu'ils sont d'origine musulmane. On ne peut pas être d'origine musulmane. Enfin, on est originaire d'un pays. La religion, ce n'est pas une origine, que je sache. Le monde musulman, il est vaste. Le plus grand pays musulman, c'est la Malaisie, vous savez. Ce ne sont pas des Arabes, par exemple. Vous en avez en Inde, en Chine, les Afghans, les Iraniens. Il y en a partout, des musulmans. Donc, c'est aussi varié que le monde chrétien. Vous voyez, c'est-à-dire les protestants suédois et les chrétiens péruviens, à mon avis, ils n'ont pas grand-chose en commun. C'est la même chose chez nous. Il n'y a pas les musulmans. Et chez les musulmans, il y a des athées aussi, comme moi, par exemple.
- Speaker #2
Est-ce que le choix de la bande dessinée, c'est une manière de faire de la résistance ?
- Speaker #3
De la résistance ? Non, moi j'ai fait un travail de mémoire. Contrairement, évidemment, là je suis dans un salon d'histoire, mais moi je n'ai jamais eu la prétention ni d'être une historienne, ni d'être une politicienne, ni d'être une sociologue. Moi je ne peux pas du point de vue que... De toute façon, un point de vue objectif et inexistant, un point de vue ne peut être que subjectif, parce qu'il y a quelqu'un derrière un point de vue qui est sujet à ce point de vue, donc le point de vue n'est que subjectif, et j'assume ma subjectivité. Je parle à mon nom, je dis, moi, Marja Satrapi, il se trouve que je suis née dans un pays X, à un certain temps, que je n'ai pas choisi, que j'étais témoin d'une révolution, que j'ai vu une guerre, que ce que j'entends... depuis que je suis en Europe, une fois en 84 et une fois en 94, ce qu'on me raconte sur mon pays, ça ne correspond pas à ce que moi j'ai vécu dans mon pays. Et ça, c'est certainement parce que les journalistes, ils n'ont pas très bien fait leur boulot que je suis obligée de faire des bouquins comme ça. C'est vrai, voilà. Donc, je dis, voilà, ceci est comme... Moi, j'ai vu la chose, parce que vous savez, dans l'histoire, finalement, qu'est-ce qui va rester ? Dans 20 ans, on va écrire l'histoire, on va dire le chat de l'Iran, machin, Roménie, machin. Ni l'un ni l'autre est représentatif de mon pays. C'est le peuple qui est représentatif d'un pays. Parce que vous savez, quand il y a une guerre, les gens qui sont au pouvoir, ce n'est pas eux qui doivent avoir des coupons de ration alimentaire. Ce n'est pas eux qui meurent dans les bombardements. C'est les gens. C'est les gens qui paient. Alors, on a qualifié ma bande dessinée d'être en politique et de m'intéresser énormément à la politique. Ce n'est pas vrai non plus. Moi, je ne m'intéresse pas à la politique. Le problème, c'est que c'est la politique qui s'intéresse à moi et à vous. Ce que je voulais dire, c'est que cette politique, c'est intéressant à nous tous. Et c'est un tout petit peu difficile de ne pas parler de cette politique. C'est-à-dire qu'on est là et il y a des choses qui se sont passées et ma vie s'est transformée à cause de ces décisions politiques que les autres ont prises et que nous avons dû payer pour. Donc voilà.
- Speaker #2
Mais qu'est-ce qui s'est passé en vous après la production, la réalisation de Persepolis ? Qu'est-ce qui a changé en vous ? Vous vouliez dire quoi ? Vous avez créé quoi ? Et qu'est-ce qui modifie la Marjane Sattrapi d'avant et qui a fait que maintenant, vous avez ce discours, que vous existez, que...
- Speaker #3
Vous savez, j'ai toujours existé. Ce n'est pas parce qu'on fait un livre... Différemment. Non, non, non, non, non. J'ai toujours existé. Dans ma tête, j'étais toujours été très connue. Le seul problème, c'est que c'était que moi qui étais au courant. Mais c'est comme ça. Comment ?
- Speaker #2
Vous étiez guidée par la recherche de reconnaissance ? Non.
- Speaker #3
Non, non, non, non, mais écoutez, moi je sais qui je suis, je sais ce que je vaux, je pense que je suis quelqu'un, je m'estime comme intelligent, et ce n'est pas parce que les gens m'applaudissent ou me disent inaudible, ça ne change rien de mon point de vue sur moi-même, je sais qui je suis, si vous voulez. Le seul problème, c'est qu'il y avait quelque chose à dire, je pensais que ce qu'on racontait sur mon pays était très caricatural, que si le monde se divisait dans cette grande considération de ceci est le mal, ceci est le bien, ça c'est bon, ça c'est mauvais, Ça serait très spécifique. Toutes les situations sont complexes et je n'essaie pas de donner un point de vue et de dire, voilà, il faut réfléchir comme ça. J'explique ce que j'ai vu et je demande à mon lecteur de faire son choix et d'essayer de comprendre ce que moi j'ai vu. Alors bon, voilà, on va me dire, oui, mais vous n'avez pas écrit sur les pauvres de votre pays. Est-ce qu'il y a un écrivain qui écrit sur toutes les couches et toutes les classes sociales ? On parle de ce qu'on connaît. Moi, je parle de ce que je connais. Et effectivement, c'est ma réalité à moi. Bon, il se trouve qu'il y a une grande partie des Iraniens qui ont adhéré à cette histoire, qui ont dit, ah, c'était notre histoire, etc. Donc, voilà. Alors, ce qui a changé en moi, rien du tout. C'est-à-dire, avant, quand je montrais un projet à quelqu'un, il fallait que je le défende pendant deux mois et demi et que je meure pour que mon projet soit accepté. Maintenant, quand je dis que j'ai une idée, on accepte que j'ai une idée et on dit, bon, elle peut réfléchir pour elle-même. Et comme je vends plein de livres maintenant, Au lieu d'attendre 12 mois pour avoir les 24 couleurs du même boîtier, je peux l'acheter en un coup. C'est ça aussi qui a changé.
