Speaker #0Orateur #0
« Mémoire des musiques du monde. »
Orateur #1
« 50 ans de diversité musicale et culturelle. » « Une série Zone Franche. »
Orateur #2
« En partenariat avec la Sacem. »
Orateur #1
Entretien Jeanne Lacaye.
Orateur #2
Réalisation Benoît Thuau.
Orateur #3
Je pense que pour résister, il a fallu de l'amour. Et même dans la douleur, les gens se sont aimés, ont continué à transmettre en dessous, comme une braise sous la cendre. Et donc, je pense que c'est la même chose pour le gwoka comme pour le maloya. On a continué à vivre. Et c'est le plus important.
Orateur #4
Aujourd'hui, vraiment, c'est incroyable de voir à quel point c'est repris par la jeunesse, par tout le monde. Maintenant, c'est aussi au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, entre autres. C'est porté, c'est une musique qui est vivante. Ce n'est pas un folklore ou un truc qui prend la poussière. Il y a des groupes de gwoka, plein d'écoles, des productions nouvelles qui sortent aussi.
Orateur #1
C'est vraiment une culture vivante.
Orateur #0
Quant à Danyèl Waro, je le retrouve à Redon, en Bretagne, à la fin du mois de mai. Mais magie du montage, les voici réunis dans cet épisode ultramarin.
Célia Wa, vous êtes née à Paris, vous êtes guadeloupéenne, vous y avez grandi un peu et maintenant vous vivez en Guadeloupe. Vous êtes chanteuse et flûtiste avant tout.
Vous faites vos débuts en 2013 avec un premier EP, WA. Il y en a eu plusieurs après, notamment WAstral, en 2021 chez Heavenly Sweetness. Puis, en 2025, vous sortez votre premier album chez Heavenly Sweetness, toujours. Il s'intitule Fasadé.
Vous êtes par ailleurs membre d'ExpéKa avec Kaze, Sonny Troupé, Olivier Juste, Stéphane Castry et Didier Davidas. Et puis on a pu vous voir dans la fanfare afro-féministe 30 Nuances de Noires.
C'est correct ?
Orateur #4
Ouais, carrément.
Orateur #0
Alors racontez-nous un peu, Célia, votre initiation aux musiques traditionnelles afro-caribéennes guadeloupéennes, peut-être plus particulièrement au gwoka. Et puis à la flûte traversière, qui est votre premier instrument.
Orateur #4
J'ai commencé le gwoka quand j'avais 9 ans.
Avant la flûte, ça a été le ka, le tambour, mon premier instrument. C'était vraiment le passage obligé, le rituel initiatique : il fallait maîtriser les sept rythmes avant de pouvoir choisir un autre instrument.
Le gwoka a commencé comme ça, chez monsieur Troupé, le papa de Sonny, qui avait monté une école, l'Atelier Marcel Lollia, dit Vélo.
On était une trentaine, une quarantaine d'enfants là-bas.
Orateur #0
En Guadeloupe.
Orateur #4
En Guadeloupe.
Très vite, le gwoka m'a été présenté comme la musique de la Guadeloupe.
« C'est une musique, mais celle-là, c'est la nôtre, donc il faut la connaître pour ensuite pouvoir aller explorer les autres musiques. »
C'est vraiment une vision très ouverte, mais très ancrée, que j'ai eue dès le départ et qui aujourd'hui m'accompagne encore.
Orateur #0
C'est une technique de fou aux percussions, au tambour. C'est du chant, le gwoka, c'est aussi une danse, même plusieurs danses.
Sans réfléchir, les sept rythmes du gwoka ?
Orateur #4
Toumblak, mendé, kaladja, roulé, léwoz, padjanbèl, graj.
C'est vraiment le gwoka qui m'a permis de me sentir guadeloupéenne.
Comme vous l'avez dit, je suis née à Paris, mais je suis arrivée en Guadeloupe à l'âge de 7 ans.
Avant la musique, je ne me sentais pas à ma place en Guadeloupe.
L'écart était vraiment trop grand.
À Paris, j'étais dans la ville, j'habitais dans le 10e arrondissement, et en arrivant en Guadeloupe, je me suis retrouvée à la campagne, entourée de champs de canne.
À Pointe-à-Pitre–Saint-François, pour être très précise. Mon père vient d'une famille d'agriculteurs.
Avant ça, je ne connaissais la campagne qu'à travers les livres.
Je me suis retrouvée immergée dedans. Il n'y avait que des champs autour de moi.
J'étais une Parisienne.
Arriver là-bas a été un choc et c'est la musique qui m'a permis d'appréhender le pays différemment.
La flûte est arrivée quelques années après.
J'ai vu d'autres enfants jouer de la flûte et j'ai trouvé ça magnifique.
Là, pour le coup, ça a été un coup de foudre.
À 12 ans, j'étais dans l'orchestre de l'école.
Orateur #0
Le Big Band Kimbòl.
Orateur #4
Voilà, Kimbòl, exactement.
