Speaker #0Une affaire inhabituelle. Le détective Aaron Applebag attendait calmement dans son bureau. Bien qu'il fût considéré comme le détective le plus respecté de la ville, il avait toujours une petite appréhension quand il attendait un nouveau client avec une future enquête à la clé. Sur le mur à sa gauche, les différents diplômes et articles de journaux retraçaient une vie de réussite professionnelle. Son œil, que le monde qualifiait de lynx, se posa vers le seul et unique cadre photo de la pièce. On pouvait l'y voir lui, grand homme habillé d'un costume vert émeraude, souriant derrière sa célèbre moustache. Et à ses pieds, le docteur Watson, son chien. Aaron fixa la photo quelques instants, puis détourna le regard. Docteur Watson avait été un très bon chien durant toute sa vie, et maintenant qu'il n'était plus là, un vide considérable s'était installé dans la vie du détective. Comme vous l'aurez compris, Nul besoin d'être le lauréat du City Detective Award qu'Applebag avait d'ailleurs obtenu 4 années consécutives pour conclure que sa vie sentimentale était aussi vide que son king size bed quand il rentrait chez lui le soir. La porte du bureau s'ouvrit et Lily, sa secrétaire, entra. Sans lui accorder le moindre bonjour, elle traversa la pièce et s'assit face à lui. A cet instant, Applebag sut que quelque chose n'allait pas. Lily prenait toujours bien soin de toquer avant d'entrer dans son bureau. Et elle était toujours d'une extrême politesse. « Que vous arrive-t-il, Lily ? Quelque chose ne va pas ? » D'un geste assuré, elle posa un dossier vierge sur le bureau et le fit glisser jusqu'à lui. « Une affaire très urgente, monsieur. » Le ton de sa voix était déterminé et ne cachait pas une certaine froideur, ce qui interloqua encore plus notre héros. Il avait choisi Lily pour secrétaire car elle était la bonté incarnée et particulièrement réconfortante. Lui qui avait quelques difficultés avec certaines situations sociales, particulièrement avec ses clientes à qui il donnait des mauvaises nouvelles. En effet, la plupart des clients d'Applebag étaient en réalité des clientes. Adultère, enfants cachés et même double vie étaient son lot quotidien. Entre deux affaires de meurtre bien sûr. Et c'est justement dans l'annonce de ces tristes nouvelles que Lily se montrait particulièrement efficace, en offrant un véritable réconfort aux victimes, mais sans pour autant oublier... de les encaisser. Le comportement de Lily était donc particulièrement étrange. Mais le détective garda son sang-froid. « Cela tombe bien mal. J'attends justement un client, répondit-il. Je l'ai décalé. Il y a bien plus urgent, dit-elle de nouveau en pointant le dossier. » Applebag se saisit donc du dossier et l'ouvrit. À l'intérieur, il y avait divers documents concernant une affaire qu'il ne connaissait pas. Et en les étalant sur le bureau, Notre détective eut un frisson d'excitation. Il s'agissait là d'une histoire de meurtre. En y regardant de plus près, le gros du travail avait déjà été fait. En effet, le dossier contenait une fiche d'informations sur la victime, des photos de la scène de crime et même des rapports d'interview des suspects. Il ne restait finalement plus qu'à assembler toutes les pièces de ce puzzle pour mettre en lumière le tueur. Monsieur, il s'agit là d'une épreuve de sélection pour le City Detective Award. Un des membres du comité vient tout juste de déposer le dossier et reviendra chercher votre conclusion d'enquête dans une heure. Il m'a chargé de vous lire les différents éléments de contexte nécessaires à la résolution de celle-ci. Êtes-vous prêt ? Euh... Ok ? Lui répondit-il un peu décontenancé. Parfait. Violette Silverwine, 34 ans, a été retrouvée décapitée sur la scène d'une salle de spectacle quelques heures avant un concert de musique classique. Elle était le premier violon de l'orchestre qui allait jouer ce soir-là. L'après-midi, pendant la répétition, le chef d'orchestre accorda 10 minutes de pause. Et vu qu'il faisait très beau, presque l'intégralité des personnes présentes dans la salle sortirent pour profiter du soleil. Seule Violette, un technicien et le chef d'orchestre restèrent à l'intérieur. Et c'est en rentrant de la pause que les musiciens découvrirent la tête de Violette séparée de son