- Speaker #2
Il y a une histoire en parallèle de Marjane, c'est celle de Jacques Ferrandez, parce que le point de vue n'est pas commun, mais il y a quand même une expérience personnelle de l'histoire qui va être le moteur de l'écriture et de la réalisation d'une collection. À partir de l'Algérie.
- Speaker #4
Oui, mais dans mon cas, c'est très différent. C'est une histoire que je n'ai pas vécue. La différence avec Marjan, elle raconte vraiment des souvenirs. Elle raconte ce qu'il a construit pendant cette période en Iran. Ça me concerne parce que je suis né en Algérie. Je parle de l'Algérie au fil de nombreux albums. Mais j'en parle aussi avec peut-être le recul qui est celui qui n'a pas vécu ce dont il parle. C'est la grande différence. Et moi, j'ai recours beaucoup à l'histoire, justement, et beaucoup au travail des historiens, parce qu'il ne faut jamais confondre, je crois que l'historien qui passe Calori pourra le confirmer, il ne faut jamais confondre mémoire et histoire. Si je me fie à ce qu'il racontait dans ma famille à propos de l'Algérie, c'est une vision très partielle et qui n'est pas forcément celle que j'ai envie de reconstituer, puisque ça vient d'un seul côté. Et moi, ce que j'avais envie de faire dans mes histoires, c'est d'essayer de comprendre comment cette histoire s'est mise en place. Et on ne peut pas comprendre les choses si on ne regarde que d'un côté, puisqu'on reproduit toujours une espèce de... de vision schématique et partielle du réel. Donc moi j'ai beaucoup travaillé à partir de... Ce sont effectivement les souvenirs familiaux qui ont suscité chez moi l'envie de travailler sur ce sujet, mais je ne pouvais le faire qu'en étayant mon propos sur le travail des historiens, notamment sur toute la période du début de la colonisation à partir de 1830, et même sur la période de guerre d'Algérie sur laquelle je travaille actuellement. Le secours du travail des historiens est indispensable aussi pour moi, parce que ça me permet de cadrer un peu mon propos et mon récit.
- Speaker #2
Dans la première série des Carnets d'Orient, c'est un regard d'enfant qui prédomine sur l'histoire algérienne. C'est pour donner une perspective un peu innocente des choses et de l'histoire ?
- Speaker #4
Particulièrement dans un tome qui était Les Fils du Sud, où là je reprenais effectivement le témoignage de mon grand-père maternel. que j'ai beaucoup fréquenté à la fin de sa vie, et qui me racontait beaucoup de choses sur son enfance. Et c'est ça que j'avais envie aussi de raconter, en essayant de le pérenniser, parce que je trouvais que c'était idiot que ça se perde. Et quand il me racontait son enfance dans le sud-oranais, avec la construction du chemin de fer, pour moi c'était un véritable western qu'il me racontait. Donc j'avais envie de mettre des images là-dessus, et comme effectivement, moi je suis très content de ce qu'a dit Marjan depuis... depuis le début sur la bande dessinée, sur le fait qu'on fait de la bande dessinée parce que c'est aussi notre moyen d'expression naturelle et qu'on ne se pose pas tellement de questions. Moi, je trouve que c'est très bien ce qui est arrivé à la bande dessinée depuis quelques années, c'est-à-dire une forme de reconnaissance grâce à des gens comme Marjan. Parce que jusqu'à présent, on était toujours obligés de se justifier pourquoi on faisait de la bande dessinée, parce que c'était le truc pour les gamins ou pour les débiles mentaux. Et qu'on disait, non, non, on peut raconter aussi des choses avec la bande dessinée qui échappent. au schéma, qui échappe au gros cliché. Donc moi, c'est parce que moi je suis dessinateur depuis que je suis enfant que c'est ce moyen d'expression que j'ai envie d'utiliser, parce que c'est très naturel, c'est très simple, ça ne met pas en jeu des budgets, des productions, comme au cinéma, on est obligé de se bagarrer avec les financiers, avec tout un tas d'éléments qu'on ne maîtrise pas. Là, en bande dessinée, on maîtrise tout, si on veut avoir... 1000 figurants, on peut les avoir sous le crayon. Pour les décors, c'est la même chose. Donc c'est un moyen d'expression formidable. Je suis très content d'être présent ici, dans ce salon, un peu plus, disons, prestigieux peut-être, qu'un salon de bande dessinée moyen, parce que, justement, on peut accéder à ce moment-là à une forme de reconnaissance qui, pour moi, aurait dû venir déjà il y a bien longtemps.
