Speaker #0Chasser l'ennemi. Au cours de la vie, il nous est parfois difficile de discerner la frontière entre la réalité et l'imagination. Bien évidemment, cela arrive toujours dans des contextes bien particuliers, et il existe des circonstances aggravantes telles que l'alcool, la maladie ou tout simplement la fatigue. L'histoire que je m'apprête à vous conter en est un exemple, et elle commence dans une galaxie lointaine, très lointaine. Piu, piu, général ! L'étoile intergalactique est armée et prête à faire feu. Oh non, ne détruisez pas ma planète, nous sommes pacifistes. Rien à faire, feu, baoum ! Lucas, Lucas mon chéri à table. Oh non, pas déjà, pensa Lucas en reposant ses figurines. Pourquoi les mamans nous appellent toujours au point culminant de la bataille, juste pour aller manger ? Lucas se leva donc en laissant ses conquêtes galactiques derrière lui. Une fois sorti de sa chambre, il s'immobilisa. Il entendait trois voix bien distinctes rire et discuter dans la cuisine. Pourtant, il vivait seul avec ses deux parents. « Des invités ? En semaine ? » « Jean et Charlotte, vous n'êtes vraiment pas sérieux, » pensa-t-il. Pourtant, Lucas était quand même content. Il aimait bien quand ses parents recevaient leurs amis. Cela indiquait toujours un bon repas et des compliments sur sa grande maturité et son intelligence hors du commun, malgré son jeune âge. C'est donc avec une certaine énergie qu'il ouvrit la porte de la cuisine et d'une voix forte qu'il s'exclama « Bonsoir à tous ! » « Tiens, ma petite Charlotte, envoie-moi une autre bière, s'il te plaît ! » dit la tante Eva en l'ignorant complètement. « Et putain de merde ! » pensa Lucas. De toutes les personnes qu'ils auraient pu inviter ce soir, tante Eva était la pire. Une véritable pochtronne, avec la moustache qui gratte quand elle vous fait la bise. De plus... Lucas savait pertinemment qu'elle allait dormir dans sa chambre, son espace à lui. Il maudit ses parents de ne pas avoir les moyens d'investir dans un appartement parisien plus grand. Remarquant enfin sa présence dans la cuisine, sa mère le sermonna. « Ah, bah enfin tu es là ! Va te laver les mains, on va passer à table. » Heureux d'échapper à la moustache de tante Eva, Lucas ne se fit pas prier. Le dîner qui suivit se déroula comme tous les repas de « grand » . « Et toi le boulot, ça va ? » « Mais je t'ai pas dit qui j'ai croisé l'autre jour. Je te resserre ? Allez, un petit dernier pour la route. » Et finissant par « Bon, allez, je vais pas tarder, moi. » Le sang de Lucas ne fit qu'un tour en entendant cette dernière réplique. Peut-être ne resterait-elle pas, finalement. Il pourrait continuer à jouer jusqu'à tard dans la nuit, et rester tant d'aventures à inventer et à jouer. Il avait même dans l'idée que, ce soir, il pourrait écrire une de ses aventures. Malheureusement pour Lucas, Sa mère détruisit tout espoir d'amusement et peut-être une carrière d'écrivain par un simple « Non, reste dormir, c'est plus raisonnable » . Après, tout s'enchaîna très vite. Fin du repas, pyjama, brossage de dents, installation du matelas d'amis dans sa chambre, bisous des parents, bisous de moustache tente Eva, et enfin, extinction des feux. Dans le silence de la nuit... La respiration de Tante Eva s'intensifiait petit à petit. Lucas le redoutait, c'était en train de commencer. Raclements de gorge, inspiration forte due à une augmentation de l'effort respiratoire, expiration dans un râle crépitant, vibration des parois faringées, telle était l'introduction d'une longue nuit. Alors bien sûr, Lucas testa les classiques, sifflements, petits claquements de langue, il se tourna, se retourna dans son lit pour faire du bruit. Mais rien à faire. Il était déjà minuit et avec les ronflements de Tante Eva, impossible de dormir. À cet instant, Lucas prit une décision. Il devait la chasser. Très bien, mais comment ? Il fit d'abord un point de la situation et des options qui s'offraient à lui. Tout d'abord, il pourrait aller voir ses parents, comme n'importe quel enfant de son âge. Mais il écarta très vite cette option. Par simple orgueil, il se disait grand. Il serait donc seul. Pour résoudre ce problème, on vantait toujours sa grande intelligence, c'était le moment de s'en servir. Il lui fallait seulement trouver un moyen de la déplacer sans qu'elle s'en aperçoive, et la remettre en place le lendemain matin. Il attrapa donc son carnet de notes posé sur sa table de nuit et se mit à réfléchir. Après quelques minutes, il avait mis au point un plan, un peu bancal, certes, mais au grand mot les grands remèdes comme on dit. Pour commencer, il fit quelques tests basiques. Il se leva de son lit et en jambant tentait va pour accéder à la porte. Pas de réaction. Puis... Il mit un coup de pied dans le matelas. N'importe quel humain normalement constitué se serait réveillé, mais comme il le pensait, la soufflerie moustachu était toujours en marche. Les tests préliminaires s'étant révélés concluants, Lucas aventura ensuite dans l'appartement pour récupérer le matériel dont il avait besoin. Et cinq minutes plus tard, il