Speaker #1« Bonjour et bienvenue dans les Dialogues théologiques. Dans le dernier podcast, nous avons abordé la piété populaire à l'occasion de la visite du pape. » Léon XIV en France, et nous avons observé la tunique d'Argenteuil, le film La Passion du Christ de Mel Gibson, et puis les gestes qui donnent corps à notre foi, cette dévotion populaire. Et pour cela, je me suis aidé des articles de la Nouvelle Rue Théologique que vous pouvez retrouver dans les commentaires et la présentation de ce podcast. Nous avions retenu un repère essentiel. Au-delà de l'émotion, du sensible, ces pratiques nous rapprochent-elles du Christ ? Font-elles grandir la foi, l'espérance et la charité ? Aujourd'hui, c'est avec François Odinet, théologien pratique, qui est l'aumônier général du Secours catholique, que je voudrais continuer cette réflexion. François Odinet apporte un autre élément dans une récente... notes qu'il a écrites pour la NRT sur le dominicain Serge Bonnet et le catholicisme populaire. Serge Bonnet était un dominicain, sociologue qui a beaucoup regardé et analysé les pratiques de la dévotion populaire de son époque. Les pèlerinages, les gens qui se sentent dimanche pour les grandes fêtes, etc. Il reprochait à une partie du clergé français de s'être éloigné du peuple. en méprisant les fêtes, les dévotions, les pratiques familiales. Et pour lui, il voyait quelquefois là-dedans une stratégie de distinction sociale, une foi plus intellectuelle qui se sujette supérieure à une foi mêlée de coutumes, d'affects, de culture locale. Alors François Odinet conserve cette alerte. Mais il montre que la situation a changé. Les dévotions populaires ont retrouvé leur succès. Un relique de Thérèse de Lisieux ou de Bernadette, foule dans les sanctuaires mariaux, neuvaine pour ceci ou pour cela, fréquentation de Notre-Dame de Paris. Tous ces gestes ne reconstituent pas simplement le catholicisme d'autrefois. Les démarches sont souvent plus individuelles et liées à des moments de crise, maladie, deuil, naissance, engagement, rupture. Et j'aime bien quand François Odinet parle de situation d'ouverture. Dans une société où les grands récits communs sont fragmentés, un geste, un lieu religieux reste accessible. Dans une société où les grands récits communs sont fragmentés, un geste ou un lieu religieux reste accessible. Une personne peut entrer dans une cathédrale, allumer une bougie, regarder une relique, sans être encore capable de formuler l'ensemble de sa foi. Le geste précède la parole bien souvent. Et la tâche pastorale consiste alors à accueillir ce geste, et puis à l'inscrire. progressivement dans la vie même de Jésus, dans ce que nous lisons dans les récits évangéliques. Pour François Audinet, c'est notamment ce rapport au récit qui distingue la dévotion de la superstition. La superstition attend d'une pratique qu'elle fonctionne. La dévotion chrétienne peut expliquer à quel récit elle se rattache ? Et à quelle conversion elle appelle ? Je crois que cette note est applicable à la tunique Argenteuil ou au film La Passion du Christ de Mel Gibson. La question n'est pas seulement est-ce que c'est impressionnant ? Est-ce que cette image est émouvante ? Non, il faut se demander mais quel est donc le récit qui nous est présenté ici ? transmis et qui va toucher mon cœur. S'agit-il d'obtenir une protection ou une certitude par le seul contact avec le sacré ? Ou alors est-ce que je vais entrer moi-même dans le récit de la Passion ? Est-ce que je vais recevoir le pardon et devenir capable de charité ? Le vendredi, au Stade de France, il y aura une ronde des Saints de France. Je crois que c'est magnifique. Et ce grand récit catholique français demande le même discernement. Parce que cette ronde des saints de France, elle peut faire connaître des vies transformées par l'évangile, mais elle peut aussi servir à un récit national, idéalisé. Attention à cette récupération nationaliste ou régionaliste des lieux, des dévotions populaires. Les saints ne prouvent pas qu'un pays est naturellement chrétien. Quand Jean-Paul II demandait aux Français « Église de France, Qu'as-tu fait des promesses de ton baptême ? Eh bien, rappelez qu'il y a eu un baptême. Et donc, on n'est pas simplement dans le naturellement chrétien. Mais ce qui importe, c'est de voir que dans des contextes, dans des régions, dans des histoires différentes, des personnes ont reçu l'évangile, ont répondu à cet appel de l'évangile. Et c'est là qu'intervient le sensus fidei, le sens de la foi. Dans un article, Le Flair du Troupeau, la théologienne Ysabel de Andia expliquait que le sensus fidei, c'est cet instinct spirituel lié à la vertu de foi. Le sensus fidei, il permet de reconnaître ce qui est conforme à la foi apostolique et à l'esprit de l'Évangile. Ysabel de Andia