Speaker #0Hola hola, chères auditrices et auditeurs de l'Usobrib. Ce mois de mars me semble défiler à la vitesse de l'éclair. Le 8 mars est passé depuis belle lurette déjà, et il serait bien temps de vous donner à entendre ce nouvel épisode de la saison. L'année passée, nous avions évoqué les trois Maria, figure essentielle du féminisme portugais de la Révolution des Oeillets. Pour 2026, j'ai décidé d'honorer une autre révolutionnaire. Nous allons remonter le temps aux racines de la république pour parler de carolina beatrice angelo celle qui vota envers et contre tous pour comprendre son histoire il nous faut remonter au tout début du xxème siècle depuis et la création d'un parti politique dédié Les idées républicaines ont gagné de la force au Portugal. Beaucoup de voix s'élèvent pour mettre fin à la monarchie constitutionnelle, alors en place dans le pays. On veut de la démocratie, et l'idée de laïcité progresse. Le pays vit un moment de forte contestation. L'Allemagne et l'Angleterre, censées pourtant incarner l'allié de toujours, bloquent les ambitions coloniales portugaises en Afrique lors de la conférence de Berlin. Le Royaume-Uni finit même par profondément humilié le Portugal par un ultimatum sur le sujet en 1890. Ça grogne au pays, et notamment à Porto, où la bascule historique s'annonce déjà avec une première tentative de révolution républicaine en 1891. Si cette dernière finira par échouer, réprimée dans le sang en quelques jours, l'image d'un drapeau national d'un nouveau genre, vert, rouge et jaune, a flotté dans le ciel portugais. On ne l'oubliera pas. Le 1er février 1908, c'est la bascule définitive. Le roi Carlos Ier et son fils héritier, Luis Philippe, sont assassinés sur la route de Lisbonne par des rebelles républicains. La monarchie, déjà affaiblie, est à terre. En 1910, Lisbonne se soulève. En quelques jours, l'affaire est réglée et le roi Manuel II est déposé. La République est proclamée le 5 octobre 1910, mettant fin à 800 ans de monarchie. Ainsi s'ouvre la page mouvementée du XXe siècle. Mais revenons-en aux femmes. L'idée entretenue par la bourgeoisie, et qui sera renforcée dans le discours politique par la suite, d'une femme restant au foyer, est majoritairement erronée dans ce Portugal d'un autre temps. La majorité des femmes sont des travailleuses, dans les champs, les usines ou dans les rôles jugés subalternes, comme celui d'infirmière. Les idées d'émancipation se diffusent, notamment dans les milieux intellectuels. Les hommes républicains ont soutenu la création de la Ligue républicaine des femmes portugaises. Ce soutien est plus stratégique que profondément militant. Ces hommes sont conscients qu'une bascule de la société devra passer aussi par les femmes. Qui échange avec toutes les strates de la société ? Qui accompagne chacun, du berceau au cercueil ? Les femmes. Elles sont indispensables au soutien populaire des idées révolutionnaires. Alors, les grandes gueules moustachus font un effort et, de façade au moins, soutiennent les féministes. Un appui qui ne fera malheureusement pas long feu après la victoire. Une fois le pays gagné, Les républicains prennent leur grosse voix posée et raisonnable pour revenir sur les promesses faites aux femmes portugaises concernant l'égalité des droits. Pour eux, il est évident que la femme républicaine, après avoir profité de son quart d'heure de folie, doit redevenir la travailleuse invisible et muette sans laquelle leur société profondément patriarcale tremblerait sur ses appuis.
Speaker #0Le 5 avril 1911, la loi électorale est publiée. Peu voté. tout majeur, c'est-à-dire ayant plus de 21 ans à l'époque, résidant sur le territoire national, sachant lire et écrire et étant chef de famille. Ce statut est défini comme suit. Il faut subvenir aux besoins de son foyer depuis plus d'un an post-recensement, vivre en commun avec un quelconque ascendant ou descendant et assumer la charge financière du foyer. Dans la tête des législateurs, ça ne fait pas un pli, évidemment. Ceci s'applique aux hommes. L'exclusion des femmes est d'une telle évidence qu'elle est implicite. Tiens, tiens, tiens ! Mais que va-t-il donc se passer ? Eh bien, encore un peu de suspense, car avant de vous en parler, et après avoir planté le décor, je me dois de faire le portrait de notre héroïne du jour. Carolina Beatrice Angelo, donc, est née le 16 avril 1878 à Guarda et mourra le 3 octobre 1911 à Lisbonne. Fille d'un journaliste assez reconnu, elle grandit dans une famille aisée. Très tôt portée sur les études, elle fait partie des trois seules filles du lycée de Gouarda pendant ses études secondaires. Elle s'inscrit ensuite à l'école polytechnique, puis à l'école de médecine de Lisbonne pendant cinq ans, où elles ne sont que deux femmes. Elle y obtient son diplôme en 1902. Autant vous dire que les milieux majoritairement masculins et peu enclins à l'ouverture aux femmes, elle connaît. Elle devient la première femme médecin à travailler à l'hôpital Saint-José. Elle travaille aussi à l'hôpital de Riliaforges avec une autre grande femme médecin, Aldelaide Cabette. Elle est également connue comme étant la première femme médecin au Portugal à réaliser une chirurgie. Côté vie personnelle, elle épouse son cousin, Januaro Barreto, lui aussi médecin mais surtout fondateur de la ligue portugaise de football