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Faire famille par-delà les frontières ? Des migrations italiennes à Paris. Avec Thomas Pfirsch cover
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Le sens des mots, un podcast des Éditions de l'ENS de Lyon

Faire famille par-delà les frontières ? Des migrations italiennes à Paris. Avec Thomas Pfirsch

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14min |21/03/2025
Play
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Faire famille par-delà les frontières ? Des migrations italiennes à Paris. Avec Thomas Pfirsch

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14min |21/03/2025
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Description

Depuis la crise financière de la fin des années 2000, les jeunes adultes d’Europe du Sud – et d’Italie en particulier – ont repris la route de l’exil. Un phénomène qui peut paraître surprenant au premier abord. Historiquement, toutes les vagues d’émigration ayant touché l’Italie au 19e siècle puis au 20e siècle concernaient plutôt des travailleurs pauvres et non qualifiés.

 

Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Ceux qui partent sont souvent des jeunes diplômés de classes moyennes menacés de précarisation et très dépendants de leur famille d’origine. Des jeunes expatriés qui quittent souvent à regret la Péninsule et qui ont perdu espoir en leur avenir. Dans une Italie qui tend à vieillir, ce phénomène inquiète. La « fuite des cerveaux » fait ainsi régulièrement la Une dans les médias.

 

Bien loin des discours alarmistes et des caricatures, nous essaierons dans cet épisode de mieux comprendre ces migrations privilégiées. Que viennent chercher les Italiens en France et à Paris ? Quel rôle joue la parenté dans ces migrations ? En un mot, comment faire famille par-delà les frontières ?

 

Aujourd’hui nous recevons le géographe Thomas Pfirsch pour son livre Familles sans frontières ? Le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris. Il a choisi de nous en parler en trois notions : migrations privilégiées, famille transnationale et « grand-mère volante ».


Vous entendez au début de cet épisode des extraits issus de :


Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

Transcription

  • Speaker #0

    Vous écoutez Le Sens des mots, un podcast des éditions de l'ENS de Lyon, pour entendre la voix de nos auteurs, dépasser vos idées reçues sur la recherche et décrypter le monde qui nous entoure. Une fuite des cerveaux qui a lieu à toute l'échelle européenne.

  • Speaker #1

    Nel rapport

  • Speaker #2

    Migrantes, il s'affronte aussi le thème de l'émigration juvanile du point de vue des familles italiennes.

  • Speaker #0

    Depuis la crise financière de la fin des années 2000, les jeunes adultes d'Europe du Sud et d'Italie en particulier ont repris la route de l'exil. Un phénomène qui peut paraître surprenant au premier abord, puisqu'historiquement, toutes les vagues d'émigration ayant touché l'Italie au XIXe puis au XXe siècle concernaient plutôt des travailleurs pauvres et non qualifiés. Mais aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Ceux qui partent sont souvent des jeunes diplômés de classe moyenne, menacés de précarisation et très dépendants de leur famille d'origine. Des jeunes expatriés qui quittent souvent à regret la péninsule et qui ont perdu espoir en leur avenir. Dans une Italie qui tend à vieillir, ce phénomène inquiète. La fuite des cerveaux fait ainsi régulièrement la une dans les médias. Bien loin des discours alarmistes et des caricatures, nous essaierons dans cet épisode de mieux comprendre ces migrations privilégiées. Que viennent chercher les Italiens en France et à Paris ? Quel rôle joue la parenté dans ces migrations ? En un mot, comment faire famille par-delà les frontières ? Aujourd'hui, nous recevons le géographe Thomas Pfirsch pour son livre « Familles sans frontières, le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris » . Il a choisi de nous en parler en trois notions, migration privilégiée, famille transnationale et grand-mère volante.

  • Speaker #1

    Alors, le premier concept que j'ai choisi est celui de migration privilégiée. C'est une expression qui a été formulée en 2012 par la chercheure américaine Sheila Klutcher au sujet des migrations de retraités nord-américains au Mexique. C'est donc un concept qui désigne des migrations de personnes dont la mobilité internationale est facilitée par la classe sociale, l'appartenance ethnique, le genre ou la citoyenneté,

  • Speaker #3

    le passeport.

  • Speaker #1

    C'est donc un concept qui a l'intérêt de souligner les très fortes inégalités face à la possibilité de migrer dans le monde. du fait des niveaux de richesse, mais aussi des inégalités de passeport et de régime juridique. Alors dans mon livre, j'ai choisi ce concept pour décrire les nouvelles migrations italiennes à Paris. En effet, depuis la crise de l'euro de la fin des années 2000, on a observé une reprise de l'émigration depuis les pays de l'Europe du Sud, qui ont été très frappés par la crise financière, et en particulier depuis l'Italie. Les migrations d'Italiens en France ont été multipliées par quatre entre 2009 et 2017. Et je rappelle que plus généralement, c'est à peu près 40% des migrants présents dans l'Union européenne qui sont en fait aujourd'hui des Européens. Alors pourquoi qualifier cette nouvelle migration italienne de migration privilégiée ? Trois raisons. D'abord parce que les anciennes vagues de migrants italiens en France, arrivées dans les années 1960 par exemple, concernaient plutôt des classes populaires provenant des campagnes pauvres de la péninsule et allant travailler dans les bassins industriels du nord et de l'est de l'Hexagone. Les migrants italiens d'aujourd'hui, eux, sont plutôt issus de classes moyennes citadines, originaires des régions rites du nord de l'Italie. Et ils vont s'installer dans des grandes métropoles tertiaires, notamment en France, bien sûr, essentiellement Paris. Donc il s'agit d'une migration de classe moyenne assez variée, associant des retraités, des travailleurs peu qualifiés, mais de plus en plus de jeunes adultes très diplômés, travaillant comme cadre du privé, comme ingénieurs, comme chercheurs. Mais ces jeunes adultes ne sont pas issus des classes supérieures, ce sont souvent des premiers de leur famille à avoir fait des études universitaires. Ils sont plus qualifiés que leurs parents, mais dans une situation économique plus précaire, car ils se confrontent à la crise du capitalisme post-industriel et qu'ils n'arrivent pas à valoriser leur diplôme sur le marché du travail italien. On n'est pas face à une migration de riches. Une migration privilégiée, c'est un peu différent. Et donc, c'est moins la classe sociale que les dimensions ethniques et juridiques qui permettent de les qualifier de migration privilégiée. Alors qu'historiquement, les migrants italiens ont subi beaucoup de racisme, en France et en Europe, On leur attribue désormais des stéréotypes culturels valorisés. Leur présence est d'ailleurs très peu médiatisée et elle est en quelque sorte normalisée dans le débat public, ce qui facilite leur installation dans l'Hexagone. Enfin, la troisième et principale dimension du privilège migratoire des Italiens aujourd'hui, elle est juridique. C'est leur passeport, leur citoyenneté, qui leur permet de circuler librement dans l'espace Schengen et de bénéficier des mêmes droits sociaux que les Français. Et ça baisse considérablement le coût de leur migration, que ce soit sur le plan économique, mais aussi sur le plan social ou même émotionnel, parce qu'ils peuvent véritablement très facilement s'installer dans des systèmes de vie, dans un entre-deux, entre ici et là-bas, dans des circulations. Mais une des découvertes à laquelle je ne m'attendais pas quand j'ai commencé cette enquête, c'est que la famille est au cœur de ce privilège migratoire. Alors que le droit au regroupement familial est de plus en plus restreint en France et en Europe, pour les citoyens des pays non européens. Les Italiens, eux, peuvent non seulement migrer en France en famille, mais également faire venir des membres variés de leur famille, quand ils le souhaitent, ce qui leur permet de bénéficier à Paris d'un soutien familial quasi quotidien. Alors le deuxième mot que j'ai choisi, c'est donc celui de « famille transnationale » . C'est un concept qui s'est développé dans les études migratoires pour désigner des familles dont les membres sont dispersés entre plusieurs États, mais qui réussissent à maintenir des liens par-delà les frontières. Alors, l'essentiel des travaux sur cette famille transnationale porte sur la famille au sens de famille nucléaire, à savoir un groupe de personnes vivant habituellement sous le même toit et qui sont séparées par la migration. Des mères séparées de leurs enfants restées au pays,

  • Speaker #3

    par exemple.

