- Speaker #0
Bienvenue dans le nouveau podcast du Barreau de Bordeaux. Il donne la parole à celles et ceux qui ont fait le choix de la robe en partageant leurs souvenirs et leur parcours au service de la justice. Je suis Guéric Brouille-Laporte et vous écoutez Mémoire de Robe. Aujourd'hui, je m'entretiens avec M. le vice-bâtonnier Jérôme Delas. Mais avant d'entamer cette conversation, je me dois de rappeler à nos chers auditeurs quelques dates vous concernant. Vous prêtez serment le 6 janvier 2004, avant d'entamer une collaboration libérale chez notre confrère Alain Guérin jusqu'en 2009. Vous devenez son associé à compter de cette date, et ce jusqu'à son départ en 2022. Vous êtes élu membre du Conseil de l'Ordre pour la première fois en 2019, puis vous êtes à nouveau élu en 2020. Administrateur de la Carpa Sud-Ouest depuis 2021, vous devenez vice-bâtonnier de notre barreau pour le mandat 2024-2025. Monsieur le vice-bâtonnier, bonjour.
- Speaker #1
Bonjour Guérin-Gourouille-Laporte.
- Speaker #0
Merci de nous recevoir dans cette belle demeure. Alors, le podcast s'appelle « Mémoire de robe » et donc la première question que je vais vous poser, c'est forcément une mémoire de robe. Quelle est, pour vous, l'anecdote vécue ou rapportée d'ailleurs ? la plus mémorable que vous connaissez sur la vie de notre barreau.
- Speaker #1
L'anecdote que j'aurais à vous présenter, vécue en partie, est celle de la problématique des tableaux du Christ en croix à la cour d'appel. Lorsque j'ai prêté serment, naturellement nous fréquentons la salle Montasqueux, mais il y a des salles adjacentes qui sont les salles de la cour d'appel, au sein desquelles la chambre sociale siégée. Il y a une partie où c'est le tribunal correctionnel et pour autre part, c'était la section C de la Chambre sociale de la Cour d'appel. Il y a un tableau du Christ en croix devant lequel j'ai plaidé pour la première fois et qui m'avait impressionné. Il se trouve que j'ai prêté serment en 2004 et que très rapidement, quelques années après, il y a eu une action judiciaire qui a été engagée parce que la question qui se posait, c'était celle de savoir si ces tableaux du Christ en croix... portait atteinte au principe de laïcité. A titre personnel, j'avais été impressionné. Je ne dirais pas que j'avais été heurté. Pour moi, ça faisait partie du patrimoine judiciaire et ça faisait partie de notre histoire. Néanmoins, c'est une question qui s'était posée manifestement, collectivement, pour un certain nombre d'entre nous ou d'ailleurs des conseillers prud'hommes, puisque certains avaient été à l'initiative de cette action judiciaire et le tribunal administratif a tranché quelques années après. pour indiquer que ces tableaux du Christ en croix pouvaient demeurer dans les locaux de la cour d'appel. Donc c'est un événement qui m'avait marqué parce que je l'avais vécu personnellement, je m'étais posé la question, d'autres naturellement s'étaient aussi posé la question, et la juridiction avait tranché et l'avait résolu.
- Speaker #0
Alors ça c'est très intéressant. On voit maintenant d'ailleurs sur les salles d'audience, il y a un petit encart qui rappelle que la juridiction administrative a tranché. Et donc, on n'a pas vraiment connu ce débat. C'est-à-dire qu'on arrive avec le fait que c'est tranché. Donc, vous me dites que finalement, ça a été des confrères qui ont initié le recours ?
- Speaker #1
De mémoire, les confrères s'interrogeaient. Ils n'ont pas initié le recours. Pour moi, c'était l'un des conseillers prud'hommes de l'époque qui participait de ce recours-là.
- Speaker #0
Pour le coup, tout le monde s'est posé la question. Chacun, parfois, a une réponse établie. D'autres, peut-être non. Est-ce qu'il y avait un clivage dans le palais à cette époque ? C'était un sujet finalement somme toute assez banal.
- Speaker #1
Je pense qu'il y avait très peu de clivage pour les Bordelais qui étaient habitués à fréquenter ces salles d'audience. En revanche, je me souviens d'échanges avec un confrère d'un barreau extérieur qui m'avait interpellé sur la présence de ces tableaux.
- Speaker #0
C'est vrai que personnellement, je n'ai pas revu souvent dans d'autres palais. C'est très intéressant, effectivement, de voir ces détails architecturaux qui, finalement, sont là sous nos yeux tous les jours.
