- #EXTRAITS SONORES
C'est le fait que la langue est elle-même formalisable. La langue consiste en un certain nombre d'unités. Et ce qui a été exprimé d'une façon si nette. La linguistique est une science, c'est-à-dire qu'il ne s'agit pas de dire n'importe quoi. Oui, enfin, ça peut se discuter, mais ce n'est pas vrai. Non, mais il y en a qui disent que le suffixe "-isme est toujours péjoratif". Je peux vous dire que ce n'est pas vrai.
- #ENS ÉDITIONS
Qu'est-ce qui anime les linguistes ? C'est l'une des questions qui va nous occuper aujourd'hui dans ce nouvel épisode du sens des mots. Que disent-ils exactement quand ils nous parlent du langage ? Mais aussi, comment le disent-ils ? Alors que la plupart des historiens de la linguistique privilégient une démarche centrée sur les énoncés, les auteurs du collectif Lttr13 prennent les choses par un autre bout. Ils s'intéressent plutôt à l'énonciation. C'est-à-dire, bien sûr, en tout premier lieu, aux choses dites par les linguistes, mais aussi aux manières de dire en tant que linguiste, qui se distinguent clairement des manières de dire en tant qu'historien, philosophe ou sociologue, par exemple. Mais s'intéresser à l'énonciation, c'est quoi exactement ? Eh bien, c'est essayer de repérer, d'identifier les manières de nommer, de dénommer, de théoriser, d'argumenter ou encore de modéliser à tous les endroits du texte. Il s'agit alors pour nos auteurs de faire un véritable travail de fouille, en particulier dans les liminaires des textes étudiés. Dans les notes de bas de page, les préfaces, les introductions, les paragraphes de conclusion. Et pourquoi à ces endroits précisément ? Eh bien parce que c'est ici qu'on y trouve le plus grand nombre de ces marqueurs de l'énonciation. Aujourd'hui, dans Le sens des mots, nous recevons trois enseignants-chercheurs rattachés à l'Université de Liège, Stéphane Polis, Sémir Badir et François Provenzano pour nous parler de leur ouvrage Le discours de la linguistique. Gestes et imaginaires du savoir. Dans cet ouvrage, ils envisagent donc la linguistique comme un discours qui construit du savoir par le biais de gestes précis et qui se nourrit d'imaginaires variés. Nos trois invités nous plongent dans la fabrique de la linguistique, un épisode qui devrait changer votre regard sur l'écriture de la science. Ils ont choisi de nous en parler en trois mots : discours, geste et imaginaire. Le sens des mots, un podcast d'ENS Éditions. [♫ FOND SONORE ♫]
- #STÉPHANE POLIS
Comme toute discipline scientifique, la linguistique a fait l'objet de nombreuses histoires qui en racontent les vicissitudes et les progrès. Ces histoires peuvent s'intéresser à bien des objets différents. Elles analysent le champ des sciences du langage à une période donnée, par exemple en étudiant les grammairiens latins tardifs. Elles peuvent aussi décrire un courant de pensée, comme celui de la linguistique naturaliste en France dans la seconde moitié du XIXe siècle ou du structuralisme à sa suite. Ces histoires peuvent encore se focaliser sur des concepts particuliers, comme ceux attachés à la part langue-dialecte dans les textes des linguistes depuis leur naissance jusqu'à l'époque contemporaine. Malgré la diversité des objets envisagés par les historiens des sciences du langage, toutes ces approches ont au moins un point commun, celui de porter sur des énoncés, énoncés qui sont stabilisés dans une forme textuelle, donnant accès à des contenus, à de la connaissance à propos des langues et des méthodes qui président à leur étude. L'originalité de la perspective que nous avons choisi d'adopter dans l'ouvrage Le discours de la linguistique. Gestes et imaginaires du savoir est de nous intéresser non pas aux énoncés produits par les linguistes, mais à leurs énonciations. Alors, que signifie ce déplacement ? Il implique que ce qui est alors au centre de l'enquête, c'est la façon dont le savoir est construit et se construit dans le discours lui-même, à travers des manières de faire et de dire, à chaque fois singulières. Loin d'un idéal désincarné d'une science qui progresse dans une forme d'objectif pureté, nous entrons ce faisant dans la fabrique des linguistes. Nous nous efforçons de comprendre comment fonctionne leur atelier de production du savoir et nous décrivons l'artisanat à l'œuvre lorsque des spécialistes des langues, qui sont