- Speaker #0
Bonjour à tous, bienvenue dans les Dialogues théologiques. Il y a 40 ans, le 14 octobre 1986, disparaissait Claude Bruaire à l'âge de 54 ans. Nous consacrons aujourd'hui notre dialogue à ce philosophe pour qui la révélation chrétienne constituait une invitation à approfondir le le travail de la raison. Pour découvrir cette pensée et sa portée théologique, nous recevons le père David Rabourdin. Bonjour David.
- Speaker #1
Bonjour Alban, merci pour votre invitation.
- Speaker #0
Vous êtes membre du comité de rédaction de la NRT, vous enseignez à la faculté Notre-Dame et vos recherches portent notamment sur Claude Bruaire. Vous avez fait votre thèse sur ce philosophe et vous avez étudié chez lui les rapports entre philosophie et théologie. Sur la notion d'affirmation, on verra peut-être ce que cela veut dire tout à l'heure. Alors Claude Bruaire, il est né à Paris le 15 mai 1932. Il entreprend des études au séminaire du diocèse de Versailles. Il s'oriente vers l'enseignement et, agrégé de philosophie en 1960, docteur Slettre en 1964, il enseigne d'abord au lycée, puis à l'université de Tours, et finalement devient... titulaire de la chaire de métaphysique à la Sorbonne en 1979. Il a été marqué par Gaston Fessard, je crois, et il fréquente les rencontres philosophiques du vendredi chez Gabriel Marcel, rue de Tournon. Et il fait la connaissance là-bas de sa future épouse, Michèle Delhomme. En 1975, il participe à la fondation de l'édition francophone de notre petite sœur et cousine ou amie. en tout cas de la revue Communio. Son œuvre, on peut dire qu'elle embrasse la question de Dieu, la liberté, le corps, la responsabilité médicale, de l'affirmation de Dieu à l'être de l'esprit, en passant par le droit de Dieu. Eh bien, ces titres nous invitent à penser l'existence comme un don. Nous recevons notre être, mais aussi cette liberté qui nous permet de répondre. de notre vie. Alors, Père David Rabourdin, je vais vous appeler David, puisque nous sommes tous les deux de la NRT. Pour commencer par l'homme, quel moment de la vie de Claude Bruaire éclaire pour vous le mieux sa vocation de philosophe ?
- Speaker #1
Eh bien, je dirais, je pense à trois ou quatre dates. La première, c'est l'année 1950-51, donc Bruaire a tout juste 18 ans. inspiré par le témoignage des prêtres ouvriers qu'il a pu connaître dans son diocèse, là où il a grandi, le diocèse de Versailles, notamment il était du côté de Sartreville. Et donc inspiré par le témoignage des prêtres ouvriers, il décide d'entrer au séminaire, donc tout juste 18 ans. À ce moment-là, il fait quelques années de séminaire, vous l'avez dit, et puis le supérieur du séminaire de Versailles trouve qu'il a quand même un talent philosophique certain, un peu hors norme. Donc il lui propose d'aller approfondir la philosophie, et puis finalement, cela sera pour lui une claire vocation de devenir philosophe plutôt que prêtre. Et donc, comme vous le rappeliez, c'est là qu'il se met à fréquenter les fameux rendez-vous de Gabriel Marcel de la rue de Tournon, et c'est là qu'il rencontre beaucoup d'enseignants en philosophie, de professeurs très marquants, on peut penser à Henri Gouyer notamment, et d'autres encore. Et puis c'est là qu'il rencontre sa future femme, une jeune étudiante en médecine à l'époque, qui s'appelle Michèle Delhomme, qui est toujours vivante et qui deviendra Madame Bruaire. Deuxième date, c'est 1964. Là, Bruaire soutient ces deux thèses. Une première thèse qui s'appelle l'affirmation de Dieu, et c'est sur la logique de l'existence. Et puis la deuxième thèse qui est une sorte de conversation intense avec l'œuvre de Hegel. qui s'appelle Logique et non chrétienne dans la philosophie de Hegel. Donc naissance officielle d'un philosophe reconnu. Peut-être une troisième date, ce serait en 1974. Là, il y a un autre événement éditorial, c'est Le droit de Dieu. Où là, Bruaire fait ce petit livre chez Aubier, un petit livre par la taille, mais sérieux par le contenu. Où là, en fait, on y reviendra, mais il se préoccupe de dire philosophiquement que Dieu a le droit de se révéler. Et que l'absolu n'est pas muré dans un absolu silence. Il n'est pas le tout autre inatteignable. En tout cas, ce serait un très mauvais procès fait à l'idée de Dieu que de l'engoncer dans un ailleurs inaccessible. Et puis peut-être dernière date, encore un événement éditorial, c'est 1983 avec son maître ouvrage L'être et l'Esprit, paru Merci. dans la collection épimétée aux presses universitaires de France. Et c'est vrai qu'à ce moment-là, on a quelques traces biographiques où Bruaire aurait dit à quelques amis, quelques confidents, notamment au père Tilliette, il aurait dit avec ça, j'ai tout dit. Et c'est vrai qu'à ce moment-là, il a 51 ans, donc on pourrait dire que c'est le début pour un philosophe. Platon disait dans La République qu'on devient philosophe à partir de 50 ans. Donc lui, à 51 ans, il publie L'Être et l'Esprit. Et il va donc tirer sa révérence, il va mourir malheureusement, prématurément, trois ans plus tard. Voilà un peu les quatre dates que je retiens, qui sont 18 ans, ensuite naissance d'un philosophe, position très forte de sa thèse, Dieu peut entrer en commerce avec ce monde, et enfin une œuvre de maturité qui s'appelle Lettres et l'Esprit.
