Speaker #0Ir. Comme vous le savez sûrement, il y a très longtemps existaient des démons. On entendait d'ailleurs très souvent des histoires fantastiques et la plupart du temps sordides autour d'eux. Il y avait évidemment celles sur les meurtres qu'ils avaient commis dans tel ou tel village, mais aussi celles plus mystérieuses, mes préférées, où on leur attribuait d'étranges capacités surnaturelles. Ce que l'on n'entendait jamais par contre, c'est l'origine de ces démons. Ou tout simplement leur motivation ? Qui avait-il derrière ces êtres assoiffés de sang ? Par exemple, le célèbre démon rouge d'Occident, que l'on appelle aussi Aka Onigaijin dans certaines régions. Alors, bien sûr, tout le monde connaît la légende de ce démon qui traqua et tua des centaines de personnes sur une période de seulement un an. Mais seuls quelques initiés en connaissent les véritables raisons. Et c'est bien dommage ! C'est pourquoi, aujourd'hui, je vous propose de partager ce que je sais. Tout commence dans un petit village où coule le fleuve Tonegawa, au début de l'ère Meiji. Le petit Yaiko, alors seulement âgé de 8 ans, vivait seul avec son père. Et lorsqu'il sortait de chez lui, les habitants le pointaient du doigt et l'appelaient le Kaijin. Ce terme, qui le désignait comme un étranger, était dû au fait qu'il ne ressemblait pas aux autres enfants du village. Son père avait été membre de la mission Iwakura. Cette mission avait pour but d'envoyer des ambassadeurs japonais dans les pays occidentaux après la longue période d'isolement du Japon. Leur objectif était d'observer et de rassembler tout un tas d'informations sur l'éducation, les technologies et les cultures des pays visités dans le but de moderniser l'archipel nippon. Le père de Yaiko faisait donc partie de ces ambassadeurs. Sauf qu'à son retour, il n'avait pas seulement ramené des notes et des comptes rendus d'observation, mais aussi un petit bébé. Considéré comme un héros de la nation, les rumeurs les plus folles avaient circulé sur cet homme. Il n'avait malheureusement jamais trouvé de femme pour se marier et avait décidé d'élever seul l'enfant, dans un petit village où il pourrait vivre paisiblement. Enfin, c'est ce qu'il pensait. Tous les matins, Yaiko sortait de chez lui et allait vers le pont qui traverse le feu Tonegawa. Il aimait bien regarder les marchands qui attelaient leur carriole ou bien contempler l'eau qui s'écoulait tranquillement. Ce moment paisible le détendait et les marchands qui avaient l'habitude de le voir l'appelaient même par son prénom et non par le gaijin. Il en profitait donc le plus possible avant l'arrivée des autres enfants du village. Au début, ils avaient éprouvé une étrange fascination pour Yaiko. Ils le suivaient partout où il allait, mais ne lui parlaient pas. Petit à petit, ils s'étaient rapprochés et avaient même établi un contact. L'un d'entre eux avait commencé à lui jeter des petits cailloux. Un autre à lui faire des grimaces. Et un autre encore à franchement l'insulter. Le tout jeune Yaiko ne comprenait pas vraiment ce que l'on attendait de lui. Mais il était sûr qu'il souhaitait une réaction de sa part. Alors, pour ne pas les décevoir et répondre à leurs provocations, il avait un jour hurlé et s'était mis à les pourchasser. Il avait d'ailleurs hurlé si fort que sa tête en était devenue toute rouge. Les autres enfants ayant trouvé cela très drôle venaient depuis répéter cette scène quotidiennement. Et chaque jour, Yaiko prétendait se mettre en colère pour que commence leur jeu du chat et des souris. Dans l'absolu... Il n'était pas malheureux. Après tout, il jouait avec les autres enfants. Sauf qu'un jour, quelque chose de terrible se passa. Comme tous les matins, Yaiko suivit le petit rituel en s'asseyant près du pont. Les autres enfants arrivèrent et commencèrent les grimaces, insultes, etc. Toutefois, ce