corps, gisant en plein milieu de la scène. Plusieurs personnes affirment Aussi avoir vu, en entrant, une ombre courir se réfugier dans les coulisses. Que s'est-il passé pendant ces 10 minutes de pause ? C'est à vous de le découvrir. Bonne chance monsieur. Et elle s'en a là. Applebag mit quelques secondes à digérer toutes ces informations. Donc, épreuve du City Detective Award. Une violoniste, deux suspects, 10 minutes. Pour commettre le crime, une heure pour comprendre ce qu'il s'est passé, il prit une grande inspiration. Très bien. Il allait leur montrer cette année encore qui était le meilleur détective de la ville. Le premier document qu'il étudia était la fiche d'information sur la victime. D'après celle-ci, Violette Silverwine avait dédié sa vie à l'étude et à la pratique de son instrument. Considérée comme une des meilleures violonistes de sa génération, elle était détentrice de prestigieux prix, et notamment celui du City Violonist Award. Il y avait d'ailleurs une photo d'elle recevant ce prix, agrafé au dossier. Dans une belle robe de soirée noire, elle arborait un timide sourire. Un chignon tiré à quatre épingles, niché sur sa tête, lui donnait un look très classique pour une musicienne professionnelle. Et qui n'était contredit que par un discret pendentif doré qui prenait la forme d'un petit cœur. Que l'on aurait d'ailleurs plus vu sur une adolescente en pleine puberté que sur une trentenaire presque quadra, mais bon. L'affiche nous donnait aussi quelques informations sur sa vie personnelle. Et là par contre, c'était plutôt calme. En effet. Elle n'avait pas d'amis, il n'avait pas spécialement de famille proche. Elle avait même quitté son petit copain Ted pour consacrer plus de temps à la musique. Ce qui est assez ironique d'ailleurs, quand on sait que Ted est le fameux chef d'orchestre suspect. Ainsi, notre héros passa rapidement au rapport d'interview de Ted Finger. Ce chef d'orchestre déclarait avoir passé les 10 minutes de pause aux toilettes et ne comprenait pas pourquoi il était accusé. Les enquêteurs chargés de l'interview lui auraient alors répliqué qu'il avait peut-être tué Violette pour se venger d'avoir été larguée comme une vieille chaussette ? Sa réponse interpella particulièrement notre détective. « Je n'ai pas tué Violette. Et je ne me suis pas fait larguer non plus, d'ailleurs. C'est ce que Violette racontait partout. Qu'elle m'a quittée pour se recentrer sur sa carrière. Mais la vérité, c'est que c'est moi qui ai décidé de mettre un terme à cette prétendue relation. Nous ne partageons que notre passion pour la musique et je ne me voyais pas vraiment de futur avec elle. C'est horrible à dire, maintenant qu'elle est morte. » Mais Violette ne pensait qu'à son violon et n'avait pas grand chose d'autre à offrir. Il était indiqué dans le rapport que Ted n'avait pas l'air d'être particulièrement affecté par la mort de Violette. Enfin, c'est ce qui était indiqué dans la case commentaires spécifiques. Les derniers mots du rapport expliquaient que Ted avait récupéré le violon de Violette, mais qu'il était étrangement désaccordé. Il y voyait là un signe de l'univers qui indiquait que la grande violoniste Violette Silverwine ne pourrait plus jamais jouer. Un bruit de porte interromput les réflexions d'Appleby. À la façon de toquer, il reconnut immédiatement le style de sa secrétaire. « Entrez, Lily ! » dit-il. Celle-ci pénétra donc dans le bureau chargé d'une tasse fumante. « Monsieur, je vous prie de m'excuser pour tout à l'heure. Je voulais être claire et précise pour que vous démarriez l'exercice au plus vite, mais je me suis rendu compte que j'avais pu être un peu froide envers vous. Voici un chocolat chaud pour me faire pardonner. » dit-elle avec un grand sourire. qui aurait réchauffé le cœur de n'importe quel homme. « Je ne vous embête pas plus longtemps. Bon courage, monsieur. » Et elle sortit de nouveau. Applebag fut rassurée. Elle voulait bien faire, mais dans son élan avait pu paraître un peu froide. Erreur que lui-même avait commis de nombreuses fois. Il se souvint d'un soir l'hiver dernier, où il était bloqué sur une affaire délicate, et était donc d'une humeur détestable. Lily était simplement passée par son bureau, comme tous les soirs pour lui souhaiter une bonne