- Speaker #0
Il devait être un très bon professeur, j'ai l'impression. Ses écrits sont difficiles, il faut l'admettre, il a la dialectique de Hegel. en tête et peut-être un peu dans son style, mais quand il est à l'oral, je le trouve, moi, très clair, très lumineux. Il faut dire aussi que Bruaire n'était pas un philosophe en chambre parce qu'il aimait aller sur le terrain,
- Speaker #1
et notamment sur des terrains où la réflexion philosophique est peu présente. Il a aussi consacré pas mal de temps à des groupes de réflexion du type entrepreneur et dirigeant, et ça l'intéressait de... d'aller mettre son nez dans le milieu du travail, notamment parce que, en philosophie, le marxisme était un cadre d'analyse du travail qui était très opératoire à l'époque. Et lui, étant dialoguant avec Hegel, donc dialoguant avec Marx, il essaie de voir quel autre type de réflexion on peut avoir dans le milieu du travail. Il était aussi intéressé par le milieu politique. Il est ancré en Auvergne, dans le massif central, Et il était... conseiller municipal d'une petite ville qui s'appelle Prades.
- Speaker #0
Merci, on va faire une petite pause et puis on revient tout de suite.
- Speaker #2
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- Speaker #0
Voilà, on reprend avec le père David Rabourdin pour évoquer le philosophe. Claude Bruaire, dont on célèbre les 40 ans de la disparition. Alors, Claude Bruaire, dans l'Affirmation de Dieu, un ouvrage de 1964, il examine le langage, le désir, la liberté. Alors, David Rabourdin, comment ces expériences si ordinaires, parler, désirer, choisir, comment est-ce que ces expériences peuvent nous conduire à poser la question de Dieu ?
- Speaker #1
On entre vraiment dans l'atelier du philosophe avec ses questions. Bruaire, à l'époque, il a entre 28 et 32 ans quand il a écrit sa thèse. Et c'est vrai qu'il propose une anthropologie des puissances humaines. Et il nomme trois puissances. Le désir, le langage, la liberté. J'ai beaucoup réfléchi et je me suis dit deux choses. D'abord, c'est très intéressant parce qu'il dit trois fois le propre Delhomme. On dirait que l'homme est un animal qui parle, disait Aristote. ou bien l'homme est une machine à désirer, disait Deleuze, ou en tout cas l'homme est libre. Donc lui, il prend les trois, et ça lui permet de se donner comme interlocuteur philosophique d'abord tout le courant du structuralisme à travers la question du langage, tout le courant de la psychanalyse avec la question du désir, et puis enfin cette espèce de philosophie spiritualiste, ou en tout cas chrétienne, avec une affirmation très forte de la liberté de la personne humaine. Il faut aussi peut-être se représenter ces trois puissances comme affrontées. Une image mentale que j'avais quand je travaillais ces textes de près, c'était quelque chose qui ressemble un peu au phèdre de Platon. Vous savez, il y a le cocher qui a un char, et ce char, il est tiré par deux chevaux. On pourrait dire que le cocher, c'est la liberté et qui tient des reines, mais les reines sont les reines de ces deux chevaux, que sont d'une part le désir et d'autre part le langage. Mais on a trois problèmes. Le premier problème, c'est que le désir va où il veut. Deuxième problème, le langage va où il veut. Et troisième problème, le cocher, la liberté, va où elle veut aussi. Et donc du coup, le Bruaire se donne une espèce de vision de l'existence humaine comme d'abord une existence qu'on pourrait dire à l'école de Gabriel Marcel, problématique. L'homme problématique. Et donc la question c'est comment résoudre cette problématique et Bruaire va aller du côté de la conciliation. C'est une sorte de résolution dialectique, ou plutôt une résolution spéculative, les mots sont hegéliens, de cet affrontement dialectique entre les puissances. Là, en fait, Bruaire a aussi un héritage très fort, c'est l'héritage blondélien. Vous savez, la question initiale de la grande Delhomme de Bléandelle, c'est « Oui ou non, la vie humaine a-t-elle un sens et l'homme a-t-il une destinée ? » Dans ce livre, « L'affirmation de Dieu » en 1964, Bruaire, la première phrase, c'est une sorte de... pastiche ou de clin d'oeil ou de citations