  • Speaker #1

    Les Italiens de Paris ne sont pas du tout dans ce cas. Leur migration ne sépare pas leur ménage, mais plutôt leur famille au sens de parenté, de famille étendue. Ils laissent derrière eux leurs parents âgés, leurs frères et sœurs adultes. Or, le rôle de cette famille étendue ou parenté demeure très important en Italie et dans les pays d'Europe du Sud qui sont souvent qualifiés d'États familialistes. Parce que la protection sociale y repose encore très largement sur la solidarité familiale, que ce soit pour la prise en charge des enfants en bas âge, pour le soin des personnes âgées ou pour l'accès à la propriété du logement. Mon livre étudie comment ce réseau de parenté est mobilisé pour soutenir les nouvelles migrations italiennes et comment il est en quelque sorte importé à Paris. Alors, je n'utilise pas le terme de famille transnationale dans le livre. Je reprends plutôt les concepts introduits par la sociologue Florence Weber pour décrire ce qu'elle appelle la parenté pratique, c'est-à-dire les membres de la parenté élargie qui sont réellement mobilisés pour gérer le quotidien. J'ai réalisé trois monographies de familles. C'est-à-dire que j'ai suivi pendant deux ans trois couples italiens ou mixtes installés à Paris, mais également les membres de leur parenté mobilisés par ces couples dans leur vie quotidienne, et que j'ai été rencontrer à Paris, mais aussi à Rome, à Naples et dans d'autres villes européennes. J'ai observé que dans ces familles, il y a une présence quotidienne de la parenté via les outils numériques. notamment les smartphones et les tablettes qui permettent aux grands-parents, par exemple, de participer au repas parisien sur la table de la salle à manger ou de chanter des chansons à leurs petits-enfants sur la table de nuit le soir. Ces parentelles connectées, comme je les ai appelées, sont matérialisées par les groupes WhatsApp familiaux que j'ai étudiés en détail et qui englobent non seulement les parents et les frères et sœurs, mais aussi souvent des oncles et des tantes et des cousins du même âge. Alors je parle aussi de maisonnées transnationales pour désigner des groupes de parents plus restreints que ces parentelles connectées et plus temporaires qui peuvent être en contact numérique au quotidien, mais qui en plus vont mutualiser leurs ressources économiques pour acheter un appartement à Paris ou pour prendre soin des parents âgés en Italie, par exemple. Et ces groupes-là, ces maisonnées transnationales, elles peuvent intégrer des travailleuses domestiques étrangères, par exemple, qui sont intégrées à la parenté. Enfin, un autre groupe de parenté très mobilisé par les Italiens de Paris, c'est ce que j'ai appelé le vicinage, c'est-à-dire un groupe de parents voisins habitant dans le même immeuble en Italie, et qui sont une ressource très importante pour justement prendre soin des parents âgés qu'on a laissés dans la péninsule. et également parfois qui prennent en charge la location sur Airbnb et des plateformes des appartements laissés vacants par les émigrés venus s'installer à Paris, ce qui constitue une ressource financière importante pour financer les circulations entre les deux pays. Cette nouvelle vague migratoire italienne est décrite par les médias et une partie de la recherche comme très individuelle ou alors mobilisant des réseaux plutôt universitaires que familiaux. Et la thèse de mon livre, ce que révèle mon livre, c'est que les réseaux familiaux jouent toujours un rôle essentiel, mais différent du rôle historique et un rôle aussi qui a été invisibilisé dans des sociétés européennes qui valorisent aujourd'hui la méritocratie individuelle. C'est un peu un paradoxe parce que le cadre de l'Union européenne permet justement à ces réseaux de parenté, pour les citoyens européens, de se déployer très facilement par-delà les frontières. Et donc mon livre, c'est aussi une réflexion sur l'émergence de ce que le sociologue Adrian Favel a appelé des « eurofamilles » , à savoir un modèle spécifiquement européen de famille transnationale produit par l'intégration de l'Union européenne. Alors le dernier concept que j'ai choisi, c'est celui de grand-mère volante, car justement il montre bien les spécificités de ces eurofamilles. C'est un concept de grand-mère volante qui a été forgé au début des années 2000, notamment au sein de la diaspora caribéenne, pour désigner des femmes passant une partie de leur retraite à voyager entre les différents ménages de leur famille dispersés dans le monde pour entretenir les liens. J'ai également découvert des grands-mères volantes dans les nouvelles migrations italiennes à Paris, et aussi d'ailleurs des grands-pères volants, mais dont les circulations avaient un sens un peu différent de celui observé dans les travaux précédents. En effet, dans les migrations du sud vers le nord, ou dans les migrations à grande distance, les circulations de ces grands-parents sont ponctuelles et très planifiées du fait des coûts de transport, de la fatigue du voyage, ou des démarches de visa. Les mobilités des grands-parents italiens, en revanche, sont très spontanées, fluides, fréquentes, car elles sont facilitées par les nombreuses lignes aériennes low-cost qui existent en Europe et bien sûr par le régime de libre circulation qui n'impose aucune démarche administrative. Dans les familles que j'ai étudiées, les grands-parents italiens pouvaient venir passer une semaine par mois ou un week-end tous les 15 jours à Paris. Il y avait aussi une logique de disponibilité permanente un peu à la carte. Pour reprendre une expression de mes enquêtés, on importe les grands-parents quand on en a besoin, parfois juste pour un week-end, au dernier moment, pour garder les enfants en cas d'absence de baby-sitter par exemple. Alors ces mobilités très intenses concernent surtout les ménages émigrés qui ont de jeunes enfants à Paris. C'est une phase spécifique du cycle de vie. Et dans ce cas, les circulations des grands-parents ne servent pas seulement à entretenir le lien familial, Elles apportent véritablement un soutien domestique et sont intégrées à la vie quotidienne. J'ai rencontré des grands-mères qui viennent une semaine par mois à Paris, parfois plus, et qui emmènent leur petit-fils parisien à l'école, connaissent ses amis, font les courses et la cuisine durant leur séjour, où elles sont en général logées au domicile de leurs enfants. Le système familialiste italien est donc importé à Paris en complément de la protection sociale française, puisque par ailleurs les Italiens ont largement recours aux services publics français, allocations familiales, crèches municipales, écoles et hôpitaux publics. Donc ces circulations familiales et cette hybridation des systèmes de protection sociale sont aujourd'hui une ressource essentielle pour des classes moyennes européennes menacées de précarisation. Mais elles sont aussi fragiles et... aujourd'hui clairement menacée, parce que mon enquête de terrain a eu lieu avant la crise de la Covid-19 et du Brexit. Alors que le Royaume-Uni était la principale destination de ces nouvelles migrations italiennes, devant l'Allemagne et la France, ces dernières y ont chuté de 40% depuis 2016. Le rêve d'une unification européenne par la constitution d'eurofamille est donc peut-être en train de s'éloigner. Et mon livre plaide au contraire pour des politiques de facilitation. des circulations familiales par-delà des frontières.

  • Speaker #0

    L'ouvrage dont il était question aujourd'hui, Familles sans frontières, le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris, est à retrouver en version papier sur le site de NS Éditions et dans toutes les bonnes librairies. Il est également disponible en version numérique sur la plateforme Open Edition Books.