- Speaker #2
Comment éviter de porter des jugements sur l'Algérie française quand on y consacre une série comme vous le faites ?
- Speaker #4
Je ne sais pas si je ne porte pas de jugement, moi j'essaye de raconter l'histoire de gens, c'est-à-dire que je prends toujours l'histoire par les dessins individuels, par les histoires personnelles, et comment ces histoires sont confrontées à la grande histoire, sans effectivement que les gens maîtrisent ce qui leur arrive. Et c'est toujours une interrogation que j'ai par rapport à... Moi je suis né en Algérie, donc on n'est pas responsable du lieu de sa naissance, ni de ses origines, mais je me suis toujours demandé ce que j'aurais fait et qui j'aurais été si j'étais né 15 ou 20 ans plus tôt. dans ce pays avec une culture et une situation qui m'aurait peut-être poussé, je sais pas, dans les bras de l'OS, j'en sais rien. Aujourd'hui c'est très commode de se situer en dehors et de dire finalement qu'on aurait choisi le bon camp, enfin au regard de l'histoire. Mais c'est une question évidemment à laquelle je ne peux pas répondre, donc j'essaie toujours de me mettre dans la peau des personnages et de rentrer toujours dans les raisons des uns et des autres, y compris de ceux dont... Je ne partagerai pas forcément le combat. C'est vrai que je montre par exemple la façon dont des officiers français qui étaient des résistants pendant la Deuxième Guerre mondiale se sont retrouvés ensuite en Indochine, puis en Algérie, et ont été parfois les tortionnaires. Pas tous, mais voilà, comment est-ce que des gens qui ont été des héros absolus et qui auraient mérité toutes les médailles en 1945 sont ensuite plongés dans l'histoire de la décolonisation avec toute la... toutes les conséquences qu'on sait aujourd'hui. C'est ça qui m'intéresse, c'est le parcours personnel des personnages, et toujours d'essayer de rentrer dans les raisons des uns et des autres.
- Speaker #2
Est-ce que vous avez commencé à échanger avec des historiens ? Sur le principe de la communication par la bande dessinée, est-ce qu'on considère que ça peut être un véritable outil pédagogique ?
- Speaker #4
Tout à fait. J'étais la semaine dernière dans un autre débat, dans un autre salon avec Benjamin Stora, qui est un grand spécialiste de la question, et qui lui se penche justement beaucoup sur la façon dont la guerre a été racontée en images, aussi bien pendant le moment où la guerre se déroulait, et aussi sur la façon dont les romanciers... Les photographes, les cinéastes se sont ensuite emparés du sujet. Et donc la bande dessinée fait aussi partie de ces préoccupations. Je crois d'ailleurs qu'il a préfacé un album sur le même sujet de Franck Giroud et L'Axe, sur la guerre d'Algérie aussi. Je sais qu'on a aussi des connexions avec certains historiens qui s'intéressent aussi à ce moyen de raconter l'histoire.
- Speaker #2
C'est un bel avenir, la bande dessinée à l'école.
- Speaker #4
Mais vous savez que ça existe déjà, moi je vois que je suis énormément contacté par des collèges, des lycées, des médiathèques, enfin des CDI, des établissements scolaires, pour venir faire des interventions, parce que je crois que les profs sont parfois embarrassés par certains sujets, notamment la colonisation et la décolonisation qui sont au programme. Ils sont un peu embêtés avec ça, ils n'ont d'ailleurs pas beaucoup d'heures à consacrer à ça, donc souvent certains albums peuvent servir d'outils pédagogiques. Et moi, je constate que je suis beaucoup présent dans les CDI, les collèges et les lycées.
- Speaker #2
Alors, Franck Giroud, à l'inverse des créateurs de bandes dessinées qui se penchent sur l'histoire ou entrent dans l'histoire, Franck Giroud est un historien qui est entré dans la bande dessinée.
- Speaker #5
Pas exactement.
- Speaker #2
C'est un peu schématique.