était revenu dans sa chambre avec le sac d'escalade de son père. Il ne lui fallut ensuite qu'une quinzaine de minutes pour tout installer. Il vérifia une dernière fois ses notes, avec les calculs d'angle, de masse et de force, puis il releva la tête. Tout était prêt. Notre héros retint son souffle. Si son plan devait échouer, il aurait expliqué à ses parents comment il en était arrivé là. Et bien qu'il soit considéré comme un enfant très mature pour son âge, Lucas avait horreur de se justifier. Il ne lui restait plus qu'à débloquer le mécanisme en s'asseyant sur son lit. Ce qu'il fit aussitôt. Sa masse, ajoutée à celle du lit et à divers meubles de la pièce, enclencha les différentes cordes et cordelettes accrochées à l'une des poutres du couloir via un système de poulies. Ce système ayant pour résultat de déplacer lentement mais sûrement le matelas de Tante Eva vers la porte, avec pour finalité une nuit paisible dans le couloir. Jusqu'ici tout allait bien, les pieds avaient passé le pas de la porte et son corps suivait doucement. C'est au moment de passer la tête que Lucas remarqua que les cheveux de Tante Eva s'étaient accrochés aux charnières de la porte. Et s'il ne faisait rien, dans quelques secondes, et malgré son sommeil proche du coma, elle allait se réveiller avec la sensation que quelqu'un lui arrachait les cheveux. Lucas agit donc instinctivement. Il sauta du lit, ce qui pourrait faire de stopper le mécanisme, saisit une paire de ciseaux et coupa la mèche rebelle. Puis, il retourna sur son lit comme si de rien n'était. Et le mécanisme se remit en marche. En quelques secondes, le corps de Tante Eva était complètement dans le couloir. Lucas se leva donc une dernière fois pour aller fermer la porte. Enfin, tranquille, pensa-t-il en se remettant au lit. Avant de profiter de sa victoire, il pensa à régler son réveil dix minutes avant celui de ses parents, à déchirer les pages de son carnet et à les jeter par la fenêtre pour ne laisser aucune preuve. Le lendemain, il n'aurait plus qu'à modifier un peu son système de poulies pour remettre... Tante Eva en place. Et jamais personne ne saurait qu'elle avait passé une partie de la nuit sur le palier. Le silence étant absolu, Lucas sombra rapidement dans un sommeil profond. Et ses dernières pensées furent pour tous les enfants du monde opprimés par des tentes à moustache. Il avait prouvé ce soir qu'il ne fallait pas se laisser faire, et qu'avec un peu de créativité, tout était possible. Dans l'espace intersidéral, Le général Lucas était aux manettes de son vaisseau spatial. Une série de bips venant de l'écran radar lui indiqua que quelque chose était sur sa route. En regardant attentivement celui-ci, il distingua une forme assez inhabituelle pour un astéroïde. En effet, s'il ne se trompait pas, son vaisseau se dirigeait vers une énorme paire de ciseaux. Curieux, il demanda à son assistante à commande vocale s'il ne devenait pas fou. Elle lui répondit « Lucas, Lucas mon chéri, c'est l'heure, réveille-toi ! » Lucas ouvrit les yeux et aperçut sa mère pencher au-dessus de lui. « Mince ! Mon installation ! » pensa-t-il en se rappelant de la nuit dernière. Mais en tournant la tête vers la porte, il vit que le matelas d'amis était à l'intérieur de sa chambre, que le matériel d'escalade avait disparu et que Tante Eva aussi. « Allez, viens prendre le petit déjeuner. Tante Eva vient de partir, mais elle t'embrasse ! » lui dit sa mère en se relevant du lit. Assis devant son bol de céréales, Lucas était perplexe. Son plan n'avait-il pas marché ? Où était le matériel d'escalade ? Comment le matelas était-il revenu dans sa chambre ? Avait-il rêvé tout cela ? Non, ce n'était pas possible. Mais comment pouvait-il en être sûr ? Et soudain, il réalisa. Son inconscient lui avait déjà envoyé la réponse. La paire de ciseaux, bien sûr. Celle de son rêve. Donc, si tout ça était bien arrivé, la paire de ciseaux devrait se trouver normalement sur sa table de nuit. Il se précipita donc dans sa chambre pour aller vérifier. Mais à son grand étonnement, il n'y avait rien sur sa table de nuit. Et la paire de ciseaux n'était pas sur son bureau non plus. Ce qui était encore plus intriguant d'ailleurs. N'ayant pas plus d'informations, notre héros se prépara et partit à l'école. Tout au long de sa vie, Lucas repensa souvent à cette nuit-là. Avait-il vraiment réussi à déplacer la tante Eva, mais elle s'en était aperçue et avait tout rangé ? Ou avait-il simplement rêvé tout cela ? Même arrivé à l'âge adulte, il n'osa jamais poser la question à tant et bien. Car, malgré sa moustache et ses ronflements, il avait appris à apprécier ses visites. En y repensant, peu lui importait ce qui s'était réellement passé. Il avait quand même passé une très bonne soirée, et avait finalement vécu une très belle aventure. Merci d'avoir écouté cette histoire. Si vous l'avez aimée, n'hésitez pas à la partager et mettre 5 étoiles sur votre application de podcast. Enfin, si vous aimez les histoires de Papy Pyro et que vous en voulez d'autres... Faites-le moi savoir en commentaire. Merci à vous !