- L'info en tous genres
Bienvenue dans L'info en tous genres pour ce 10ème et dernier épisode de la première saison du podcast qui lutte contre les discriminations dans les rédactions et le discours médiatique. Pour refermer cette première saison, je suis ravie de recevoir Lénaïg Bredoux, co-directrice éditoriale de Mediapart et responsable aux questions de genre. Lénaïg est journaliste depuis plus de 20 ans à Mediapart, depuis plus de 15 et la première à s'être vue confier, en 2020, cette mission de gender éditrice dans un média français.
- Lénaïg Bredoux
Tant que les journalistes et les patrons de rédac ne se disent pas qu'ils produisent une information aujourd'hui biaisée, tant qu'ils ne se disent pas qu'en continuant comme ça, ils font mal leur travail, en tout cas, ils pourraient le faire mieux si on le prend positivement, en fait, ça ne changera pas. Comment ça pourrait changer ?
- L'info en tous genres
Tout au long des neuf premiers épisodes de L'info en tous genres, les chercheuses, les journalistes, les militantes ont mis en lumière différents biais sexistes, racistes, classistes ou encore validistes qui persistent dans le traitement éditorial comme au sein même de la profession des journalistes. Des biais qui permettent aux inégalités de perdurer et qui font obstacle à une lutte efficace contre les violences qui en découlent. Ces années d'expérience permettent à Lénaïg Bredoux de poser un regard affûté sur le traitement médiatique des questions de genre. J'ai donc voulu savoir ce que sa fonction de gender éditrice avait changé au sein de la rédaction de Mediapart. Et si c'était là, une piste concrète pour entamer une vraie révolution. L'info en tous genres épisode 10, responsable éditorial·e aux questions de genre, une fonction individuelle pour une mission collective.
- Lénaïg Bredoux
On a essayé cette fonction de responsable éditorial·e aux questions de genre en s'inspirant d'exemples, notamment dans la presse anglo-saxonne, notamment au New York Times, le gender editor, en partant d'un constat. On sait et c'est documenté par plein d'études scientifiques, de chercheurs, qu'il y a des biais sexistes dans le travail journalistique. Il y a une sous-représentation des femmes et il y a des stéréotypes sexistes qui sont accolés au rôle des femmes dans la presse. Très souvent, victimes, témoins, pas expertes, on décrit leur tenue, leur sourire, leurs larmes, leurs émotions, beaucoup plus que chez les hommes, etc. Donc la question qui vient à nous quand on est journaliste, c'est une fois qu'on a ces données-là, comment on fait pour améliorer notre traitement journalistique de l'information ? Parce que c'est quand même ça notre travail de journaliste, c'est de produire de l'information. Donc comment mieux produire de l'information ? Comment produire une information qui soit moins biaisée finalement ? C'est quand même un objectif assez simple comme journaliste. Et donc on est parti de ce questionnement, de cette interrogation, de se dire quels sont les outils à notre disposition ? Parmi cette palette d'outils, il y avait ce rôle de responsable aux questions de genre. On s'est dit, on va essayer, on va voir ce que ça donne. Et après, on l'a fait à notre façon à Mediapart. C'est-à-dire que dans tous les journaux, dans toutes les rédactions, ça ne peut pas être forcément duplicable dans les mêmes termes, de la même manière. Toutes les rédactions ne fonctionnent pas de la même façon. Voilà, c'est évident. En tout cas, nous, je pense que ce que ça a permis de faire, c'est-à-dire de visibiliser sans interruption ces questions, c'est-à-dire par le fait même que cette fonction existe. Ça veut dire que cette préoccupation, elle est constante. Donc du coup, rien que physiquement, par sa propre présence dans une réunion ou à la conférence de rédaction, ça fait une sorte de corde de rappel. Donc ça, je pense que c'est quand même un point. Et ça permet aussi de prendre en charge ces questions, parce que sinon le risque, c'est toujours qu'elles repartent en-dessous de la pile. Ce que je veux dire, c'est qu'on a une actualité extrêmement chargée, extrêmement dense, extrêmement difficile aussi, et que se dire qu'on va se rajouter par ailleurs le fait de changer nos carnets d'adresses, faire évoluer nos pratiques, écrire différemment, faire attention aux plateaux, pas avoir des plateaux qui ne soient pas paritaires, ou en tout cas veiller à la représentation sur nos plateaux vidéo. Tout ça, c'est des tâches en plus. Donc c'est du travail en plus pour les journalistes. Donc du coup, s'il n'y a pas quelqu'un qui prend en charge, aussi qui est une personne ressource, qui aide, qui contribue à ça, le risque, c'est que ce soit trop d'efforts. Ça devient un problème individuel, alors que là, c'est un problème collectif, personnalisé dans une fonction, mais c'est un problème collectif quand c'est une fonction. Et puis, la troisième chose, je pense quand même, qui est utile, c'est la connaissance accumulée. Parce que mine de rien, et là, ça, c'est pas du tout moi personnellement, c'est évidemment à force de faire ça, à force de lire des choses sur le sujet, à force de rencontrer des gens qui travaillent sur ces questions, c'est quand même des connaissances sur la question des violences, sur la question du sexisme et tout, qui est quand même logiquement supérieure à celle de vos collègues qui ne travaillent pas sur ces questions. Et donc là aussi, c'est pareil, la connaissance permet de faire avancer des sujets, des questions, de réfléchir à l'écriture inclusive, de réfléchir, voilà, encore une fois, la représentation et l'image qu'on renvoie dans le traitement journalistique, des personnes qui se présentent comme femmes, toutes ces questions, voilà, elles doivent s'adosser à de la connaissance, parce qu'encore une fois, on est journaliste, donc on produit de l'information, donc des faits. Et donc, du coup, cette connaissance, elle est essentielle à produire les faits.