C'est un orchestre intergénérationnel.
Avec Arnaud Dolmen, on est de la même année.
Orateur #0
Batteur, percussionniste.
Orateur #4
Exactement.
Aujourd'hui, il a remporté plusieurs Victoires du Jazz et on est super fiers de voir son parcours.
Et la scène m'accompagne depuis l'âge de 12 ans jusqu'à aujourd'hui.
Orateur #0
Comment vous définiriez le gwoka ?
Orateur #4
Le gwoka, c'est une musique de liberté, de résistance.
C'est une musique qui a été créée à partir de plein de cultures différentes.
L'Afrique est un continent, et toutes ces personnes qui ont été déportées se sont retrouvées réunies et, par quelle magie, ont créé cette musique-là, ainsi que la langue qui va avec.
C'est une musique très puissante parce qu'elle est née dans la douleur, la souffrance, la résistance.
Elle a permis à un peuple d'exister, de se réunir et de conserver une part de son humanité.
Orateur #0
C'est l'âme de la Guadeloupe ?
Orateur #4
Oui, clairement.
Pour moi, c'est vraiment, comme on dit chez nous, le « nan-nan ».
C'est la base de ce qui fait qu'on est aujourd'hui debout et fiers de l'être.
Même si ça a été un long cheminement, puisque le gwoka a été interdit pendant une période.
Orateur #0
Comme le maloya ?
Orateur #4
Exactement.
Comme toutes les musiques d'identité, une identité culturelle qu'on ne voulait pas voir.
Orateur #0
Et de revendication aussi.
Orateur #4
Surtout, oui.
Ce n'était pas toléré.
Il y a eu un long chemin.
Et merci à tous ceux qui ont lutté et galéré à l'époque où ce n'était pas sexy, pas à la mode.
C'était vraiment un acte de résistance.
Monsieur Troupé, qui nous a transmis le gwoka, racontait plein d'anecdotes où même des gens du pays détruisaient parfois les instruments.
Il y avait vraiment une forme de rejet de cette musique-là.
Aujourd'hui, c'est incroyable de voir à quel point c'est repris par la jeunesse, par tout le monde.
Maintenant, c'est aussi inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO.
C'est une musique vivante.
Ce n'est pas un folklore qui prend la poussière.
Il y a des groupes de gwoka, plein d'écoles, de nouvelles productions.
C'est vraiment une culture vivante.
Orateur #0
Et à 1 400 kilomètres de là, Danyèl Waro, il en pense quoi ?
Orateur #3
Alors là, il n'y a plus rien à dire.
Elle a tout dit.
Elle m'a volé mes mots, ou alors je reprends les siens.
Et c'est bien dit.
C'est exactement ça pour le maloya.
Les interdictions, la douleur, mais pas seulement.
Orateur #5
Une musique du vivant.
Orateur #3
Je pense que pour résister, il a fallu de l'amour.
Et même dans la douleur, les gens se sont aimés, ont continué à transmettre en dessous, comme une braise sous la cendre.
Et je pense que c'est la même chose pour le gwoka comme pour le maloya.
On a continué à vivre.
Et c'est le plus important.
Je retiens beaucoup cette part-là parce qu'il est important de savoir qu'on a marronné, qu'on a fui, qu'on s'est insoumis, qu'on a résisté.
Même ceux qui ne sont pas partis des plantations sont restés debout.
C'est très important.
Parce qu'on doit être fiers de ce que nous sommes aujourd'hui malgré les conditions.
Quand on se regarde dans la glace, on doit se demander :
« Qu'est-ce que je suis ? Qu'est-ce que je suis devenu ? Qu'est-ce que j'ai construit ? Qu'est-ce que nous avons construit ? »
À La Réunion, nous sommes souvent descendants à la fois d'esclaves et d'esclavagistes, puis nourris par les engagés indiens, mozambicains, malgaches, par les Chinois, par les Indiens du Nord, les Indiens du Sud.
Notre histoire réunionnaise, qu'est-ce qu'on en fait ?
On doit se mettre debout, de toute façon.
Orateur #0
Et le maloya ?
Orateur #3
Et le maloya, pour moi, c'est une musique qui est construite à La Réunion.
Ce n'est pas seulement un apport bien ficelé venu des ancêtres mozambicains, des ancêtres malgaches ou des ancêtres indiens.
Non, c'est une musique qui a été construite à La Réunion par le mélange des peuples, par le mélange des apports.
On va retrouver parfois un côté valse, certains vont même y entendre un côté breton.
On va entendre l'indianité dans la voix, dans la danse, dans les instruments.
On va entendre le côté malgache, le côté salegy, le côté indien.
On va entendre l'Afrique, on va entendre un peu tout ça.
Et quand on voyage, on voit bien que les gens réagissent à cela.
C'est tout ce questionnement qui est intéressant pour rétablir la vérité sur nous-mêmes et nous mettre en marche.
Orateur #0
Debout.
Orateur #5
Debout.