matin-là, le Kaijin ne continua pas la messe quotidienne. Il voulait discuter avec eux et pas seulement les poursuivre. Ce que les autres ne comprirent absolument pas. Pourquoi voulait-il arrêter le jeu ? Ils redoublèrent alors des forts en lui jetant des cailloux. Comme vous pouvez l'imaginer, Yaiko fut très déçu par cette réaction. Il finit donc par s'énerver, pour de vrai cette fois, et commença à leur courir après. Mais alors qu'il pourchassait l'un des enfants qui zigzaguait entre les marchands traversant le pont, celui-ci trébucha et tomba dans le fleuve. Avec l'agitation ambiante, personne ne le vit, et malheureusement, l'enfant se noya. Par la suite, les habitants du village accusèrent le petit Gaijin car des témoins avaient affirmé l'avoir vu plusieurs fois pour chasser des enfants sur le pont. On parla alors de lui comme d'un mini-démon enragé. C'est d'ailleurs la première fois qu'on entendit le nom Aka Oni Gaijin, Aka signifiant rouge et Oni, démon. Pour fuir la haine des villageois, le père de Yaiko décida qu'il devait emménager à la capitale. Plus tard, Il se rendit compte que Yaiko n'avait conservé que très peu de souvenirs de ce tragique épisode, mais qu'il avait développé, en toutes circonstances, un calme presque terrifiant. C'est comme s'il s'était fait une sorte de promesse inconsciente à lui-même de ne plus jamais se mettre en colère, mais qui ne laissait au final ressortir aucune émotion. Le petit Gaijin avait néanmoins grandi de façon admirable. Son père s'était assuré qu'il reçoive la meilleure éducation qui soit, ce qui l'avait mené jusqu'à la plus prestigieuse université de Tokyo et fait de lui l'un des plus jeunes diplomates jamais connus. Il s'était même marié et sa femme attendait leur premier enfant, lorsqu'un jour, alors qu'il allait rendre visite à son père, Yaiko dut briser sa promesse. À peine avait-il passé le pas de la porte de la maison, qu'il s'immobilisa. Les meubles avaient été retournés et une fumée noire s'échappait de la cuisine. Pas le temps de réfléchir, il se précipita vers celle-ci, mais avec l'épaisse fumée, il ne vit pas arriver l'énorme coup de massue qui le frappa violemment et le cloua à terre. « Attention, il nous le faut vivant, celui-là ! Monsieur Yumiko a été très clair sur ce point ! » indiqua une voix dans la cuisine. « C'est bon, il est juste à sommet. Bon, maintenant qu'il est là, je te propose de piller un peu la réserve de bouffe. Cette mission m'a affamé et on livre celui-là à M. Meiko juste après. » lui répliqua l'homme à la massue. Bien qu'étourdi, Yaiko n'avait par miracle pas perdu connaissance, et il avait gardé ses yeux fermés pour que ses assaillants le pensent évanoui. Il les entendait à présent fouiller dans le garde-manger et se coinfrer, se sachant hors de leur vue Il entreouvrit un œil pour évaluer ses chances de fuite. En balayant la pièce du regard, il s'arrêta sur une pile d'objets de valeur, certainement rassemblés par les hommes en fouillant la maison. Au sommet de celle-ci se trouvait le vieux sabre de son père. Malheureusement, il n'avait jamais appris à le manier et était bien trop faible pour que cela change quoi que ce soit. Il décida qu'il devait tenter le tout pour le tout en fuyant par là où il était arrivé. Il se leva discrètement et parcourut les quelques mètres qui le séparaient de la porte d'entrée. Mais arrivé à celle-ci, il osa un dernier regard en arrière pour vérifier qu'il n'était pas repéré, et il l'aperçut gisant dans le fond de la pièce. Habituellement si brûlant, le regard de son père n'habitait plus aucune étincelle de vie. À cet instant, un froid glacial lui traversa la nuque. Il sentit son corps se raidir de la tête aux pieds, Et son esprit se vidait de toute pensée. C'est comme si la machine qui avait tout fait fonctionner jusqu'ici avait subitement décidé de s'arrêter pour ne laisser qu'un