d'abord des sujets animés de passion, décrivent les variétés langagières et tentent de comprendre comment elles fonctionnent. Pour ce faire, nous nous sommes intéressés à des formes discursives qui sont souvent, sinon ignorées, du moins au marge de l'historiographie linguistique traditionnelle. C'est ainsi que, si nous ne délaissons pas des discours institués, comme la monographie ou l'article, nous étudions également un corpus de préfaces, par exemple, lorsqu'il s'agit de décrire la manière dont Chomsky représente et perpétue l'entreprise générativiste. Ou encore, nous scrutons les échanges animés et les débats houleux. entre linguistes sur un forum en ligne lorsque nous étudions les enjeux contemporains dans le champ de la typologie des langues. Mais s'intéresser à la diversité des discours, c'est aussi accepter de ne pas limiter l'enquête à une école ou à une période donnée, dont on entendrait confortablement maîtriser tous les aspects un par un. Au contraire, il nous a paru essentiel de faire porter nos analyses sur différents univers culturels. Depuis, disons, les cercles académiques allemands du début du XIXe siècle, jusqu'aux écoles anglophones qui dominent aujourd'hui la production du savoir en linguistique, en passant par des figures paradigmatiques du domaine francophone, comme Émile Benveniste. Mais il s'agissait également d'explorer des pratiques discursives entourant des projets disciplinaires qui sont moins évidemment centraux dans le champ des sciences du langage, comme la biolinguistique, ou des objets a priori plus marginaux, comme l'accent et les termes métalinguistiques. Alors, si l'on devait résumer d'une phrase l'ambition de notre livre, et ce que nous proposons en nous concentrant sur les discours, c'est de faire porter l'analyse sur les manières de dire des linguistes, en nous rendant attentifs au contexte d'énonciation et aussi sensibles à la variété des genres de publication dans lequel le savoir linguistique se construit. Au bout du compte, nous espérons de la sorte contribuer à mieux comprendre ce qui anime les linguistes, ce qui les fait exister et donc ce qui fait exister ce champ disciplinaire tout entier. [♫ FOND SONORE ♫]
- #SÉMIR BADIR
Avant d'en venir à la notion de geste discursif, je voudrais revenir, Stéphane, sur cette notion de discours avec une question. En quoi la notion de discours est-elle différente de la notion de texte ou d'écrit ? Et par conséquent, en quoi l'épistémologie discursive telle que nous l'avons instaurée dans notre livre se distingue-t-elle de l'épistémologie traditionnelle basée sur les textes d'un auteur ou sur les écrits rassemblés autour d'un concept ? Eh bien, c'est qu'un discours, il faut le tenir. On y communique des intentions, des jugements à un auditoire, même lorsque cette communication se fait en différé. Et quand on tient un discours, ce n'est jamais seulement soi qui parle, c'est toujours en un sens la communauté à laquelle on appartient, en l'occurrence ici la communauté des linguistes, quand bien même cette communauté est hétérogène et qu'elle fait entendre une pluralité de voix. Or, dans les moyens mis à la disposition des épistémologues pour étudier les textes, on n'en trouve pas qui soit mis en place pour rendre compte des intentions circulant dans le discours des savants. C'est pourquoi nous avons proposé dans ce livre un nouveau concept, le concept de gestes discursifs, afin de rendre compte de ces intentions. L'expression « geste discursif » paraîtra sans doute étrange de prime abord. Mais l'analogie avec le geste du corps nous semble éloquente. Un geste, ce n'est pas seulement un mouvement corporel, mais toujours un mouvement doté d'intention. Considérez par exemple que vous levez le bras droit avec la main ouverte. Le sens à donner à ce geste variera selon les contextes, selon les cultures aussi. Par exemple, Il consistera en un geste d'appel, de reconnaissance. Ou bien vous pouvez tendre le bras vers le haut pour signaler à quelqu'un qu'il doit s'arrêter. Et dans le cadre de certains rituels, il peut être un signe d'adoration. Une série d'inflexions perceptibles permettra, avec le contexte, de préciser la nature de votre geste et par là le sens à lui accorder. C'est ce caractère à la fois global mais affiné que l'on retrouve dans les intentions qui s'expriment dans le discours. Il vous