Speaker #1Bonjour à toutes et à tous dans ce dialogue théologique. Cette année marque le dixième anniversaire d'Amoris Laetitia, l'exhortation apostolique du pape François sur l'amour de la famille. Vous en souvenez, au moment de sa parution en 2016, dans le sillage des deux synodes sur la famille convoquées par le pape François, l'exhortation fut largement réduite dans les débats ecclésiaux et médiatiques à son chapitre 8, consacré à l'accompagnement pastoral des personnes vivant des situations dites irrégulières. Or, la nouveauté pastorale d'Amoris Laetitia ne peut être comprise qu'à partir de sa vision positive du mariage chrétien lui-même. Pour mesurer cet héritage... La Nouvelle Revue Théologique a donné la parole à deux théologiens moralistes, Alain Thomasset et Marie-Laetitia Calmeyn. Ce sont les deux dernières nouvelles théologiques que vous pouvez trouver facilement sur le site de la NRT, www.nrt.be. Vous trouverez le lien dans la présentation et dans le premier commentaire de ce podcast. Et puis, à la fin de ce podcast, il y a une annonce à ne pas manquer, une surprise pour ceux... qui veulent aller plus loin sur le mariage. Alors, on ne va pas faire un bilan pastoral d'Amoris laetitia, on ne va pas regarder comment s'est faite la mise en œuvre de ces indications, mais on va répondre à la question qui risque de fâcher qu'a apporté Amoris laetitia à la réflexion théologique elle-même. Les articles d'Alain Thomasset et de Marie-Laetitia Calmeyn montrent que que l'une des intuitions majeures d'Amoris Laetitia demeure plus actuelle que jamais. Tenir ensemble la vérité de l'Évangile, la miséricorde de Dieu et l'accompagnement concret des personnes. Alors pour résumer, Alain Thomasset, de son côté, nous aide à comprendre la nouveauté du discernement pastoral proposé par le pape François. Et puis Marie-Laetitia Calmeyn, elle, de son point de vue, elle éclaire les enjeux sacramentels de ce discernement. Rappelons le curriculum vitae de nos deux experts. Alain Thomasset est jésuite, il est professeur de théologie morale aux facultés Loyola Paris, dont il est le vice-recteur chargé des relations internationales. Son travail s'inscrit dans la grande tradition du discernement moral chrétien, attentive à la foi, à la vérité d'évangile. et à la complexité des situations humaines. Marie-Laetitia Calmeyn, elle, elle est belge, elle est consacrée au diocèse de Paris, elle est professeure ordinaire à la faculté Notre-Dame et à l'ISSR, l'Institut supérieur de sciences religieuses, au Collège des Bernardins. Elle est aussi consulteur au Dicastère pour la doctrine de la foi. Et puis, elle est membre du comité de rédaction de la NRT. Alors commençons avec l'article d'Alain Thomasset. Son article s'intitule « Dix ans après Amoris Laetitia, un renouveau en chemin ». Dans ce texte, il rappelle que l'exhortation a profondément renouvelé la manière dont l'Église accompagne les familles. Je vous lis un extrait de son article. « Amoris Laetitia invite à adopter le regard et les attitudes de Jésus à l'égard de ceux et celles que nous rencontrons. Dans ce sens, le pape exhorte à rejoindre la situation concrète des familles réelles et non à rester dans un idéal chrétien trop abstrait. Toute pastorale est ainsi invitée à accompagner et aider la croissance des personnes à partir du point où elles en sont.» Pour Alain Thomasset, la nouveauté n'est donc pas un changement de doctrine, mais une manière renouvelée de regarder les personnes et leur histoire. Selon lui, la première fécondité de l'exhortation apostolique après le synode sur la famille est d'avoir redonné un souffle nouveau à la pastorale familiale. Dans de nombreux diocèses, l'exhortation a encouragé le développement de la préparation au mariage, l'accompagnement des couples, la formation des acteurs pastoraux, l'attention portée aux situations familiales complexes. La famille est apparue davantage comme un lieu privilégié d'annonce de l'évangile et comme un point de rencontre entre toutes les pastorales. Mais l'invéritable cœur du texte se situe ailleurs. Pour Alain Thomasset, c'est dans la redécouverte de la miséricorde comme principe pastoral. Il rappelle que François invite l'Église à regarder les personnes comme le Christ lui-même les regarde. Il ne s'agit pas de partir d'un idéal abstrait, mais de rejoindre les familles réelles, avec leur joie, leur fragilité, leurs blessures. Comme l'écrit le pape, comme le rappelle le père Thomasset, et je vous cite... L'exhortation Amoris Laetitia : "personne ne peut être condamné pour toujours, parce que ce n'est pas la logique de l'évangile. Et, ajoute, François, je ne me réfère pas seulement aux divorcés engagés dans une nouvelle union, mais à tous en quelques situations qu'ils se trouvent." Alors, cette