oui ou non l'existence humaine a-t-elle un sens et ça c'est une très belle question parce que face à cette anarchie des puissances la conciliation va être à la fois une affirmation de soi mais pas une affirmation solitaire et c'est là tout le tour de force de Bruaire dans cet ouvrage qui est proprement fascinant c'est qu'il va dire qu'on peut en nous concilier désir... langage et liberté, à condition que l'on découvre qu'il y a une liberté plus grande que la nôtre qui nous a donné un désir et un langage réconciliables. Je le dis beaucoup trop vite, mais en un sens c'est ça. Donc du coup, la liberté humaine, trop petite pour d'elle-même résoudre tous les problèmes, va affirmer non pas... la cohérence de sa propre vie de manière solitaire, mais affirmer Dieu comme étant le principe en lequel elle va trouver sa vie réconciliée. Chappelle disait, lui aussi, il parlait beaucoup volontiers d'une existence réconciliée. Alors, la grande question, vous me la posez tout de suite, c'est, mais du coup, Dieu est nécessaire à l'épanouissement humain, en un sens, on a rapatrié Dieu en philosophie, et donc du coup, on a une espèce de méthode d'immanence un peu brusque qui fait que On convoque Dieu comme étant la clé de voûte d'un système qui sinon s'écroulerait. C'est une manière de déduire Dieu et donc d'avoir une forme de prise rationnelle sur Dieu. Alors c'est une question qui est brûlante et dans ma thèse je la travaille beaucoup. Et je crois qu'on peut dire qu'on est là à une espèce de zone frontière, de zone seuil un peu grise, où Bruaire va dire que oui, il nous faut un Dieu. Et en même temps, au moment où il dit ça, il va laisser... l'idée de Dieu dans sa propre liberté, selon son propre régime.
- Speaker #0
Est-ce que la liberté Delhomme, à ce moment-là, n'est pas aussi d'être donnée à lui-même ? Et donc, parce qu'on n'a pas évoqué la notion de don, que je crois est très importante chez lui, pour justement comprendre l'être dans son rapport au transcendant.
- Speaker #1
Oui, tout à fait. Alors la question de don est très intéressante, parce que... On fait souvent de Bruaire, et c'est comme ça que j'étais entré aussi dans sa pensée, on fait de Bruaire un des archétypes de la pensée du don, notamment du don en métaphysique. Et je veux dire que c'est tout à fait juste de convoquer Bruaire pour penser le don en métaphysique. Il a des magnifiques pages là-dessus. Mais j'ai découvert en essayant de faire cette thèse et en étudiant l'ensemble de son œuvre, que finalement le don était un concept qui arrivait plutôt tardivement dans son œuvre. C'est un concept que j'ai appelé... résolutoire. En fait, le don, c'est la résolution de problèmes que Bruaire porte depuis très longtemps. Mais c'est vrai que du coup, quand on lit rétrospectivement son ouvrage L'affirmation de Dieu, on se rend compte que finalement, cette dialectique des puissances qui doivent se réconcilier, en fait, Bruaire le dit d'ailleurs texto, mais sans en faire trop sur le concept de don, il va dire texto que la réconciliation est donnée par Dieu. Donc, il y a déjà la figure d'un Dieu qui est donateur de réconciliation, d'un dieu qui est à la fois transcendant et en même temps proche et prodigue, une espèce de générosité infinie. Et en un sens, le raisonnement très serré de Bruaire en 1964 aboutit là, mais ça n'est qu'à la fin des années 70, en 1980, et puis dans L'être et l'Esprit de 83, qu'il va thématiser l'être de don. L'être de don, c'est cet être que nous sommes qui a tout reçu. gratuitement. Autrement dit, et ça c'est très important, de même que l'homme n'a pas vraiment besoin de déduire Dieu pour la cohérence de son existence, ce serait une sorte de mainmise sur Dieu, de même Dieu n'a pas besoin Delhomme pour devenir Dieu. C'est encore une sorte d'aporie hegélienne, un problème hegélien immense, c'est que on a l'impression, et Bruaire le voit très bien chez Hegel, qu'il y a cet esprit de Dieu qui est une pure négativité, qui a besoin de se réaliser dans le monde, et donc pour éviter ce processus-là, Bruaire opère une forme de dégagement, de dire non, quand Dieu donne l'existence, il la donne vraiment. C'est une pensée de la création, en fait.