Orateur #0
Voix emblématique du maloya, Danyèl Waro, vous chantez ce blues ternaire hérité des anciens esclaves à La Réunion depuis les années 1970.
La Réunion, vous l'avez chevillée au cœur, au corps, à la langue aussi.
Vous, le gamin des champs, le gamin du Dehors de Trois-Mares. Waro l'insoumis, le poète, le musicien.
La dimension politique et spirituelle du maloya, cette musique de lutte et de résistance, l'âme de la créolité réunionnaise, vous l'avez fait voyager dans le monde entier.
Sachez que dans cette série de podcasts, votre nom revient souvent, cité parmi les plus beaux souvenirs de concerts de nombreux invités.
Aujourd'hui, nous sommes à Redon, en Bretagne, dans le cadre de votre tournée Dernier Virage.
Une dernière tournée métropolitaine à 71 ans.
Pourquoi maintenant ?
Orateur #3
Je n'ai jamais choisi de faire carrière, vraiment.
J'ai d'abord été militant pour cette musique.
C'est quelque chose que j'ai découvert et aimé comme une révélation.
À partir de là, j'ai voulu partager cela et me construire avec ça aussi, parce que je ne savais pas jouer de musique.
C'est le maloya qui m'a mis dans un rythme, dans une écriture.
J'aimais la langue, j'aime la langue, j'aime les mots.
Et donc ce chemin-là s'est fait comme ça.
Tout un univers s'est ouvert devant moi.
J'ai travaillé cela.
Au départ, je ne voulais pas aller à l'extérieur.
Puis j'y ai mis un pied et je suis devenu, entre guillemets, professionnel, payé pour chanter le maloya.
Pendant vingt ans, on ne gagnait pas d'argent avec ça.
Je ne voulais même pas vraiment être payé pour cela.
Puis, en mettant un pied dedans, avec cinq musiciens, on a tourné.
Mais j'ai toujours levé le pied de temps en temps.
En 1996, j'ai dit : « Bon, j'arrête un peu les tournées. »
Orateur #0
Après Batarsité.
Orateur #3
Après Batarsité, bien sûr.
De temps en temps, je prenais une année sabbatique.
Je levais le pied et je faisais autre chose à La Réunion.
Puis j'ai repris.
Je ne voulais pas revenir, mais je suis revenu quand même, par amitié, pour fêter des anniversaires dans la Creuse avec les Enfants de la Creuse.
Après, il y a eu l'anniversaire de La Réunion, puis Angoulême avec Musiques Métisses.
Je ne veux pas être sur la route tout le temps.
Je sais bien l'impact que cela a.
C'est dommage pour ceux qui aiment ce que je fais, ce que nous faisons, mais c'est ma décision.
Orateur #0
Danyèl, avant le maloya dans votre vie, il y a surtout la musique du dehors, le vivant, qui accompagne les travaux des champs, parce que votre père est petit planteur.
Puis il y a un transistor à la maison.
Vous aimez chanter depuis tout petit, à tue-tête.
Vous chantez dans les champs, vous reprenez les ségas, les variétés françaises, Charles Aznavour.
Et puis vous adorez Georges Brassens, que vous découvrez grâce aux disques de votre sœur.
Puis il y a le maloya.
En 1959, sous l'impulsion du Parti communiste réunionnais, Firmin Viry donne son premier concert au cinéma Le Rio à Saint-Denis.
Vous, vous avez quatre ans.
Orateur #3
Oui, juste quatre ans.
Orateur #0
Vous ne vous en souvenez peut-être pas.
Orateur #3
Mon père était au Parti communiste, mais à ce moment-là commence l'interdiction des rassemblements politiques.
Cette musique est interdite.
L'interdiction, au fond, c'est cela : interdiction des rassemblements, interdiction politique.
Le Parti communiste lui-même est dans la clandestinité.
Paul Vergès est dans la clandestinité.
Interdiction du journal, interdiction de tout cela.
Voilà ce qui crée aussi le fossé dans l'histoire du maloya.
À ce moment-là, les gens gardent bien sûr le souvenir du maloya.
Certains le pratiquent encore en cachette.
Mais il y a aussi le phénomène de la délation et le phénomène de dénigrement de notre musique.
Les gens eux-mêmes intègrent l'idée qu'on ne doit pas chanter cela pour réussir.
On ne doit pas chanter cela pour s'intégrer, pour être dans la société.
Et ce sera pareil pour la langue.
On ne doit pas la parler.
On doit parler tout de suite le français.
On va pratiquer l'autocensure, mais aussi la censure de l'autre.
On dénonce le voisin parce qu'il y a du tapage à côté et la police vient saisir les instruments.
C'est ce phénomène qui fait qu'on perd le maloya.
Heureusement qu'il est gardé en cachette par les anciens.
Heureusement qu'il y a les cérémonies d'hommage aux ancêtres où l'on joue le maloya.
C'est cela qui maintient la croyance, la transmission ancestrale, la dimension rituelle et spirituelle.
C'est cela qui tient le maloya.