- L'info en tous genres
En vous écoutant, je me dis qu'on pourrait penser que le poste de responsable éditorial·e aux questions de genre, c'est comme une action de quota, une action positive transitoire, mais finalement, ce n'est pas un poste si transitoire que ça.
- Lénaïg Bredoux
En fait, je ne sais pas si la fonction elle-même doit durer de façon indéterminée, infinie. Peut-être qu'à un moment, il n'y aura plus besoin, si je puis dire. Mais en même temps, à partir du moment où les questions de genre sont une matière également à part entière, parce que dans la fonction telle qu'on l'a définie à Mediapart, ce n'est pas uniquement une question de veille sur les pratiques journalistiques, c'est aussi un travail de chef·fe de service aux questions de genre, donc de production d'informations sur ces questions également. Donc c'est la double casquette. La casquette de production d'informations sur ces questions, elle ne s'arrêtera jamais, ça c'est sûr. Parce que les questions de genre, à moins qu'un jour dans le paradis socialiste, les femmes et les hommes et les personnes non-binaires occupent des positions parfaitement égalitaires et qu'on est complètement déconstruits, la masculinité, la féminité, peut-être. Mais ça semble un horizon, en tout cas, que personnellement, je ne connaîtrai pas vivante. Donc, en tout cas, disons que tant que je travaille, je ne vois pas comment ça va s'arrêter. Et c'est des sujets, encore une fois, où la presse, là encore, c'est pareil, n'a pas fait son travail correctement pendant très longtemps. C'est là aussi, c'est un problème de fait, c'est-à-dire qu'elle a produit une information biaisée, non seulement dans la représentation des femmes, mais aussi en ne s'intéressant pas à des tonnes de sujets qui pourtant sont des faits sociaux, structurels des rapports humains, notamment la domination masculine, mais pas que. Le rapport à la masculinité, la violence, la violence comme outil de domination, la pédocriminalité, toutes ces questions et tous ces sujets, et on pourrait les multiplier, la santé des femmes, bref. À l'infini, en fait. Toutes ces questions ont été invisibilisées par les journalistes, par la presse. Pas que la presse, mais là, en l'occurrence, on parle du travail journalistique, donc prenons notre part. Voilà, l'autocritique collective. On a fait ces erreurs. On a invisibilisé tous ces sujets. Parce que c'était pas considéré comme noble, parce que c'était des sous-sujets, des sous-questions. Et parce que les rédactions étaient toutes dirigées par des hommes qui, voilà, n'en avaient que faire. Et donc, on a tout un travail à faire de remettre ces questions en haut de l'agenda. Il n'y a pas que sur les questions de genre, c'est aussi vrai sur les questions de discrimination raciale, etc. Et même aussi, évidemment, sur les milieux sociaux les plus défavorisés. Aujourd'hui, l'actualité reste dominée par un agenda fixé par des hommes blancs de CSP+, urbains, de plus de 50 ans, pour le dire très rapidement. C'est tout un rapport à ce qu'est l'information qu'il faut retravailler. Mais encore une fois, il ne s'agit pas d'inventer un monde parallèle. Précisément c'est l'inverse. C'est aujourd'hui qu'on est en partie parfois dans un monde parallèle, qu'on ne raconte pas la réalité de la moitié de la population quand même, c'est beaucoup. Et ça, c'est un énorme travail journalistique à faire, repenser nos pratiques, nos réflexes, se dire quel sujet est important, qu'est-ce qui doit faire la une, tout ça, c'est un gros défi.
- L'info en tous genres
Et le travail journalistique, on le sait, est aussi induit, et la conséquence de la manière dont les rédactions sont composées, est-ce que ce poste de responsable éditorial·e aux questions de genre, ça a aussi entraîné de nouvelles règles en interne ?
- Lénaïg Bredoux
Ça a contribué en fait. À Mediapart, ça a été un mouvement parallèle. En réalité, y compris la création de la fonction de responsable éditorial·e aux questions de genre, elle s'inscrit dans un mouvement de réflexion en interne sur la place des femmes, et notamment des femmes journalistes dans la rédaction. C'est-à-dire, il y a plusieurs temps qui se sont déroulés au journal, et il faut aussi ajouter que ça s'inscrit dans un mouvement plus large dans la profession à l'époque, il y a quelques années, de création de Prenons la Une, l'association de femmes journalistes qui militaient à la fois pour un traitement moins sexiste de l'information et pour un traitement moins sexiste des femmes journalistes dans les rédactions. Donc ça s'inscrit dans ce mouvement-là, au renouveau d'un mouvement féministe qui interpellait les médias et la presse de façon très forte, y compris de nombreux comptes sur les réseaux sociaux qui existaient sur Twitter, sur Facebook, etc. à l'époque. Donc tout ce mouvement-là, tout ce bouillonnement-là dans la société, il s'est fait aussi également en interne de Mediapart, en toute logique. D'autant plus qu'on était dans une rédaction relativement récente, donc où faire bouger les choses était quand même beaucoup plus facile, dans une rédaction beaucoup plus petite, et puis mobile, et puis où on a quand même relativement vite eu le soutien de tous. Mais il y a eu, de fait, on a compté le temps de parole en réunion, en conférence de rédaction. On a mesuré, parce que c'est pareil en fait, on est journalistes, il faut se baser sur des faits, donc mesurons. C'est vraiment un bon outil, c'est pas que ça, mais c'est pas mal quand même pour objectiver des situations. Et à l'époque, donc c'était il y a, je sais pas moi, une bonne dizaine d'années, le temps de parole à la conférence de rédaction, c'était 80% d'hommes, 