- Speaker #0
Alors, merci beaucoup. C'est une pensée de la création. On voit bien que c'est un philosophe du XXe siècle, de la crise de la liberté, de la crise de la transcendance. Est-ce que c'est un philosophe du XXIe siècle ? Ce sera ma dernière question.
- Speaker #1
Je pense que Bruaire, je ne sais pas si c'est un philosophe du XXIe siècle, mais je pense qu'il offre des ressources au XXIe siècle et à ceux et celles qui voudront bien se philosopher au XXIe siècle. Je pense notamment, je l'ai écrit un petit peu dans les nouvelles théologiques, mais au fond, à cette espèce de saut anthropologique ou ce défi anthropologique qui représente l'intelligence artificielle. On a souvent mobilisé le mot de « intelligence » comme étant une faculté classique réservée à l'homme. Et on se dit, mais est-ce qu'on peut l'attribuer à la machine ? Bruaire verrait les choses différemment. Il regarderait plutôt en pragmatique, il regarderait plutôt du côté des effets de ces machines-là. Il y a un effet sur le langage. Le langage tourne tout seul. Et donc c'est là où on se dit, mais tiens, le propre Delhomme qui était de parler n'est plus le propre Delhomme. Il y a de même un effet sur le désir. Ce qu'on appelle un algorithme est basé sur cette construction très simple. Vous avez aimé ceci, vous aimerez aussi peut-être cela. Donc, machine à anticiper les désirs. Moi, quand je fais ma thèse sur Bruaire, mon marchand de livres en ligne avait très bien compris que je faisais ma thèse sur Bruaire parce qu'il me proposait des livres. Voilà, c'est le principe. Donc du coup, et le langage et le désir, ces deux puissances qui font notre humanité, semblent être à ce point universalisables qu'elles sont aussi machinisables, mécanisables ou algorithmisables, si vous me passez l'expression. Mais Bruaire offre un trépied. Et donc, oui, nous rencontrons la machine dans le langage, oui, nous rencontrons la machine dans le désir, mais il y a dans ce troisième pied, qui est la liberté, où là, nous n'avons pas encore rencontré de machine vraiment libre. Et donc du coup, c'est une astrologie... On n'a pas le droit de cliquer. C'est ça, on a le droit de ne pas cliquer. Et du coup, Bruaire pose cette belle question, qu'est-ce qu'un langage, non pas qui fonctionne, ou un langage qui semble fonctionner, mais qu'est-ce qu'un langage libre ? Et qu'est-ce qu'un désir libre ? Donc ce troisième pied du trépied est fait pour s'improjeter dans les deux autres. Et ça, je trouve qu'il y a une ressource enthromologique que Bruaire nous offre pour penser à l'ère de l'intelligence artificielle.
- Speaker #0
Merci David Rabourdin. Ces dernières phrases me rappellent le pape Léon XIV qui parle d'ascèse vis-à-vis de l'IA et ce n'est pas du tout comme un grand inquisiteur qui le dit, mais c'est justement comme un prophète de la liberté, je crois, la liberté de l'homme vis-à-vis de la machine. Alors on peut rappeler qu'il y a un article qui va arriver dans le prochain numéro de la Nouvelle Revue Théologique, dans le numéro de janvier 2027, sur Bruaire justement.
- Speaker #1
Je me suis attaché à une expression que l'on trouve très très peu sous la plume de Bruaire, mais qui est pourtant caractéristique de la fine fleur de sa pensée, à mon avis.
- Speaker #0
Le passe-droit que nous sommes.
- Speaker #1
Exactement, nous sommes un passe-droit. Nous ne devrions pas exister comme esprit fini, dit Bruaire. Un esprit doit être infini. Et pourtant, nous, nous sommes des esprits qui avons commencé d'exister. Alors je tire le fil et je trouve ça très intéressant de...
- Speaker #0
L'exister comme faveur.
- Speaker #1
Exactement. En fait, cette faveur qui nous est faite d'exister, on la pensait en termes de dons. Et vous, Rion, vous la pensez en termes de dons. Voilà. Mais voilà.
- Speaker #0
Et alors, en complément de ce podcast, il y a la nouvelle théologique. Vous redonnez ces aspects très importants Communio introduction à l'œuvre de Claude Bruaire. Merci beaucoup, David Rabourdin.
- Speaker #1
Un grand merci Alban Massie pour cette invitation très sympathique.
- Speaker #0
À la prochaine sur le podcast des dialogues théologiques. Au revoir.
- Speaker #2
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