- Speaker #0
Les murs parlent, le podcast de la Cité internationale universitaire de Paris qui vous fait découvrir des histoires intimes et des anecdotes sur le patrimoine architectural du campus.
- Speaker #1
On se trouve dans le jardin qui se trouve au centre de la fondation Émile et Louise Dodge de la Meurthe, qui est la première maison à avoir ouvert ses portes ici à la Cité universitaire et elle a été inaugurée en 1925. Je m'appelle Eglantine Pasquier, je suis historienne de l'architecture et guide à la Cité Internationale Universitaire. La première pierre de la maison a été posée en mai 1923, ici à l'angle. La maison a ouvert en 1925 et malheureusement, Emile de Gelamop n'a pas vu l'inauguration de la maison puisqu'il est mort quelques mois avant, des suites d'une chute du cheval. Il a vu le projet bien abouti, mais il n'a pas vu les étudiants arriver dans sa maison. Il fait appel pour la réalisation de cette maison à l'architecte Lucien Bechman, puisqu'il a des liens de parenté avec Bechman de par la femme de l'architecte. Lorsqu'on arrive dans cette maison, beaucoup de visiteurs se disent Ah, mais on est en Angleterre, où est Harry Potter ? Et on se croirait à Oxford ou à Cambridge. Et c'est vrai, puisqu'en fait, les maisons sont construites en briques, avec une succession de pignons triangulaires. On a des beaux windows. Donc tout ça, c'est un vocabulaire architectural qui est très britannique. Et c'est quelque chose qui a été reproché à Beshmad, en fait, au moment de l'ouverture de cette maison. Et il a répondu, mais non, en fait, je me suis inspirée de la Sorbonne médiévale, puisque la Sorbonne a été fondée au Moyen-Âge, dans un style médiéval, qui ensuite s'est exportée en Angleterre, qui s'est développée et qui a complètement disparu en France. au même moment. Et donc, Bechman a dit qu'il n'a fait que réimplanter en France à la cité universitaire ce que les Anglais nous avaient volé. Il a organisé sa maison en sept pavillons autour d'un jardin central. Et donc, ça lui donne vraiment un aspect convivial, l'aspect d'un village, en fait, ce qui est assez apprécié des étudiants et des visiteurs aujourd'hui. Donc on se trouve ici dans le pavillon central de la Fondation Émile-Élouise-Dutch de la Meurthe, équipé d'un beffroi, une tour. Et il y a beaucoup de visiteurs qui se demandent si c'est une église ou s'il y avait une vocation religieuse à l'origine. Pas du tout, puisque la cité universitaire dépend de l'Université de Paris, donc elle est laïque. Mais ce beffroi, en fait, fait référence au beffroi du nord de la France et il sert un petit peu de point de repère à la cité universitaire. Et il lui confère cette impression de village, puisque avant l'ouverture de la maison internationale en 1936, c'est vraiment ici que se trouvait le centre de la vie de la cité universitaire, puisque le développement de l'ensemble a pris quand même un certain temps, et cette maison était vraiment le point de ralliement de tous ceux qui vivaient à la cité universitaire. Les chambres des étudiants sont réparties. Dans les six autres pavillons qui se trouvent autour de ce point central, parmi ces six pavillons, il y en a un qui est réservé aux étudiantes. Ce qui est quand même assez exceptionnel pour l'époque, puisque dans les années 1920, l'accès des femmes à l'enseignement supérieur n'était pas le même qu'aujourd'hui. Et donc on leur a réservé un pavillon. Sa particularité, c'est que les femmes avaient des chambres doubles, puisqu'on estimait qu'elles avaient un caractère un peu sensible et qu'elles supportaient mal la solitude. Donc il fallait qu'elles soient deux par chambre. Alors que ces messieurs avaient besoin d'indépendance, donc ils avaient leur chambre seule. Et ce qui est assez remarquable pour l'époque aussi, c'est que l'hygiène était l'une des préoccupations principales des fondateurs de la cité. Et ils ont tenu à ce que chaque chambre soit équipée d'un lavabo, d'un point d'eau. Donc c'est quelque chose qui nous paraît être un minimum aujourd'hui. Mais à l'époque, en fait, 30% seulement des logements avaient le courant à Paris. Donc en fait, avoir son propre lavabo dans sa propre chambre, c'était vraiment un luxe. confortable pour les étudiants et ils avaient également accès à des salles de bain à l'étage de chaque maison et un service de bain au rez-de-chaussée de l'un des pavillons, ce qui permettait d'avoir une hygiène correcte.