vide terrifiant. Mais ce vide ne fut que de courte durée car une notion pire que celle-ci apparu. Tout simplement, une fatalité. Il est mort. La vision du cadavre réapparut alors devant ses yeux. Il sentit une étrange chaleur au niveau de son ventre. Celle-ci s'élargissait et augmentait de plus en plus jusqu'à le brûler. En parallèle, il n'entendait plus que les battements de son cœur cognaient contre ses tympans. Il s'intensifiait jusqu'à ne devenir qu'un unique bruit sourd. La fureur qui montait en lui à ce moment avait atteint son paroxysme. Il se dirigea alors vers le sabre de son père, bien décidé à faire payer ses assassins. Mais alors qu'il dégainait celui-ci, un étrange voile rouge apparut devant ses yeux. Yaiko étouffa un cri de stupeur. Il ne se trouvait plus dans la maison de son père, mais dans une étrange pièce. Sur le mur, à sa gauche, étaient accrochées d'étonnantes peintures illustrant des guerriers aux yeux rouges, hurlant sur des champs de bataille, et, à sa droite, d'autres peintures illustrant ces mêmes guerriers, mais revenant de la guerre. Ils étaient souriants et dégageaient une curieuse sérénité. Face à lui, un homme en costume trois pièces lui souriait, assis derrière un bureau. d'une taille imposante, les coutures de sa veste avaient peine à contenir ses larges épaules et les boutons de sa chemise son ventre bedonnant. Entièrement chauve, il disposait néanmoins d'une barbe étonnamment fournie qui démarrait brune à la moustache et qui terminait blanche au menton. Ses yeux de couleur grenat le regardaient avec amusement. « Bonjour, Yaiko. Je m'appelle Ir. Ravi de faire ta connaissance. » commença-t-il d'une voix calme et posée. Et avant même que Yaiko n'ait prononcé le moindre mot, il reprit. « Vu que tu n'as pas beaucoup de temps, on va essayer de faire ça vite, car je te rappelle que les assassins de ton père sont toujours dans la maison. Donc, voilà, je t'explique le deal, ta vengeance contre une année de ta vie. » Yaiko eut un mouvement de recul. Il avait l'esprit embrumé. Il y a quelques instants, il avait un sabre à la main bien décidé à venger son père. Et il se trouvait une demi-seconde plus tard dans un bureau avec l'étrange proposition d'un homme qu'il ne connaissait même pas et qu'il ne comprenait pas. « Je préfère te prévenir, si tu les affrontes sans mon aide, eh bien, tu vas crever. Je t'offre donc une autre alternative, un peu plus réjouissante. Mais je te conseille d'accepter rapidement. » Tout ce qu'arriva à articuler Yaïko fut. « Qui êtes-vous ? » « Je me répète et je n'aime pas beaucoup ça. » souffla-t-il avec un grand sourire. « Je m'appelle Ir. » Je suis, ce que vous appelez dans votre folklore, un démon. Et on peut dire que la colère, la haine, la rage, c'est un peu ma spécialité. Et c'était peu de le dire ! Hyr était un démon qui n'interférait que très peu dans les affaires des hommes. Dans la plupart des cas, il n'osait que les observer et prenait beaucoup de plaisir à les voir exploser de rage et s'entretuer. Sans le savoir, Yaiko qui avait réprimé ses émotions pendant des années... avait nourri en lui une frustration qui s'était transformée en rage et avait explosé en découvrant le cadavre de son père. Cette émotion si intense avait eu pour effet d'invoquer Hyr, le démon de la colère. « Merde ! Le prisonnier n'est plus là ! » entendirent-ils au loin. « Ah, ils arrivent ! » lui répliqua Hyr. « Alors, tu acceptes ? » Confus et n'ayant pas spécialement le choix, Yaiko ne put que répondre « C'est d'accord » . Ce qu'il se passa ensuite, vous le connaissez déjà, car c'est le début de la légende du démon rouge d'Occident, qui, pendant tout juste une année, tua des centaines de personnes, principalement des criminels ou ayant un lien avec la pègre japonaise, les Yakuza. En fait, pendant cette fameuse année, Ir avait pris le contrôle du corps de