et, plus pertinent pour le sujet du jour, Activiste républicain. Elle commence elle aussi à militer au grand jour à l'âge de 28 ans. Le mouvement féministe républicain est alors en plein essor. On y discute en sororité de la mise en place concrète d'une république au Portugal, de questions de géopolitique et de laïcité. Elle rejoint notamment le comité portugais de l'association française « La paix et le désarmement par les femmes » , faisant partie du conseil d'administration. On y milite notamment pour que le règlement des différents internationaux soit soumis à l'arbitrage exclusif des femmes. Je vous laisse méditer un instant sur la face que le monde aurait aujourd'hui si l'égo masculin avait moins de place à la table des négociations. À la lecture de la loi de 1911 sur le droit de vote, notre Carolina a une idée. Elle est scandalisée par les reculs déjà pleinement assumés des hommes du parti au regard de l'émancipation féminine. Si ces moustachus pensent pouvoir les prendre pour des idiotes, elle et ses sœurs de lutte, elle va leur montrer qu'ils ne sont pas aussi intelligents qu'ils le prétendent. Lisant attentivement le texte, elle remarque que le sexe des chefs de famille alphabétisés n'est à aucun moment précisé. Carolina étant veuve depuis 1910, elle remplit pleinement l'ensemble des critères mentionnés. Dans son cerveau, le plan se précise. Qu'on le veuille ou non, Elle participera au premier vote qui s'offre à elle, celui devant mener à la constitution de la première assemblée de la jeune république. Autant vous dire que sa décision a déplu à ces messieurs. Ceux-ci sont préoccupés par le fait que ces dames voteraient pour les partis les plus conservateurs et les déstitueraient du pouvoir. Après avoir utilisé les femmes pour leur présence dans tous les cercles sociaux, on leur reproche leur connexion avec les lieux de vie de la cité, notamment l'église. La commission du recensement et le ministère de l'Intérieur ont tous deux tenté de rejeter sa demande, avec force. Comment osaient-elles après tout utiliser leurs propres et belles lois contre eux ? Pourtant, tous se doivent de leur obéir. Et après avoir amené la question devant le tribunal, notre héroïne du jour ne leur laissa tout simplement pas d'autre choix que d'accepter sa voix. Accompagnée de dix camarades de l'association de la propagande féministe, lui servant de témoin. et de soutien face aux possibles intimidations, elle vote. L'événement fut suivi par les journaux du monde entier. En Europe, la Finlande avait fait rentrer les femmes dans la ronde démocratique en 1906. Autant vous dire que l'idée ne fait pas encore l'unanimité. Carolina Beatriz Angelo fait ici l'histoire du Portugal avec un grand H. Numéro d'électrice 2513. Elle meurt subitement au mois d'octobre de la même année. Elle échappe ainsi à l'amertume de voir ses contemporains mâles, aigris, revanchards et parjures enterrer de nouveau la liberté des portugaises par l'adoption du code électoral de 1913. Les citoyens portugais appelés aux urnes sont cette fois bien stipulés de sexe masculin uniquement. Au cours des décennies suivantes, il a été parfois possible pour les femmes d'accéder au vote. Sans continuité et toujours avec ce filtre de classe du niveau de lecture et d'écriture, si excluant dans un pays longtemps marqué par l'illettrisme. En 1931, par exemple, la dictature militaire accorda un droit de vote très restreint aux femmes, conditionné par des qualifications littéraires ou des bénéfices financiers, et uniquement pour l'élection des membres des conseils paroissiaux et municipaux. Cette fois, l'idée reçue selon laquelle la femme serait par nature conservatrice sert les intérêts de ces messieurs au pouvoir. Une ironie amère. En 1968, la dictature assouplit encore sur le papier l'accès des femmes éduquées au vote, laissant la majorité des portugaises de côté. Ce n'est qu'après la révolution des œillets du 25 avril 1974 que les restrictions aux droits de vote des femmes ont été totalement abolies. Une énième raison de célébrer avril est d'acclamer la mémoire de cette date le mois prochain. Alors, récapitulons. Une femme, une pionnière, une chirurgienne, une activiste, une citoyenne. Face à des hommes bien décidés à remettre les femmes à leur... place, une fois la bataille remportée. Une image amère, qui ne manquera pas de rappeler d'autres moments de nos histoires européennes. Une leçon aussi, de tenacité, de courage dans l'adversité et d'ingéniosité. Et peut-être, une alerte, à écouter attentivement. Nombreuses sont les promesses de soutien aux femmes, faites par des hommes avides de pouvoir et d'un changement qui leur serait favorable. La vigilance est de mise, mesdames. Très bon mois de mars à vous toutes. et tous, je vous laisse sur un chant que j'ai découvert il y a peu, le Cantigo Sem Maneiras, la chanson sans manière, popularisée par le GAC. Le groupe d'action culturelle Voix en lutte était un collectif de chanteurs et musiciens engagés politiquement, nés de la période révolutionnaire au Portugal après le 25 avril. Une femme travailleuse des chants y invite ses sœurs à la rejoindre dans la lutte pour davantage de droits. Frisson garantie à l'écoute de cette interprétation du groupe Sopa de Pézal, auquel participe la merveilleuse cheffe de ma merveilleuse chorale, Rita Campos Costa.