Orateur #0
Dans les services kabaré.
Orateur #3
Oui.
Quand le Parti communiste reprend de la vigueur à partir de 1969, ce redémarrage favorise aussi celui du maloya.
Il y a un encouragement autour de Firmin Viry, qui est invité à la Fête Témoignages.
La Fête Témoignages elle-même reprend de la vigueur.
Alors qu'avant, cela se jouait en privé, en cachette, dans les cours.
Là, cela revient au grand jour.
Le maloya reprend donc de l'ampleur.
À travers Firmin Viry, sa famille, Simon Lagarrigue et d'autres encore dans le Sud.
À ce moment-là, avec mes parents au Parti communiste, je suis aux premières loges.
Quand arrive la Fête Témoignages, je suis là.
Je fais un peu l'animateur pour la loterie, je sers dans les bars, je participe à récolter de l'argent pour le journal du Parti communiste.
Et je suis juste à côté de Firmin Viry lorsqu'il chauffe la peau du roulèr avant de monter sur scène.
Quand je découvre cela, je me dis :
« Mais ce n'est pas possible. Comment a-t-on pu interdire ça ? Comment ai-je pu passer à côté jusque-là ? »
Orateur #6
Là, c'est un maloya !
Orateur #3
C'est une découverte.
C'est une révélation.
Je commence d'abord par écarter les ailes, écarter les bras pour danser à la façon de Firmin Viry.
Je répète Dos d'Âne, Chemin Grand Bois.
J'essaie d'imiter Firmin Viry.
Je fais un peu le jacquot.
Mais au fond, ce n'est pas de l'imitation.
C'est surtout l'envie de chanter cette musique, de chanter ce phrasé particulier.
Orateur #5
On a fait danser...
Orateur #3
Je me révèle là-dedans aussi.
Je prends ce chemin-là.
J'aime la langue, j'aime les mots, j'aime les kosonsol, les devinettes, les fonnkèrs, la poésie créole.
Je suis dedans depuis tout petit.
Les paraboles, les métaphores, la dialectique.
Et à l'école, je réussis plutôt bien malgré l'école coloniale, malgré le français obligatoire.
Tous ces ingrédients convergent.
Ils me donnent une constitution, une solidité.
Et ce maloya qui arrive vient nourrir tout cela.
Il donne de la force, de l'âme, une dimension artistique.
Je vais inventer des mélodies alors que jamais je n'aurais pensé devenir, entre guillemets, compositeur.
C'est un bien grand mot pour moi, bien sûr.
Orateur #0
C'est quoi la première chanson ?
Orateur #3
La première chanson, c'est :
« Mon patrie, mon bousier manzé,
Mon patrie, mon pti kas an paille,
Mon patrie, mon pti plas travaye... »
Orateur #5
« ... pou paye mon crédit tous les fins d'année. »
Orateur #3
Parce qu'il y a la menace du service militaire qui arrive.
À ce moment-là, j'ai vingt ans.
Mais je me moque de la grandeur de la France.
Je me moque de la grandeur de la patrie française, de porter l'uniforme, d'être fier d'être français.
Parce que moi, je suis autonomiste.
C'est cet univers-là qui s'ouvre devant moi.
Devenir chanteur, inventer des morceaux, des chansons.
C'est comme cela que tout démarre.
Orateur #5
« Mi voi lé mor,
Alé voi lé pa mor,
Alé voi lé pa mor,
Vla l'année i sar ankor... »
Orateur #0
La claque maloya que vous prenez justement avec Firmin Viry lors de ce concert organisé par le Parti communiste réunionnais, c'est en 1970.
Vous avez alors 15 ans.
Puis, en 1975, vous nous le disiez, vous refusez d'effectuer votre service militaire obligatoire.
Vous savez très bien qu'en conséquence de cette insoumission, vous irez en prison en métropole.
Vous prenez vingt-deux mois à la maison d'arrêt de Rennes.
D'ailleurs, pas très loin d'ici.
Orateur #3
C'est à côté, oui.
Orateur #0
Et avant de partir, vous faites votre premier kabaré pour vous nourrir, dites-vous, de tout cela.
Orateur #3
On avait inventé deux petites chansons.
Le 20 décembre 1975, puis le 27 décembre exactement, pour fêter le 20 décembre, date de l'abolition de l'esclavage.
On ne ressemblait à rien et on démarrait.
Mais c'était agréable.
Je sentais que je commençais à avoir un public.
Et j'étais déterminé.
J'avais la force de ce maloya qui était en moi.
C'était un joyau, une force, une énergie.
C'était en 1976, début 1976, janvier 1976, et je débarque en France.
Je suis en pleine turbulence, en rébellion, en « fout-pas-mal » comme on dit, en cassé-brisé.
Orateur #0
En savates aussi.
Orateur #3
En savates, dans l'hiver et dans la neige.
J'étais vraiment décidé, déterminé.
Je me foutais du temps qu'il faisait.
Il n'y avait pas de prise sur moi.
Le maloya, c'était la terre.