- Speaker #2
Quand les gens arrivent, ils pensent tout de suite à Harry Potter, c'est la première référence qui vient. Je suis Boris Weizmann et je suis le directeur de la Fondation Deutsch de la Meurthe depuis 2017. J'ai été longtemps universitaire, enseignant-chercheur et je suis maintenant psychanalyste aussi par ailleurs. La musique qu'on entend, c'est un résident qui pratique du piano. On a une magnifique salle de concert ici et un piano à queue qui nous est... prêté par un pianiste professionnel. On a pas mal de résidents qui font des concerts, qui sont quasi professionnels. Donc la Fondation Deutsch de la Meurthe, elle porte le nom d'Emile Deutsch de la Meurthe, qui est le premier grand mécène de la cité internationale. Et c'est grâce à son implication qu'André Honorat, ministre de l'instruction publique, comme on l'appelait à l'époque, et le recteur des universités de Paris ont pu commencer à réaliser le projet de la Cité internationale. J'aime beaucoup cette photo sur le mur du pavillon central, vieille photo qui date des années 1920 en noir et blanc, où on voit la fondation nouvellement construite qui émerge des terrains vagues de l'au-delà des fortifications parisiennes. Hors de Paris, cet au-delà, à l'époque, c'était essentiellement des taudis, enfin c'était un espèce de lieu plutôt terrain vague. Donc voilà. fondation, dans le fond, qui émerge. Et ce que je trouve amusant est le contraste entre le fait qu'aujourd'hui, on voit cette maison et on l'associe à Harry Potter, et c'est la vision de modernité que je vois ici, c'est-à-dire ce village complètement moderne, presque futuriste, on a envie de dire, vu dans le contexte de l'époque. Enfin, il y a ces pavillons qui sont autour de cette pelouse. qui est un bien partagé, un lieu de rencontre, un lieu de sociabilité. C'est une fondation, je dirais, où les résidents se croisent d'une manière assez particulière, parce qu'ils sont toujours dans l'obligation d'aller depuis le pavillon où ils résident, au pavillon central, et inversement, et aller visiter des amis dans les autres pavillons. Donc il y a une sociabilité qui se fait au fil des croisements, des chemins que chacun prend. Il y a peut-être 60 ou 70 nationalités différentes. Une des particularités de notre politique d'admission est de se focaliser sur des résidentes venant de pays où les femmes font l'objet de discriminations et n'ont pas un accès égal ni à l'éducation ni à l'emploi dans leur pays, qui comprend Afghanistan, Iran et de nombreux autres pays. Je suis moi dans cette maison depuis 2017. Mon prédécesseur Robert Mankin était professeur de lettres, il était angliciste. J'étais moi-même dans une IFR de lettres française en Grande-Bretagne. Et donc il y a une maintenant assez longue tradition littéraire dans cette maison. On reçoit depuis l'époque de... Robert Mankin, tous les ans, par exemple, le congrès de la Société française Shakespeare. Et par exemple, depuis deux ans, toute une série de rencontres avec des auteurs et leurs traducteurs. Il y a des anciens résidents célèbres, Sartre, Senghor, d'autres encore. On essaye aussi l'autre politique sur le plan des admissions des résidents et de favoriser les... candidat dans les sciences humaines, littéraires, dans la mesure du possible. Les amoureux de la Fondation sont des attentifs aux petits détails de la Fondation. Mon endroit préféré, j'adore le Grand Salon. Il faut voir, on a l'impression d'être dans une église séculaire, j'ai envie de dire. Allons-y. Alors cette pièce c'est le grand salon de la Fondation, magnifique lieu de rencontre, lieu festif pour les résidents, lieu de conférence. On accueille beaucoup aussi à la Fondation de J.M.A.T. le tournage. Cette salle est très prisée par les réalisateurs. Sinon elle sert aux résidents pour fêter leur anniversaire. Mes enfants y ont fêté le leur pendant de nombreuses années. Et le parc... marqué en bois est absolument magnifique, enfin il faut voir ça, d'abord il a un très très beau bruit, vous n'entendez pas parce que vous entendez le piano là, mais il craque. Et c'est un très beau lieu avec une mezzanine qui doit faire 30 mètres de haut, 40 mètres de haut, quelque chose comme ça. Il y avait un souhait au moment de la fondation d'accueillir des étudiants dans de bonnes conditions. Et dans les années 1920, juste après la première guerre mondiale, c'était très compliqué. Il faut s'imaginer comment les jeunes étudiants pouvaient être logés. Donc vraiment, il y avait un... problème d'incélébriété, de logements pas du tout adéquats. Donc il y avait en effet cette volonté de créer quelque chose d'hygiénique. Et tout le côté utopiste du projet de la Cité internationale, l'idée de créer un lieu après la guerre où des jeunes de tous les pays, en se croisant, peuvent œuvrer à la paix. C'était vraiment une idée pacifiste qui animait les fondateurs, entre autres, de la cité internationale.