20% de femmes, dans une rédaction qui était globalement paritaire. Donc c'était quand même un sacré écart. Ça a beaucoup secoué tout le monde, forcément. Et puis, on a fait des réunions en non mixité dans la rédaction à l'époque, on a fait quelques-unes, et même dans l'entreprise plus largement, y compris avec la directrice générale, qui était la seule femme parmi les cofondateurs de Mediapart. Pour un peu échanger sur les ressentis, sur la place qu'on occupait, et puis aussi s'encourager les unes les autres à prendre la parole, à ne pas hésiter à parler de difficultés possibles avec des collègues. En fait, c'est tout ce mouvement-là qui, ensuite, il y a eu le bouleversement de la société, il y a eu l'affaire Strauss-Kahn, l'affaire Baupin, le début de MeToo. Donc, tout ça est concomitant, en fait. Et d'où, finalement, la création de la fonction de responsable éditorial·e aux questions de genre qu'on a finalement finalisée en 2020. À partir de là, c'est comme une conclusion logique, c'est un prolongement, en fait, de tout ça. Et d'ailleurs, ça ne peut marcher dans une rédaction, je pense, que parce que, précisément, il y a une construction un peu collective. qui crée les conditions pour que ça fonctionne. Parce que si vous avez la direction qui, d'en haut, dit « Bon, maintenant, je vais parler de moi, ce sera plus simple. » Lénaïg, elle va être responsable aux questions de genre, elle va veiller aux pratiques éditoriales. Et s'il y a des problèmes de sexisme dans les papiers, elle est autorisée à intervenir, etc. C'est pas du tout aussi simple, si je puis dire, que quand il y a toute une réflexion collective sur quel journalisme on veut faire, quel journal on veut être, qui est porté par tout le monde, y compris la direction, mais aussi les équipes. Ça change tout et ça rend les choses possibles. Quand j'ai proposé le poste, la direction a tout de suite dit oui. Et de fait, l'équipe aussi. Et ce qu'on a mis en place depuis a été globalement salué très positivement, je crois. Parce qu'il y a tout ce travail, encore une fois, et cette réflexion qu'on a fait ensemble au fil des années.
- L'info en tous genres
Alors, à Mediapart, vous avez été les premiers, le premier média à formaliser ce poste de responsable éditorial·e aux questions de genre. Depuis, d'autres médias ont également mis en place des dispositifs qui ont la même vocation. Pour autant, ces médias-là sont minoritaires. Qu'est-ce qui bloque ? Qu'est-ce qui fait frein, d'après vous, alors même que, on le sait, vous et moi, il est important pour un bon traitement médiatique de tenir compte de ces inégalités de genre qui structurent notre société ?
- Lénaïg Bredoux
Tout à fait. C'est le fait qu'il y en ait aussi peu qui doit nous alarmer, nous inquiéter d'un point de vue... Enfin, que ça s'appelle comme ça, ou autrement, peu importe. Franchement, encore une fois, il faut adapter les dispositifs. La question, c'est l'objectif. La question, c'est quels sont les moyens mis en place par les rédactions aujourd'hui pour mieux produire de l'information ? Quelle que soit la réponse, si c'est 15 personnes, si c'est 4 personnes, si c'est 1 personne, on s'en fiche, ce n'est pas la question. C'est comment on fait. Moi, je pense que le fait qu'il y ait une très grande majorité de rédactions qui ait décidé de rien faire est lié au fait que la presse reste un milieu très hostile à ces questions. Je m'explique. Il y a un paradoxe. MeToo est venu d'une enquête journalistique, de plusieurs enquêtes journalistiques, du New York Times et du New Yorker, donc d'un travail journalistique. Beaucoup de choses dans MeToo qui se sont passées s'appuient sur des enquêtes journalistiques, à Mediapart et ailleurs. Même avant, on a commencé même avant MeToo. Donc il y a un truc paradoxal, c'est que MeToo, à la fois, vient consacrer à quoi peut servir le journalisme. Puisque précisément, quand il y a des choses où dans toutes les autres institutions, c'est bouché, ça n'arrive pas à la justice, la police bloque, dans le cadre de l'entreprise, ça ne passe pas, et que c'est verrouillé, qu'on achète le silence des victimes. Il faut se rappeler, la fin Weinstein, c'est quand même ça. C'est toute une logistique pour empêcher les femmes de dénoncer, y compris à coup de gros chèques. Le seul, à un moment, l'endroit possible est la presse, le travail journalistique. Donc, quand on est journaliste, il y a quelque chose d'incroyable d'assister à ça, c'est-à-dire que... Moi, j'ai commencé à être journaliste au début des années 2000. Au début des années 2000, voilà, l'avenir du journalisme, c'est déprimant. À l'époque, on a supprimé quasiment tous les postes d'enquête. On dit qu'il faut faire du web et de la dépêche. Non, mais il faut se rappeler de tout ça. C'est-à-dire, et en gros, qu'on fait des micro-trottoirs. En fait, la presse n'a jamais fait que ça. Mais en tout cas, c'était un peu ça le bruit et que l'enquête qui avait fait vaciller la République américaine, les États-Unis, ça semblait vraiment impossible et très lointain. En tout cas, moi, je ne me suis jamais dit que j'allais faire du journalisme pour faire ça. Et en fait, les enquêtes sur MeToo ont montré ce que la presse pouvait faire. Et moi, je trouve ça vraiment extrêmement enthousiasmant parce que le journalisme, il est au service de l'intérêt général, de l'information du public. L'utilité sociale, elle est essentielle à notre métier. Sinon, à quoi ça sert ? Ça, c'est formidable. Et à la fois, ça vient d'un des milieux les plus hostiles que je connaisse aux questions de genre et aux femmes. Et voilà, le journaliste gilet à poches, Albert Londres et Tintin, au mieux. Tout ça, c'est vraiment