Speaker #0Bienvenue dans les petites histoires de Michelle, un podcast dans lequel je raconte mon exploration de la cuisine japonaise. Cet art ultime de bien manger que j'ai à cœur de transmettre aujourd'hui est la synthèse entre mes pratiques d'artiste, de jardinière et de cuisinière. Il s'adresse aux amoureux du Japon, aux gourmets de sous-bord, et aux cuisiniers soucieux de préparer une cuisine saine, savoureuse et créative, qui nourrit aussi bien le corps que l'esprit. Vous y trouverez des récits de voyages et des témoignages d'expériences qui ont fait sens dans mon parcours. J'y délivre également, au-delà des recettes, les principes qui sous-tendent la cuisine japonaise. Nous ferons des visites dans le jardin, source d'émerveillement et d'abondance, et nous prêterons l'oreille à des personnes qui ont contribué à enrichir mon parcours dans l'oasis nippone que je me suis créée. Belle écoute à vous ! Un nouvel épisode des petites histoires de Michel vous attend tous les mardis. Pensez à vous abonner à ma newsletter pour continuer de voyager au Japon avec moi. On entre dans mon jardin par un portail ajouré en poussant une porte coulissante. Ce portail constitue un seuil entre le monde ordinaire, celui de l'extérieur, et le monde sacré du jardin. Je l'ai voulu épais, presque habitable. Je souhaitais que les visiteurs ressentent physiquement cette transition. Que le simple fait de franchir cette ouverture les invite à ralentir, à laisser derrière eux les préoccupations du quotidien pour entrer dans un espace où l'on regarde autrement. Une visite du jardin demande une forme de présence, une disponibilité à ce qui est là, une attention qui rend les choses vivantes. La première personne qui a franchi ce portail nouvellement installé m'a dit spontanément « On dirait qu'on change de monde » . Sa remarque m'a profondément touchée. Elle confirmait que l'intention qui avait présidé à sa conception avait trouvé sa juste expression. En préparant cet épisode, je me suis aperçue que ce portail trouvait un écho inattendu. Dans les torii japonais, ces portiques que l'on rencontre à l'entrée des sanctuaires Shinto ne ferment rien et ne protègent rien. Ils signalent simplement qu'un passage s'opère. Derrière eux commence un autre rapport au lieu. Lorsque l'on franchit un torii, on ne quitte pas le monde pour entrer dans le surnaturel. On entre plutôt dans une conscience différente du réel. Les arbres deviennent plus que des arbres, les pierres plus que des pierres, le vent plus que du vent. On se rend disponible à la présence des camis. Cette idée m'accompagne souvent lorsque je déambule dans mon jardin. Avec le temps, j'ai cessé de le considérer uniquement comme un espace de culture ou de création. Il est devenu un lieu de rencontre, avec des êtres visibles, mais aussi avec des présences discrètes qui semblent parfois se révéler lorsque l'on prend le temps de se regarder. Dans la rivière sèche du jardin zen, par exemple, apparaissent d'innombrables visages. Certains visiteurs les voient immédiatement, d'autres passent à côté sans les remarquer, comme cela a été mon cas pendant longtemps. Puis, une fois qu'un visage est apparu, il devient impossible de ne plus le voir. Les pierres semblent soudain habiter. Je ne prétends pas que des esprits vivent réellement dans ces rochers, mais je constate que l'imagination, l'attention et la contemplation ouvrent une porte particulière. Dans les traditions occidentales, on parlerait d'élémentaux, de génie des lieux ou d'esprit de la nature. Au Japon, On évoquerait plus volontiers les camis. Les mots changent, mais l'expérience possède quelque chose d'universel. Partout où l'être humain a vécu au contact de la nature, il a ressenti que certains lieux étaient différents. Une source, un arbre vénérable, un rocher étrange, une montagne... enveloppée de brume, comme si certains paysages possédaient une densité particulière, une présence qui échappe au mot. Le jardin se propose comme un terrain d'entraînement à cette perception. Plus je vieillis, moins je cherche à maîtriser le jardin et plus j'apprends à l'écouter. Les plantes me parlent de sécheresse ou d'abondance. Les oiseaux m'annoncent les changements de saison. Les pierres, elles, demeurent silencieuses. Pourtant, elles sont souvent celles qui racontent les histoires les plus anciennes. Peut-être est-ce cela que les Japonais nomment la présence des kami, la capacité à reconnaître que le monde qui nous entoure n'est pas un décor, mais une communauté de présence avec lesquelles nous entretenons une relation. Et peut-être qu'un jardin n'est rien d'autre qu'un lieu où cette relation devient plus facile à percevoir lorsque l'on s'accorde le temps nécessaire. Au fil des années, je me suis souvent demandé d'où venait cet attachement si profond à mon jardin. Bien sûr, il y a la beauté du lieu, mais ce n'est pas seulement cela, il y a surtout... Tout ce temps déposé en lui, des milliers d'heures passées à observer, planter, déplacer, tailler, désherber, recommencer, des milliers d'heures de dialogues silencieux. Car oui, je parle à mes plantes, je les observe, je les questionne, je m'interroge sur leur place, sur leurs besoins, sur ce qu'elles cherchent à me dire. lorsque leur feuillage palie ou que leur croissance s'emballe. Je passe aussi beaucoup de temps à prendre soin de détails que personne ne remarquera jamais. Une branche discrètement repositionnée, une pierre légèrement déplacée, une herbe indésirable retirée derrière un massif que peu de visiteurs regarderont. Le jardin m'a également appris l'humilité. Je peux faire des projets, élaborer des plans, imaginer des associations végétales, mais la météo et la nature ont toujours le dernier mot. Une sécheresse prolongée, un printemps froid, un orage violent ou l'arrivée soudaine des limaces rebattent régulièrement les cartes. J'ai appris à composer plutôt qu'à imposer, à écouter avant d'agir, à m'adapter. Le jardin m'a aussi appris la persévérance. Certaines tâches me coûtent, je les repousse parfois. Pourtant, lorsqu'elles deviennent nécessaires, il faut les accomplir jusqu'au bout. Creuser, déplacer, réparer, arroser, recommencer encore. Il m'arrive également de promener une jeune plante dans son pot pour qu'elle trouve sa vraie place. Je la déplace d'un endroit à l'autre pour trouver celui où elle me dira « c'est ici » . Alors seulement je la plante. Et lorsqu'elle rejoint enfin la terre, Commence un autre compagnonnage. L'arroser juste ce qu'il faut, ni trop, ni trop peu. L'accompagner jusqu'à ce qu'elle puisse poursuivre seule son chemin. À force d'attention, certaines plantes deviennent presque des connaissances anciennes. Je connais leurs habitudes, leurs caprices, leurs élans de générosité et leurs moments de faiblesse. Peut-être est-ce là que se cache quelque chose de l'esprit des camis, non pas dans une forme de croyance, mais dans cette qualité de présence qui naît lorsque nous consacrons du temps, de l'énergie et du soin à un lieu. À force de vivre avec le jardin, les plantes cessent d'être un décor. Elles deviennent des êtres avec lesquels une relation s'établit et le jardin tout entier finit par paraître habité. Un nouvel épisode des petites histoires de Michelle vous attend tous les mardis. Pensez à vous abonner à ma newsletter pour continuer de voyager au Japon avec moi.