- Speaker #5
Oui, mais j'ai toujours écrit comme... comme la plupart de mes collègues ont toujours dessiné ici. J'écrivais d'abord de façon littéraire, entre guillemets, et j'ai découvert la bande dessinée assez tard, vers 16-17 ans, puisque j'écrivais dans le journal du collège sous forme de feuilleton policier avant, et j'ai découvert la bande dessinée au début des années 70 à travers Pilote. qui était un journal extraordinaire. J'ai découvert des gens comme Jérôme Moebius, comme Mézières, comme Gottlieb, comme Christin, Druyer, etc. Et je me suis passionné pour cet art qui mêlait à la fois le récit et l'image, puisque j'adorais également le cinéma, la peinture, le dessin. Et simplement, avant de pouvoir vivre de sa plume, il faut un temps très long. Et donc j'ai fait des études, et les seules études qui m'intéressaient, c'était les études d'histoire. La seule matière qui ne m'est jamais passionnée à l'école, c'était l'histoire. Et donc, tout naturellement, je me suis dirigé là-dedans, en me disant que ça me permettrait peut-être de gagner ma vie plus facilement. Mais parallèlement, je faisais toujours de la bande dessinée. Et j'ai vendu mes premiers scénarios bien avant que l'histoire me rapporte de quoi vivre. simplement pendant des années et des années, j'ai vivoté en... en casant une histoire dans Tintin, une autre dans Spirou, une autre dans Mikado, etc. Et puis, comme j'avais fait une école qui s'appelle l'école des Chartes, j'avais pu rentrer dans une... C'était déjà la fonction publique, et puis ensuite j'ai passé l'agrégation, donc pendant 2-3 ans j'ai enseigné, mais à partir du moment où la bande dessinée m'a rapporté suffisamment d'argent, j'ai abandonné l'histoire, du moins professionnellement, en tant que... qu'enseignant ou chercheur pour me lancer dans le récit. Mais l'histoire a toujours continué à me passionner. Je suis toujours abonné à la revue qui s'appelle L'Histoire. Je suis généralement à la télévision, les émissions qui en parlent. Et à mon corps défendant, même quand je ne veux pas raconter une histoire avec un petit H qui a un rapport avec l'histoire avec un grand H, elle se glisse subreplicement dans mes récits. Donc, elle m'a toujours accompagné.
- Speaker #2
Tout à l'heure, j'évoquais le projet du décalogue, qui est une chose complètement insensée dans le monde de l'édition. Donc, 10 volumes en 3 ans.
- Speaker #5
C'est même en 2 ans, parce que le premier est sorti en janvier 2001, et le dernier, le tome 10, en janvier 2003. Là, c'était également une réaction en tant que lecteur, puisque j'essaie de lire aussi ce que font mes collègues, et parfois je suis lassé par le côté interminable des séries, qui commencent souvent très bien, qui se délitent un peu avec le temps. pour lesquels il faut attendre des années et des années pour connaître la fin. Ensuite, en tant que créateur, je crois que quand on a une idée, même si c'est une idée de série, on se jette avec tous ses moyens là-dedans, avec toute son énergie, tout son enthousiasme, et quelle que soit la qualité des œuvres de départ, au bout d'un moment, cette énergie s'émousse, cet enthousiasme se tempère, et quand on arrive au dixième, quinzième album, dix ans, quinze ans après... On est fatigué, surtout si on travaille toujours avec le même partenaire. Parce qu'un partenariat dans la bande dessinée, un couple scénariste-dessinateur, c'est comme un couple dans la vie privée. Et même s'il naît sous les auspices de la passion, progressivement, il y a des habitudes qui se créent. Voilà, il n'y en a pas.
- Speaker #2
En plus, vous les avez testés, vos partenaires. Dix en deux ans.
- Speaker #5
tandis que là effectivement pendant deux ans j'ai eu l'impression de faire dix albums différents même si c'était une saga unique.
- Speaker #2
Comment vous avez joué je dis bien joué avec l'histoire parce qu'on a l'impression que vous avez fait une sorte de loterie en choisissant des lieux et des dates Rome 1946 Berlin 1922 New York 1902 chaque album est dans un contexte particulier une date précise
- Speaker #5
Oui, toujours ce goût pour l'histoire et surtout les côtés un petit peu obscurs de l'histoire et les parties peu traitées dans l'historiographie traditionnelle et pas du tout traitées dans la bande dessinée ou le cinéma ou même le roman. Mais ça, ce n'est pas nouveau. Je l'ai toujours fait depuis que je fais de la bande dessinée. Quand j'ai écrit « Les oubliés d'un âme » , c'est une histoire que j'ai écrite à la fin des années 80. on ne connaissait absolument pas le phénomène des ralliés, ce qu'on appelait l'histoire de la blonde au chimine, à savoir les Français souvent issus de la résistance qui se retrouvaient dans l'armée française et qui se retrouvaient au Vietnam à combattre le Viet Minh, alors que pendant des années, ils avaient combattu l'occupant allemand en France. Ils se retrouvaient dans la peau de l'occupant français combattant la révolution vietnamienne. Et quand je suis dans Louis-Laguigne, quand je traite des camps de réfugiés espagnols, qui ont été mis en place sur la frontière pyrénéenne du côté français, et dont on ne parle absolument plus aujourd'hui. Quand je suis allé sur place, j'ai trouvé une seule inscription sur les lieux, une inscription à la mémoire des