- Speaker #1
Et quelque chose de très impressionnant, parce que la réalité de ces salles d'audience, ce sont des salles dans lesquelles il y avait, à l'époque en tout cas, beaucoup plus de pénombre. Des endroits qui étaient très fermés, très peu de lumière. En revanche, ces tableaux du Christ en Croix sont des tableaux assez sombres, parfois lumineux pour certains aspects. Mais la réalité est que ce sont des tableaux très peu lumineux. Donc ça crée une... pour moi, une certaine atmosphère, une solennité qui était assez adaptée à la salle et qui en imposait.
- Speaker #0
Alors, on parle du palais, c'est intéressant parce que dans, je dirais, la vie du palais, il y a un grand nombre d'Europe qui l'ont habité. La salle des pas perdus, finalement, a connu beaucoup de pas. Est-ce que, dans votre profession, aujourd'hui, vous retournez en arrière et vous dites « Tiens, ces avocats-là, ils ont quand même marqué ma façon de porter la robe. » Aujourd'hui, quels sont pour vous les avocats, les avocates qui ont une empreinte dans votre façon d'exercer ?
- Speaker #1
Il y en a nécessairement eu plusieurs, pas un seul ou pas une seule. Je ne suis pas le genre d'homme à avoir des idoles. Je n'ai pas d'idole sauf en littérature. Donc pour moi j'ai plusieurs personnes qui viennent à moi. Je penserais à pas mal de femmes. Je penserais à Dorian Dupuis, je penserais aussi à Marilyn Nodimé, mais aussi à Philippe Dupras. En réalité ce sont trois personnalités qui ont une certaine rigueur intellectuelle. qui étaient âpres et qui sont âpres au débat. Et ce sont des personnes qui sont très précis dans l'utilisation des mots, très précis dans leur argumentation juridique. Et donc j'ai beaucoup appris en les regardant évoluer ou en étant confronté à eux dans un certain nombre de dossiers.
- Speaker #0
Qu'est-ce qui fait selon vous qu'à un moment donné, on a un avocat plutôt qu'un autre qui nous marque au fer rouge ?
- Speaker #1
Je pense que c'est le charisme. Le charisme, le fait que... Ces personnalités renvoient une image que l'on cherche d'ailleurs quelque part et que l'on trouve chez eux.
- Speaker #0
Est-ce que vous pensez que c'est lié aussi au jeune âge quand on prête serment et qu'on est finalement encore un petit peu forcément néophyte en la matière ? Ou est-ce que vous pensez qu'à 30 ans de barre, on peut encore tout d'un coup être frappé par la rencontre d'un confrère qui tout d'un coup, par son charisme ou sa personne, vient nous marquer ?
- Speaker #1
Je pense qu'on peut l'être d'une autre façon, nécessairement. Ça fait partie pour moi de la curiosité que tout avocat doit avoir. Et un avocat, c'est quelqu'un qui doit aussi avoir des doutes, y compris sur sa façon de conduire son activité professionnelle et donc s'inspirer sur les méthodes, les façons de faire ou les façons d'être des uns et des autres. Je crois qu'on apprend tout au long d'un parcours professionnel.
- Speaker #0
Est-ce que vous, dans la rencontre de ses confrères, vous avez été un peu surpris par... Ces confrères qui se transmettent les noms d'anciens confrères bordelais, dont on raconte encore les faits d'armes. Est-ce que vous avez connu un petit peu cette initiation intra-profession, faisant vivre finalement la mémoire de nos anciens ? Ou est-ce qu'au contraire, vous n'avez pas eu la chance d'avoir finalement cette transmission qui est faite par certains confrères ?
- Speaker #1
Si, mais c'est une transmission qui n'est pas de même nature qu'en tout cas. que la perception que je pourrais en avoir en matière pénale. C'est plutôt une transmission militante parce que je suis travailliste et nous avons été un peu habitués à une forme de lutte des classes au sein des juridictions prud'homales, de conflits sociaux qui existent dans la rue, qui peuvent se retrouver dans les prétoires. Et donc c'est plutôt la question d'une forme de militantisme qui se transmet soit en faveur des salariés, soit en faveur des entreprises d'ailleurs. plus qu'une question de transmission sur des faits d'armes, réellement. C'est la notion d'engagement que l'on retrouve beaucoup.
- Speaker #0
Aujourd'hui, quand vous retournez en arrière, vous regardez dans le rétroviseur, quel est le moment d'exercice que vous estimez être quand même, là encore, un des plus marquants, où vous vous dites, ça c'était quand même un moment assez fort, négativement ou positivement d'ailleurs. Est-ce qu'aujourd'hui, vous avez des moments dans votre carrière qui ressortent un peu et où vous vous dites, ça c'était quand même des moments assez incroyables ?