  • Speaker #4

    C'était Le Sens des mots. Ce podcast a été préparé par Sandrine Padilla et Maëlle Lopez. Au mixage et réalisation Sébastien Boudin. A bientôt pour une prochaine édition.

Description

Depuis la crise financière de la fin des années 2000, les jeunes adultes d’Europe du Sud – et d’Italie en particulier – ont repris la route de l’exil. Un phénomène qui peut paraître surprenant au premier abord. Historiquement, toutes les vagues d’émigration ayant touché l’Italie au 19e siècle puis au 20e siècle concernaient plutôt des travailleurs pauvres et non qualifiés.

 

Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Ceux qui partent sont souvent des jeunes diplômés de classes moyennes menacés de précarisation et très dépendants de leur famille d’origine. Des jeunes expatriés qui quittent souvent à regret la Péninsule et qui ont perdu espoir en leur avenir. Dans une Italie qui tend à vieillir, ce phénomène inquiète. La « fuite des cerveaux » fait ainsi régulièrement la Une dans les médias.

 

Bien loin des discours alarmistes et des caricatures, nous essaierons dans cet épisode de mieux comprendre ces migrations privilégiées. Que viennent chercher les Italiens en France et à Paris ? Quel rôle joue la parenté dans ces migrations ? En un mot, comment faire famille par-delà les frontières ?

 

Aujourd’hui nous recevons le géographe Thomas Pfirsch pour son livre Familles sans frontières ? Le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris. Il a choisi de nous en parler en trois notions : migrations privilégiées, famille transnationale et « grand-mère volante ».


Vous entendez au début de cet épisode des extraits issus de :


Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

Transcription

  • Speaker #0

    Vous écoutez Le Sens des mots, un podcast des éditions de l'ENS de Lyon, pour entendre la voix de nos auteurs, dépasser vos idées reçues sur la recherche et décrypter le monde qui nous entoure. Une fuite des cerveaux qui a lieu à toute l'échelle européenne.

  • Speaker #1

    Nel rapport

  • Speaker #2

    Migrantes, il s'affronte aussi le thème de l'émigration juvanile du point de vue des familles italiennes.

  • Speaker #0

    Depuis la crise financière de la fin des années 2000, les jeunes adultes d'Europe du Sud et d'Italie en particulier ont repris la route de l'exil. Un phénomène qui peut paraître surprenant au premier abord, puisqu'historiquement, toutes les vagues d'émigration ayant touché l'Italie au XIXe puis au XXe siècle concernaient plutôt des travailleurs pauvres et non qualifiés. Mais aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Ceux qui partent sont souvent des jeunes diplômés de classe moyenne, menacés de précarisation et très dépendants de leur famille d'origine. Des jeunes expatriés qui quittent souvent à regret la péninsule et qui ont perdu espoir en leur avenir. Dans une Italie qui tend à vieillir, ce phénomène inquiète. La fuite des cerveaux fait ainsi régulièrement la une dans les médias. Bien loin des discours alarmistes et des caricatures, nous essaierons dans cet épisode de mieux comprendre ces migrations privilégiées. Que viennent chercher les Italiens en France et à Paris ? Quel rôle joue la parenté dans ces migrations ? En un mot, comment faire famille par-delà les frontières ? Aujourd'hui, nous recevons le géographe Thomas Pfirsch pour son livre « Familles sans frontières, le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris » . Il a choisi de nous en parler en trois notions, migration privilégiée, famille transnationale et grand-mère volante.

  • Speaker #1

    Alors, le premier concept que j'ai choisi est celui de migration privilégiée. C'est une expression qui a été formulée en 2012 par la chercheure américaine Sheila Klutcher au sujet des migrations de retraités nord-américains au Mexique. C'est donc un concept qui désigne des migrations de personnes dont la mobilité internationale est facilitée par la classe sociale, l'appartenance ethnique, le genre ou la citoyenneté,

  • Speaker #3

    le passeport.

  • Speaker #1

    C'est donc un concept qui a l'intérêt de souligner les très fortes inégalités face à la possibilité de migrer dans le monde. du fait des niveaux de richesse, mais aussi des inégalités de passeport et de régime juridique. Alors dans mon livre, j'ai choisi ce concept pour décrire les nouvelles migrations italiennes à Paris. En effet, depuis la crise de l'euro de la fin des années 2000, on a observé une reprise de l'émigration depuis les pays de l'Europe du Sud, qui ont été très frappés par la crise financière, et en particulier depuis l'Italie. Les migrations d'Italiens en France ont été multipliées par quatre entre 2009 et 2017. Et je rappelle que plus généralement, c'est à peu près 40% des migrants présents dans l'Union européenne qui sont en fait aujourd'hui des Européens. Alors pourquoi qualifier cette nouvelle migration italienne de migration privilégiée ? Trois raisons. D'abord parce que les anciennes vagues de migrants italiens en France, arrivées dans les années 1960 par exemple, concernaient plutôt des classes populaires provenant des campagnes pauvres de la péninsule et allant travailler dans les bassins industriels du nord et de l'est de l'Hexagone. Les migrants italiens d'aujourd'hui, eux, sont plutôt issus de classes moyennes citadines, originaires des régions rites du nord de l'Italie. Et ils vont s'installer dans des grandes métropoles tertiaires, notamment en France, bien sûr, essentiellement Paris. Donc il s'agit d'une migration de classe moyenne assez variée, associant des retraités, des travailleurs peu qualifiés, mais de plus en plus de jeunes adultes très diplômés, travaillant comme cadre du privé, comme ingénieurs, comme chercheurs. Mais ces jeunes adultes ne sont pas issus des classes supérieures, ce sont souvent des premiers de leur famille à avoir fait des études universitaires. Ils sont plus qualifiés que leurs parents, mais dans une situation économique plus précaire, car ils se confrontent à la crise du capitalisme post-industriel et qu'ils n'arrivent pas à valoriser leur diplôme sur le marché du travail italien. On n'est pas face à une migration de riches. Une migration privilégiée, c'est un peu différent. Et donc, c'est moins la classe sociale que les dimensions ethniques et juridiques qui permettent de les qualifier de migration privilégiée. Alors qu'historiquement, les migrants italiens ont subi beaucoup de racisme, en France et en Europe, On leur attribue désormais des stéréotypes culturels valorisés. Leur présence est d'ailleurs très peu médiatisée et elle est en quelque sorte normalisée dans le débat public, ce qui facilite leur installation dans l'Hexagone. Enfin, la troisième et principale dimension du privilège migratoire des Italiens aujourd'hui, elle est juridique. C'est leur passeport, leur citoyenneté, qui leur permet de circuler librement dans l'espace Schengen et de bénéficier des mêmes droits sociaux que les Français. Et ça baisse considérablement le coût de leur migration, que ce soit sur le plan économique, mais aussi sur le plan social ou même émotionnel, parce qu'ils peuvent véritablement très facilement s'installer dans des systèmes de vie, dans un entre-deux, entre ici et là-bas, dans des circulations. Mais une des découvertes à laquelle je ne m'attendais pas quand j'ai commencé cette enquête, c'est que la famille est au cœur de ce privilège migratoire. Alors que le droit au regroupement familial est de plus en plus restreint en France et en Europe, pour les citoyens des pays non européens. Les Italiens, eux, peuvent non seulement migrer en France en famille, mais également faire venir des membres variés de leur famille, quand ils le souhaitent, ce qui leur permet de bénéficier à Paris d'un soutien familial quasi quotidien. Alors le deuxième mot que j'ai choisi, c'est donc celui de « famille transnationale » . C'est un concept qui s'est développé dans les études migratoires pour désigner des familles dont les membres sont dispersés entre plusieurs États, mais qui réussissent à maintenir des liens par-delà les frontières. Alors, l'essentiel des travaux sur cette famille transnationale porte sur la famille au sens de famille nucléaire, à savoir un groupe de personnes vivant habituellement sous le même toit et qui sont séparées par la migration. Des mères séparées de leurs enfants restées au pays,

  • Speaker #3

    par exemple.

