- Speaker #0
Les murs parlent, le podcast de la Cité internationale universitaire de Paris qui vous fait découvrir des histoires intimes et des anecdotes sur le patrimoine architectural du campus.
- Speaker #1
La Fondation Avicenne, c'est un bâtiment en signal parce que vous veniez depuis le sud de l'autoroute A6 ou depuis... L'Ouest, ou même l'Est, vous le voyez dans l'axe du boulevard périphérique. Je suis Pascale Dejean, responsable de la valorisation du patrimoine à la Cité internationale universitaire de Paris. La Fondation Avicenne ne s'appelait pas Fondation Avicenne à l'origine, c'était la Maison de l'Iran, l'une des 43 maisons affectées. au logement étudiant à la Cité internationale de Paris. Et en 1957, le gouvernement iranien souhaitait faire ériger une maison pour les résidents iraniens. Elle confie à Mohsen Forji et Edad Jahi, deux architectes iraniens, le soin d'édifier cette maison. Ce sont deux architectes déjà bien connus du Shah d'Iran, puisqu'ils étaient très proches du pouvoir. Et ils construisaient dans un esprit déjà très moderne. L'un d'entre eux avait construit la banque Mélis-Iran à Téhéran et l'autre le palais du Sénat. Ces deux architectes vont édifier, vont faire un premier projet avec dix portiques métalliques, 53 mètres de long sur cinq niveaux, cinq étages. Un toit terrasse, de larges couloirs et un mur rideau en verre. La Cité internationale est très échaudée avec ce type d'architecture puisqu'elle a déjà le pavillon suisse et elle sait que les coûts d'exploitation vont être très élevés, donc elle s'oppose d'ores et déjà à ce premier avant-projet. Ils sont confrontés très rapidement à une situation de blocage. Ils vont d'abord s'adresser à André Bloch, un ingénieur et plasticien. mais la Cité internationale exige un architecte. Ils vont faire appel à Claude Parent, parce que tous les deux collaborent déjà ensemble. Il est en train de lui construire sa maison, qui est une maison un peu expérimentale, avec une macro-structure. Tous deux vont réfléchir à pousser plus loin l'expérimentation du portique. Claude Parent n'était pas architecte. d'emblée parce qu'il avait fait l'école des beaux-arts à Toulouse puis à Paris. Il est parti sans être diplômé et donc il a été reconnu par ses pairs très tardivement. Il a admis alors des architectes beaucoup plus tard que lorsqu'il démarre le projet de la maison de l'Iran. Le deuxième projet qu'ils vont présenter va opérer une espèce de réduction de cette structure avec cette portique. Et donc là on est sur neuf étages. et 38 mètres de haut. De nouveau, blocage. La cité refuse le principe de la façade en mur rideau. Elle refuse le large couloir, mais visiblement, Claude Parent disait que c'était une volonté des Iraniens d'avoir un très large couloir pour l'échange entre les jeunes Iraniens. C'était vraiment une volonté de communication, de leur permettre de se retrouver, etc. Donc elle refuse les 38 mètres de haut et elle refuse également les sanitaires et les douches privatives dans les chambres. Il n'y a que le Corbusier qui avait réussi à mettre des douches privatives, mais à l'issue d'un combat très vif avec les instances de la cité. Donc il cède sur les sanitaires et les douches privatives. Les grands couloirs vont rester en place et la hauteur du bâtiment va être acceptée. Dans le permis de construire, la cité va se retrouver bloquée, va dire du coup, on n'a plus le choix, on est face aux faits accomplis, et le bâtiment va être accepté tel que. Ils vont finalement avoir un projet définitif en juin 1961. Huit ans s'écoulent. Durant ces huit ans, qu'est-ce qui se passe ? À un moment donné, l'Iran a passé de fond. C'est le chat d'Iran qui va venir sur place pour poser la première pierre, accompagné de son épouse, qui est Farah Diba. Pour l'anecdote, Farah Diba était résidente à la Cité internationale. C'est à Paris, quand elle était étudiante à l'école spéciale d'architecture, qu'elle rencontre le chat d'Iran. Donc il vient accompagné de Faradiba en 61 pour poser la première pierre. Et donc ça va relancer un peu la construction. Le chantier va démarrer péniblement en 66 pour enfin avoir un bâtiment terminé en 69.