précise qu'il ne se confond pas avec l'opinion majoritaire. Une pratique n'est pas vraie simplement parce qu'elle attire une foule ou parce qu'elle est ancienne. Le sensus fidei est à la fois personnel et ecclésial. Il naît d'une connivence avec la vérité divine, dans une connaturalité surnaturelle. dans une foi qui est formée par la charité. Et ce sens de la foi se développe dans la vie de l'Église, toujours par l'écriture, les sacrements, la prière, la communion avec les pasteurs. Le pape François utilisait cette formule que le pasteur doit avoir le flair du troupeau. Il doit sentir avec le troupeau. Et c'est pourquoi le pasteur marche parfois devant, mais parfois au milieu et parfois derrière. Parce que le troupeau lui-même possède ce flair pour trouver le bon chemin. Le peuple croyant, le magistère, ce ne sont pas des autorités qui se concurrencent. Ce sont tout simplement des participations différentes au discernement. de la foi de l'Église. Et aujourd'hui, le chemin de la synodalité nous aide à mieux comprendre comment ce sensus fidei, fidelium, peut se développer au service de la progression de l'Église. Appliqué à la piété populaire, ce principe donne deux questions complémentaires que je partage avec vous. Premièrement, quel fruit la... piété populaire produit-elle ? Davantage d'espérance, de foi, de charité, de liberté, de communion ? Et puis, deuxièmement, ce qu'elle affirme, est-il en harmonie avec l'Écriture, avec le mystère du Christ, avec la foi transmise par l'Église ? La dévotion peut être très généreuse, mais confuse. Elle peut être aussi formellement orthodoxe et ne produire ni charité ni conversion. Le discernement demande de tenir ensemble ces deux aspects. Et puis, il faut enfin considérer la dimension collective de la piété populaire. Une procession, ce n'est pas seulement l'addition de dizaines ou de centaines de démarches individuelles. Ce sont des personnes qui marchent ensemble, qui règlent leurs pas. porte un même signe. qui chantent ensemble, d'une même voix, qui se rendent visibles comme communauté, comme corps du Christ. C'est toute l'Église qui porte la même tunique. L'inventeur commune des saints relie les fidèles présents à une communauté plus large, qui traverse les lieux et les générations. Alors bien sûr, cette dimension collective court le risque de s'assimiler les personnes et de les étouffer. Non, la dévotion populaire peut être discernée comme juste lorsqu'elle donne une place à chacun dans le corps. Elle rappelle aussi que la foi chrétienne ne concerne pas seulement l'intelligence, la mémoire, l'affectivité. l'essence, le mouvement, l'effort, se mettre à genoux. Dans notre réflexion, je crois que c'est important de reconnaître ce que les gestes que je fais expriment. L'adoration, la demande de pardon, la disponibilité. L'effort du corps peut soutenir une décision intérieure et l'inscrire dans la durée. Vendredi, il y aura une veillée au Stade de France. Alors peut-être qu'on peut retenir quatre critères pour regarder ce bel événement. La vérité historique. Il y aura la tunique Argenteuil. Il ne convient pas d'affirmer sur cette tunique ce que les sources historiques ne permettent pas d'établir. Ensuite, la cohérence de la dévotion avec la révélation de l'Évangile. Le signe doit conduire au Christ et au mystère pascal. Et puis, troisièmement, les fruits. Foi, espérance, charité. Et j'ajoute liberté, unité, service des autres. Et puis, cette dimension ecclésiale. La pratique construit le corps du Christ. Et ce n'est pas un groupe fermé autour d'une identité ou révérant simplement un objet, mais... C'est une Église qui est appelée à être en sortie d'elle-même. La piété populaire, ce sont ces frontières de l'Église qui s'ouvrent précisément. Et cela rappelle une donnée fondamentale de l'anthropologie chrétienne. La relation à Dieu concerne l'être humain tout entier, corps et âme. L'intelligence est nécessaire pour vérifier, interpréter, discerner, mais le visible, le sensible... ne sont pas des concessions faites à une foi moins développée. Ce sont des médiations qui permettent de mesurer la foi dans son incarnation. La tunique, la ronde dessin, une procession, un film sur la passion ne dispensent jamais de réfléchir. Mais ils donnent matière pour cette réflexion et pour la prière. La justesse de la piété populaire se discerne dans l'accord avec l'Évangile, dans les fruits qu'elle porte et dans la capacité à faire vivre une communauté comme corps du Christ. Vous pourrez retrouver les articles dont je me suis inspiré pour ce podcast en commentaire ou en présentation de cet épisode. Merci d'avoir écouté les Dialogues théologiques et n'hésitez pas à vous abonner à la revue, la nouvelle revue théologique, la revue qui s'écoute autant qu'elle se lit. A bientôt.