est possible, par exemple, de vous excuser auprès de quelqu'un sans jamais utiliser les mots « je m'excuse » , mais en usant des circonlocutions qui donneront à votre discours, peut-être très long, le sens global d'une excuse. A contrario, vous pourriez commencer un discours en disant « je m'excuse, mais… » et ne mettre dans ces paroles aucune intention d'excuse réelle mais plutôt l'annonce d'une justification ou d'une objection. Le discours savant est plein de ces gestes discursifs par quoi le linguiste montre qu'il sait ce qu'il fait, pourquoi il le fait et comment il compte y arriver. Un exemple de geste discursif que nous analysons dans notre livre est celui de l'élucidation de phénomènes morphologiques et grammaticaux. En quoi consiste une élucidation au juste ? Cela ressemble à une explication, mais en diffère par des aspects subtils. Le linguiste commence par exposer un problème, ce par quoi le lecteur peut s'attendre à une explication. Mais lorsqu'il poursuit par une démonstration, et qu'à cette démonstration est adjointe une réfutation d'explication antérieure, produite comme on l'imagine bien par d'autres linguistes, on voit que l'auteur se campe avec un esprit d'enquêteur, comme le ferait un détective, et que le mérite qu'il s'attribue à élucider un fait de langue ne fait pas du savoir un objet neutre ou indifférent. Le discours est investi par une passion de savoir où l'intelligence du linguiste se met en scène. Pour finir sur la notion de geste, j'ajouterais que les intentions sont parfois cachées ou méconnues de celui qui les exprime et que c'est la communauté des linguistes à laquelle le discours s'adresse, ou ultimement quelques épistémologues qui se penchent sur ses écrits, qui les découvrent dans le discours. Je donne un exemple. Lorsqu'Émile Benveniste introduit le concept d'énonciation, il attribue un terme à un contenu théorique, par le biais d'un geste de dénomination particulière qui contribue à fétichiser le terme, à le doter d'une aura, en faisant appel à l'étymologie, en recourant à un lexique qui active des connotations politiques, en ouvrant également par ce terme tout un programme de recherche. Le geste de dénomination fétichisante a donc une portée qui déborde le simple établissement des contours conceptuels d'un terme, et qui appelle une appropriation. par une large communauté disciplinaire. Tout cela fait que les gestes discursifs sont directement liés aux conditions même de la recherche en linguistique et de la valeur qu'on leur accorde. [♫ FOND SONORE ♫]
- #FRANÇOIS PROVENZANO
Alors le troisième mot retenu est celui d'imaginaire. L'imaginaire, on croit souvent que c'est un peu l'opposé de la réalité. Ce qui relève de l'imaginaire, c'est ce qui n'existerait pas vraiment. Alors pour notre part, on donne un sens un peu différent à ce terme en considérant justement que notre rapport au réel n'est possible que par l'entremise d'un imaginaire. L'imaginaire peut se définir ainsi comme un ensemble de représentations collectivement partagées au sein d'une communauté et qui vont servir à donner du sens et de la valeur à nos expériences, à les penser, à les exprimer, à les projeter dans un horizon commun en les raccrochant à de grands noyaux thématiques. L'imaginaire, donc, ce n'est pas le contraire de la réalité. C'est plutôt ce qui permet à la réalité d'accéder aux disciples. On va prendre un exemple. La publicité pour le dentifrice, elle convoque souvent un imaginaire médical. L'expert en blouse blanche qui atteste des qualités sanitaires du produit. La publicité pour les voitures par exemple, elle est passée depuis quelques années globalement d'un imaginaire sportif à un imaginaire écologique. On va valoriser non plus la vitesse ou la performance mais le respect supposé de l'environnement. Donc comme on le voit, l'imaginaire ce sont des images, la blouse blanche, la couleur bleue d'une voiture, qui sont organisés dans des scénarios types, le test en laboratoire, l'escapade en pleine nature, et qui vont être chargés de croyances, de valeurs et d'affects, la science comme gage de vérité, le désir de liberté. Cette notion d'imaginaire découle un peu naturellement des deux termes précédents. S'intéresser au discours comme énonciation et pas comme simple suite d'énoncé, c'est nécessairement considérer que ces discours sont pris dans un tissu de