de la mythologie, de grands reporters, de zones hyper dangereuses, écrivains, torturés, bref. Et d'une profession qui, ensuite, a été très matrixée, si je puis dire par la politique, l'enquête, le grand reportage, qui était trusté par des hommes, et que l'information, qui est un pouvoir, de fait, une forme de pouvoir, et comme tous les lieux de pouvoir, ont été massivement investis par des hommes qui aimaient investir les lieux de pouvoir. C'est juste pas des hommes tout court, des hommes aimant investir des lieux de pouvoir. Et ça se reflète dans le traitement de l'information, qui part ailleurs, évidemment, puisqu'en plus, le milieu politique, le milieu policier, le milieu judiciaire, tout ça, c'est un entre-soi masculin très fort. En tout cas, jusqu'à l'évolution de ces dernières années, parce que la magistrature aujourd'hui, le journalisme aujourd'hui, c'est très différent de ce que c'était dans cette mythologie professionnelle. Et même moi, quand j'ai commencé à travailler, franchement, les blagues graveleuses, dans le contexte de rédac, bonne franquette, on boit un coup, tout ça. Bref, c'était quand même des lieux pas très évidents pour des jeunes femmes commençant à travailler. Voilà, disons-le clairement. Et même les écoles de journalisme, avant ces lieux et tout ça, moi je suis passée par une école de journalisme, c'est pareil. Donc il faut avoir ça en tête pour comprendre pourquoi aujourd'hui c'est encore si difficile. Et par ailleurs, ça va ensemble. Mais du coup, dans le traitement de l'information, ça se matérialisait clairement par le fait que les questions de violences sexuelles étaient une petite case du service société, d'une femme du service société. Pas du tout en position de pouvoir, c'était clairement pas un accélérateur de carrière, on va dire ça comme ça. Et pas du tout un sujet d'enquête légitime, d'investigation, selon le terme qu'on récuse d'ailleurs collectivement à Mediapart. Il n'y a pas d'investigation et les autres, mais on fait tous de l'enquête, on cherche de l'info, on produit de l'information. Les gens de l'investigation, avec tous les guillemets qu'on peut y mettre, considéraient précisément que l'intérêt public s'arrêtait à la porte de la chambre à coucher pour reprendre l'expression historique du Canard Enchaîné. Qui a évolué sur le sujet, mais c'était vraiment ça en fait. C'était de dire que les violences sexuelles, c'était la chambre à coucher, bon déjà, bon bah, et ensuite que de toute façon, ce n'était pas l'intérêt public. Alors bizarrement, dans le code pénal, c'est l'intérêt public, mais pas dans la presse. Car les violences sexuelles sont bien réprimées par la justice. Mais la presse considérait que c'était de la vie privée, c'est ce qu'on a encore entendu. L'affaire Strauss-Kahn, c'est en 2011, quand Dominique Strauss-Kahn, qui est alors directeur général du FMI, est arrêté aux Etats-Unis après la plainte pour viol de Nafisatou Diallo. Le discours encore en France à l'époque, donc 2011 c'était à la fois il y a très longtemps et il n'y a pas longtemps du tout, toute une partie du discours médiatique était de dire ça ne nous intéresse pas, ce n'est pas nos questions, qu'est-ce qu'on parle de ça ? Par ailleurs, forcément sur la thèse du complot, du troussage de domestiques, expression dite par un fondateur d'un journal, un directeur d'un journal. Donc vraiment, voilà l'hostilité des grands patrons de presse à ces questions et des rédacteurs en chef et des directeurs de la rédaction est extrêmement forte. Ça bouge, ça change, ça se voit dans la couverture journalistique, pas qu'à Mediapart, ça se voit aussi ailleurs, parce que ça fait aussi de l'audience. Prenons l'exemple de BFM, par exemple, qui a une assez importante couverture de ces questions, et donc ça montre que ça change, mais de là à dire qu'on va se dire qu'on a un traitement biaisé de l'information, je pense que c'est encore un cap, par ailleurs, que beaucoup de journalistes ne sont pas prêts à franchir. Le dernier argument qui explique ça, c'est le fait que la presse n'aime pas du tout se regarder de façon critique. C'est quand même un métier, une profession, où beaucoup trop de gens considèrent qu'ils ont raison, que les critiques qu'on leur fait sont injustes, qu'ils sont objectifs, neutres, factuels, et que questionner son propre positionnement, d'où on parle, tout ça, c'est un truc de woke militant dégénéré. Je pense totalement l'inverse, je pense que forcément, plus on réfléchit à d'où on parle, mieux on fait notre travail. Plus, justement, on évite les pièges de nos propres biais, de nos propres stéréotypes. Mais il y a encore beaucoup de gens qui sont très rétifs à la critique des médias, tout simplement. Moi, je n'ai jamais trop compris ça, je dois dire. Bien sûr que c'est désagréable quand, en commentaire, les gens disent que vous êtes nuls. Je ne dis pas le contraire. Mais moi, j'ai toujours trouvé qu'en fait, on faisait quand même mieux notre métier en parlant aux lecteurs et aux lectrices. C'est pour eux qu'on travaille. Donc, s'ils ne comprennent pas ce qu'on fait, c'est qu'il y a quand même quelque chose à changer. Et ça va toujours questionner cette espèce d'invariant médiatique qui veut critiquer la presse et attaquer la démocratie. Je ne crois pas du tout ça. C'est-à-dire qu'il faut garantir les conditions à la presse de travailler. C'est essentiel, et ce n'est d'ailleurs pas suffisamment le cas aujourd'hui, mais il faut pouvoir débattre du traitement journalistique de la réalité qui est la nôtre. Et voilà, je pense que c'est tous ces freins qui expliquent qu'il y a encore beaucoup trop de chefs de rédac qui soient prêts à passer le cap.