  • Speaker #1

    Les Italiens de Paris ne sont pas du tout dans ce cas. Leur migration ne sépare pas leur ménage, mais plutôt leur famille au sens de parenté, de famille étendue. Ils laissent derrière eux leurs parents âgés, leurs frères et sœurs adultes. Or, le rôle de cette famille étendue ou parenté demeure très important en Italie et dans les pays d'Europe du Sud qui sont souvent qualifiés d'États familialistes. Parce que la protection sociale y repose encore très largement sur la solidarité familiale, que ce soit pour la prise en charge des enfants en bas âge, pour le soin des personnes âgées ou pour l'accès à la propriété du logement. Mon livre étudie comment ce réseau de parenté est mobilisé pour soutenir les nouvelles migrations italiennes et comment il est en quelque sorte importé à Paris. Alors, je n'utilise pas le terme de famille transnationale dans le livre. Je reprends plutôt les concepts introduits par la sociologue Florence Weber pour décrire ce qu'elle appelle la parenté pratique, c'est-à-dire les membres de la parenté élargie qui sont réellement mobilisés pour gérer le quotidien. J'ai réalisé trois monographies de familles. C'est-à-dire que j'ai suivi pendant deux ans trois couples italiens ou mixtes installés à Paris, mais également les membres de leur parenté mobilisés par ces couples dans leur vie quotidienne, et que j'ai été rencontrer à Paris, mais aussi à Rome, à Naples et dans d'autres villes européennes. J'ai observé que dans ces familles, il y a une présence quotidienne de la parenté via les outils numériques. notamment les smartphones et les tablettes qui permettent aux grands-parents, par exemple, de participer au repas parisien sur la table de la salle à manger ou de chanter des chansons à leurs petits-enfants sur la table de nuit le soir. Ces parentelles connectées, comme je les ai appelées, sont matérialisées par les groupes WhatsApp familiaux que j'ai étudiés en détail et qui englobent non seulement les parents et les frères et sœurs, mais aussi souvent des oncles et des tantes et des cousins du même âge. Alors je parle aussi de maisonnées transnationales pour désigner des groupes de parents plus restreints que ces parentelles connectées et plus temporaires qui peuvent être en contact numérique au quotidien, mais qui en plus vont mutualiser leurs ressources économiques pour acheter un appartement à Paris ou pour prendre soin des parents âgés en Italie, par exemple. Et ces groupes-là, ces maisonnées transnationales, elles peuvent intégrer des travailleuses domestiques étrangères, par exemple, qui sont intégrées à la parenté. Enfin, un autre groupe de parenté très mobilisé par les Italiens de Paris, c'est ce que j'ai appelé le vicinage, c'est-à-dire un groupe de parents voisins habitant dans le même immeuble en Italie, et qui sont une ressource très importante pour justement prendre soin des parents âgés qu'on a laissés dans la péninsule. et également parfois qui prennent en charge la location sur Airbnb et des plateformes des appartements laissés vacants par les émigrés venus s'installer à Paris, ce qui constitue une ressource financière importante pour financer les circulations entre les deux pays. Cette nouvelle vague migratoire italienne est décrite par les médias et une partie de la recherche comme très individuelle ou alors mobilisant des réseaux plutôt universitaires que familiaux. Et la thèse de mon livre, ce que révèle mon livre, c'est que les réseaux familiaux jouent toujours un rôle essentiel, mais différent du rôle historique et un rôle aussi qui a été invisibilisé dans des sociétés européennes qui valorisent aujourd'hui la méritocratie individuelle. C'est un peu un paradoxe parce que le cadre de l'Union européenne permet justement à ces réseaux de parenté, pour les citoyens européens, de se déployer très facilement par-delà les frontières. Et donc mon livre, c'est aussi une réflexion sur l'émergence de ce que le sociologue Adrian Favel a appelé des « eurofamilles » , à savoir un modèle spécifiquement européen de famille transnationale produit par l'intégration de l'Union européenne. Alors le dernier concept que j'ai choisi, c'est celui de grand-mère volante, car justement il montre bien les spécificités de ces eurofamilles. C'est un concept de grand-mère volante qui a été forgé au début des années 2000, notamment au sein de la diaspora caribéenne, pour désigner des femmes passant une partie de leur retraite à voyager entre les différents ménages de leur famille dispersés dans le monde pour entretenir les liens. J'ai également découvert des grands-mères volantes dans les nouvelles migrations italiennes à Paris, et aussi d'ailleurs des grands-pères volants, mais dont les circulations avaient un sens un peu différent de celui observé dans les travaux précédents. En effet, dans les migrations du sud vers le nord, ou dans les migrations à grande distance, les circulations de ces grands-parents sont ponctuelles et très planifiées du fait des coûts de transport, de la fatigue du voyage, ou des démarches de visa. Les mobilités des grands-parents italiens, en revanche, sont très spontanées, fluides, fréquentes, car elles sont facilitées par les nombreuses lignes aériennes low-cost qui existent en Europe et bien sûr par le régime de libre circulation qui n'impose aucune démarche administrative. Dans les familles que j'ai étudiées, les grands-parents italiens pouvaient venir passer une semaine par mois ou un week-end tous les 15 jours à Paris. Il y avait aussi une logique de disponibilité permanente un peu à la carte. Pour reprendre une expression de mes enquêtés, on importe les grands-parents quand on en a besoin, parfois juste pour un week-end, au dernier moment, pour garder les enfants en cas d'absence de baby-sitter par exemple. Alors ces mobilités très intenses concernent surtout les ménages émigrés qui ont de jeunes enfants à Paris. C'est une phase spécifique du cycle de vie. Et dans ce cas, les circulations des grands-parents ne servent pas seulement à entretenir le lien familial, Elles apportent véritablement un soutien domestique et sont intégrées à la vie quotidienne. J'ai rencontré des grands-mères qui viennent une semaine par mois à Paris, parfois plus, et qui emmènent leur petit-fils parisien à l'école, connaissent ses amis, font les courses et la cuisine durant leur séjour, où elles sont en général logées au domicile de leurs enfants. Le système familialiste italien est donc importé à Paris en complément de la protection sociale française, puisque par ailleurs les Italiens ont largement recours aux services publics français, allocations familiales, crèches municipales, écoles et hôpitaux publics. Donc ces circulations familiales et cette hybridation des systèmes de protection sociale sont aujourd'hui une ressource essentielle pour des classes moyennes européennes menacées de précarisation. Mais elles sont aussi fragiles et... aujourd'hui clairement menacée, parce que mon enquête de terrain a eu lieu avant la crise de la Covid-19 et du Brexit. Alors que le Royaume-Uni était la principale destination de ces nouvelles migrations italiennes, devant l'Allemagne et la France, ces dernières y ont chuté de 40% depuis 2016. Le rêve d'une unification européenne par la constitution d'eurofamille est donc peut-être en train de s'éloigner. Et mon livre plaide au contraire pour des politiques de facilitation. des circulations familiales par-delà des frontières.

  • Speaker #0

    L'ouvrage dont il était question aujourd'hui, Familles sans frontières, le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris, est à retrouver en version papier sur le site de NS Éditions et dans toutes les bonnes librairies. Il est également disponible en version numérique sur la plateforme Open Edition Books.