soirée. La réponse d'Applebag avait été particulièrement glaciale. Manque de chance, Lily était en plein divorce et avait fondu en larmes juste devant lui. Pour s'excuser, il l'avait emmené boire un chocolat chaud, et ils avaient finalement passé la nuit à discuter de tout et de rien, ce qui pourrait faire de détendre Applebag et le lendemain, de revoir son enquête avec un œil neuf. Cette dernière pensée lui rappela qu'il avait toujours une enquête qui l'attendait, et qu'il ne restait qu'une trentaine de minutes. Il saisit donc le dernier document du dossier. Le rapport d'interview d'Arthur Spoon, le technicien. D'après sa déclaration, il avait passé l'intégralité de la pause à réparer un projecteur dans les coulisses. Et il avait ajouté « Vous perdez votre temps à m'interroger comme ça. Votre coupable, c'est cet enfoiré de chef d'orchestre. Je suis sûr que le médaillant en or de mademoiselle est dans ses affaires. » Et effectivement... Le rapport indiquait qu'après une fouille, les enquêteurs avaient trouvé le bijou dans le sac à dos de Tatefinger. La chaîne était d'ailleurs cassée et le médaillon couvert de sang. Suite à cette révélation, les enquêteurs avaient réinterrogé le chef d'orchestre, mais il avait rétorqué ne pas savoir comment le médaillon avait atterri dans son sac et qu'il ne parlerait plus sans la présence de son avocat. La fin du rapport n'était qu'une simple déclaration du technicien qui décrivait sa relation avec la victime. Nous discutions souvent avec Mlle Silverwine. J'étais un peu son confident. Avant sa rupture, elle me parlait de son violon, de sa musique, de ses concerts. Elle était radieuse quand elle en parlait. On sentait la passion vibrer en elle. Mais après sa rupture, quelque chose s'était éteint. Elle ne parlait plus que de lui, de comment il lui avait brisé le cœur. Elle se sentait tellement seule. Et si j'avais su, ça m'aurait peut-être donné le courage de l'inviter à dîner. C'est en lisant cette dernière phrase du rapport que tous les éléments du dossier s'alignèrent dans l'esprit du détective et qu'il comprit ce qui était arrivé à Violet Silverwine sur cette scène. Pendant ses fameuses 10 minutes de pause. Il prit alors lui-même 15 minutes pour rédiger sa conclusion d'enquête. Quand il eut fini, il ramassa tous les documents et les remit dans le dossier vierge apporté par Lily. Il se néglige cette année. Ils n'ont même pas pris le temps d'imprimer le logo du City Detective Award sur le dossier. Pense à Applebag avec amusement. Le détective regarda sa montre. Il avait fini en avance. Il pressa donc l'interphone relié au bureau de sa secrétaire pour l'inviter à écouter sa conclusion d'enquête. À l'arrivée de celle-ci, il se leva de sa chaise et l'invita à s'asseoir sur celle-ci. « Ma petite Lily, laissez-moi vous raconter la dramatique histoire de Violette Silverwine, l'illustre violoniste morte par décapitation sur scène. » Commença-t-il. « Je suppose que vous avez une copie du dossier et que vous avez pris connaissance de celui-ci. » Lily Ausha la tête. « Parfait. » Je pense que cet après-midi-là a dû être particulièrement difficile pour Violette. Vous rendez-vous compte de devoir travailler avec votre ex qui vient tout juste de vous quitter. Ce n'est pas simple. Et là, enfin, une pause. Tout le monde sort pour profiter du beau temps, mais elle reste dans la salle, seule. Dans les coulisses, Arthur Spoon répare un projecteur. J'imagine qu'il pense à elle et qu'il espère qu'elle viendra le voir avant le concert pour papoter. Et peut-être que ce soir, il osera enfin lui avouer ses sentiments. C'est à ce moment qu'il entend un bruit étrange, mais familier. Quelqu'un est en train de monter à l'échelle pour atteindre le grill. Vous savez, cet espace qui est au-dessus de la scène et qui n'est autorisé qu'aux techniciens pour accrocher les projecteurs ou des éléments de décor. Et à cause de ces projecteurs, il ne voit pas qui est là-haut. Il se décide donc à monter pour informer cette personne que l'espace est interdit et potentiellement dangereux. Arrivé en haut de l'échelle, il s'immobilise. Mais qu'est-ce qu'elle fait là ? À quelques mètres de là, Violette est enfin satisfaite de son nœud. Ça y est, elle est prête. Et sans attendre plus longtemps, elle passe la corde