- Speaker #2
Pascal vous a dit que André Bloch, c'était un sculpteur, et ses parents aussi avaient des grandes qualités plastiques. Et en fait, la théorie infini d'André Bloch, c'était la sculpture habitée. C'est plus une sculpture dans le ciel pour moi que c'est un bâtiment métallique très particulier de ce point de vue-là. Gilles Béguin, architecte de l'agence Béguin-McKinney, chargé de la réhabilitation de la fondation AVCM. Moi, je compare un peu le travail de l'architecte de réhabilitation, de rénovation à celui d'un médecin. La première chose que vous faites quand vous avez un malade, il était quand même assez malade, c'est faire le diagnostic. On a palpé le bâtiment sous toutes ses coutures, on peut dire. Un des problèmes majeurs au niveau de la santé, c'était la présence d'amiante, puisqu'en fait, pour combattre le feu, ils avaient donc floqué, enfin, ils avaient enduit d'amiante certains éléments de structure. Un autre constat, c'est que pour protéger le métal, alors le métal, il a quand même beaucoup d'avantages, mais il a pas mal d'inconvénients. Pour se protéger de la rouille, on mettait des peintures avec du plomb. Et aujourd'hui, il a fallu retirer entièrement le plomb des peintures du bâtiment. Comme un médecin, il faut vraiment radiographer le malade. Disons que c'est un bâtiment qui n'était pas étanche à l'air, et quasiment pas étanche à l'eau. Beaucoup sur l'image, mais techniquement, il y avait quand même beaucoup de défaillances. C'est-à-dire qu'on s'est aperçu que les façades vitrées ne montaient pas sous la dalle. Donc en fait, l'air pouvait passer, si vous voulez. C'est un bâtiment qui dépensait énormément d'énergie pour le chauffer. L'été, c'était un four, c'était extrêmement chaud. Il n'y avait aucune acoustique. Vous aviez des chambres, on a fait des tests acoustiques. À côté du périphérique, vous aviez 60-70 dB nuit et jour. Donc c'était infernal. Ce n'est pas du tout un bâtiment qui était vivable. qui était beau, qui était spectaculaire, si vous voulez. Mais je pense qu'ils n'avaient pas eu l'argent pour bien le finir.
- Speaker #1
Trois ans après, le gouvernement iranien délaisse le bâtiment, puisqu'il est confronté à la révolution iranienne, à la révolution islamique. Il délaisse vraiment le bâtiment. La cité le reprend et le dénomme Fondation Avicenne, du nom d'un médecin persan du XIe siècle. Et c'est un des mots français. C'est que le métal est souvent considéré comme un matériau qui vit sa vie. En réalité, c'est très exigeant. Il n'y a qu'à voir la tour Eiffel, par exemple. Donc le bâtiment se dégrade, il est fermé en 2007 et il l'est jusqu'à aujourd'hui. On est en 2024. Et entre-temps, en 2008, il a été inscrit au monument historique.