Orateur #4
50 ans de diversité musicale et culturelle.
Orateur #0
Je trouve ça intéressant ce que vous disiez un peu plus tôt, que la musique vous a permis de vous ancrer du point de vue de l'identité.
Et j'ai envie de dire que cela se voit encore plus aujourd'hui, puisque vous êtes rentrée en Guadeloupe.
Orateur #4
Et c'est là que j'ai donné corps, en partie, à mon premier album, Fasadé.
C'est sûr que ça a plus de sens d'être ancrée dans tout ce qui se passe là-bas et d'apporter aussi, de rendre tout ce que j'ai pu recevoir.
Cela a toujours été quelque chose qui était dans ma tête.
Après, quand tu pars, tu ne sais jamais vraiment quand tu vas revenir.
Mais je savais que j'allais revenir à un moment donné.
Je ne pensais pas que cela prendrait vingt ans, mais cela faisait partie du plan.
Orateur #6
[Extrait musical de « Fasadé »]
Orateur #0
Pourquoi est-ce important pour vous de chanter en créole ?
Orateur #4
Cette langue-là a été créée à partir de cette histoire de l'esclavage, de ces rencontres entre les peuples.
Il y a des choses qui résonnent différemment, qui vibrent différemment.
Par exemple, le titre « Démounaj ».
Quand il a fallu le traduire, j'ai dit « aliénation », mais c'est davantage la déshumanisation.
« Moun », c'est l'être humain.
Il y a les ti-moun, les gran-moun, les vyé-moun.
Tout est dedans.
Et « démounaj », c'est vraiment le fait de ne plus être personne.
Rien que de le dire, il se passe quelque chose.
Alors que lorsque je dis « aliénation » ou « déshumanisation », cela me touche moins.
C'est aussi un acte spirituel, une connexion avec les ancêtres.
Pour moi, c'est très important.
À travers cette langue et à travers le gwoka, il s'agit aussi d'honorer toutes ces personnes qui se sont battues, qui ont résisté et qui ont fait que nous sommes là aujourd'hui.
Mais on ne les nomme pas.
Il n'y a pas de sépulture.
Il y a des milliers de personnes qui ont vécu là et qui n'ont pas de tombe.
Sur certaines plages, à mesure que l'érosion avance, on découvre encore des ossements.
Alors je me dis que c'est aussi une manière de guérir, d'avancer et de nommer toutes ces personnes qui, au final, n'ont pas eu de sépulture.
Comme si elles n'avaient jamais existé.
Alors que si.
À travers la langue qu'elles ont portée et qu'elles nous ont transmise, c'est aussi une manière de leur rendre quelque chose.
Orateur #0
De leur rendre, en fait.
Orateur #1
Vous évoquiez les anciens du gwoka.
Est-ce qu'il y en a un ou une qui vous touche particulièrement ?
Est-ce qu'il y a un morceau qu'on pourrait se mettre dans l'oreille ?
Orateur #4
Ce qui me vient tout de suite, c'est Guy Konkèt et le groupe Ka, avec le morceau « Bamiléké ».
J'adore l'introduction.
J'adore l'énergie.
De toute façon, tout ce concert-là, Guy Konkèt et le groupe Ka, cela a été vraiment un album que j'ai écouté, réécouté et que j'écoute encore aujourd'hui.
Tu sens l'énergie des musiciens sur scène et puis le public aussi.
On l'entend beaucoup.
Pour moi, c'est vraiment un modèle dans sa manière d'emmener cette musique et de la faire voyager.
Sur scène, il y a les tambours, mais aussi la guitare, les Rhodes, les claviers.
Il y a vraiment un univers.
J'aime énormément cet album.
Orateur #1
Sur scène, Célia Wa, vous aussi, vous mêlez les mondes et les registres.
Il y a du tambour, des flûtes traversières ou des flûtes en bambou.
Mais il y a aussi des synthés, des instruments issus des musiques électroniques.
Et c'est d'ailleurs le nom que vous donnez à votre son : « Carib Future Sound ».
Vous allez nous expliquer ce que cela signifie.
Orateur #4
« Carib » pour Caraïbe, pour le côté ancestral et traditionnel.
Et « Future Sound » pour les sonorités électroniques.
Sur scène, on utilise des triggers sur la batterie pour avoir de gros kicks.
On aime les basses profondes, les subs.
On utilise aussi des séquences.
Quand je suis arrivée à Paris, j'ai beaucoup pratiqué la danse, notamment la house.
En découvrant cette scène-là, celle de Detroit, de Chicago, j'ai entendu les liens qui existaient entre les musiques ancestrales et les musiques électroniques.
Et cela a fait sens.
Je me suis dit : « Waouh, on peut aller très loin. »
Même dans les pas de danse, c'était naturel.
Beaucoup de pas du gwoka peuvent facilement être intégrés à la house.
Et là, je me suis dit : « C'est ça. »
J'avais l'impression de découvrir une nouvelle planète dans laquelle je me sentais à l'aise.