  • Speaker #4

    C'était Le Sens des mots. Ce podcast a été préparé par Sandrine Padilla et Maëlle Lopez. Au mixage et réalisation Sébastien Boudin. A bientôt pour une prochaine édition.

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Depuis la crise financière de la fin des années 2000, les jeunes adultes d’Europe du Sud – et d’Italie en particulier – ont repris la route de l’exil. Un phénomène qui peut paraître surprenant au premier abord. Historiquement, toutes les vagues d’émigration ayant touché l’Italie au 19e siècle puis au 20e siècle concernaient plutôt des travailleurs pauvres et non qualifiés.

 

Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Ceux qui partent sont souvent des jeunes diplômés de classes moyennes menacés de précarisation et très dépendants de leur famille d’origine. Des jeunes expatriés qui quittent souvent à regret la Péninsule et qui ont perdu espoir en leur avenir. Dans une Italie qui tend à vieillir, ce phénomène inquiète. La « fuite des cerveaux » fait ainsi régulièrement la Une dans les médias.

 

Bien loin des discours alarmistes et des caricatures, nous essaierons dans cet épisode de mieux comprendre ces migrations privilégiées. Que viennent chercher les Italiens en France et à Paris ? Quel rôle joue la parenté dans ces migrations ? En un mot, comment faire famille par-delà les frontières ?

 

Aujourd’hui nous recevons le géographe Thomas Pfirsch pour son livre Familles sans frontières ? Le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris. Il a choisi de nous en parler en trois notions : migrations privilégiées, famille transnationale et « grand-mère volante ».


Vous entendez au début de cet épisode des extraits issus de :


Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

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  • Speaker #0

    Vous écoutez Le Sens des mots, un podcast des éditions de l'ENS de Lyon, pour entendre la voix de nos auteurs, dépasser vos idées reçues sur la recherche et décrypter le monde qui nous entoure. Une fuite des cerveaux qui a lieu à toute l'échelle européenne.

  • Speaker #1

    Nel rapport

  • Speaker #2

    Migrantes, il s'affronte aussi le thème de l'émigration juvanile du point de vue des familles italiennes.

  • Speaker #0

    Depuis la crise financière de la fin des années 2000, les jeunes adultes d'Europe du Sud et d'Italie en particulier ont repris la route de l'exil. Un phénomène qui peut paraître surprenant au premier abord, puisqu'historiquement, toutes les vagues d'émigration ayant touché l'Italie au XIXe puis au XXe siècle concernaient plutôt des travailleurs pauvres et non qualifiés. Mais aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Ceux qui partent sont souvent des jeunes diplômés de classe moyenne, menacés de précarisation et très dépendants de leur famille d'origine. Des jeunes expatriés qui quittent souvent à regret la péninsule et qui ont perdu espoir en leur avenir. Dans une Italie qui tend à vieillir, ce phénomène inquiète. La fuite des cerveaux fait ainsi régulièrement la une dans les médias. Bien loin des discours alarmistes et des caricatures, nous essaierons dans cet épisode de mieux comprendre ces migrations privilégiées. Que viennent chercher les Italiens en France et à Paris ? Quel rôle joue la parenté dans ces migrations ? En un mot, comment faire famille par-delà les frontières ? Aujourd'hui, nous recevons le géographe Thomas Pfirsch pour son livre « Familles sans frontières, le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris » . Il a choisi de nous en parler en trois notions, migration privilégiée, famille transnationale et grand-mère volante.

  • Speaker #1

    Alors, le premier concept que j'ai choisi est celui de migration privilégiée. C'est une expression qui a été formulée en 2012 par la chercheure américaine Sheila Klutcher au sujet des migrations de retraités nord-américains au Mexique. C'est donc un concept qui désigne des migrations de personnes dont la mobilité internationale est facilitée par la classe sociale, l'appartenance ethnique, le genre ou la citoyenneté,

  • Speaker #3

    le passeport.

  • Speaker #1

    C'est donc un concept qui a l'intérêt de souligner les très fortes inégalités face à la possibilité de migrer dans le monde. du fait des niveaux de richesse, mais aussi des inégalités de passeport et de régime juridique. Alors dans mon livre, j'ai choisi ce concept pour décrire les nouvelles migrations italiennes à Paris. En effet, depuis la crise de l'euro de la fin des années 2000, on a observé une reprise de l'émigration depuis les pays de l'Europe du Sud, qui ont été très frappés par la crise financière, et en particulier depuis l'Italie. Les migrations d'Italiens en France ont été multipliées par quatre entre 2009 et 2017. Et je rappelle que plus généralement, c'est à peu près 40% des migrants présents dans l'Union européenne qui sont en fait aujourd'hui des Européens. Alors pourquoi qualifier cette nouvelle migration italienne de migration privilégiée ? Trois raisons. D'abord parce que les anciennes vagues de migrants italiens en France, arrivées dans les années 1960 par exemple, concernaient plutôt des classes populaires provenant des campagnes pauvres de la péninsule et allant travailler dans les bassins industriels du nord et de l'est de l'Hexagone. Les migrants italiens d'aujourd'hui, eux, sont plutôt issus de classes moyennes citadines, originaires des régions rites du nord de l'Italie. Et ils vont s'installer dans des grandes métropoles tertiaires, notamment en France, bien sûr, essentiellement Paris. Donc il s'agit d'une migration de classe moyenne assez variée, associant des retraités, des travailleurs peu qualifiés, mais de plus en plus de jeunes adultes très diplômés, travaillant comme cadre du privé, comme ingénieurs, comme chercheurs. Mais ces jeunes adultes ne sont pas issus des classes supérieures, ce sont souvent des premiers de leur famille à avoir fait des études universitaires. Ils sont plus qualifiés que leurs parents, mais dans une situation économique plus précaire, car ils se confrontent à la crise du capitalisme post-industriel et qu'ils n'arrivent pas à valoriser leur diplôme sur le marché du travail italien. On n'est pas face à une migration de riches. Une migration privilégiée, c'est un peu différent. Et donc, c'est moins la classe sociale que les dimensions ethniques et juridiques qui permettent de les qualifier de migration privilégiée. Alors qu'historiquement, les migrants italiens ont subi beaucoup de racisme, en France et en Europe, On leur attribue désormais des stéréotypes culturels valorisés. Leur présence est d'ailleurs très peu médiatisée et elle est en quelque sorte normalisée dans le débat public, ce qui facilite leur installation dans l'Hexagone. Enfin, la troisième et principale dimension du privilège migratoire des Italiens aujourd'hui, elle est juridique. C'est leur passeport, leur citoyenneté, qui leur permet de circuler librement dans l'espace Schengen et de bénéficier des mêmes droits sociaux que les Français. Et ça baisse considérablement le coût de leur migration, que ce soit sur le plan économique, mais aussi sur le plan social ou même émotionnel, parce qu'ils peuvent véritablement très facilement s'installer dans des systèmes de vie, dans un entre-deux, entre ici et là-bas, dans des circulations. Mais une des découvertes à laquelle je ne m'attendais pas quand j'ai commencé cette enquête, c'est que la famille est au cœur de ce privilège migratoire. Alors que le droit au regroupement familial est de plus en plus restreint en France et en Europe, pour les citoyens des pays non européens. Les Italiens, eux, peuvent non seulement migrer en France en famille, mais également faire venir des membres variés de leur famille, quand ils le souhaitent, ce qui leur permet de bénéficier à Paris d'un soutien familial quasi quotidien. Alors le deuxième mot que j'ai choisi, c'est donc celui de « famille transnationale » . C'est un concept qui s'est développé dans les études migratoires pour désigner des familles dont les membres sont dispersés entre plusieurs États, mais qui réussissent à maintenir des liens par-delà les frontières. Alors, l'essentiel des travaux sur cette famille transnationale porte sur la famille au sens de famille nucléaire, à savoir un groupe de personnes vivant habituellement sous le même toit et qui sont séparées par la migration. Des mères séparées de leurs enfants restées au pays,

  • Speaker #3

    par exemple.

