Speaker #0Bienvenue dans les petites histoires de Michelle, un podcast dans lequel je raconte mon exploration de la cuisine japonaise. Cet art ultime de bien manger que j'ai à cœur de transmettre aujourd'hui est la synthèse entre mes pratiques d'artiste, de jardinière et de cuisinière. Il s'adresse aux amoureux du Japon, Aux gourmets de tous bords et aux cuisiniers soucieux de préparer une cuisine saine, savoureuse et créative, qui nourrit aussi bien le corps que l'esprit. Vous y trouverez des récits de voyages et des témoignages d'expériences qui ont fait sens dans mon parcours. J'y délivre également, au-delà des recettes, les principes qui sous-tendent la cuisine japonaise. Nous ferons des visites dans le jardin, source d'émerveillement et d'abondance, et nous prêterons l'oreille à des personnes qui ont contribué à enrichir mon parcours dans l'oasis nippone que je me suis créée. Belle écoute à vous ! Le premier week-end du mois de juin est consacré à une manifestation nationale, les rendez-vous au jardin. C'est l'occasion pour de nombreux propriétaires d'ouvrir au public des espaces habituellement privés, de petites pépites souvent méconnues. Certains jardins, comme le mien, sont ouverts durant toute la saison estivale. C'est d'ailleurs une des obligations liées au label « jardin remarquable » attribué par le ministère de la Culture. L'engouement actuel pour les jardins ne date pourtant pas d'hier. En Alsace, nous avons même été précurseurs dans ce domaine, ce que beaucoup ignorent. À la fin des années 90, un directeur régional des affaires culturelles, M. Payars, avait créé une mission jardin pour piloter un événement fédérateur intitulé « Juin, mois des jardins » . Une plaquette imprimée recensait alors les jardins qui acceptaient d'ouvrir leurs portes au public. Je me souviens très bien du jour où j'ai découvert cette brochure. J'assistais à une réunion à la DRAC. À cette époque, ma pratique artistique prenait de plus en plus de place dans ma vie, mais j'étais constamment tiraillée entre mon atelier de peintre et le jardin purement utilitaire qui devenait une... corvée. Pendant des périodes créatives à l'atelier, je le délaissais complètement. À l'atelier, je pensais au jardin, au jardin, je pensais à l'atelier. Il faut dire qu'un jardin n'attend pas. C'est lui qui impose son rythme. Les semis, les récoltes, les mauvaises herbes, les saisons, impossible de remettre à demain. Pour résoudre mon conflit intérieur entre les deux espaces, l'idée m'effleure d'abandonner ma terre si durement conquise. Mais comment imaginer un printemps sans guetter la première levée de ciboulette ou la percée des jonquilles ? Impossible de me résoudre à remplacer les légumes cultivés sur place par ceux du commerce. Il me fallait changer de regard. Ce sera l'atelier que je déserterai le temps de faire du jardin une œuvre. Ce jour-là, pendant la réunion, mon regard s'est arrêté sur une minuscule photographie dans la brochure, un carré de simple médiéval. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais cette image a provoqué un véritable déclic. Une évidence s'est imposée à moi, l'année suivante, mon jardin figurerait dans cette brochure. C'est ainsi que l'aventure a commencé. Je passe le début de l'été 1997 à ébaucher des plans sans cesse remis en question. Je bute sur l'incapacité d'avoir un regard neuf sur un espace banalisé par l'habitude et dont je ne sais plus discerner ni les qualités, ni les défauts. Je désespère de trouver le génie du lieu. Un matin, bravant l'interdit municipal et celui du mari menuisier qui craint pour son stock de bois, je démarre un grand feu pour me débarrasser de chutes de taille. Ce brasier, que je surveille jusqu'à la tombée de la nuit, me nettoie aussi bien qu'il a nettoyé le jardin. Le lendemain, je me sens capable. d'imaginer un espace où pourront se concilier activités et détentes, utiles et esthétiques, fonctionnelles et agréments. Et surtout, je me sens prête à faire les choix nécessaires pour la cohésion de l'ensemble. Le plan ébauché s'enrichira de la collaboration de mon fils Pierre, alors étudiant à l'École d'architecture de Strasbourg. Cette expérience à l'échelle du site lui permettra de mettre à l'épreuve les théories apprises. Ensemble, nous parlons de structure et d'ossature, de plein et de vide, de circulation, de séquences, de textures. Le travail sur le terrain fera encore évoluer le projet. Pelle et pioche en main, je sculpte ma terre. Je crée des niveaux, des pentes douces et des terrasses. La métamorphose s'opère au plus profond de l'hiver. Le squelette se dessine progressivement. Les gaulettes de châteniers, importées du limousin, sont tressées autour des carrés de terre et déjà, ce qui en fait n'était qu'un champ, commence à ressembler à un jardin. Une petite serre vient se coller aux abris à outils existants. Une