- Speaker #2
On a été retenu à l'issue d'une consultation en 2004 et aujourd'hui on est en 2024. et normalement on doit cet été livrer le bâtiment. Le directeur du patrimoine de la cité, Vincent Mallard, m'avait dit pas moins de 10 ans, mais 20 ans, je ne m'attendais pas vraiment à ça. Pourquoi ça a été aussi long ? Comme a dit Pascal Dejean, c'est que c'est un bâtiment qui est très onéreux à réhabiliter et qu'en fait il y a eu des gros problèmes pour trouver le financement. On a eu la chance d'avoir sur ce bâtiment beaucoup d'archives. J'ai pu avoir consulté tous les comptes rendus de chantier, avoir en main les plans corrigés par Claude Parent. Et on s'aperçoit qu'ils ont eu des problèmes financiers dès le début de cette opération. Un des problèmes avec de la réhabilitation, c'est que nous, on l'a alourdi le bâtiment. Donc il fallait vérifier que la structure puisse encaisser le poids qu'on a rajouté pour avoir des doubles vitrages, pour avoir des chapes acoustiques, pour que le bâtiment soit confortable. Au niveau de nos diagnostics, ce bâtiment était quand même très bien construit au niveau de son squelette, de sa structure. Et en fait, il n'y a que ça qu'on a gardé. C'est-à-dire que le bâtiment a été curé complètement, on peut dire reconstitué, puisque c'est un bâtiment inscrit au patrimoine. On est passé de 96 à 111 chambres. Ça y est, on est à côté du périphérique. On voit bien l'effet de suspension. Ce qui est très intéressant, c'est l'effet graphique. Le contraste entre le blanc, le noir et l'aluminium. Il n'y a que ces trois matériaux et ils ont joué avec ça. voilà donc là vous êtes dans la chambre où on a remis en scène si vous voulez la partition historique avec le biais ça c'est le biais historique on peut dire vous avez aussi une particularité c'est que vous aviez une porte qui ferme soit l'espace nuit soit le petit dressing Et puis là vous voyez le biais de la salle de bain. Vous avez la tête de lit qui est légèrement biaise. Ça c'est un petit clin d'œil, un peu le corbusier à pique-niche pour mettre le téléphone portable. Il y a le porte-valise, ça c'est aussi une disposition de l'époque. Il y a un faux plafond qui est plus bas dans la partie kitchenette, salle de bain. Et en fait, entre le plafond de la pièce à vivre et la partie plutôt technique, on a un vide dans lequel on peut ranger ses valises. Donc on a été assez loin dans le détail. Mais ça, c'est aussi une volonté de la cité.
- Speaker #1
C'est un bâtiment pour lequel j'ai un attachement, d'abord parce que c'est le seul bâtiment pour lequel je connaissais l'architecte et avec lequel je discutais et qui me racontait des petites anecdotes. Celle qui me vient à l'esprit, quand il a raconté qu'il est arrivé en panique sur le site quand il a appris qu'il y avait... un des soudeurs qui n'avait pas le diplôme de soudeur. Et que, voilà, remettre en cause les soudures sur les structures métalliques de cette ampleur, c'était remettre en cause la tenue du bâtiment. Donc, il est arrivé complètement catastrophé.
- Speaker #2
Là, on est dans le hall d'entrée. C'est quand même assez efficace parce que vous voyez, on n'entend pas le périphérique. Là, ça tient uniquement par la menuiserie. La banque d'accueil qui a été reconstituée, enfin qu'on a conservée pendant le chantier et qu'on a remis en état. Oui, on est sur la fin. Le bâtiment n'était pas du tout coloré, il était très très assez neutre. C'était plutôt des jeux de gris. Donc là on a remis un gris qui est très très proche de ce qu'il y avait à l'époque. Il y avait une étude dite de stratigraphie faite à la demande des monuments historiques pour retrouver les teintes. de l'époque. Comme j'ai fréquenté la famille Parent, c'est le petit-fils de Claude Parent qui s'occupe de la signalétique et du graphisme. Donc on travaille ensemble. On peut dire, ce qu'on redécouvre aujourd'hui, parce que les échafaudages ont été retirés, c'est enfin moi ce que je trouve assez génial, c'est l'effet de suspension. On sent quand même que les parties habitées sont vraiment, on sent enfin si vous voulez, il y a un côté quand même un peu irréel. de ces structures qui sont quand même assez lourdes, qui sont suspendues dans le ciel. Là, il y a plus de 6 mètres. Oui, le R plus 1, il commence à plus de 6 mètres.