Yaiko. Celui-ci l'avait vécu comme un demi-sommeil, à moitié conscient. Il avait vu ce qu'avait fait son corps, mais n'en avait eu aucun contrôle. Ir avait néanmoins respecté les termes du contrat en traquant le commanditaire de l'assassinat du père de Yaiko. Monsieur Umeko, qui était d'ailleurs le chef des Yakuza, avait été particulièrement difficile à trouver. Cela avait pris une année, exactement. Yaiko se trouvait dans la maison de celui-ci, son sabre à la main, lorsque le voile rouge devant ses yeux s'effaça. Il avait enfin repris le contrôle de son corps et il ne lui restait qu'une seule chose à accomplir pour finaliser sa vengeance. Mais en regardant autour de lui, il fut parcouru par un immense sentiment de vide. Derrière lui, des traces de sang sur les murs et des hommes de main sur le sol. Devant lui, l'assassin de son père était attaché à une chaise par des cordes et derrière lui, une fenêtre qui donnait sur un pont. Ce pont, il le reconnut aussitôt. Monsieur Yumeko habitait dans le village où il avait grandi. Ce même village où il faisait de longues marches avec son père qui lui racontait les merveilles du monde avec un grand sourire. Cette dernière pensée pour son père le ramena au présent. Des larmes coulaient sur son visage quand il osa enfin planter son regard dans celui de l'homme qui lui faisait face. Monsieur Yumeko le regarda avec rage en attendant la sentence finale. « Tu as détruit mon organisation ! » « Et tu m'as traqué jusqu'à mon dernier refuge. Il est un démon ! » souffla-t-il. Puis, dans une dernière confidence, il ajouta, « Au final, je n'aurais pas assouvi ma vengeance. Mais je suis prêt à rejoindre mon fils. Mort par ta faute, Kaijin ! » Cette dernière révélation lui rappela alors cet épisode de sa jeunesse, son jeu avec les autres enfants, ce fameux jour où il s'était mis en colère. Et enfin... l'enfant qui avait été retrouvé mort noyé. M. Yumeko était donc le père de celui-ci. Une vérité le frappa alors. C'était sa faute ? Son père ? Cet enfant ? Les centaines de personnes qu'Ir avait massacrées ? Toutes étaient mortes par sa faute ? Yaiko détourna alors son regard, tourna les talons, et avança de quelques pas. Pendant cette année irréelle, son âme, ou... peut-être était-ce Ir, avait consumé toute la frustration et la rage qui s'est accumulée en lui depuis des années. Et il ne restait à présent qu'une profonde tristesse. Tout ce qu'il souhaitait à présent, c'était faire le deuil de son père. Alors il se retourna vers M. Yumeko et prononça ces quelques mots que personne n'avait jamais adressés au parrain des Yakuza. « Je ne peux vous pardonner, mais il est temps d'arrêter cette violence. » « Je ne vais pas vous tuer. Adieu. » Mais alors qu'il allait partir, un voile rouge apparu sur les yeux de M. Umeko. Avec une force surhumaine, il déchira les liens qui le maintenaient attaché à sa chaise et se jeta sur Yaiko. Celui-ci, dont le corps avait passé l'année à combattre, agit par réflexe et planta son sabre dans le ventre de M. Yumeko. Le voile rouge disparut alors des yeux du parrain des Yakuza et, quelques instants plus tard, une mer rouge s'écoula de son corps sans vie. Yaiko sortit alors de la maison et se dirigea vers le pont où coule le fleuve Tonégawa. Arrivé sur celui-ci, il jeta le sabre de son père dans l'eau. Il n'en aurait plus besoin désormais. Enfin, il s'assit au bord, là où il avait pris l'habitude d'attendre les autres enfants, et regarda l'eau s'écouler. La lune était pleine et se reflétait sur la surface de l'eau. Et on n'entendit plus jamais parler du démon rouge d'Occident. Merci d'avoir écouté cette histoire ! si vous l'avez aimé, n'hésitez pas à la partager et mettre 5 étoiles sur votre application de podcast. Enfin, si vous aimez les histoires de Papy Piro et que vous en voulez d'autres, faites-le moi savoir en commentaire. Merci à vous !