gens qui avaient souffert, dont certains étaient morts, victimes de la barbarie nazie. Or, les nazis n'ont jamais mis les pieds. dans les camps pyrénéens, ce sont des camps qui ont été créés en janvier 1939, donc sous la République, sous le gouvernement d'Aladier, bien avant le gouvernement de Vichy, et qui ont été gérés en permanence par les Français, pas par les Allemands. Et j'ai continué sur ce chemin dans le décalogue. En 1946, j'ai parlé du rôle de l'Église catholique dans l'exfiltration des criminels de guerre nazis. Qu'il s'agisse des Allemands, des Croates, des Italiens, des Hongrois. D'abord, ce n'est pas très marrant pour un raconteur d'histoire de traiter d'un sujet dont beaucoup d'historiens ont déjà traité. Et quand on aborde un sujet qui est peu traité, déjà il y a l'excitation du chercheur, parce qu'il faut les trouver. Dans les années 80, trouver des témoignages de ralliés d'anciens soldats blancs d'Hochimine, ce n'était pas évident. Ensuite, quand j'ai fait mon bouquin sur la guerre d'Algérie, enfin, qui se passe pendant la guerre d'Algérie, attention, on est des raconteurs d'histoire, avec un petit âge, on n'est pas des historiens. C'est-à-dire que dans Azraïen, je n'ai aucune prétention de raconter la guerre d'Algérie. C'est une histoire qui se passe au printemps 57 sur deux jours. Donc, il y a 120 pages sur deux jours, donc je ne raconte pas, même si à travers cette histoire, j'essaie de montrer divers aspects de la guerre. Là, même s'il y a davantage de choses sur la guerre d'Algérie qu'il y en avait sur les ralliés, ce qui m'a intéressé, c'est de fouiller les côtés un peu moins connus. Et donc, je suis allé sur place, dans des conditions difficiles, puisque c'était en 1993, le pays était déjà déchiré par la guerre civile. Et je me suis mis à la recherche des gens du FLN, non seulement des combattants, mais des instructeurs, des ravitailleurs, des petits gamins qui... qui faisait passer la nourriture entre l'extérieur et même les camps dans lesquels étaient internés des villages entiers. Et tout ça, c'est passionnant.
- Speaker #0
Moi, avant de voir avec Pascal Horry les effets d'une certaine bande dessinée, à vous trois, Marjane Satrapi, Jacques Ferrandez et Franck Giroux, est-ce que, puisque vous avez choisi un champ historique de votre histoire précise ou d'une histoire plus globale, est-ce que l'histoire est un bon scénario ? Est-ce qu'il y a une possibilité de créer par la fiction ? Est-ce que l'histoire écrit bien ?
- Speaker #1
C'est une mine inépuisable.
- Speaker #0
Je voulais avoir votre point de vue pour savoir si effectivement le mariage était heureux et bienvenu.
- Speaker #2
Jacques a raison, c'est une mine inépuisable et un nombre incroyable des histoires que l'on écrit, en tout cas que j'ai écrite moi-même, ont trouvé leur germe à la lecture d'un article historique, d'une anecdote complètement méconnue, complètement surréaliste. Il faut même parfois faire très attention. interdit d'utiliser certaines parties de l'histoire parce que elles sont vraies mais invraisemblables. Et parfois, quand on est auteur de fiction, il vaut mieux faire du vraisemblable qui n'est pas vrai que du vrai qui sera invraisemblable. Tout à l'heure, vous avez évoqué, vous avez dit que, juste parce qu'on est ici à Blois, au rendez-vous de l'histoire, je voulais rajouter quelque chose. Vous avez dit que l'école, l'université, le collège commençaient à s'occuper de la bande dessinée. Il y a très longtemps qu'elle a pénétré dedans. Il y a des personnes qui font un excellent travail. Il y en a un que j'ai vu dans l'assistance, qui s'appelle François Rigi, qui travaille avec le CNDP, le Centre National de Documentation Pédagogique. Il utilise les bouquins qu'il a aimés en bande dessinée et qu'il trouve suffisamment bien documentés. Il écrit des espèces de fascicules pour aider les enseignants. à les utiliser dans leurs cours. Il y a également Luc Réveillon, qui traînait également par là, qui a fait des ouvrages remarquables sur ce sujet. Donc la BD a pénétré dans l'université déjà depuis très longtemps.
- Speaker #0
Marjane, pour vous aussi, est-ce que l'histoire est un très bon scénario, après Persepolis, Poulet aux Prunes ? Est-ce que vous allez persévérer sur une histoire qui vous est proche, ou entrer dans la fiction ?
- Speaker #3
Je ne pense pas. Je ne pense pas. réellement qu'il y ait de fiction dans ce que n'importe qui écrirait parce que de toute façon on parle de choses qu'on connaît et je pense que je ne parle jamais de soi tant que quand on ne parle pas de soi-même parce que quand on parle de soi on essaye de ne pas dire plein de choses quand on se met qu'elle se cache derrière quelqu'un on parle de soi et puis l'histoire de toute façon c'est la base de l'histoire l'histoire ça se passe à un endroit précis à un moment précis donc on le veut qu'on ne le veuille pas, c'est situé quand même à un moment. Mais inventer une terre nouvelle,
- Speaker #0
s'investir sur une terre nouvelle, fictive, une utopie, une date qui relève d'une pure fiction, c'est possible aussi. Oui,
- Speaker #3
pour les autres, certainement, pas pour moi.
- Speaker #0
Parce que ça procède de quelque chose. Quand on est tourné vers une histoire, on est tourné vers un passé.