- L'info en tous genres
Et qui permettent de comprendre, tous ces freins, qu'on voit rapport après rapport, étude après étude, une stagnation des progrès au mieux lents dans la prise en compte des inégalités de genre, que ce soit dans le discours médiatique ou dans les rédactions. Je pense au rapport du Haut Conseil à l'égalité, à celui que produit l'ARCOM, l'Autorité de Régulation de l'Audiovisuel, ou bien encore le dernier rapport 2025 du GMMP, le projet mondial de monitoring des médias au prisme du genre.
- Lénaïg Bredoux
Ça, c'est vertigineux. Moi, à chaque fois que je vois les résultats, de fait, c'est d'une stabilité quand même folle, alors que quand même, moi-même, j'ai l'impression que ça progresse. C'est-à-dire que ça veut dire quand même que c'est encore une goutte d'eau dans l'océan. En fait, c'est ça que ça veut dire, tout simplement. Ça veut dire qu'aujourd'hui, par exemple, les violences sexistes et sexuelles ont plus de place dans la presse, ont plus de place en haut de l'agenda. Voilà, ça, je pense que c'est des progrès qui ont été faits. Mais qu'en fait, c'est une goutte d'eau dans tout ce qu'on fait au quotidien. Tant que les journalistes et les patrons de rédac ne se disent pas qu'ils produisent une information aujourd'hui biaisée, tant qu'ils se disent pas qu'en continuant comme ça, ils font mal leur travail, en tout cas, ils pourraient le faire mieux si on le prend positivement, en fait, ça ne changera pas. Comment ça pourrait changer ? Parce que leur argument, c'est de dire « Oui, mais la réalité, elle est comme ça. Le président de la République, c'est un homme, on ne va pas le mégenrer. » Sans blague. Personne ne dit qu'il faut mégenrer Emmanuel Macron. Ce n'est pas la question. Mais par contre, ce qui est très intéressant, il y a des chercheurs à Grenoble, plusieurs chercheurs, dont une équipe emmenée entre autres par Gilles Bastin, qui a mené des travaux justement de monitoring de ce qu'ils appellent le taux de masculinité de la presse. Donc le nombre de personnes présentées comme femmes dans la presse. Et c'est extrêmement intéressant le résultat et la variation, selon l'actualité sur les médias. Mais à un moment, il s'était particulièrement intéressé, par exemple, à la différence entre l'évolution du nombre de femmes à l'Assemblée nationale et du taux de masculinité des articles traitant de la politique. Eh bien, sans surprise, la féminisation de l'Assemblée nationale avance plus vite que la féminisation du traitement médiatique. Donc c'est bien qu'il y a un problème chez les journalistes, qui s'explique par les carnets d'adresses, les habitudes. Le fait que les députés hommes, les parlementaires hommes, souvent se sentent autorisés à parler sur tous les sujets, que plein de fois, je le dis d'expérience, j'ai été dix ans journaliste politique, plein de fois, les parlementaires femmes disent « Ah, mais ça, c'est pas mon sujet, c'est mon collègue, plutôt vous devriez l'appeler, moi j'y connais pas grand-chose. » Parfois, c'est vrai, d'ailleurs, elles ont raison, c'est pas du tout pour dire que... Ou « Bah non, je peux pas vous parler à 18h30, parce qu'il faut que j'aille chercher mon enfant à la garderie de l'école, etc. » Donc tout ça crée des mécanismes et des effets de réflexe et d'alimentation d'un système où on n'interroge que des hommes dans des papiers politiques, par exemple. Mais encore une fois, si les journalistes ne se disent pas « Waouh, en fait, en faisant ça, on déforme la réalité. » Et donc, il faut apparemment qu'on fasse cet effort de le changer parce que du coup, il y a quelque chose qu'on pourrait faire mieux. Ça ne changera pas. Ça ne changera pas. Parce que c'est un effort. C'est un effort de changer son carnet d'adresses. C'est un effort de dire qu'il faut appeler deux fois plus de personnes pour faire son papier. Voilà, on doit le faire vite, quand on travaille en quotidien, on est pressé par le temps et tout. Voilà, les conditions de fabrication, elles sont importantes dans l'explication de ces mécanismes aussi. On n'est pas dans un projet de recherche qui dure trois ans. On est dans un article qu'il faut parfois écrire en trois heures, donc c'est sûr que ce n'est pas toujours évident. Mais donc du coup, pour vaincre cette difficulté, il faut une motivation forte. Et si on n'a pas la motivation de se dire « En fait, ça ne va pas ce que je fais, il faut que je fasse mieux » , on ne le fait pas. Et ce n'est pas juste pour faire plaisir à la gender editor de sa rédac. Encore une fois, on publie des faits, on publie de l'information, recouper, vérifier, ça y contribue en fait. Si on n'interroge que les députés hommes, ça veut dire qu'on renvoie l'image au lectorat qu'il n'y a pas de femmes élues à l'Assemblée nationale. C'est mensonger, tout simplement. Donc c'est problématique.