phrase, on le sait, est devenue emblématique de l'esprit d'Amoris Laetitia. L'exhortation propose alors une méthode, que Alain Thomasset résume ainsi « accueillir, accompagner, discerner et intégrer » . Alain Thomasset souligne que cette démarche ne repose pas sur une rupture doctrinale, mais sur des principes profondément enracinés dans la tradition morale catholique. C'est la loi de gradualité, avec l'attention aux circonstances aussi. Le rôle de la conscience éclairée et la prise en compte des facteurs qui peuvent diminuer la responsabilité morale. Et le théologien rappelle l'un des passages les plus discutés de l'exhortation. Je vous cite ce passage. Il est possible que dans une situation objective de péché, on peut vivre dans la grâce de Dieu. On peut aimer, on peut également grandir dans la vie de la grâce. et dans la charité. Ainsi, la nouveauté d'Amoris Laetitia consiste précisément à faire confiance à l'action de la grâce dans les parcours concrets des personnes, à reconnaître que l'histoire du salut se déploie souvent de manière progressive. Alors, sur quoi repose théologiquement cette manière d'accompagner et la place de la grâce dans ce processus de croissance ? qui vise à manifester la joie de l'amour Amoris Laetitia ? Eh bien, c'est précisément la question qu'a abordée Marie Laetitia Calmeyn. Là où Alain Thomasset insiste sur les pratiques pastorales, dix ans après Amoris Laetitia, Marie Laetitia Calmeyn cherche à mettre en évidence la logique théologique profonde qui soutient ces pratiques. Tout commence par le kérigme. c'est-à-dire l'annonce fondamentale de l'amour sauveur du Christ. Pour Marie Laetitia Calmeyn, accompagner une personne ne consiste pas d'abord à évaluer sa situation morale, mais à discerner comment Dieu agit déjà dans sa vie. Le regard pastoral est donc transformé par la conviction que le Christ précède toujours l'Église dans la rencontre des personnes. Et le texte d'Alain Thomasset est ici rejoint par cette déclaration de Marie-Laetitia Calmeyn. Je la cite. « Le cœur de la foi chrétienne consiste dans la rencontre avec l'amour sauveur du Christ. Accompagner, c'est être le témoin privilégié de cette rencontre. L'accompagnateur est donc appelé à une conversion permanente. Apprendre à écouter davantage. » à regarder autrement, à discerner plus profondément le salut de Dieu pour l'annoncer. Il y a un point essentiel. Il n'existe pas, pour Marie Laetitia Calmeyn, d'opposition entre la loi et la miséricorde. Parce que la loi est orientée vers la vie, alors que la miséricorde permet de reconnaître Comment cette vie peut grandir concrètement dans des situations particulières ? Le discernement ne consiste pas à relativiser la vérité, on va mettre de côté la loi. Non, à reconnaître le bien possible ici et maintenant, sous l'action de la grâce. Et cette réflexion conduit naturellement à la question du discernement. Le discernement dont parle le pape François vise à reconnaître comment la grâce agit dans une histoire particulière. Je vous cite Marie Laetitia Calmeyn. Le discernement ne consiste donc pas à classer les situations que vivent les personnes selon des catégories abstraites, mais à reconnaître comment la grâce de Dieu agit dans une existence particulière et qu'elle devint possible ici et maintenant. Cette perspective conduit Marie Laetitia Calmeyn naturellement à la question des sacrements. Quel rôle joue-t-il dans cette croissance spirituelle ? L'un des apports majeurs d'Amoris Laetitia est de rappeler que les sacrements ne sont pas réservés à une élite spirituelle. Comme l'écrit Marie-Laetitia Calmen en reprenant une intuition chère au pape François, "les sacrements ne sont pas des récompenses accordées au parfait, mais des remèdes, des secours destinés à soutenir les croyants. sur le chemin de la conversion. Cette perspective transforme la manière de comprendre la vie chrétienne. Les sacrements ne remplacent pas la liberté humaine, ils la guérissent, la fortifient, l'aident à grandir. Ils accompagnent un processus de transformation progressive de la personne. L'Eucharistie occupe ici une place centrale." Laetitia Calmeyn montre qu'elle n'est pas seulement l'aboutissement de la vie chrétienne, elle en est aussi la source permanente. On a reconnu l'Humangensium sur l'Eucharistie. Chaque célébration constitue un itinéraire de conversion où le croyant apprend peu à peu à conformer sa vie au Christ. Marie Laetitia Calmeyn cite cette phrase significative du pape François. L'Eucharistie exige l'intégration dans un unique corps ecclésial. La communion eucharistique n'est donc jamais un acte purement individuel. Elle exprime l'appartenance à l'Église et donc la croissance dans ce corps par la charité. Cette logique s'étend aussi au mariage, au baptême, à la