- Speaker #3
Oui, le fait que moi, je me tourne vers mon passé. Par exemple, les gens me disent « Pourquoi toutes tes histoires, ça se passe en Iran ? » Où est-ce que vous voulez que ça se passe ? Moi, je viens de ce pays. Je ne sais pas, moi, quelqu'un dirait à Flaubert « Pourquoi tes histoires, ça se passe à Rouen ? » Et pourquoi ça ne se passe pas en Corse ? Ce n'est pas pour me comparer avec lui, mais bon, on parle de l'endroit où on connaît. Et c'est vrai que, moi, pour raconter une histoire, il faut que j'y croie, à cette histoire. Alors, si mon histoire, ça se passe dans les années 50, comment voulez-vous que je vous dise, par exemple, à Paris, dans les années 50, c'était comme ci et comme ça. Moi, je n'ai pas la mémoire collective de ce qui se passait. Je n'ai pas la mémoire génétique, presque. Ce qui se transmet par vos grands-parents et votre famille, les histoires que vous entendez, l'air que vous avez senti. Donc, mes histoires se passeront là où je connais, parce que ça me dit quelque chose quand j'en parle. Même si on s'en fout, finalement. C'est-à-dire, l'histoire pour le haut-prune, si ça se passe en Iran ou ailleurs, c'est la même chose. Mais j'ai besoin de certains repères pour pouvoir situer mon histoire. Et puis, le fait de détourner sur le passé. Vous savez, ça c'est quand même un point commun de tous les immigrés, et surtout les immigrés qui, comme moi, nous sommes venus justement pour pouvoir vivre plus librement parce que la situation nous devenait insupportable. C'est-à-dire, comment voulez-vous que moi je me projette dans le futur alors que mon passé n'est pas à côté de moi ? C'est possible de se projeter dans le futur une fois que moi je sais... Je sais où est enterré, par exemple, mon grand-père, il est là et je peux me projeter. Moi, mon passé, il m'a été volé, il n'est pas à côté de moi. Donc, mon seul point de référence, c'est de me retourner vers ce passé qui est déjà loin de moi. Alors, le futur, vous savez, c'est... Je pense pas.
- Speaker #1
Il y a Jacques qui veut dire quelque chose. Oui, Jacques ? Oui, parce que je pense que quand on aborde des sujets historiques, c'est aussi pour parler d'aujourd'hui. Moi, je sais que sur l'histoire que j'ai constituée, sur les cinq premiers tomes du Carnet d'Orient, dont le dernier s'arrêtait au début de l'insurrection en 1954, j'avais pas trop envie de traiter de la guerre d'Algérie. Et j'ai eu envie à nouveau de traiter ce sujet précisément par rapport à ce qui se passait dans les années 90 en Algérie. parce que je pensais qu'il y avait probablement des résonances dans les années 90 avec ce qui avait eu lieu pendant la guerre d'Algérie, c'est-à-dire des choses qui n'avaient pas été purgées, pas été réglées, pas été jugées en Algérie même, et qui ressurgissaient de cette façon extrêmement barbare et violente dans ces années 90. Donc je pense qu'aussi, et quand j'aborde la question du terrorisme aveugle en ville, par exemple, ça renvoie évidemment à la situation aujourd'hui au Proche-Orient. Donc je ne pense pas que le fait de raconter une histoire qui se passe il y a 20 ans, 50 ans, c'est forcément... Parler de quelque chose qui n'existe plus et qui est totalement révolu, je pense qu'on a toujours évidemment des résonances avec notre actualité et notre vie d'aujourd'hui.
- Speaker #0
Pascal Horry est l'homme le plus dangereux de l'affaire, puisqu'il travaille sur une idéologie absolument insupportable, l'idéologie fasciste, et sur un mensuel qui existait en 1943-1944, qui s'est appelé le Téméraire, c'est ça ?
- Speaker #4
Oui, oui, enfin je précise que mon rapport à la BD se limite... pas ce travail qui a été publié. Mais celui-ci est intéressant. Pour vous répondre, mon rapport est à la BD contemporaine, parce que je suis critique de bande dessinée depuis d'ailleurs à peu près autant de temps qu'existent les rendez-vous de loi, depuis environ 7 ans, et pour l'anecdote, j'ai eu l'occasion de parler des trois, par hasard, des trois présents dans ces chroniques. C'est-à-dire que le rapport que l'historien aujourd'hui...
- Speaker #3
Est-ce que vous avez écrit sur nous ?
- Speaker #4
Du bien, dans une de mes chroniques.
- Speaker #0
On va vérifier.