- L'info en tous genres
Il y a un autre sujet aussi qui concerne directement les journalistes dans leur rédaction. On entend peu parler des violences sexistes et sexuelles au sein des rédactions. On a un peu l'impression que le MeTooMedia, bien qu'une association existe en ce nom, qu'on ait eu un certain nombre d'affaires, dont la plus retentissante qui est le dossier concernant les accusations à l'encontre de Patrick Poivre d'Arvor qui est mis en examen pour viol, mais en dehors de quelques affaires encore une fois, elles sont peu médiatisées ces violences sexistes et sexuelles, alors que statistiquement, on sait que les environnements de travail produisent des rapports de pouvoir, des rapports de domination, et donc des violences sexistes et sexuelles comme outil. Vous avez cité un certain nombre de freins par rapport à la prise en considération des inégalités de genre dans le discours médiatique. Ce sont ces freins un peu similaires qu'on retrouve dans la conscientisation du fait qu'il est urgent et nécessaire de lutter contre ce phénomène de VSS dans les rédactions ?
- Lénaïg Bredoux
Oui, je pense que c'est très proche, en tout cas chez certains. Il faut quand même se rappeler, au moment de MeToo, donc outre évidemment l'exemple de Patrick Poivre d'Arvor, qui est vraiment un exemple extrêmement édifiant, il y a quand même eu pas mal de femmes journalistes à avoir pris la parole, mais aussi à avoir dénoncé en interne de leur rédaction ce qu'elles avaient vécu. À ce moment-là, il y a eu des signalements, il y a eu des enquêtes internes, il y a parfois eu des sanctions, il y a parfois eu pas de sanctions. Et non seulement pas de sanctions, mais des promotions. Je pense que ça a quand même été extrêmement dissuasif pour que dans l'espace public, ensuite, ces affaires soient connues, médiatisées, rendues publiques, parce qu'il y a vraiment eu un effet étouffoir très fort. Enfin, moi, j'ai mémoire de plusieurs affaires où des femmes journalistes se sont retrouvées quand même, voilà, moi, je trouve maltraitées dans leur... Je pense par exemple à un exemple d'Astrid de Villaines, qui était journaliste en télé, qui ensuite est partie au vu du traitement de l'affaire dans laquelle elle était la victime. Je prends cet exemple parce qu'il a été publicisé, mais il y en a eu d'autres, plusieurs autres. Et moi, je suis persuadée que ça a eu vraiment un effet étouffoir sur tout le monde et que ça montre, encore une fois, la grande complaisance qu'il y a dans la presse à l'égard d'une forme de violence, en général, en fait. En général, et donc de violences sexuelles en particulier. Mais, encore une fois, le bonhomme, quoi, qui gueule un peu fort, mais qui a tellement de culture et une si grande personnalité, bah ouais, il est pas sympa avec la stagiaire. Parfois, il colle un peu trop sa collègue, mais bon, a l'âge d'être sa fille. Enfin, pardon, je... Voilà, tout ça, ça existe, ça existe. Moi, je l'ai vu, je l'ai vécu, pas à Mediapart, fort heureusement, mais je l'ai connu et je pense que toutes les femmes dans les rédactions l'ont déjà connu. C'est-à-dire vraiment, voilà, un lieu de pouvoir fait par et pour les hommes. Comme on le disait de l'Assemblée nationale, moi, j'ai fait plein d'enquêtes sur l'Assemblée nationale, tout le temps, les femmes qui travaillaient à l'Assemblée me disaient, mais c'est normal, en fait, l'Assemblée, c'est un lieu de pouvoir qui a été créé par et pour les hommes. En fait les salles de rédaction un peu aussi. Et dans les hiérarchies de la rédac, les chefs, c'est les hommes, les postes les plus prestigieux, le suivi de l'Elysée et l'enquête corruption, c'est des hommes. Et l'enquête société, les sujets éducation et de santé, c'est les femmes et le secrétariat. Pardon, je le fais vraiment de façon extrêmement caricaturale, mais c'est un fond de sauce qui existe, avec lequel on vit. Et cette banalisation de la violence, cette banalisation de la violence masculine en particulier, pour moi, elle est très forte dans ce milieu. Très forte. Parce que ça va avec le pouvoir. Parce que la violence sexuelle, ça n'a rien à voir avec le sexe. Ça n'a rien à voir qu'avec la domination et le pouvoir. Donc, comme c'est des lieux de pouvoir importants, c'est des lieux où des hommes commettent des violences sexuelles. J'ai bien conscience que c'est très déprimant ce que je dis, parce que c'est ça qui explique, à mon avis, le fait qu'il y ait eu aussi peu de réactions. Mais là où il faut totalement nuancer ce que je viens de dire, c'est qu'il y a beaucoup de femmes qui se mobilisent dans les rédactions, des femmes et des hommes qui se mobilisent dans les rédactions, dans les syndicats, dans les syndicats de journalistes, mais pas que, dans les syndicats professionnels plus largement, qu'il y a quand même eu un bon paquet de grosses rédactions à avoir mis en place des formations plus ou moins obligatoires, des questionnaires envoyés à toutes les équipes, que ces questionnaires ont parfois été suivis de procédures disciplinaires. Je le dis d'autant plus qu'on l'a raconté dans Mediapart, mais ça a été le cas aux Inrocks, dans tout le groupe Le Monde, à France Télévisions, à Radio France, alors de façon imparfaite, discutable, mais en tout cas, ça fait quand même beaucoup de journalistes, les rédactions que j'ai citées, ont mis en place des dispositifs qui existent. Aujourd'hui, il y a des référent·es sur les questions de violences sexuelles dans les rédactions, il y a des enquêtes internes, il y a des formations qui existent, etc., faites par des gens compétents. Donc, je pense aussi que c'est bien mieux pris en charge au quotidien. Le portrait que j'ai dressé d'une salle de rédac habituelle, ça explique ce qui persiste, mais elle n'existe plus jamais comme ça seulement. Je pense de moins en moins, en tout cas. Je veux dire, vraiment. C'est-à-dire que dans la presse régionale, il y a eu des collectifs de femmes à se mettre en place aussi de la même manière. On l'a vu au moment de la création aussi de Prenons la Une, l'association professionnelle. Voilà, il y a quand même toute cette mobilisation. Et puis, voilà, dans les écoles de journalisme, des modules, encore une fois pas partout, insuffisamment, etc. Enfin, des choses qui existent. Mais ça ne suffit pas à arrêter les violences d'un claquement de doigts. Mais c'est sûr qu'il y a aujourd'hui des lieux, des gens, des personnes de référence pour que ça, petit à petit, évolue favorablement pour de meilleures conditions de travail, tout simplement.
