- Présentateur
Bienvenue dans les podcasts d'AUNEGe en collaboration avec IAE France. Pour ce septième volet de la série Grands Auteurs, Sonia et Eddy vont vous parler de Gartner et le concept de hype.
- Sonia
D'habitude, on imagine l'innovation comme une trajectoire hyper rationnelle d'ingénierie pure.
- Eddy
Ouais, un processus très linéaire et logique en théorie.
- Sonia
Exactement. Mais en plongeant dans la littérature en management des systèmes d'information, on se rend vite compte que ça obéit souvent à une force beaucoup plus chaotique. Cette force, c'est la hype.
- Eddy
Et c'est un sujet fascinant.
- Sonia
Vraiment! Alors, je précise d'emblée que cette plongée analytique, elle est conçue sur mesure pour les chercheurs, les doctorants et les académiques en sciences de gestion. On ne va pas du tout utiliser la hype comme un simple buzzword de plateau télé.
- Eddy
Non, c'est un véritable objet d'étude théorique. Ce n'est pas juste un mot à la mode, c'est un phénomène structurel.
- Sonia
Voilà. En fait, la hype, c'est comme une force gravitationnelle qui déforme carrément la perception de la réalité. Du coup, en croisant les travaux d'auteurs comme Jackie Fenn, Eric Abrahamson et la sociologie des attentes, on va voir comment la recherche aborde un truc en apparence aussi irrationnel.
- Eddy
Parce que la littérature académique montre très bien que cet emballement, il n'a rien d'aléatoire. Le fameux cycle de la hype de Gartner, qui a été modélisé par Jackie Fenn, c'est vraiment l'illustration parfaite de cette mécanique.
- Sonia
Oui, ce modèle en plusieurs phases très spécifiques.
- Eddy
C'est ça. On part d'abord d'un déclencheur technologique. Ensuite, la tension médiatique s'emballe super vite pour atteindre ce qu'elle appelle le sommet des attentes disproportionnées.
- Sonia
Et c'est là que ça casse, généralement.
- Eddy
Inévitablement, oui. La réalité rattrape la promesse et boum, c'est la chute brutale. C'est le fameux gouffre de la désillusion. Bon, avant une éventuelle remontée vers un plateau de productivité, si le projet survit.
- Sonia
Mais concrètement, pourquoi ce sommet des attentes est-il si disproportionné ? Est-ce que c'est juste le faux mot, la peur de rater le coche, qui pousse les investisseurs à injecter du capital beaucoup plus vite que la capacité des chercheurs à livrer des résultats ?
- Eddy
Absolument. Le capital afflue uniquement sur la base d'un narratif, d'une promesse, pas sur une réalité technique. Le crash se déclenche dès que les premiers retours terrain prouvent que la technologie n'est pas magique.
- Sonia
Donc on finance une belle histoire, en fait.
- Eddy
Tout à fait. On l'a vu avec la bulle internet des années 2000, ou plus récemment avec les débuts de la réalité virtuelle en entreprise.
- Sonia
Ce qui est dingue, c'est que cette mécanique, elle déborde largement de la technologie pure. Eric Abrahamson, dans ses travaux sur les management fashions, il démontre que les pratiques organisationnelles suivent exactement la même courbe.
- Eddy
Oui, les fameuses modes managériales.
- Sonia
C'est ça. Moi j'aime bien faire le parallèle avec la haute couture. L'adoption d'une méthode comme l'agilité ou l'holacratie par une immense banque, ça ressemble souvent à l'achat d'un sac de créateur.
- Eddy
Et le parallèle marche super bien parce que le moteur d'achat c'est le même, c'est la quête de légitimité externe.
- Sonia
Juste pour l'image ?
- Eddy
Exactement. Abrahamson explique que les entreprises n'adoptent pas toujours un nouvel outil pour son efficacité intrinsèque. Elles cherchent surtout à projeter une image de modernité auprès des actionnaires. C'est propulsé par des réseaux d'influence, des consultants.