- Speaker #4
C'est dans un mensuel, mais je tairai le nom pour ne pas faire de publicité. Donc, si je me suis intéressé à la bande dessinée, ce n'est pas simplement parce qu'en tant qu'historien, il était, à mon avis, intelligent de la prendre comme document, parmi d'autres documents, ni plus ni moins. Aujourd'hui, j'aurais presque tendance à dire ni plus, parce qu'il fut un temps où c'était ni moins, puisque, évidemment, beaucoup de collègues passaient à côté. Mais entre parenthèses, beaucoup de collègues avouent eux-mêmes, et dans les générations qui ont précédé la mienne, Ils sont devenus historiens parce qu'à 7 ans, ils lisaient Les Trois Mousquetaires. Donc je pense que le rapport à la bande dessinée peut être fondateur dans une vocation d'historien. Personnellement, j'appartiens à une génération qui a eu beaucoup de chance. Et là, d'ailleurs, il y a un regard d'historien qui peut se porter là-dessus. La génération qui a eu 20 ans aux alentours de 68, elle a grandi dans ce qu'on appelle l'école belge, ce qui n'était pas rien. avec en particulier cette sorte de lutte entre les Armagnacs et les Bourguignons qui étaient Spirou ou Tintin, il fallait choisir son camp, c'était difficile d'être entre les deux, sans parler de ceux qui achetaient Coeur Vaillant à la sortie de la messe. Moi j'étais du côté de Tintin, je dois l'avouer, ce qui fait que j'adore Spirou aujourd'hui par compensation. Et cette génération-là a vu grandir la bande dessinée sous ses yeux, et effectivement atteindre le stade de la respectabilité, puisque ça correspondait à l'époque de Pilote dont on a parlé, et le moment où la bande dessinée a été regardée par une... par une petite pointe, une petite frange de la société, toujours une avant-garde au départ, comme honorable, comme respectable. Ce qui a eu un effet, d'ailleurs, capital pour la bande dessinée, c'est que les artistes eux-mêmes se sont, en quelque sorte, regardés avec moins de complexe. Je crois qu'une partie de la libération graphique, scénaristique de la bande dessinée, et en particulier ce dont témoigne Marjan, c'est-à-dire qu'il y a aujourd'hui pas mal de bandes dessinées qui sont des bandes dessinées autobiographiques, ce qui était inimaginable il y a 50 ans. Une bande dessinée autobiographique, c'était imaginable. Ça vient de ce que, devenant un art majeur reconnu, respectable, les artistes ont osé faire des choses qui auraient non seulement été censurées par leur directeur, leur rédacteur en chef, mais qu'ils auraient auto-censuré ça. Ce n'était pas imaginable. Je précise que mon rapport, ce n'est pas simplement un rapport qu'on peut avoir en tant qu'historien à la bande dessinée comme document. et en particulier comme outil de propagande. Donc je retombe quand même sur mes pieds, c'est-à-dire que dans le cadre du Téméraire, c'est dans le cadre d'une recherche ancienne d'il y a 30 ans sur la collaboration, un jour, à la Bibliothèque Nationale, qui s'appelait Bibliothèque Nationale tout court à l'époque, j'ai sorti les collections du Téméraire. Et je me suis dit, c'est un journal pour enfants de l'époque. J'étais sensibilisé à la bande dessinée, ce qui était relativement rare parmi mes collègues, mais enfin, je n'étais pas le seul quand même, il ne faut pas exagérer. Et je me suis dit, je vais tomber sur un journal pétainiste. Et alors la bande dessinée, et au-delà de la bande dessinée, les journaux pour enfants, parce que ça ne se limite pas à la bande dessinée bien sûr, étant un extraordinaire porte-parole de plein de choses et un lieu de concentration plein de fantasmes, etc. Je me suis dit je vais retrouver la parole du maréchal, le travail famille Patrick. Et je suis tombé sur un journal. techniquement très bien fait, avec d'excellents dessinateurs et de bons scénaristes, par rapport à ce qui se faisait à l'époque, c'est ce qu'on pourrait appeler top niveau, et qui était nazi. Et qui était, accessoirement, mais ça, ça demandait une enquête fabriquée par des Français, tant qu'il y a d'ailleurs directement d'argent allemand. Il y a eu beaucoup de privilèges allemands. Ils ont eu du papier, en particulier. Ça, c'était capital, d'avoir du papier. Mais pour le reste, c'est un peu comme pour les camps dont parlait Franck. C'est quand même une initiative française, par des nazis français. Et après enquête, d'ailleurs, d'autres historiens... un de mes étudiants, etc., ont pu approcher le dossier, ce qui fait que dans ma deuxième édition, j'ai tenu compte de toutes ces recherches et d'autres découvertes que j'ai pu faire. Le promoteur central, scénariste en particulier, avec son épouse, de pas mal de ses bandes dessinées, dessinées par de bons dessinateurs, qui sont connus dans la bande dessinée, par ailleurs, pour d'autres publications que ça, du moins jusque-là, ça va être le directeur de cabinet du ministre d'éducation, de l'époque, Abel Bonnard, qui est quand même le ministre collabo. pro-allemand intégral, qui a eu pendant quelques mois un directeur de cabinet frénétique, qui saluait son personnel le matin avec le salut hitlérien, quand même, ce qui fait qu'à la fin, même le ministre s'en est débarrassé. Il s'appelait Jacques Bousquet, qui était un brillant agrégé de grammaire, et qui était derrière tout ça, quand même. C'est quand même fascinant. Et c'est un journal qui avait l'exclusivité