- Speaker #1
Peut-être un moment assez fort qui ne s'est pas déroulé à Bordeaux, qui s'est déroulé au Conseil de Prud'homme du Havre. J'étais jeune collaborateur, je représentais un grand groupe européen dans un domaine d'activité qui est celui du transport, qui est un domaine très syndicalisé. Et j'avais été envoyé pour plaider un dossier qui était un dossier collectif. Et je me suis retrouvé seul, sans mon client, dans la salle d'audience avec une argumentation qui était un peu ferme. Et lorsque je me suis installé, j'entendais pas mal de brouhaha autour de moi et je me suis aperçu qu'il y avait en fait les 27 chauffeurs routiers contre lesquels je bataillais qui s'étaient installés derrière moi pour faire pression. Ça c'est un moment fort, c'est la question qui se pose, c'est celle de savoir comment je dois me comporter à l'audience avec un moyen de pression qui est un moyen de pression physique. à savoir la présence de mes 27 adversaires, représentés par un délégué syndical, certes, mais est-ce que je dois adapter mon argumentation ou pas ? Est-ce que je dois le plaider aussi fermement que je l'ai conclu ? Et pour moi, la réponse a été oui. Évidemment qu'il fallait que je le plaide aussi fermement que je l'avais conclu.
- Speaker #0
Et donc, il y a eu un soulèvement de la salle, des jets de tomates ?
- Speaker #1
Pas de jets de tomates, mais un soulèvement. Je me rappelle être parti, avoir filé dans les couloirs de façon très tranquille. avoir été suivi par certains d'entre eux qui cherchaient à avoir des explications complémentaires. Je me rappelle aussi que mon contradicteur avait demandé à ce qu'aucune question ne me soit posée et je suis allé plutôt à leur rencontre pour leur expliquer quel était le terme de mon mandat.
- Speaker #0
Finalement, je me dis que quand même, quand on est avocat, on aime aussi l'adversité, le contentieux. C'est-à-dire que je pense que cette anecdote, elle vous a marqué parce que quelque part, vous y avez trouvé... Le goût du sang, on va dire.
- Speaker #1
On y trouve matière à débat, à échange et donc à capacité à s'exprimer. Pour moi, ce qui est indispensable, au-delà de la profession que l'on exerce, c'est cette capacité de vivre ensemble. Cette capacité de vivre ensemble, on peut l'avoir parce que l'on sait débattre, parce que l'on sait échanger. Si l'on perd le sens du débat, si l'on perd le sens de l'échange et donc du dialogue, on n'est plus en capacité de vivre ensemble.
- Speaker #0
Et donc à cette époque-là, vous étiez collaborateur ?
- Speaker #1
J'étais collaborateur.
- Speaker #0
Donc j'imagine que vous avez...
- Speaker #1
Ça devait être en 2000, parce que j'ai une très bonne mémoire de ces dossiers-là, qui sont remontés jusqu'à la Cour de cassation et je les ai traînés, si j'ose dire, pendant 10 ans. C'était des contentions en 2007.
- Speaker #0
C'est les magnifiques moments où on envoie le collaborateur au feu.
- Speaker #1
Exactement. On envoie le collaborateur au feu en se disant « Débrouille-toi avec une problématique très technique, mais qui va bien embêter les demandeurs à la procédure. »
- Speaker #0
Alors aujourd'hui vous avez une activité ordinale qui vous a permis d'aller côtoyer beaucoup d'autres barreaux, ce qui nécessairement permet d'enrichir votre exercice professionnel, mais aussi votre vision de notre barreau. Quel mot choisiriez-vous pour décrire notre barreau justement ?
- Speaker #1
Je dirais que nous avons un barreau engagé, un barreau altruiste. J'y réfléchissais il n'y a pas longtemps, mais ce n'est pas spécifique à notre barreau, c'est peut-être spécifique ou singulier à notre profession. Nous sommes des professions libérales. Quelles sont les professions libérales qui consacrent de leur temps professionnel aux autres pour donner des consultations gratuites pour ceux qui sont atteints d'un cancer, pour s'occuper de jeunes dans les lycées, leur prodiguer de l'information juridique, sans nécessairement en avoir du retour, mais simplement par souci de se dire c'est une façon de favoriser l'accès aux droits et l'égalité des droits. Très peu de professions libérales peuvent s'enorgueillir de conduire ce type d'action. Et ce ne sont pas des actions isolées, parce qu'il serait intéressant, et c'est très compliqué à déterminer, mais de voir quel est en fait le coût, collectivement, pour un barreau et pour nos confrères, de cet engagement pro bono en faveur de la cité. Il est remarquable d'engagement, de solidarité. Et c'est ce qui fait l'affection que l'on peut porter à nos confrères et à notre barreau.