- Sonia
Donc, si tous les concurrents déploient l'agilité, la pression institutionnelle force une entreprise à suivre, pour ne pas paraître obsolète, même si l'outil est complètement inadapté à sa propre structure.
- Eddy
Voilà. Et ça, en théorie des organisations, on appelle ça l'isomorphisme. Ce mimétisme est ultra puissant.
- Sonia
C'est clair. Mais attendez, je vais faire l'avocate du diable une seconde.
- Eddy
Allez-y.
- Sonia
Le modèle de Gartner lui-même, à la base, c'est un produit commercial vendu par un très grand cabinet de conseil. Est-ce que les académiques ne prennent pas le risque d'analyser la hype avec les outils même de ceux qui la fabriquent ?
- Eddy
Ah, la critique est totalement légitime. Et c'est précisément pour ça que la recherche académique va beaucoup plus loin, notamment en s'appuyant sur la sociologie des attentes, la fameuse "sociology of expectations".
- Sonia
C'est là qu'interviennent des auteurs comme Niel Broome ou Borup, non ?
- Eddy
Exactement. Eux, ils introduisent un concept fondamental pour expliquer comment la hype opère vraiment. C'est la performativité. En clair, la hype ne se contente pas de décrire ou d'anticiper un futur technologique.
- Sonia
Elle le fabrique ?
- Eddy
C'est ça. Elle crée le futur qu'elle annonce.
- Sonia
Parce qu'en projetant une vision hyper grandiose, on arrive à coordonner des acteurs qui sont extrêmement hétérogènes. Genre, si on promet que la blockchain va révolutionner l'économie, on capte simultanément les régulateurs, les développeurs et les fonds de capital risque.
- Eddy
Tout le monde regarde dans la même direction. Et la prophétie s'autoréalise en débloquant les ressources. Face à l'incertitude radicale d'une innovation de rupture, cette illusion collective est presque nécessaire pour justifier le risque financier initial.
- Sonia
Oui, mais avec un coût énorme sur l' allocation des ressources en entreprise.
- Eddy
Ah bah inexorablement ! Ce mimétisme d'investissement, ça conduit droit à des bulles spéculatives. On alloue des ressources massives à la rhétorique managériale plutôt qu'à la substance technologique réelle.
- Sonia
Et la recherche scientifique n'est pas du tout immunisée contre ça. J'irais même jusqu'à dire que la recherche orientée par la hype, c'est un vrai risque systémique pour les académiques.
- Eddy
Totalement. Les chercheurs ont besoin de subventions publiques ou privées. Pour les obtenir, il devient hyper tentant, voire vital, de gonfler les promesses de ses propres découvertes. avec le vocabulaire à la mode.
- Sonia
On utilise la rhétorique pour survivre, en gros ?
- Eddy
C'est ça. Mais le danger de cette pratique éclate au grand jour pendant le gouffre de la désillusion. Si des laboratoires entiers ont survendu l'impact immédiat d'une technologie, l'effondrement des attentes entraîne une perte de crédibilité durable.
- Sonia
Pas juste pour le projet, mais pour les institutions elles-mêmes.
- Eddy
Exactement, c'est ravageur.
- Sonia
Du coup, pour un chercheur en gestion, maîtriser cette grille de lecture, ce n'est pas qu'un exercice de style. C'est vraiment une compétence vitale pour prendre du recul, résister à l'isomorphisme ambiant et faire la différence entre une vraie innovation de rupture et une mode éphémère.
- Eddy
C'est le cœur même de notre métier d'analyste.
- Sonia
Et ça m'amène à une dernière réflexion un peu provocatrice pour clore cette analyse. On sait aujourd'hui que l'émotion humaine et le besoin de légitimité façonnent ces cycles d'attente. Mais si demain, l'intelligence artificielle devient capable de cartographier et de prédire nos modes managériales avec une précision chirurgicale, est-ce que les algorithmes deviendront les créateurs de nos futurs hypes en évacuant totalement l'irrationalité humaine de l'innovation ? A méditer !
- Eddy
A la prochaine !
- Présentateur
Au revoir !
- Eddy
Au revoir !