- L'info en tous genres
On peut dire que c'est toujours un combat, mais qu'aujourd'hui en tout cas, il est mené. Autre combat aussi que vous incarnez à Mediapart depuis près de deux ans, avec cette fois une personne qui est responsable éditoriale aux questions de race sociale, une personne qui est race editor, si on translate en anglais aussi, pour faire en gros le même travail sur tout ce qui est discrimination ethno-raciale.
- Lénaïg Bredoux
Exactement, donc elle est responsable éditoriale aux questions raciales, et donc c'est Sabrina Kassa, ma collègue. Et effectivement, l'idée, dès qu'on a créé la fonction de gender editor, on s'est posé la question et on nous a posé la question. Bah super de le faire là-dessus. Voilà, mais il y a aussi d'autres, on sait très bien, d'autres biais, d'autres stéréotypes dans le traitement médiatique, notamment les questions raciales, de racisme, de discrimination en raison de l'origine réelle et supposée. Et on disait, bah oui, c'est vrai. D'ailleurs, c'est pour ça qu'à Mediapart, on avait créé quelques années avant un poste chargé des discriminations, ce qui n'existe pas, pareil, dans toutes les rédactions, qui est aujourd'hui occupé par Marie Turcan. Et en fait, on se disait, on crée ce poste de discrimination et puis petit à petit, on va voir un peu comment on peut faire. Il faut que la rédaction travaille aussi ces questions, elle se l'approprie pour qu'une fois qu'il y a une personne qui soit nommée à cette fonction, ça ait du sens et ça fonctionne. Parce que ça veut dire qu'il faut que les journalistes aient le réflexe de se dire, attends, là, est-ce que c'est exactement comme ça ? Quel mot il faut utiliser ? Est-ce que là, j'ai un doute ? Est-ce que cette photo, c'est vraiment la bonne photo ? Est-ce qu'on ne rentre pas dans des stéréotypes ? Pour que les journalistes aient l'idée de se poser la question et donc de saisir la race editor en question, Sabrina, il faut que ce travail de formation sur ces sujets ait été fait. Parce que sinon, il faut imaginer, race editor ou gender editor, on n'est pas des sortes de fantômes régnant sur la rédac, surveillant les gens en train d'écrire leurs articles. Ça ne marche pas du tout comme ça. On ne relit pas du tout les articles avant publication. Ce serait impossible, en fait. On n'est pas les gendarmes de la rédac. Par contre, parfois, on voit des trucs, on le signale, ou parfois, et c'est ça le plus vertueux, parce que du coup, c'est en amont, des journalistes nous disent est-ce que c'est ok, pas ok, etc. Par exemple, aux Etats-Unis, on parle de personnes de couleur. En France, c'est hyper connoté négativement. Donc, quelle terminologie on utilise ? Tout ça, c'est des débats et des questions intéressantes, mouvantes, par ailleurs, dont les usages varient. C'est comme sur les questions de genre. Donc Sabrina, elle doit faire tout ce travail de glossaire, de réflexion sur les termes, de réflexion aussi sur les sujets qu'on couvre, les sujets qu'on traite, de pousser ces questions. Aujourd'hui, on est quand même dans un environnement très marqué par un agenda d'extrême droite très fort, étouffant, extrêmement massif, notamment par le rouleau compresseur des médias Bolloré, qui par ailleurs influence la ligne éditoriale d'énormément d'autres médias, donc il y a un effet boule de neige. D'un agenda civilisationnel, pour reprendre l'expression de Vincent Bolloré, où les questions de racisme et le racisme au quotidien est vraiment une question hyper importante dans le champ médiatique aujourd'hui, c'est-à-dire que ce n'est pas uniquement une partie de la classe politique qui a un programme ouvertement raciste, c'est aussi des médias qui ont un agenda raciste au quotidien. Donc comment, comme journaliste, on travaille sur ces questions ? Comment on produit de la pédagogie, du discours, de l'explication, de l'information, encore une fois. Comment on informe le public sur ces questions. En réalité, ça ne se devine pas tout seul. Si on veut le porter, si on veut le pousser... C'est tout à fait là aussi le travail que fait Sabrina, ainsi qu'une veille sur la production intellectuelle, universitaire, de connaissances là aussi, sur ces sujets. Elle le fait à sa façon et moi à la mienne, mais c'est des objectifs vraiment très communs, avec un objectif très similaire. Mieux informer, mieux faire notre travail d'information. Vraiment, je le dis en toute modestie, parce que le journalisme, c'est vraiment quelque chose de très humble. Sans humilité, on ne peut pas vraiment bien faire ce travail. C'est-à-dire, vraiment, on est face à une réalité infinie, presque, et nous, on doit produire de l'information sur cette réalité. Donc, faire des choix, opérer des sélections. Recouper des informations, ne pas se tromper, être le plus honnête possible, c'est difficile comme défi, il faut le dire. Et donc, pour ça, il faut se doter du plus d'outils possibles pour essayer de le faire le mieux possible. Et donc, c'est à ça qu'on sert, qu'on essaye de servir, Sabrina Kassa et moi-même, chacune dans notre spécialité, si on peut dire. Puis ça permet aussi de pousser la réflexion aussi en interne, parce qu'on parlait du sexisme dans les rédactions, mais le racisme dans les rédactions, ça existe. Les microagressions racistes, ça existe. Le fait qu'y compris à la direction de Mediapart, nous ne soyons que des Blancs et des Blanches, alors certes, on est des femmes aujourd'hui à la direction du journal, ce n'était pas du tout le cas au début de la création de Mediapart, mais nous sommes tous et toutes des Blanches. Ça veut dire qu'il y a du travail, du travail, beaucoup de travail à faire.