Orateur #1
J'ai l'impression que c'est très naturel aussi pour vous de toucher à la soul, au hip-hop, au reggae.
Comme pour la techno de Detroit.
La racine est la même, finalement.
Orateur #4
Exactement.
Plus on avance, plus on découvre que la racine est commune.
Elle est africaine.
Bien sûr.
On a parfois essayé de nous dire : « Ça, ce n'est pas pour vous. »
Comme pour le rock'n'roll.
Alors que quand on regarde vraiment, on se rend compte que les racines sont les mêmes.
Ce sont juste des branches qui sont parties dans différentes directions.
Parfois, on a essayé de les couper.
On a essayé de dire : « Ce n'est pas le même arbre. »
Alors que c'est le même arbre.
Les mélanges se font donc naturellement.
C'est pour cela que parfois c'est difficile quand on me demande : « Célia, c'est quoi ta musique ? »
Parce qu'en fait, c'est juste de la musique.
Si je devais nommer tout ce qu'il y a dedans, ce serait interminable.
Oui, c'est hybride.
Mais c'est naturel.
C'est la musique de la diaspora afro-caribéenne.
Et au final, c'est simplement de la musique.
Orateur #3
C'est tout.
Orateur #1
Pendant vos mois de prison, vous écrivez beaucoup de poésie.
Orateur #3
Oui, bien sûr.
Orateur #1
Et à votre retour de prison, vous n'avez qu'une idée en tête : rentrer à La Réunion.
Vous chantez avec la troupe Flamboyant.
Vous êtes très militant à l'époque.
Et c'est aussi là que vous continuez d'apprendre le maloya.
Célia nous parlait de Guy Konkèt, mais aussi de Marcel Lollia, dit Vélo, de Georges Troupé, de tous les gramouns du gwoka, Erick Cosaque, Carnot, Akiyo...
Orateur #3
Akiyo.
Je dis Akiyo parce que c'est à peu près le groupe que je connais le mieux.
On les a fréquentés en 1991 en allant à Angoulême, dans le même bus.
D'ailleurs, c'était un peu chaud parce qu'ils avaient une posture assez raide, assez combattive.
C'est sans doute lié à leur histoire guadeloupéenne et à leur manière de porter le combat.
Orateur #5
[Extrait musical d'Akiyo]
Orateur #3
Et c'était intéressant parce que nous, on arrivait avec notre figure de Réunionnais, notre apparence, notre mélange.
Eux cherchaient à comprendre.
À leur manière, ils essayaient de savoir ce qui se passait, qui étaient ces Réunionnais.
On chantait avec eux.
On jouait les rythmes avec eux.
Avec notre kayamb, notre roulèr, notre façon de faire, de taper dans les mains.
On pouvait les accompagner naturellement.
Et eux semblaient un peu désarmés lorsque nous chantions.
C'est en tout cas l'impression que j'ai gardée de cette rencontre autour de notre maloya.
Orateur #1
Vous avez été au contact, Danyèl, des gramouns du maloya.
Vous avez déjà cité Firmin Viry, Lo Rwa Kaf.
Mais il y avait aussi Gramoun Baba, Gramoun Lélé et Madame Baba, à qui vous dédiez un morceau dans l'album Monmon en 2017.
Que vous ont transmis les anciens, chacun à leur manière ?
Orateur #3
Tous ces gens-là...
La première révélation, c'est avec Firmin Viry, bien sûr.
Avec aussi des Simon Lagarrigue, qui sont militants du Parti communiste.
Je suis encore plus proche d'eux parce que je suis dans le même courant politique.
Plus tard, j'entends la voix de Gramoun Lélé.
Orateur #2
Sur les petits disques vinyles rouges du Parti communiste.
Orateur #3
Avec la société Édiroi.
Et c'est magique.
C'est une voix avec un grain particulier, une voix chaude, qui est en même temps africaine et malbar.
Sa façon de chanter est extraordinaire.
Je suis en admiration devant ça.
Je suis un inconditionnel.
Orateur #1
Et Lo Rwa Kaf, c'est quoi son truc ?
Orateur #3
Alors Lo Rwa Kaf, de son vrai nom Zéroth Delirivière, il est avec sa femme, ses deux filles et une belle-fille.
J'entends des morceaux de langage malgache.
Et Lo Rwa Kaf chante avec sa petite voix, sa petite silhouette.
C'est magique aussi.
Encore une autre magie.
Quelque chose qui me surprend, qui me prend par le bout du cœur, comme dit la chanson.
Orateur #1
C'est un maloya assez lent, c'est ça ?
Orateur #3
Oui, un maloya assez lent.
D'ailleurs, Firmin Viry, même Gramoun Lélé, quand ils chantent, ce n'est pas dans une vitesse accélérée comme on peut parfois l'entendre dans les services kabaré.
En mars 1980, je découvre Lo Rwa Kaf.
Je vais avec eux, je découvre les services kabaré.
Je ne sais pas du tout ce que c'est.
Je connais le maloya sans connaître le service kabaré.