- Speaker #0
Et c'est vrai qu'aujourd'hui, vous avez l'impression que là-dessus, les rencontres qui sont quand même inter-barreaux, qui ont eu vocation, je pense, avec les années, à s'institutionnaliser, à se professionnaliser, est-ce que ça vient renforcer justement cette culture, je dirais presque nationale ? de développer des outils de formation. Est-ce que je dirais qu'il y a aujourd'hui un effet collectif à travers les barreaux ou on a encore finalement des barreaux, de grands barreaux, qui viennent servir de locomotives sur le reste du territoire ?
- Speaker #1
Incontestablement, il y a des grands barreaux qui font office de locomotives, c'est certain. Néanmoins, l'échange des bonnes pratiques est toujours quelque chose de précieux. Un barreau de taille plus modeste, je ne dirais pas un barreau de petite taille, mais un barreau de taille plus modeste, c'est aussi un barreau qui peut apparaître à bien des égards comme agile dans sa capacité à mener un certain nombre de projets, de sujets. Là où nous sommes 2200 et où à certains égards il est plus difficile pour des barreaux de grande taille de pouvoir bouger en fonction naturellement du nombre des avocats qui le composent.
- Speaker #0
Et donc, quel conseil donneriez-vous à la jeune génération, à cette jeune génération qui, il faut le dire aujourd'hui quand même, parfois hésite à s'engager dans cette profession qui est difficile, qui est âpre, qui est vécue parfois comme impliquant beaucoup trop de contraintes. Il y a quand même cette jeune génération qui peut-être se pose plus de questions que les précédentes. sur ce qu'implique la profession d'avocat.
- Speaker #1
Je dirais à la jeune génération de continuer à être une jeune génération curieuse pour ne pas être dans le repli sur soi, mais curieux à bien des égards, voir un petit peu comment fonctionne la cité. Être curieux aussi, c'est lire beaucoup, énormément. C'est aussi porter un regard attentif sur les autres, parce qu'en réalité, ce n'est pas quelque chose qui doit être spécifique à notre profession, mais qui doit être... Une forme de philosophie de vie. Quelqu'un qui n'est pas curieux, qui est dans le repli sur soi, c'est quelqu'un qui n'évolue pas. Et je crois fondamentalement, ça c'est l'un de mes mantras, mais je crois fondamentalement au mouvement. L'homme ne peut être que dans le mouvement.
- Speaker #0
C'est-à-dire que quelque part vous nous dites que rien n'est écrit, c'est-à-dire que la jeune génération finalement, de par ses échanges, sa curiosité, elle est amenée à... Apporter des choses qui n'existent pas encore, réinventer peut-être aussi la façon d'exercer.
- Speaker #1
Rien n'est écrit et personne n'est illégitime nulle part. Chacun à sa place, dès lors qu'on se la compose.
- Speaker #0
Ce qui est intéressant, c'est quand on regarde aujourd'hui l'exercice professionnel, là encore, il y a une dichotomie qui est presque contradictoire. C'est-à-dire qu'à la fois, c'est une profession très attachée, je dirais, aux éléments de tradition, à l'usage, à la coutume, et pour autant, c'est une profession qui n'a pas eu le choix que de, finalement, évoluer avec son temps. Donc il y a eu quand même des évolutions qui ont été très disruptives dans la profession. Il y en a encore, il va y en avoir encore, notamment je pense naturellement avec l'intelligence artificielle. Vous, vous avez cette vision de se dire, mais c'est parce qu'en fait justement il y a ce mouvement que quelque part la jeune génération a tout à y gagner.
- Speaker #1
C'est exactement ça. Je pense qu'en fait on a une profession qui est très plastique dans le sens où on sait s'adapter en permanence. La curiosité que la jeune génération peut avoir, sa capacité aussi à évoluer avec des outils d'aujourd'hui, doit conduire à aller encore plus loin que ses aînés. Et donc j'ai une véritable croyance dans la capacité de la jeune génération à donner à la profession encore plus d'ampleur qu'elle n'en a.
- Speaker #0
Merci M. Bibatonnier pour cet échange.
- Speaker #1
Merci beaucoup Guéric.
- Speaker #0
Et puis je vous remercie encore de nous avoir reçus. Merci. Merci d'avoir écouté Mémoire de Rob, le podcast du Barreau de Bordeaux. N'hésitez pas à le partager et à vous abonner. Retrouvez tous les épisodes en accès libre sur barreau-bordeaux.com et toutes les plateformes d'écoute de podcasts. A très bientôt pour de nouvelles voix et de nouveaux récits.