  • Speaker #1

    Les Italiens de Paris ne sont pas du tout dans ce cas. Leur migration ne sépare pas leur ménage, mais plutôt leur famille au sens de parenté, de famille étendue. Ils laissent derrière eux leurs parents âgés, leurs frères et sœurs adultes. Or, le rôle de cette famille étendue ou parenté demeure très important en Italie et dans les pays d'Europe du Sud qui sont souvent qualifiés d'États familialistes. Parce que la protection sociale y repose encore très largement sur la solidarité familiale, que ce soit pour la prise en charge des enfants en bas âge, pour le soin des personnes âgées ou pour l'accès à la propriété du logement. Mon livre étudie comment ce réseau de parenté est mobilisé pour soutenir les nouvelles migrations italiennes et comment il est en quelque sorte importé à Paris. Alors, je n'utilise pas le terme de famille transnationale dans le livre. Je reprends plutôt les concepts introduits par la sociologue Florence Weber pour décrire ce qu'elle appelle la parenté pratique, c'est-à-dire les membres de la parenté élargie qui sont réellement mobilisés pour gérer le quotidien. J'ai réalisé trois monographies de familles. C'est-à-dire que j'ai suivi pendant deux ans trois couples italiens ou mixtes installés à Paris, mais également les membres de leur parenté mobilisés par ces couples dans leur vie quotidienne, et que j'ai été rencontrer à Paris, mais aussi à Rome, à Naples et dans d'autres villes européennes. J'ai observé que dans ces familles, il y a une présence quotidienne de la parenté via les outils numériques. notamment les smartphones et les tablettes qui permettent aux grands-parents, par exemple, de participer au repas parisien sur la table de la salle à manger ou de chanter des chansons à leurs petits-enfants sur la table de nuit le soir. Ces parentelles connectées, comme je les ai appelées, sont matérialisées par les groupes WhatsApp familiaux que j'ai étudiés en détail et qui englobent non seulement les parents et les frères et sœurs, mais aussi souvent des oncles et des tantes et des cousins du même âge. Alors je parle aussi de maisonnées transnationales pour désigner des groupes de parents plus restreints que ces parentelles connectées et plus temporaires qui peuvent être en contact numérique au quotidien, mais qui en plus vont mutualiser leurs ressources économiques pour acheter un appartement à Paris ou pour prendre soin des parents âgés en Italie, par exemple. Et ces groupes-là, ces maisonnées transnationales, elles peuvent intégrer des travailleuses domestiques étrangères, par exemple, qui sont intégrées à la parenté. Enfin, un autre groupe de parenté très mobilisé par les Italiens de Paris, c'est ce que j'ai appelé le vicinage, c'est-à-dire un groupe de parents voisins habitant dans le même immeuble en Italie, et qui sont une ressource très importante pour justement prendre soin des parents âgés qu'on a laissés dans la péninsule. et également parfois qui prennent en charge la location sur Airbnb et des plateformes des appartements laissés vacants par les émigrés venus s'installer à Paris, ce qui constitue une ressource financière importante pour financer les circulations entre les deux pays. Cette nouvelle vague migratoire italienne est décrite par les médias et une partie de la recherche comme très individuelle ou alors mobilisant des réseaux plutôt universitaires que familiaux. Et la thèse de mon livre, ce que révèle mon livre, c'est que les réseaux familiaux jouent toujours un rôle essentiel, mais différent du rôle historique et un rôle aussi qui a été invisibilisé dans des sociétés européennes qui valorisent aujourd'hui la méritocratie individuelle. C'est un peu un paradoxe parce que le cadre de l'Union européenne permet justement à ces réseaux de parenté, pour les citoyens européens, de se déployer très facilement par-delà les frontières. Et donc mon livre, c'est aussi une réflexion sur l'émergence de ce que le sociologue Adrian Favel a appelé des « eurofamilles » , à savoir un modèle spécifiquement européen de famille transnationale produit par l'intégration de l'Union européenne. Alors le dernier concept que j'ai choisi, c'est celui de grand-mère volante, car justement il montre bien les spécificités de ces eurofamilles. C'est un concept de grand-mère volante qui a été forgé au début des années 2000, notamment au sein de la diaspora caribéenne, pour désigner des femmes passant une partie de leur retraite à voyager entre les différents ménages de leur famille dispersés dans le monde pour entretenir les liens. J'ai également découvert des grands-mères volantes dans les nouvelles migrations italiennes à Paris, et aussi d'ailleurs des grands-pères volants, mais dont les circulations avaient un sens un peu différent de celui observé dans les travaux précédents. En effet, dans les migrations du sud vers le nord, ou dans les migrations à grande distance, les circulations de ces grands-parents sont ponctuelles et très planifiées du fait des coûts de transport, de la fatigue du voyage, ou des démarches de visa. Les mobilités des grands-parents italiens, en revanche, sont très spontanées, fluides, fréquentes, car elles sont facilitées par les nombreuses lignes aériennes low-cost qui existent en Europe et bien sûr par le régime de libre circulation qui n'impose aucune démarche administrative. Dans les familles que j'ai étudiées, les grands-parents italiens pouvaient venir passer une semaine par mois ou un week-end tous les 15 jours à Paris. Il y avait aussi une logique de disponibilité permanente un peu à la carte. Pour reprendre une expression de mes enquêtés, on importe les grands-parents quand on en a besoin, parfois juste pour un week-end, au dernier moment, pour garder les enfants en cas d'absence de baby-sitter par exemple. Alors ces mobilités très intenses concernent surtout les ménages émigrés qui ont de jeunes enfants à Paris. C'est une phase spécifique du cycle de vie. Et dans ce cas, les circulations des grands-parents ne servent pas seulement à entretenir le lien familial, Elles apportent véritablement un soutien domestique et sont intégrées à la vie quotidienne. J'ai rencontré des grands-mères qui viennent une semaine par mois à Paris, parfois plus, et qui emmènent leur petit-fils parisien à l'école, connaissent ses amis, font les courses et la cuisine durant leur séjour, où elles sont en général logées au domicile de leurs enfants. Le système familialiste italien est donc importé à Paris en complément de la protection sociale française, puisque par ailleurs les Italiens ont largement recours aux services publics français, allocations familiales, crèches municipales, écoles et hôpitaux publics. Donc ces circulations familiales et cette hybridation des systèmes de protection sociale sont aujourd'hui une ressource essentielle pour des classes moyennes européennes menacées de précarisation. Mais elles sont aussi fragiles et... aujourd'hui clairement menacée, parce que mon enquête de terrain a eu lieu avant la crise de la Covid-19 et du Brexit. Alors que le Royaume-Uni était la principale destination de ces nouvelles migrations italiennes, devant l'Allemagne et la France, ces dernières y ont chuté de 40% depuis 2016. Le rêve d'une unification européenne par la constitution d'eurofamille est donc peut-être en train de s'éloigner. Et mon livre plaide au contraire pour des politiques de facilitation. des circulations familiales par-delà des frontières.

  • Speaker #0

    L'ouvrage dont il était question aujourd'hui, Familles sans frontières, le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris, est à retrouver en version papier sur le site de NS Éditions et dans toutes les bonnes librairies. Il est également disponible en version numérique sur la plateforme Open Edition Books.

  • Speaker #4

    C'était Le Sens des mots. Ce podcast a été préparé par Sandrine Padilla et Maëlle Lopez. Au mixage et réalisation Sébastien Boudin. A bientôt pour une prochaine édition.