en zone nord, de fait. L'exclusivité en zone nord pendant deux ans. Donc, moi, ce qui m'a le plus intéressé, c'est bien sûr de décrypter, c'était pas difficile, parce que Merci. les histoires drôles, les jeux scouts, etc. étaient tous orientés. Les jeux scouts, c'était Lénie Blungen, c'est quand même très impressionnant. L'antisémitisme, bon. Et en même temps, ça ressemblait comme deux gouttes d'eau aux périodiques de juste avant, parce qu'ils avaient très bien compris Nelson. Donc ça reprenait les grands périodiques américains, américanisés des années 30, Robinson, Hopla, etc. Et ça annonçait les périodiques de la libération, puisque l'un des deux grands journaux pour enfants, de la libération en France, qui est vaillant, jeune patriote puis vaillant, le plus captivant, etc., contrôlé de fait par le Parti Communiste Français, a réutilisé la même maquette et les deux tiers des dessinateurs, qu'on a retrouvés aussi dans la presse catholique, mais avec d'autres scénaristes. Ça, je le signale à Franck, mais évidemment, on a quand même changé les scénaristes. Après tout, on aurait pu ne pas changer les scénaristes, à mon avis. Certains scénaristes étaient tout à fait prêts à dire exactement le contraire. Et je termine, il y a un cas vertigineux, parce que ce qui est... c'est la rapidité avec laquelle les gens non pas se retournent mais se transforment sans que ça leur pose un problème ça vaut aussi pour d'autres ça vaut pour un très très grand dessinateur comme Chaval qui a toujours occulté cette période là et bien il y a un dessinateur de ce journal qui a dessiné au mois de mai 1944 à la veille du débarquement une bande dessinée pour un autre journal qui est une bande dessinée graveleuse d'ailleurs anti-féministe et surtout très hostile à la résistance, qui montre des maquisards. Il y a eu une bande dessinée de Vichy, de la France officielle, qui a dessiné des maquisards, qui les a dessinés de la façon la plus ignoble. Ce dessinateur, neuf mois plus tard, il dessine un scénario en l'honneur du maquis, Fifi, gars du maquis, dans le journal Vaillant. C'est quand même extraordinaire. Parce que moi, je ne demande pas en tant qu'historien qu'on m'apporte ça sur le plateau. Je me dis, bon... alors ça c'est ce que disait Franck c'est invraisemblable si vous écrivez ça on va vous dire c'est une démonstration à thèse ça ne s'est pas produit,
- Speaker #0
ça s'est produit et quand on voit l'imagerie qui est utilisée c'est une imagerie fantastique déplorable il y a des monstres je ne dis pas que c'est déplorable, c'est techniquement très bien fait déplorable dans l'idée c'est le monstrueux on est dans une sorte de science-fiction en même temps puisqu'il y a toujours une menace qui rôde et donc il faut la représenter elle est représentée à travers des monstres des figures absolument lèves et hideuses ce qui est très impressionnant en revanche ça c'est lié au fantasme des créateurs parce que
- Speaker #4
Marjane parlait de la dimension nécessairement subjective de tout ça, c'était un vaste problème mais en tous les cas la subjectivité des opérateurs qui étaient derrière a dû être quand même projetée sur cet écran extraordinaire qu'est la bande dessinée avec un superbe dessin en première page tous les 15 jours parce que c'était un 15h ils avaient quand même des tendances lourdes là la psychanalyse pourrait dire des choses a un goût pour le fantastique glauque et pour une menace qui monte alors on peut transcrire c'est la menace qui monte face à eux l'effondrement de leur univers mais il y a des dessins extrêmement impressionnants sur les insectes et les robots qui vont envahir le monde on pourrait faire une traduction évidemment mais c'est extrêmement impressionnant je vous donne un simple exemple donc ce journal qui était tiré et à peu près vendu d'après les informations que j'ai à 150 000 exemplaires ce qui est honorable pour l'époque Merci. et qu'il y avait surtout le monopole en zone nord, qu'ils se vendaient en kiosque. Et donc je pense que d'ailleurs la plupart des parents ne remarquaient même pas le contenu, parce que tout ça c'était pour les petits-enfants, n'est-ce pas ? Ce qui fait qu'à la libération, ces journalistes n'ont pas eu trop de problèmes, parce qu'ils avaient travaillé pour les petits-enfants. ce journal a consacré un numéro, c'était des numéros à thème un numéro à thème sur les meurtres rituels c'est destiné à un public de pré-adolescents et d'adolescents sur les meurtres rituels, c'est pas la peine de vous faire un dessin parce que ça signifiait l'influence du 3ème Reich c'est à dire qu'il y avait une page entière sur les meurtres rituels juifs avec des dessins mais ça, c'était vendu en kiosque à Paris et en zone nord pendant 2 ans
- Speaker #0
Impressionnant. Et c'est devenu le petit nazi illustré aux éditions Nautilus. Les livres de Marjane Satrapi sont à l'association. Les livres de Jacques Ferrandez chez Casterman et les livres de Franck Giroud, le Décalogue, je ne sais plus. Chez Glénat, le Décalogue. Chez Glénat, oui, bien sûr.
- Speaker #4
Qui est un éditeur très soucieux du rapport à l'histoire, Glénat.
- Speaker #0
Merci à tous. Si vous voulez les rencontrer pour débattre, ce n'est peut-être pas plus mal. de les retrouver sur les stands de bande dessinée où il y aura pendant la journée des signatures.