autour de son cou et saute. À cette dernière phrase, Applebag laissa quelques secondes de silence pour un effet dramatique. Mais sans réaction particulière de Lily, qui ne paraissait absolument pas surprise. Notre héros reprit son explication. De son côté, notre pauvre technicien n'a rien pu faire pour l'arrêter. Et il venait d'assister à une scène particulièrement horrible. En effet, Violette n'avait pas choisi n'importe quelle corde pour se pendre. C'est son propre violon qui lui a fourni les cordes pour mettre fin à ses jours. Sauf qu'avec des cordes métalliques aussi fines, et le poids de son corps soumis à la gravité, son saut eut pour effet de la décapiter nette. et de finir sa course en plein milieu de la scène. Je pense qu'à ce moment, Arthur est évidemment horrifié, mais il reprend vite son sang-froid, car voyez-vous, il a une idée. Et il décide de la mettre en place rapidement. Il court donc récupérer les cordes encore accrochées, puis redescend sur scène. Là, il remet comme il peut ses fameuses cordes sur le violon, et se rapproche du corps de Violette à la recherche de son médaillon. Il finit par le trouver... et va le mettre dans le sac de Tate Finger. Pour Arthur, c'est lui le véritable responsable de la mort de Violette, et il va devoir le payer. Mais oui, bien sûr ! Cela explique pourquoi son violon était désaccordé, et ce que le médaillon de Violette faisait dans le sac de Tate Finger. Le technicien pense qu'elle s'est suicidée, à cause de sa rupture avec celui-ci, et décide de lui faire porter le chapeau, explique à Lily. Tout à fait ! Bon, évidemment, tout cela n'est que pure hypothèse. Dans la réalité, on irait confronter les suspects, analyser la scène de crime, réinterroger les témoins. Mais je pense, en toute humilité, que notre version n'est pas mal. Il y a néanmoins un élément dans cette histoire que je n'arrive pas à expliquer. « Ah oui ? » « Lequel ? » demanda Lily. « Ce n'est probablement rien. Vous allez encore penser que je ne comprends que la psychologie des meurtriers, mais pas des gens normaux. Mais je n'arrive pas à trouver des motivations concrètes derrière le suicide de Violette. » « Enfin mince ! » Elle était quand même une des plus grandes violonistes de son temps. Et à cause d'une simple amouette, elle détruit une vie de travail. Quel gâchis ! Si je puis me permettre, monsieur, je pense que vous n'avez pas bien interprété son geste. Violette n'a pas choisi de mourir de cette façon par hasard. La fin de sa relation avec Tate Finger n'a été qu'un déclencheur lui montrant à quel point sa vie était vide. Elle n'avait pas d'amis et pas de famille. Elle devait juste se sentir terriblement seule. Alors, elle décide de partir en utilisant son seul et unique lien avec la vie, son violon. C'est malheureusement ce qui peut arriver lorsqu'on consacre sa vie à son travail. On finit seul. Appleback fut parcouru d'un frisson terrible. Il ne put s'empêcher de faire un parallèle avec sa propre vie. Lui aussi avait consacré sa vie à son travail et souffrait de la solitude. Il repensa à Arthur Spoon, le technicien. S'il avait pu se confier sur ses sentiments, peut-être que Violette se serait sentie aimée et n'aurait pas succombé à la solitude. Lily ? « Oui, monsieur Applebag, êtes-vous libre ce soir pour dîner ? » « Et à partir de maintenant, appelez-moi Aaron, s'il vous plaît. » Elle accepta volontiers l'invitation du détective et lui indiqua qu'elle devait juste rendre le rapport aux membres du comité du City Detective Award avant. En sortant du bureau, et après avoir bien vérifié que la porte de celui-ci était fermée, elle se dirigea vers la déchiqueteuse et y glissa le rapport. Lily sourit. Son plan avait fonctionné à la perfection. Elle avait enfin réussi à qu'il l'invite à dîner. Créer une enquête fictive de toute pièce pour le manipuler psychologiquement n'avait pas été très facile. Et elle avait passé beaucoup d'heures à bien réfléchir à la bonne façon de présenter les choses. Mais quand on aime, on ne compte pas. Considérant qu'assez de temps s'était écoulé, elle ouvrit la porte du bureau d'Applebag en lui demandant. Alors, où m'emmène dîner le meilleur détective de la ville ? Merci d'avoir écouté cette histoire. 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