réconciliation, à l'onction des malades. Tous ces sacrements apparaissent comme des étapes d'un même chemin de conversion. Il manifeste que Dieu accompagne patiemment les personnes tout au long de leur existence. Alors je voudrais souligner maintenant la convergence des deux approches de nos deux théologiens sur un point essentiel au moins. Pour Alain Thomasset, Amoris Laetitia a renouvelé le style pastoral de l'Église en mettant au premier plan l'accueil, l'accompagnement, le discernement. Pour Marie-Laetitia Calmeyn, Cette évolution trouve sa cohérence dans une vision profondément sacramentelle de la vie chrétienne, où la grâce agit progressivement dans la liberté humaine. Dix ans après sa publication, l'exhortation apostolique apparaît ainsi moins comme un texte de controverse que comme une invitation durable à contempler l'action de Dieu dans les histoires concrètes des familles. L'exhortation Amoris Laetitia rappelle que la vérité chrétienne n'est jamais séparée de la miséricorde, que la croissance spirituelle est toujours progressive, que l'Église est appelée à l'accompagner. L'exhortation Amoris laetitia rappelle que la vérité chrétienne n'est jamais séparée de la miséricorde, que la croissance spirituelle est toujours progressive, toujours progressive et que l'Église est appelée à accompagner chacun et chacune sur ce chemin. C'est peut-être là l'héritage le plus profond d'Amoris et Tissiat, la conviction que la grâce de Dieu précède toujours nos efforts, qu'elle soutient notre croissance, qu'elle ouvre sans cesse un avenir. Et alors, avant de nous quitter, je vous avais promis une surprise à la fin de ce podcast et il s'agit d'une publication qui pourra vous permettre d'approfondir ces questions. En effet, les Cahiers de la Nouvelle Revue Théologique publieront le 1er septembre prochain un volume intitulé « Le mariage, dont engagement sacrement » . Ce livre forme un parcours qui constitue une très bonne introduction à la théologie du mariage chrétien et c'est le fruit de la réflexion qu'a développée depuis de nombreuses années le jésuite Alain Mattheeuws. Il répond aux questions que suscite la richesse de l'amour consacrée dans le sacrement du mariage. Que nous dit Dieu de l'amour conjugal ? L'alliance entre l'homme et la femme est-elle vraiment possible ? Que dit ce sacrement de lui-même ? Que signifie aujourd'hui le don que chaque époux offre à l'autre ? Dans sa conclusion, Alain Mattheeuws montre que la véritable pastorale ne s'oppose jamais à la doctrine. Lorsqu'elles sont toutes deux enracinées dans le mystère du don de Dieu, elles vont ensemble. Le mariage apparaît alors comme une vocation fondée sur la grâce, avant d'être une simple réalité juridique ou sociale. Pour Alain Mattheeuws, on peut dire qu'un vrai tournant théologique s'est opéré ces dernières décennies dans la compréhension du mariage, avant même Amoris laetitia. On insiste davantage aujourd'hui sur le mariage comme un don, un don de Dieu, comme un lieu où sa grâce agit concrètement dans l'histoire des époux. Et c'est une perspective très féconde sur le plan pastoral, parce qu'elle rappelle que le bonheur conjugal ne repose pas seulement sur les efforts humains, mais aussi sur l'action gratuite de Dieu. Alors bien sûr, cette action, ce don de Dieu appelle une réponse. Et ce sont les sacrements. Le sacrement du mariage comporte des exigences, mais celles-ci ne sont pas des contraintes extérieures. Elles permettent en effet aux époux, aux familles de grandir dans la liberté et dans l'amour. Cette approche aide aussi à dépasser l'opposition entre une morale trop centrée sur les situations particulières et une morale réduite à des normes abstraites. Elle replace au centre la dynamique de la grâce. Le mariage apparaît alors comme un chemin de transformation. L'amour humain, vécu dans la réalité concrète, charnel et peu à peu transfiguré, pour participer déjà ici-bas à l'amour éternel de Dieu. Une telle vision peut renouveler la vie de l'Église, ouvrir de nouveaux horizons pour l'évangélisation. Dans un article récent, publié dans le dernier numéro de la NRT, Alain Mattheeuws rappelle une formule qui rejoint profondément l'esprit d'Amoris laetitia. « Le premier pas de la théologie morale n'est pas la loi, mais la grâce. » Peut-être est-ce là le meilleur résumé de ces dix années de réception d'Amoris laetitia. En effet, 2026, alors que les polémiques initiales se sont en partie apaisées, eh bien Amoris laetitia peut vraiment être compris non comme un texte de rupture, mais comme une tentative durable de tenir ensemble doctrine du mariage et miséricorde pastorale. La grâce, elle précède toujours, elle accompagne, elle relève et elle ouvre un chemin pour chacun. A bientôt pour un prochain rendez-vous des Dialogues théologiques.