- Speaker #1
Lucien Deschman est impliqué dans ce projet à partir de 1921. La première pierre de cette maison est posée en 1923 et la même année, comme il a déjà connaissance du projet et il participe à sa mise en place, On lui propose de devenir architecte conseil de la cité universitaire, c'est-à-dire qu'il sera responsable de l'élaboration du plan d'ensemble de développement de la cité et en charge de la coordination avec les autres architectes des autres maisons. Il participe à l'attribution des terrains, aux échanges, aux contacts avec les autres architectes. C'est quelque chose qu'il fait en collaboration avec les services de la ville de Paris. Puisque c'est une collaboration, lui s'occupe plutôt de la partie architecturale et la partie paysage est gérée par la ville de Paris et notamment par Claude-Nicolas Forestier, auquel succédera Léon Azéma quelques années plus tard, à partir de 1933, et eux prendront plutôt en charge le volet paysager. Et le parti pris qui est choisi dès le départ, c'est d'implanter le long du boulevard Jourdan l'ensemble des bâtiments, l'ensemble des maisons qui accueilleront les étudiants, donc à l'emplacement des anciennes fortifications. et de conserver la partie qui se trouve au sud, donc là où se trouve la zone qui est le bidonville. Et à la place, en fait, il est décidé de mettre en place un parc pour que les étudiants puissent profiter de la nature. Et dans ce parc, il y aura également un certain nombre d'équipements sportifs pour qu'ils puissent se détendre et pratiquer ensemble des activités communes. Et ce parc aussi était un point primordial du projet de cité universitaire dès le début, puisqu'on est un peu dans un idéal hygiéniste. À l'époque, c'était vraiment important que les étudiants puissent prendre l'air, faire du sport, prendre le soleil. Et en fait, c'est par l'intermédiaire du parc qu'ils peuvent le faire.
