- #EXTRAITS SONORES
Le sujet, c'est effectivement ce fameux grand remplacement. Quand Emmanuel Macron parle d'ensauvagement de la société. Jair Bolsonaro avait brandi à la télé votre album en vous accusant de pervertir la jeunesse brésilienne. La défaite de Kamala Harris est-elle celle du wokisme ?
- #ENS ÉDITIONS
C'est au tournant des années 90 que le sociologue américain Hunter va théoriser le concept de guerre culturelle qui est aujourd'hui passé dans le langage courant. Un concept qui souhaite alors décrire l'ultra-polarisation du débat public aux États-Unis sur les questions morales mais aussi sur les enjeux sociétaux. L'expression de « guerre culturelle » s'est ensuite diffusée largement, bien au-delà du contexte américain, à la fois dans le champ des sciences sociales mais aussi dans le champ médiatique. Un concept souvent synonyme de droitisation extrême des débats et des idées, et qui sera d'ailleurs régulièrement réactivé à la faveur de la montée du populisme en Europe et dans le monde. Ces guerres culturelles se déploient sur de multiples fronts et vont concerner tour à tour nos valeurs, nos mœurs ou nos modes de vie. On pourrait citer un petit peu en vrac MeToo, les polémiques autour du wokisme ou de la cancel culture, les thèmes comme la famille, la laïcité, l'euthanasie, les débats sur les questions de genre ou le droit à l'avortement. Aujourd'hui, même les questions sur les enjeux climatiques semblent devenir à leur tour Un nouvel avatar de ces guerres culturelles. Alors, dans le climat actuel où la politique est décrite par certains comme un combat, un duel d'idées et de mots, parfois même une foire d'empoigne, pour tenter de faire triompher sa vision du monde, nous avons voulu interroger nos invités sur les enjeux au cœur de ces guerres culturelles, qu'ils nous expliquent en quoi les mots peuvent parfois devenir de véritables armes de guerre, mais aussi comment ces mots circulent dans l'espace public et qui les mobilisent. On pourrait même être amené à se demander si la culture peut encore nous protéger de la violence, ou si elle peut, au contraire, parfois la justifier. Aujourd'hui, nous recevons Cédric Passard et Alma-Pierre Bonnet, tous deux chercheurs en sciences politiques et spécialistes de l'analyse des discours, pour nous parler du dernier numéro de la revue Mots. Les langages du politique. Et les trois mots, justement, qu'ils ont choisis sont : culture, guerre et mots. Le sens des mots, un podcast d'ENS Éditions. [♫ FOND SONORE ♫]
- #ALMA-PIERRE BONNET
Le premier mot que j'ai décidé d'expliquer est celui de culture. Pour le cerner, on peut revenir sur la manière dont il est employé par James Davison Hunter dans son ouvrage de 1991 intitulé Culture Wars, The Struggle to Define America. Éminent sociologue à la prestigieuse Université de Virginie, il définit la culture comme un système de valeurs qui ordonne notre existence et donne un sens à notre vie. La culture concerne alors des enjeux avant tout moraux, comme la question de l'avortement, les droits des femmes, des homosexuels, le port des armes, la lutte contre le tabagisme, le contenu des programmes éducatifs, les prières à l'école ou encore le financement des arts. Derrière ces multiples enjeux résiderait la volonté de définir sa propre vision de ce que doit être la société. Tout simplement parce que la culture exerce une autorité morale sur un groupe de personnes qui se voit ainsi doté d'une vision du monde et d'une source d'identité, ainsi que d'objectifs et de principes de cohésion sociale. Hunter explique que la culture, par sa nature même, est hégémonique. Elle cherche à coloniser, elle cherche à envelopper dans sa totalité. La racine du mot culture est latine, cultus, qui signifie honorer le divin, notamment à travers la culture de la terre. Il s'agit donc de ce qui est sacré pour nous. Et ce qui est sacré tend à l'universel, ce qui dans les faits limite la pensée critique et peut entrer en collision avec d'autres façons d'envisager la culture. [♫ FOND SONORE ♫] Au-delà de son autorité morale, Hunter souligne que la culture s'envisage aujourd'hui avant tout comme un élément de confrontation, voire de guerre. Dans Culture Wars, il explique que la société américaine est divisée en deux pôles antinomiques dépositaires de valeurs culturelles fondamentales, souvent inconscientes. Deux visions du monde diamétralement opposées s'affrontent : ce qu'il appelle « l'orthodoxie culturelle », immuable, transcendante, qu'il oppose au « progressisme culturel », plus souple et plus subjectif. Les guerres culturelles reposent alors sur quatre piliers. Comme on l'a vu, l'existence de deux systèmes de valeurs opposés et irréconciliables ; un lien très fort entre ces systèmes de valeurs et l'identité nationale ; la portée fondamentale et quasi ontologique des enjeux dans l'esprit des protagonistes et enfin la véhémence rhétorique des débats. La dimension culturelle donne à ces « guerres » un enjeu fondamental, un