représentation partagée sont portés par des sujets qui sont culturellement situés et qui donc sont potentiellement nourris par des imaginaires plus ou moins disponibles. Et puis, considérer que ces discours sont traversés par des gestes, c'est nécessairement considérer que ces gestes ne sont pas lisibles isolément. Ils ne sont pas rapportables à la seule intention de l'individu qui s'exprime, mais en fait, ils sont, pour une part, pré-scénarisés dans un imaginaire. Je reprends l'exemple de la publicité pour le dentifrice, le geste d'expertiser. Il est bien cadré par l'imaginaire de la scientificité médicale, avec toutes les croyances qui y sont liées. Alors, pourquoi parler d'imaginaire à propos des discours de savoir ? C'est vrai, on considère un peu intuitivement que l'imaginaire n'a pas sa place dès lors qu'il s'agit de produire du savoir. La connaissance devrait uniquement être affaire de règles logiques abstraites, appliquées rigoureusement et soumises au pur jugement rationnel. Voilà, c'est justement là l'une des croyances les plus ancrées dans l'imaginaire épistémique dominant, c'est-à-dire l'imaginaire qui concerne notre rapport au savoir et qui va l'informer de représentations sur ce qu'est une vraie science. Donc, même sous une forme qui consiste à récuser la place de l'imaginaire, les imaginaires sont omniprésents dans les discours de savoir et peuvent être de nature variable. Donc, des imaginaires épistémiques, c'est ce qui intervient dans les liens plus ou moins explicites qui s'établissent entre les disciplines et qui va par exemple aider à donner une valeur de scientificité à telle discipline parce qu'elle emprunte ses modèles, son vocabulaire ou ses méthodes à tel autre. Par exemple, le courant linguistique qu'on désigne sous le nom de chomskisme, du nom de Noam Chomsky, c'est un courant qui est passé d'un imaginaire épistémique marqué par les sciences logico-mathématiques à, dans un deuxième temps, un imaginaire lié plutôt aux sciences du vivant. C'est une évolution qui est souvent décrite en termes de changement dans l'appareil théorique, mais en réalité elle relève tout autant d'un transfert d'imaginaires épistémiques. Les discours de savoir peuvent aussi puiser à des imaginaires plus largement culturels, qui vont toucher au religieux, au juridique ou à l'esthétique. Par exemple, lorsque le linguiste va incarner ou penser son rôle de scientifique par analogie à des figures de prophètes, d'arbitres, d'enquêteurs, voire de créateurs. Parmi l'ensemble des discours de savoir, quel est l'intérêt particulier que présente le discours de la linguistique ? D'une part, il s'agit d'une discipline qui est partagée, on pourrait même dire un peu écartelée entre des imaginaires épistémiques très contrastés, celui des sciences dites « dures » d'un côté et celui des sciences humaines de l'autre. C'est une tension qui est souvent source d'instabilité permanente chez les linguistes et ça rend leur discours d'autant plus intéressant à observer. Et puis d'autre part, l'objet de cette discipline, la langue, les langues, les pratiques verbales, c'est un objet qui est lui-même abondamment chargé de représentation et qui participe de nombreux imaginaires sur ce qui est un sujet humain. sur ce qu'est la communication verbale, sur ce que sont les formes linguistiques par rapport aux autres objets naturels et culturels, etc. Tout ça fait que le discours de savoir en linguistique semble pollué par différents imaginaires. Mais plutôt que de vouloir en purifier la discipline en question, on a cherché justement à reconnaître la place incontournable des imaginaires et à en éclairer les rôles productifs dans les pratiques scientifiques. [♫ FOND SONORE ♫]
- #ENS ÉDITIONS
Vous avez entendu en introduction de cet épisode les voix d'Émile Benveniste, Roman Jakobson, André Martinet et Catherine Kerbrat-Orecchioni. Cet ouvrage, Le discours de la linguistique, publié dans la collection Langages, est à retrouver en version papier sur le site d'ENS Éditions et dans toutes les bonnes librairies. Vous le retrouverez également en version numérique sur la plateforme OpenEdition Books. C'était Le sens des mots. Ce podcast a été préparé par Sandrine Padilla et Maëlle Lopez. Au mixage Adrien Reynaud. À la production et réalisation Sébastien Boudin. À bientôt pour une prochaine édition. [♫ FOND SONORE ♫]