Description

Depuis la crise financière de la fin des années 2000, les jeunes adultes d’Europe du Sud – et d’Italie en particulier – ont repris la route de l’exil. Un phénomène qui peut paraître surprenant au premier abord. Historiquement, toutes les vagues d’émigration ayant touché l’Italie au 19e siècle puis au 20e siècle concernaient plutôt des travailleurs pauvres et non qualifiés.

 

Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Ceux qui partent sont souvent des jeunes diplômés de classes moyennes menacés de précarisation et très dépendants de leur famille d’origine. Des jeunes expatriés qui quittent souvent à regret la Péninsule et qui ont perdu espoir en leur avenir. Dans une Italie qui tend à vieillir, ce phénomène inquiète. La « fuite des cerveaux » fait ainsi régulièrement la Une dans les médias.

 

Bien loin des discours alarmistes et des caricatures, nous essaierons dans cet épisode de mieux comprendre ces migrations privilégiées. Que viennent chercher les Italiens en France et à Paris ? Quel rôle joue la parenté dans ces migrations ? En un mot, comment faire famille par-delà les frontières ?

 

Aujourd’hui nous recevons le géographe Thomas Pfirsch pour son livre Familles sans frontières ? Le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris. Il a choisi de nous en parler en trois notions : migrations privilégiées, famille transnationale et « grand-mère volante ».


Vous entendez au début de cet épisode des extraits issus de :


Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

Transcription

  • Speaker #0

    Vous écoutez Le Sens des mots, un podcast des éditions de l'ENS de Lyon, pour entendre la voix de nos auteurs, dépasser vos idées reçues sur la recherche et décrypter le monde qui nous entoure. Une fuite des cerveaux qui a lieu à toute l'échelle européenne.

  • Speaker #1

    Nel rapport

  • Speaker #2

    Migrantes, il s'affronte aussi le thème de l'émigration juvanile du point de vue des familles italiennes.

  • Speaker #0

    Depuis la crise financière de la fin des années 2000, les jeunes adultes d'Europe du Sud et d'Italie en particulier ont repris la route de l'exil. Un phénomène qui peut paraître surprenant au premier abord, puisqu'historiquement, toutes les vagues d'émigration ayant touché l'Italie au XIXe puis au XXe siècle concernaient plutôt des travailleurs pauvres et non qualifiés. Mais aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Ceux qui partent sont souvent des jeunes diplômés de classe moyenne, menacés de précarisation et très dépendants de leur famille d'origine. Des jeunes expatriés qui quittent souvent à regret la péninsule et qui ont perdu espoir en leur avenir. Dans une Italie qui tend à vieillir, ce phénomène inquiète. La fuite des cerveaux fait ainsi régulièrement la une dans les médias. Bien loin des discours alarmistes et des caricatures, nous essaierons dans cet épisode de mieux comprendre ces migrations privilégiées. Que viennent chercher les Italiens en France et à Paris ? Quel rôle joue la parenté dans ces migrations ? En un mot, comment faire famille par-delà les frontières ? Aujourd'hui, nous recevons le géographe Thomas Pfirsch pour son livre « Familles sans frontières, le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris » . Il a choisi de nous en parler en trois notions, migration privilégiée, famille transnationale et grand-mère volante.

  • Speaker #1

    Alors, le premier concept que j'ai choisi est celui de migration privilégiée. C'est une expression qui a été formulée en 2012 par la chercheure américaine Sheila Klutcher au sujet des migrations de retraités nord-américains au Mexique. C'est donc un concept qui désigne des migrations de personnes dont la mobilité internationale est facilitée par la classe sociale, l'appartenance ethnique, le genre ou la citoyenneté,

  • Speaker #3

    le passeport.

  • Speaker #1

    C'est donc un concept qui a l'intérêt de souligner les très fortes inégalités face à la possibilité de migrer dans le monde. du fait des niveaux de richesse, mais aussi des inégalités de passeport et de régime juridique. Alors dans mon livre, j'ai choisi ce concept pour décrire les nouvelles migrations italiennes à Paris. En effet, depuis la crise de l'euro de la fin des années 2000, on a observé une reprise de l'émigration depuis les pays de l'Europe du Sud, qui ont été très frappés par la crise financière, et en particulier depuis l'Italie. Les migrations d'Italiens en France ont été multipliées par quatre entre 2009 et 2017. Et je rappelle que plus généralement, c'est à peu près 40% des migrants présents dans l'Union européenne qui sont en fait aujourd'hui des Européens. Alors pourquoi qualifier cette nouvelle migration italienne de migration privilégiée ? Trois raisons. D'abord parce que les anciennes vagues de migrants italiens en France, arrivées dans les années 1960 par exemple, concernaient plutôt des classes populaires provenant des campagnes pauvres de la péninsule et allant travailler dans les bassins industriels du nord et de l'est de l'Hexagone. Les migrants italiens d'aujourd'hui, eux, sont plutôt issus de classes moyennes citadines, originaires des régions rites du nord de l'Italie. Et ils vont s'installer dans des grandes métropoles tertiaires, notamment en France, bien sûr, essentiellement Paris. Donc il s'agit d'une migration de classe moyenne assez variée, associant des retraités, des travailleurs peu qualifiés, mais de plus en plus de jeunes adultes très diplômés, travaillant comme cadre du privé, comme ingénieurs, comme chercheurs. Mais ces jeunes adultes ne sont pas issus des classes supérieures, ce sont souvent des premiers de leur famille à avoir fait des études universitaires. Ils sont plus qualifiés que leurs parents, mais dans une situation économique plus précaire, car ils se confrontent à la crise du capitalisme post-industriel et qu'ils n'arrivent pas à valoriser leur diplôme sur le marché du travail italien. On n'est pas face à une migration de riches. Une migration privilégiée, c'est un peu différent. Et donc, c'est moins la classe sociale que les dimensions ethniques et juridiques qui permettent de les qualifier de migration privilégiée. Alors qu'historiquement, les migrants italiens ont subi beaucoup de racisme, en France et en Europe, On leur attribue désormais des stéréotypes culturels valorisés. Leur présence est d'ailleurs très peu médiatisée et elle est en quelque sorte normalisée dans le débat public, ce qui facilite leur installation dans l'Hexagone. Enfin, la troisième et principale dimension du privilège migratoire des Italiens aujourd'hui, elle est juridique. C'est leur passeport, leur citoyenneté, qui leur permet de circuler librement dans l'espace Schengen et de bénéficier des mêmes droits sociaux que les Français. Et ça baisse considérablement le coût de leur migration, que ce soit sur le plan économique, mais aussi sur le plan social ou même émotionnel, parce qu'ils peuvent véritablement très facilement s'installer dans des systèmes de vie, dans un entre-deux, entre ici et là-bas, dans des circulations. Mais une des découvertes à laquelle je ne m'attendais pas quand j'ai commencé cette enquête, c'est que la famille est au cœur de ce privilège migratoire. Alors que le droit au regroupement familial est de plus en plus restreint en France et en Europe, pour les citoyens des pays non européens. Les Italiens, eux, peuvent non seulement migrer en France en famille, mais également faire venir des membres variés de leur famille, quand ils le souhaitent, ce qui leur permet de bénéficier à Paris d'un soutien familial quasi quotidien. Alors le deuxième mot que j'ai choisi, c'est donc celui de « famille transnationale » . C'est un concept qui s'est développé dans les études migratoires pour désigner des familles dont les membres sont dispersés entre plusieurs États, mais qui réussissent à maintenir des liens par-delà les frontières. Alors, l'essentiel des travaux sur cette famille transnationale porte sur la famille au sens de famille nucléaire, à savoir un groupe de personnes vivant habituellement sous le même toit et qui sont séparées par la migration. Des mères séparées de leurs enfants restées au pays,

  • Speaker #3

    par exemple.