- Speaker #3
Dan Ferrand-Beschman, je suis la petite fille de Lucien Beschman. D'ailleurs, Lucien Beschman était par ailleurs le cousin de mon autre grand-père. Donc je suis liée par beaucoup de fils à cet homme. Il est mort quand j'avais une petite vingtaine d'années. Je déjeunais avec lui très régulièrement, parce que j'étais au lycée Jean-Saëns de Sailly, ils habitaient à côté. À ce moment-là, c'était un homme un peu vieilli, un peu silencieux, mais il faisait notre admiration, parce qu'on connaissait justement ce qu'il avait fait au niveau architectural. Et d'autre part, moi j'allais très souvent dans sa maison de Jouange-Ausace, qui est un des modèles, la même maison que Gréard, que Pasteur, etc. Un modèle un petit peu différent. Mais c'était un de ses modèles architecturaux. Et j'ai toujours adoré cette maison, comme d'ailleurs beaucoup de ses petits-enfants. Il avait beaucoup de petits-enfants. Parce qu'il y a des boiseries, parce qu'il y a ces fenêtres assez extraordinaires, finalement très lumineuses. Parce que les parquets étaient silencieux. Les meubles, dont il y a d'ailleurs ici des modèles, étaient très agréables à vivre. C'était un confort qu'on appréciait beaucoup. D'autre part, c'était un homme de jardin. C'est-à-dire qu'il avait fait un jardin magnifique à Jouy. Pendant la guerre, il avait été fermier pendant cinq ans. Il avait fait beaucoup de culture. Et c'est vrai que toutes ces maisons étaient entourées de jardins. Et ce qui fait la richesse, je pense, de cette partie du parc, c'est quand même le côté cité-jardin. Il ne parlait pas beaucoup, mais j'ai redécouvert ce qu'il avait fait. Parce que j'étais amenée, puisque moi-même j'ai écrit sur l'architecture, je suis surtout une spécialisée politique sociale, mais j'ai découvert en travaillant sur ses écrits, et aussi sur celui de son père, parce qu'il était très influencé par son père, Georges Mechman. J'ai découvert beaucoup de choses. En fait, ce n'était pas seulement un architecte, c'était un architecte qui avait une pensée sociale. Et ça s'explique parce qu'il a fait la guerre de 1914. Il n'était pas du tout obligé. d'aller à la guerre de 14 puisqu'il avait un certain nombre d'enfants. Il faisait partie de ces familles d'origine juive qui voulaient absolument rendre à la France ce qu'elle leur avait apporté, c'est-à-dire un accueil. Et Lucien Mechman a voulu toujours servir la France. Mais il est revenu des tranchées et de la guerre extrêmement meurtrie. Et quand il est revenu, il est certain que son idée a rejoint celle d'Honora et de Paul Appel, c'est-à-dire de réunir des gens qui venaient de pays différents. Et son architecture est complètement marquée, je dirais, par cette pensée sociale. Alors, ça peut s'expliquer un petit peu dans l'architecture, on va se voir dans l'architecture, parce qu'il s'agit de bâtiments différents, qui sont des petits bâtiments. Or, si vous voyez d'autres maisons, comme la Maison des Amériques, par exemple, ou la Maison des Provinces françaises, ça m'a toujours frappé le fait qu'ici, c'était une obligation, finalement, de vie plus communautaire. C'était un chef de chantier extraordinaire qui travaillait extrêmement vite. Il avait appris les méthodes, enfin il avait copié les méthodes aux Etats-Unis. En partant aux Etats-Unis, il était dans un hôtel et puis il est revenu trois semaines après et il s'est aperçu que le chantier qui était sous ses fenêtres avait énormément avancé. Et il a copié les méthodes, je dirais, tayloristes, enfin pas tayloristes, mais d'organisation du travail américain. Le Corbusier mettait quatre ans quand Bechman mettait un an. Et ici aussi, il a construit très vite. Il préparait ses chantiers pendant quelques mois, notant minute par minute ce qu'il fallait faire. Et après, ça se faisait très, très bien et très rapidement. Monsieur Mechman a été pendant 30 ans le responsable architectural de la cité, le coordonnateur. Mais à la fin, Rockefeller a voulu lui imposer un maçon qui lui semblait un peu véreux, je dirais, mais qui ne lui plaisait pas. Il avait le sens aussi de l'économie et il a quitté avec fracas son poste, d'ailleurs en refusant de se faire payer, ce que ma grand-mère a toujours reproché. C'était un homme qui était très très strict. C'est peut-être pour ça que nos relations avec lui étaient des relations de respect, mais pas forcément d'affection proche comme je peux avoir avec mes propres petits-enfants. Et j'étais encore une fois très très frappée quand j'ai vu ses écrits, ses lettres. à la famille, ses lettres à mon père, ses poèmes, ses dessins. C'est-à-dire qu'en fait, il était profondément humain.
- Speaker #0
Vous venez d'entendre Boris Weizmann, directeur de la Fondation Émile et Louise Deutsch de la Meurthe, Dan Ferrand-Beschmann, la petite-fille de l'architecte Lucien Beschmann, et la guide Eglantine Pasquier. Les murs parlent, un podcast produit par la Cité internationale universitaire de Paris et Friction.