- L'info en tous genres
Et là aussi, il y a un travail de formation nécessaire ? Parce qu'on parle de l'ignorance blanche et donc si on ne se forme pas, moi aussi je suis blanche, c'est plus que des angles morts à côté desquels on passe.
- Lénaïg Bredoux
En fait, là où c'est très intéressant, c'est qu'être concerné ne veut pas dire qu'on est à coup sûr le meilleur journaliste sur un sujet. Parce qu'être concerné·e ne suffit pas à donner la connaissance. Par contre, ce que ça donne, c'est l'espèce de réflexe. C'est de voir en fait. Et c'est de voir des choses que les autres ne voient pas. Et c'est normal en fait de ne pas le voir. Ce n'est pas le problème. En fait, c'est un peu inévitable. C'est-à-dire qu'il y a des choses, quand on est concerné·e, qu'on voit de façon totalement flagrante et qu'on est un peu obligé·e d'éduquer les autres à voir plus fortement. C'est vrai comme femme, c'est vrai quand on est racisé·e, c'est parfois épuisant. C'est parfois un sentiment de grande lassitude. Et d'ailleurs, on a au journal pas tous le même rapport à ça. Certains, par exemple, trouvent ça insupportable de devoir être les vigies de leur propre domination, si je puis dire. C'est-à-dire des choses qu'ils vivent eux-mêmes comme étant concernés et sur lequel ils sont obligés d'être les vigis dans la rédaction, il y en a que ça insupporte. Moi, je n'ai pas le même rapport à ça. En fait, ça me semble inévitable. J'ai toujours accepté ce rôle-là à condition que ça avance, à condition que ça produise des effets, que ça n'a pas trop de répétition. Mais du coup, c'est sûr que c'est forcément un gros travail et c'est pour ça que c'est indispensable que les rédactions soient en dehors d'être équitables, les plus diverses possibles, dans leur origine, dans leur culture, dans leurs milieux sociaux, etc. Même si après, il y a une uniformisation liée au fait qu'on a le même salaire, qu'on travaille dans les mêmes conditions, etc. Mais en tout cas, d'avoir cette diversité, parce que là encore, c'est pas juste pour faire beau sur la photo et faire une pub Benetton des années 90. On n'en a rien à faire de ça. Quand on produit de l'information, c'est encore une fois un regard sur le réel, pour que ce regard soit affûté, comme vous disiez, il faut cette diversité de regard pour qu'on s'affûte les uns les autres, les unes les autres, et qu'on produise l'information la plus précise, la plus juste, la plus complète, encore une fois, au service de l'intérêt général et du public. On ne sert qu'à ça. C'est là où toutes ces réflexions ne sont pas du tout des freins, des contraintes, des barrières. Au contraire, c'est des grands champs qui s'ouvrent, de journalisme, en fait. Alors que d'autres diraient, oui, mais on ne peut plus rien dire, on ne peut plus rien faire. Au contraire, en fait, on peut dire bien plus de choses. Juste, voilà, il faut s'intéresser à autre chose.
- L'info en tous genres
Merci beaucoup Lénaïg Bredoux, pour cet échange très riche.
- Lénaïg Bredoux
Merci beaucoup.
- L'info en tous genres
Responsable éditorial·e aux questions de genre, une fonction individuelle pour une mission collective. Merci une nouvelle fois à mon précieux partenaire, Pierre Bouillin qui a assuré le mixage de l'ensemble des épisodes de cette première saison de L'info en tous genres. Merci également à Rémi Haëntjens pour la musique et à Marylin Cayrac pour les illustrations. C'était donc le dernier épisode de cette première saison, mais ce n'est pas la fin de l'aventure. Une deuxième saison de L'info en tous genres débutera après l'été, alors que la présidentielle 2027 occupera de plus en plus d'espace médiatique. Je continuerai donc à faire entendre les voix de L'info en tous genres avec toujours cette même envie de bousculer nos croyances, de faire émerger des questionnements individuels chez celles et ceux qui fabriquent, mais aussi qui consomment l'information, avec l'espoir, toujours et encore, d'élargir nos points de vue et de multiplier nos prises de conscience pour œuvrer ensemble à une société plus juste et plus égalitaire. En attendant de nous retrouver à la rentrée sur votre plateforme de podcast, vous êtes évidemment les très bienvenu·es sur la page Instagram de L'info en tous genres. Et je vous remercie par avance de cliquer sur les étoiles après vos écoutes et même d'ajouter des commentaires aux épisodes. Vous m'aiderez ainsi à faire connaître et à entendre plus largement L'info en tous genres.