enjeu de vie ou de mort. En effet, au-delà de la divergence inhérente qu'implique la confrontation, les guerres culturelles ont pour particularité d'offrir des visions du monde qui entrent en concurrence, voire en collision, tout en faisant planer un sentiment de menace que l'autre groupe ferait peser sur la manière jugée correcte de vivre sa vie. Le débat politique devient ainsi une arène pour gagner la « bataille de l'opinion » et conquérir « l'hégémonie culturelle ». L'objectif est non seulement la conquête du pouvoir politique, mais aussi la domination d'un éthos moral et culturel sur tous les autres. Chaque groupe a ses propres « vérités » sur ce qui est juste et ce qui est normal, bon, souhaitable. Comme il s'agit ici de « vérité » et « d'autorité morale », le débat est souvent passionné et le compromis difficile, voire impossible. Comment réconcilier, par exemple, dans le cas de la question éminemment culturelle de l'accès à l'avortement, ceux qui considèrent cet acte comme un choix et ceux qui le voient au contraire comme un meurtre ? La rhétorique pro-life, qui s'oppose à la rhétorique pro-choice, implique par définition que l'avortement est un crime que l'on commet volontairement. Comment peut-on, dès lors, essayer de trouver un quelconque terrain d'entente avec des gens que l'on estime être des criminels infanticides ? Dans un entretien accordé à Politico en 2021, suite à l'assaut du Capitole par des partisans de Donald Trump, Hunter examine la situation actuelle aux États-Unis et explique que les guerres culturelles s'emparent aujourd'hui presque totalement de la politique, créant un dangereux sentiment de conflit généralisé sur l'avenir du pays, entre les potentiels vainqueurs et les vaincus de ces guerres. Hunter souligne enfin que les guerres culturelles précèdent toujours les guerres des armes. Elles ne mènent pas nécessairement à une guerre des armes, mais il n'y a jamais de guerre armée sans guerre culturelle préalable, parce que la culture fournit les justifications de la violence. [♫ FOND SONORE ♫]
- #CÉDRIC PASSARD
Le troisième terme que nous avons choisi est justement le terme « mots » . Nous nous sommes donc intéressés précisément aux dimensions discursives des guerres culturelles, parce que les guerres culturelles sont aussi, peut-être avant tout, des guerres de mots. Une des contributions, celle de Bérénice Mariau et Gaëlle Rony par exemple, s'est intéressée à la polémique qui a eu lieu en France en 2020 autour de l'usage du terme « ensauvagement » pour désigner toute une série d'actes de violence. Ce terme, qui était d'abord restreint à la parole de l'extrême droite, a pris ensuite peu à peu de l'ampleur, notamment avec sa reprise par Gérald Darmanin, alors ministre de l'Intérieur d'Emmanuel Macron, qui avait parlé d'un « ensauvagement » d'une partie de la société française. Ce terme « ensauvagement » qui peut paraître outrancier a cristallisé une controverse, notamment au sein du gouvernement, lorsque certains acteurs, comme Éric Dupond-Moretti, le garde des Sceaux de l'époque, refuse d'employer cette formule, ce qui a obligé dans les faits les autres membres du gouvernement à se positionner. Mais ce que montrent bien les autrices, c'est que les autres acteurs politiques ont eu du mal à faire entendre d'autres mots concurrents face à la volonté d'imposer son vocabulaire et ce terme d'ensauvagement comme la seule manière de mettre en mots l'insécurité. Et c'est ce qu'on peut observer de manière plus générale, c'est comment finalement des mots qui viennent parfois de l'extrême droite ou de la droite radicale se sont progressivement imposés. C'est ce que montre bien Cécile Alduy dans son article, en rappelant comment depuis les années 80, l'extrême droite a intégré finalement une stratégie assez consciente de lutte pour l'hégémonie culturelle, avec le courant d'abord de la nouvelle droite, et qui a été reprise, cette stratégie, par Jean-Marie Le Pen notamment, qui lui-même d'ailleurs l'affirmait explicitement au début des années 90 par exemple. Il affirmait que la politique, je cite, « est d'abord et avant tout une guerre de langage, une guerre des signes, une guerre des symboles ». D'ailleurs, le premier combat de l'extrême droite, c'est ce que révèle l'article de Cécile Alduy, c'est de chercher à éradiquer même l'expression d'extrême droite, expression souvent jugée infâmante. Et elle rappelle d'ailleurs toute la campagne de dénigrement qui a visé en juillet 2023 le ministre de l'Éducation nationale, Pap Ndiaye, pour avoir dit justement que la chaîne de CNews était « très clairement d'extrême droite ». Au-delà de ça, il s'agit aussi dans cette bataille culturelle, bataille de mots donc, de disqualifier les termes de l'adversaire. Soit en utilisant des guillemets ironiques, soit à travers des suffixes péjoratifs. À l'extrême droite, classiquement, l'égalité devient l'égalitarisme, les droits de l'homme, les droits de l'homisme, l'immigrationnisme, le