Et là je vois Gramoun Baba, à Ravine Blanche, officiant dans le service kabaré d'une famille.
J'entends :
« A bon bon ki bon bon,
Si aïe ma yélé sa rivé... »
Avec l'encens, la fumée, la danse, le chant puissant.
Ces gramouns qui chantent et qui jouent du roulèr en même temps.
Là encore, c'est une autre magie.
Quelque chose de beaucoup plus rituel.
Beaucoup plus enraciné.
Beaucoup plus profond.
Le côté sacré.
Parce que relié dans le temps, relié dans l'espace.
Encore une autre couche, une autre profondeur, une autre racine.
Orateur #6
[Extrait musical]
Orateur #3
Le 31 octobre 1980, je vois Gramoun Baba.
Et il m'invite chez lui.
À Saint-Louis, à Bois de Nèfles Coco.
Il me dit :
« Viens, moi aussi je fais les cérémonies. Viens chez moi. »
C'est extraordinaire.
Être invité par l'officiant lui-même.
Le maître de cérémonie.
Le chanteur de maloya.
L'ancien qui m'invite chez lui.
Donc on se relaie au kayamb.
On se relaie à la danse.
On se relaie sur le roulèr.
Moi, je veux rester toute la nuit.
J'ai toute la nuit devant moi.
Orateur #1
Mémoire des musiques du monde.
Orateur #7
Je fais partie de la diaspora noire, donc je suis chanteuse.
Forcément, il m'arrive de chanter la diaspora noire.
Et je chante surtout ce qui m'importe, ce qui est mon propos dans la vie.
En tant que femme.
En tant que négresse.
En tant qu'être humain en révolte.
Et qui veut la justice, l'amour et la joie.
Orateur #0
Ah, Toto Bissainthe !
Magnifique.
Merci.
Orateur #1
La chanteuse haïtienne Toto Bissainthe dans une archive de 1981.
« Rassemblement » : c'est le titre d'une reprise que vous avez faite d'un morceau de Toto Bissainthe et sur laquelle vous faites appel au percussionniste Roger Raspail.
Qu'est-ce qu'elle incarne pour vous ?
Orateur #4
C'est justement un modèle de ces femmes puissantes.
Ancrées et puissantes.
Quand j'ai découvert ses morceaux, ils m'ont vraiment aidée à prendre de la force.
Parce que waouh...
« Rassemblement », quand j'écoutais ça dans le métro ou chez moi, ça me donnait toujours des frissons.
Et ça me donnait de la force.
Ce qui est fou, pour revenir à Roger Raspail, c'est qu'il a joué avec Toto Bissainthe.
Orateur #3
Je ne savais pas ça !
Orateur #4
Moi non plus.
Quand on s'est rencontrés, je lui ai demandé.
Il m'a répondu :
« Mais Toto, c'était mon amie. »
J'ai dit :
« Waouh ! »
Et quand il a validé ce projet, je me suis dit que c'était génial.
Il m'a parlé d'elle.
Il m'a dit qu'elle aurait sans doute été contente de ça.
Et je me suis dit :
« D'accord. Merci. »
Orateur #3
Un, deux, trois...
Orateur #1
« Je chante surtout ce qui m'importe dans la vie en tant que femme, en tant que négresse », dit-elle.
« En révolte et qui veut la justice, l'amour et la joie. »
Chanter ce que vous êtes, qui vous êtes, dans votre langue, ce qui vous importe.
C'est un choix que vous avez fait pour vous-même.
Et il y a aussi des super-groupes, des super-pouvoirs qui se réunissent.
Je pense à ExpéKa.
Dans sa formule trio, c'est vous, Kaze et Sonny Troupé.
Ou en sextet également.
J'ai l'impression que ces prises de parole comptent beaucoup.
Orateur #4
Oui, carrément.
Même si j'avais déjà conscience de beaucoup de choses, j'avais encore parfois peur de dire les choses clairement.
D'appeler un chat un chat.
Avec Kaze, alors là...
On dit les choses.
Même si cela met mal à l'aise.
Et c'est quelque chose que j'ai appris.
Le malaise doit changer de camp.
Parce que nous, on est habitués à être mal à l'aise.
Être en minorité.
Entendre certaines blagues.
Subir certaines situations.
Et ne rien dire.
Là, oui, certaines choses qu'on dit peuvent mettre des gens mal à l'aise.
Mais il faut passer par là.
Il faut crever les abcès pour avancer.
Sinon, on n'y arrivera jamais.
C'est ce qui était fort.
Moi-même, je ressentais parfois le malaise quand on arrivait sur scène et qu'on parlait de certains sujets.
Il y a un morceau qui s'appelle « Tuer le maître ».
On raconte cette histoire.
Ou encore « Sac de sucre ».
Et parfois on regarde le public en se disant :
« Ouh là, je ne suis pas sûre qu'il soit prêt. »
Et puis finalement on en rit.
Parce qu'on se dit :
« Prêt ou pas, on va y aller. »
Et ça fait du bien.