  • Speaker #1

    Les Italiens de Paris ne sont pas du tout dans ce cas. Leur migration ne sépare pas leur ménage, mais plutôt leur famille au sens de parenté, de famille étendue. Ils laissent derrière eux leurs parents âgés, leurs frères et sœurs adultes. Or, le rôle de cette famille étendue ou parenté demeure très important en Italie et dans les pays d'Europe du Sud qui sont souvent qualifiés d'États familialistes. Parce que la protection sociale y repose encore très largement sur la solidarité familiale, que ce soit pour la prise en charge des enfants en bas âge, pour le soin des personnes âgées ou pour l'accès à la propriété du logement. Mon livre étudie comment ce réseau de parenté est mobilisé pour soutenir les nouvelles migrations italiennes et comment il est en quelque sorte importé à Paris. Alors, je n'utilise pas le terme de famille transnationale dans le livre. Je reprends plutôt les concepts introduits par la sociologue Florence Weber pour décrire ce qu'elle appelle la parenté pratique, c'est-à-dire les membres de la parenté élargie qui sont réellement mobilisés pour gérer le quotidien. J'ai réalisé trois monographies de familles. C'est-à-dire que j'ai suivi pendant deux ans trois couples italiens ou mixtes installés à Paris, mais également les membres de leur parenté mobilisés par ces couples dans leur vie quotidienne, et que j'ai été rencontrer à Paris, mais aussi à Rome, à Naples et dans d'autres villes européennes. J'ai observé que dans ces familles, il y a une présence quotidienne de la parenté via les outils numériques. notamment les smartphones et les tablettes qui permettent aux grands-parents, par exemple, de participer au repas parisien sur la table de la salle à manger ou de chanter des chansons à leurs petits-enfants sur la table de nuit le soir. Ces parentelles connectées, comme je les ai appelées, sont matérialisées par les groupes WhatsApp familiaux que j'ai étudiés en détail et qui englobent non seulement les parents et les frères et sœurs, mais aussi souvent des oncles et des tantes et des cousins du même âge. Alors je parle aussi de maisonnées transnationales pour désigner des groupes de parents plus restreints que ces parentelles connectées et plus temporaires qui peuvent être en contact numérique au quotidien, mais qui en plus vont mutualiser leurs ressources économiques pour acheter un appartement à Paris ou pour prendre soin des parents âgés en Italie, par exemple. Et ces groupes-là, ces maisonnées transnationales, elles peuvent intégrer des travailleuses domestiques étrangères, par exemple, qui sont intégrées à la parenté. Enfin, un autre groupe de parenté très mobilisé par les Italiens de Paris, c'est ce que j'ai appelé le vicinage, c'est-à-dire un groupe de parents voisins habitant dans le même immeuble en Italie, et qui sont une ressource très importante pour justement prendre soin des parents âgés qu'on a laissés dans la péninsule. et également parfois qui prennent en charge la location sur Airbnb et des plateformes des appartements laissés vacants par les émigrés venus s'installer à Paris, ce qui constitue une ressource financière importante pour financer les circulations entre les deux pays. Cette nouvelle vague migratoire italienne est décrite par les médias et une partie de la recherche comme très individuelle ou alors mobilisant des réseaux plutôt universitaires que familiaux. Et la thèse de mon livre, ce que révèle mon livre, c'est que les réseaux familiaux jouent toujours un rôle essentiel, mais différent du rôle historique et un rôle aussi qui a été invisibilisé dans des sociétés européennes qui valorisent aujourd'hui la méritocratie individuelle. C'est un peu un paradoxe parce que le cadre de l'Union européenne permet justement à ces réseaux de parenté, pour les citoyens européens, de se déployer très facilement par-delà les frontières. Et donc mon livre, c'est aussi une réflexion sur l'émergence de ce que le sociologue Adrian Favel a appelé des « eurofamilles » , à savoir un modèle spécifiquement européen de famille transnationale produit par l'intégration de l'Union européenne. Alors le dernier concept que j'ai choisi, c'est celui de grand-mère volante, car justement il montre bien les spécificités de ces eurofamilles. C'est un concept de grand-mère volante qui a été forgé au début des années 2000, notamment au sein de la diaspora caribéenne, pour désigner des femmes passant une partie de leur retraite à voyager entre les différents ménages de leur famille dispersés dans le monde pour entretenir les liens. J'ai également découvert des grands-mères volantes dans les nouvelles migrations italiennes à Paris, et aussi d'ailleurs des grands-pères volants, mais dont les circulations avaient un sens un peu différent de celui observé dans les travaux précédents. En effet, dans les migrations du sud vers le nord, ou dans les migrations à grande distance, les circulations de ces grands-parents sont ponctuelles et très planifiées du fait des coûts de transport, de la fatigue du voyage, ou des démarches de visa. Les mobilités des grands-parents italiens, en revanche, sont très spontanées, fluides, fréquentes, car elles sont facilitées par les nombreuses lignes aériennes low-cost qui existent en Europe et bien sûr par le régime de libre circulation qui n'impose aucune démarche administrative. Dans les familles que j'ai étudiées, les grands-parents italiens pouvaient venir passer une semaine par mois ou un week-end tous les 15 jours à Paris. Il y avait aussi une logique de disponibilité permanente un peu à la carte. Pour reprendre une expression de mes enquêtés, on importe les grands-parents quand on en a besoin, parfois juste pour un week-end, au dernier moment, pour garder les enfants en cas d'absence de baby-sitter par exemple. Alors ces mobilités très intenses concernent surtout les ménages émigrés qui ont de jeunes enfants à Paris. C'est une phase spécifique du cycle de vie. Et dans ce cas, les circulations des grands-parents ne servent pas seulement à entretenir le lien familial, Elles apportent véritablement un soutien domestique et sont intégrées à la vie quotidienne. J'ai rencontré des grands-mères qui viennent une semaine par mois à Paris, parfois plus, et qui emmènent leur petit-fils parisien à l'école, connaissent ses amis, font les courses et la cuisine durant leur séjour, où elles sont en général logées au domicile de leurs enfants. Le système familialiste italien est donc importé à Paris en complément de la protection sociale française, puisque par ailleurs les Italiens ont largement recours aux services publics français, allocations familiales, crèches municipales, écoles et hôpitaux publics. Donc ces circulations familiales et cette hybridation des systèmes de protection sociale sont aujourd'hui une ressource essentielle pour des classes moyennes européennes menacées de précarisation. Mais elles sont aussi fragiles et... aujourd'hui clairement menacée, parce que mon enquête de terrain a eu lieu avant la crise de la Covid-19 et du Brexit. Alors que le Royaume-Uni était la principale destination de ces nouvelles migrations italiennes, devant l'Allemagne et la France, ces dernières y ont chuté de 40% depuis 2016. Le rêve d'une unification européenne par la constitution d'eurofamille est donc peut-être en train de s'éloigner. Et mon livre plaide au contraire pour des politiques de facilitation. des circulations familiales par-delà des frontières.

  • Speaker #0

    L'ouvrage dont il était question aujourd'hui, Familles sans frontières, le cas des nouvelles migrations italiennes à Paris, est à retrouver en version papier sur le site de NS Éditions et dans toutes les bonnes librairies. Il est également disponible en version numérique sur la plateforme Open Edition Books.

  • Speaker #4

    C'était Le Sens des mots. Ce podcast a été préparé par Sandrine Padilla et Maëlle Lopez. Au mixage et réalisation Sébastien Boudin. A bientôt pour une prochaine édition.

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