climatisme, ce sont toutes des expressions qui sont utilisées pour délégitimer certains combats. Une autre stratégie peut être de créer ses propres mots et de chercher à les imposer. Elle rappelle par exemple le terme « francocide » qui avait été utilisé par Éric Zemmour à la place de « faits divers » pour désigner certaines violences contre des français. L'importance du mot « race » aussi dans les essais d'Éric Zemmour, qui correspond à une définition biologique et qui vise à imposer un certain cadrage racial de la société. Les mots donc ne sont pas neutres, mais charrient évidemment une certaine représentation de la réalité. C'est ce qu'on voit aussi avec les polémiques entourant les termes de « woke » ou de « wokisme », qui sont au cœur de certaines contributions là aussi du numéro, notamment le texte de Guillaume Silhol et Margot Mahoudeau, qui montrent comment les premières occurrences de cet anglicisme woke apparaissent en France en mars 2018, d'abord dans des articles de presse, mais tout en s'insérant dans des conflits déjà préexistants, en particulier autour de l'université et de la question éducative. Le néologisme « wokisme », lui, s'impose un peu plus tard, en 2021, dans un discours qui tient en France presque exclusivement de la dénonciation, puisque le « wokisme » est l'objet d'une multiplication de prises de positions hostiles à ce phénomène dont pourtant personne ne se réclame vraiment explicitement en France. Il est tantôt comparé à une dérive religieuse ou sectaire, au totalitarisme ou bien encore à une pathologie. Les auteurs concluent que si le combat anti-wokiste ne relève pas forcément d'un camp bien structuré ni homogène, puisqu'il peut émaner aussi bien de contributeurs universitaires que d'essayistes ou d'acteurs plus directement militants, il présente néanmoins des caractéristiques communes dans les cibles et surtout dans les arguments qui peuvent circuler largement d'un segment à l'autre, souvent en affinité avec une offensive politique de droite, ce qu'avait observé aussi, comme il le rappelait, Alma-Pierre Bonnet dans son étude sur le discours des leaders conservateurs britanniques depuis 2016. De fait, ces batailles de mots au cœur de ces guerres culturelles s'insèrent souvent aussi dans des cadres transnationaux. C'est particulièrement le cas des campagnes anti-genre, dont Antonio Athayde Sauandaj rappelle comment, au Brésil, elles ont pu servir de puissantes ressources électorales en s'intéressant à la manière dont Bolsonaro et son entourage ont cherché à discréditer cette notion de genre. D'abord en la requalifiant d'idéologie, bien sûr, mais en diffusant aussi des fausses informations, mobilisant des images et des symboles de la sexualité incarnée en mâle, telle que la pédéophilie. Et cette campagne anti-genre a permis à Bolsonaro, à la fois de faire parler lui, parce que, évidemment, ça traverse ses positions politiquement incorrectes, c'est une manière de se mettre au centre du jeu, mais aussi de rallier des franges assez hétérogènes de l'électorat autour de thèmes clivants ou de jugements moraux à fort potentiel émotionnel, d'exalter aussi, une vision masculiniste du monde. Donc elle a donné à Bolsonaro ainsi l'opportunité de se placer en marge de la bienséance de ses opposants politiques, d'adopter une image d'outsider contre les élites supposément corrompues du pays, tout en renforçant son attrait au sein de l'électorat, notamment évangélique. Les textes du dossier montrent finalement que les guerres culturelles s'associent aujourd'hui souvent aux rhétoriques réactionnaires, pour reprendre l'expression d'Albert Hirschman, face notamment aux transformations culturelles des sociétés modernes. Cela pourrait suggérer que l'importation des guerres culturelles aujourd'hui dans le débat politique a été surtout le fait d'acteurs et de groupes situés à la droite de l'échiquier politique. Pas à exclure malgré tout que ce focus sur la droite extrême est lié évidemment à des biais liés à la sélection d'articles et aux intérêts des chercheurs, mais il traduit sans doute quand même plus fondamentalement la banalisation des discours et des mots de cette droite radicale dans l'espace politique et médiatique contemporain. [♫ FOND SONORE ♫]
- #ENS ÉDITIONS
Une fois n'est pas coutume, c'est une revue qui était au cœur de cet épisode. La revue Mots, les langages du politique, publie trois numéros par an. Elle est disponible en version papier depuis notre site internet. Vous pouvez aussi la commander chez votre libraire ou la retrouver en version numérique sur Cairn et OpenEdition. Le numéro 136 consacré aux « mots des guerres culturelles » dont nous avons parlé aujourd'hui a été coordonné par Alma-Pierre Bonnet, Denis Jamet-Coupé et Cédric Passard. C'était Le sens des mots. Ce podcast a été préparé par Sandrine Padilla et Maëlle Lopez. Au mixage Adrien Reynaud. À la production et réalisation Sébastien Boudin. À bientôt pour une prochaine édition. [♫ FOND SONORE ♫]