cabane surélevée, baptisée l'Observatoire, est édifiée par Jean, le fils charpentier. Ce refuge, qui offre une vue plongeante sur les frises de légumes, permet de percevoir le dessin des plates-bandes, conçu comme une mise en page, clin d'œil au jardin à la française, admiré depuis le premier étage du château. Une pergola envahie par les murs et la vigne crée un fond derrière un grand bassin qui coupe la parcelle. Elle opère la transition entre le potager et le verger, où s'alignent pommiers, poiriers, pêchers et haies de fruits rouges. Au fond du terrain, une partie sauvage a été préservée un temps. Refuge pour la faune autochtone. Elle était aussi une mémoire de l'ancien jardin, créant un contraste avec la partie haute fortement structurée. Peu à peu, cet espace évolue au fil de la croissance des bambous. L'influence zen s'impose et devient lisible à travers la création d'une rivière sèche et l'aménagement d'un passage surélevé en bois. Une fontaine qui jaillit au centre d'un carré de pavé invite à la méditation. Partout l'accent est mis sur l'eau, eau bavarde, eau silencieuse, eau stagnante, eau qui ruisselle, eau qui purifie. Elle se décline aussi dans un registre emprunté aux jardins ouvriers. Une collection d'arrosoirs parade à côté des bassines en métal galvanisé qui recueillent le garouillis des gouttières, le ruissellement des eaux de pluie et le purin d'horti. Une vieille baignoire trône à l'entrée du potager. Le bassin reflète des images instables. Des aires de repos s'organisent. Des banquettes surdimensionnées soulignent la limite de propriété vers l'ouest. Des bains de soleil s'offrent à proximité du bassin. Des crochets pour suspendre des hamacs sont mis en place. Des chaises longues invitent à la détente sur le solarium. Un pavillon sur pilotis, d'inspiration japonaise, accolé à un jardin de thé, a trouvé sa place dans l'espace engazonné entre un être et un érable. Très discrètement, lanternes en pierre, arbres taillés en nuages et bonsaïs soulignent l'esprit nippon de ce recoin. du parcours. Tout près, Adam et Ève, une sculpture composée de deux blocs en gré contenant des anneaux et des bâtonnets, symboles féminins et masculins, font référence à l'Éden, histoire de nous rappeler que tout jardin renvoie à la quête du paradis perdu. Pour la toute première ouverture de mon espace au public, J'ai réussi à convaincre 15 autres jardiniers de Brumatte d'ouvrir eux aussi leurs portes. Mais je voulais aller plus loin. J'ai proposé qu'un artiste intervienne dans chaque jardin, non pas pour y déposer une œuvre comme dans une galerie à ce qu'elle ouvre, mais pour créer une résonance avec le lieu et avec la personnalité du jardinier. Le défi était de taille. Il me fallait communiquer dans une langue que je maîtrisais mal, l'alsacien, et sensibiliser à l'art contemporain des personnes dont ce n'était pas la préoccupation première. Pour porter le projet, nous avons créé l'association L'Escalier. Elle nous a permis d'obtenir des subventions nécessaires pour rémunérer les artistes, financer la communication et couvrir les assurances. Lorsque j'ai présenté le projet à la DRAC, le directeur régional m'a déclaré « Madame, votre projet est le projet phare de cette édition Desjardins » . J'ai même été invitée sur FR3 pour le présenter. Et pourtant, malgré l'enthousiasme des institutions, je conservais quelques inquiétudes. Allait-il vraiment se passer quelque chose ? Entre les artistes et les jardiniers, la réponse a dépassé toutes mes espérances. Une véritable alchimie est née. Entre les artistes et les jardiniers d'abord, puis entre les jardiniers et les visiteurs. Avec leur mot simple, les jardiniers sont devenus les meilleurs médiateurs des œuvres qu'ils accueillaient. Ils étaient fiers, enthousiastes. Galvanisés par l'aventure, les visiteurs venus découvrir des jardins ont rencontré l'art contemporain. Les amateurs d'art ont découvert le monde du jardin. Le public déambulé dans toute la ville, guidé par un plan conçu par une graphiste talentueuse. Ce fut une réussite extraordinaire, un succès sur tous les plans. À tel point que nous avons été fortement encouragés à renouveler l'expérience. Mais nous avons refusé. Non par manque d'envie, mais parce que nous ne voulions pas nous institutionnaliser. Nous préférions préserver la magie de cet instant unique plutôt que de le transformer en rendez-vous obligé. Certaines expériences n'ont pas besoin d'être répétées. pour être réussies. Elles vivent ensuite autrement, dans les souvenirs, dans les récits, dans les cœurs de ceux qui les ont traversés. Et bien des années plus tard, je crois que c'est précisément pour cela que nous en parlons encore. Un nouvel épisode des Petites Histoires de Michelle vous attend tous les mardis. Pensez à vous abonner à ma newsletter pour continuer de voyager au Japon avec moi.