- Speaker #1
C'est un peu un outsider dans sa production, audacieux sur le plan constructif. On n'a pas l'équivalent au monde de ce type de bâtiment où les blocs d'habitation sont portés, sont suspendus par le haut. En tout cas, ma connaissance, ça n'existe pas de cette hauteur-là, sur 38 mètres de haut. Donc, il côtoie beaucoup d'artistes et lui-même va également véhiculer de nouvelles théories en architecture et notamment la fonction oblique. C'est le fait qu'en architecture, on a toujours pensé les bâtiments en vertical et en horizontal. Et lui, en plan... Il se dit que l'oblique, ça permet quoi ? Ça permet de mobiliser le corps autrement, ça permet d'être dans l'effort, ça permet d'appréhender l'espace autrement, ça permet une ouverture. C'est quelqu'un qui dessine aussi, beaucoup, et d'ailleurs, à la fin de sa vie, il va beaucoup dessiner, il va exposer dans les galeries. Et il est très polémique, il écrit aussi, il va beaucoup écrire, beaucoup contester certaines vieilles théories. D'ailleurs, il s'est très tôt opposé au modernisme, à l'école du modernisme, que véhiculaient les premiers architectes du mouvement moderne, notamment le Corbusier. Voilà, donc c'est quelqu'un qui a une palette qui dépasse celle du simple architecte. Il va expérimenter toutes sortes de choses. Il va expérimenter... aussi à la Fondation Avicenne. C'est vrai que moi je me souviens très bien qu'il disait, il avait l'habitude de dire que s'il avait pu, il aurait fermé le bâtiment sur quatre côtés. Ça nous fait beaucoup rire. Il l'aurait rendu complètement opaque. C'était un architecte qui adorait l'opacité et il a quand même réussi à le rendre opaque sur trois côtés.
- Speaker #2
L'escalier, toute cette partie-là était entièrement refaite. L'électricité. On a l'impression qu'il avait été conçu, de même que les circulations étaient très larges. C'était quand même les époques de 68-69. C'était que les gens se mettaient dehors, sur les escaliers, pour fumer leur cigarette tranquille, en voyant le périphérique. Il y avait un côté, si vous voulez, l'architecture à cette époque-là, tout était ouvert. C'était flower power. C'est barricadé, si vous voulez, le bâtiment, il est protégé par des caméras, des vidéos, etc. Mais la société a changé. C'est assez spectaculaire quand même, l'escalier lécoïdal. De ce côté-là, il y a deux petits appartements qui étaient pour le staff, pour le personnel, le petit personnel. Et là, on va rentrer dans le... Là, il y avait le bureau. Donc, on va remettre en place... Là, ça, c'est la salle à manger. Alors, ce n'est pas tout à fait les couleurs d'époque, mais on a essayé de retrouver des tissus. Ça, c'est un logement qui est partagé. C'est-à-dire que vous avez une chambre ici, une chambre ici. alors c'est là elles sont très particulières parce qu'il a fallu s'adapter aux structures au réseau vous entrez trois un étage très compliqué de tailles différentes donc il a fallu jouer avec l'existant C'était ce qu'il y a d'ailleurs, à l'époque, ça c'est une anecdote, mais ils n'avaient pas réussi à le justifier par le calcul, donc ils avaient fait des essais dits au sac de sable. C'est-à-dire qu'ils l'avaient chargé pour voir s'il tenait, mais une fois réalisé. Donc ils avaient un côté quand même très aventureux. Il faut aussi remettre dans le contexte de l'époque, avec des références à l'architecture utopique. où on construisait des super structures et puis on accrochait des trucs ça changeait etc voilà il va à côté alors que finalement on s'aperçoit que c'est pas c'est absolument pas possible
- Speaker #0
Vous venez d'entendre Pascal Dejambes, responsable de la valorisation du patrimoine, et Gilles Béguin, architecte en charge de la réhabilitation de la Fondation Avicenne. Les murs parlent, un podcast produit par la Cité internationale universitaire de Paris et Friction.
- Speaker #1
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