Parce que c'est une histoire commune.
Il n'y a pas seulement les descendants des esclavagisés d'un côté et les descendants des esclavagistes de l'autre.
Tout le monde est concerné.
Et il n'y a pas que les descendants des esclavagisés qui ont besoin de guérir.
Les descendants des esclavagistes aussi.
Donc oui, cela peut être inconfortable.
Mais il faut accepter ce passage-là.
Parce que cela concerne tout le monde.
Traverser cela avec ExpéKa a été extrêmement formateur.
Orateur #8
[Extrait de « Sac de sucre »]
« Il n'y a pas de champ de canne en jachère,
Tous les jours on y laisse sa sueur et sa chair,
Et nos pauvres corps meurent sans repos ni fraîcheur,
Avec chapeau ou foulard pour contrer la chaleur... »
Orateur #1
Est-ce que maisons de disques, médias, tourneurs ou plus largement l'industrie musicale des musiques du monde vous ont déjà demandé de faire des choses qui allaient à l'encontre de votre intégrité artistique ?
Orateur #3
Depuis le départ, il y a quelque chose qui me guide.
Une morale.
Une philosophie.
Une manière de penser.
Une liberté.
Que je construis au fur et à mesure.
Je ne veux pas gagner de l'argent à n'importe quel prix.
La chance que j'ai, c'est d'être issu du monde de la plantation.
Quand arrivent la lumière, le spectacle, l'image, la gloire, la télévision, il faut rester humble.
Rester soi-même.
Continuer à être libre.
Et même en étant devenu professionnel, essayer de conserver l'esprit du départ.
L'esprit associatif.
L'esprit du coup de main.
L'esprit du combat pour la langue, pour la musique.
C'est cela qui me motive.
Je ne veux pas que cela aille trop vite ou n'importe comment.
Je ne veux pas qu'il y ait une espèce de mode « Danyèl Waro ».
Alors cela se fait au fur et à mesure.
Je plante.
Je replante.
Je ressème.
Je replante encore.
C'est vraiment une philosophie de planteur.
Je ne veux pas entrer dans une logique infernale de consommation.
Où il faudrait absolument acheter du Danyèl Waro ou aimer du Danyèl Waro.
Je ne veux pas de cela.
Je cultive mon maloya à ma façon.
Les gens peuvent d'ailleurs appeler cela du maloya ou non.
Depuis le début, certains se demandent :
« Est-ce que ce que fait Danyèl Waro est du vrai maloya ? »
Cette question existe depuis toujours.
Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, elle est encore plus présente.
On me reproche parfois d'être accapareur.
D'être un voleur de culture.
Un voleur de maloya.
La question de l'appropriation culturelle.
L'appropriation.
Le fameux mot : appropriation culturelle.
Orateur #1
Il y a un gros débat à La Réunion en ce moment là-dessus.
Orateur #3
En ce moment, mais moi je dis : La Réunion n'est qu'appropriation culturelle. Il faut comprendre ça. Sinon, on efface La Réunion.
Orateur #9
Mémoire des musiques du monde.
Orateur #10
50 ans de diversité musicale et culturelle.
Orateur #1
Danyèl, dans les années 1970-1980, l'avant-garde des musiciens se met à explorer de nouveaux horizons musicaux.
Pour le maloya, c'est une période très créative qui voit des artistes comme Gilbert Pounia avec Ziskakan, Alain Peters, René Lacaille, Loy Ehrlich avec Caméléon, etc., électrifier le maloya et en faire plein de choses.
Vous étiez là à leurs côtés, vous les avez connus tous ces gens-là.
Orateur #3
Un petit peu, oui. Quand même pas mal.
Orateur #1
Quand même.
Et puis aujourd'hui, on voit aussi le maloya se mélanger avec des machines. Je pense à Jako Maron et ses synthés modulaires, Lindigo, Ann O'Aro, que j'aime beaucoup aussi.
Le maloya mute, évolue, il est toujours là, mine de rien.
Comment est-ce qu'il se vit aujourd'hui à La Réunion, selon vous ?
Orateur #3
En ce moment, et déjà à la fin des années 1970, début 1980, le maloya reprend vie, reprend vigueur.
Et en même temps, on voit des musiciens qui ajoutent leur sauce.
Ayant appris la guitare, le folk, le jazz, le rock, les Ti Fock, les Ziskakan, les Gilbert et tous ces gens-là vont jouer leur musique et mettre du maloya dedans.
Ils vont créer une nouvelle sauce, forcément.
Mais ce qui est bien avec ce renouveau du maloya, c'est qu'il prend plusieurs couleurs, plusieurs formes, plusieurs chemins.
Et dans tout cela, ce qui est très important, c'est la source.
Le rituel.
Le sacré.
Ce sacré-là reprend de la force.
Parce que tout d'un coup, il y a des musiciens, il y a des instruments.
Moi-même, je fabrique des instruments.
Donc je participe, comme beaucoup d'autres, à ce renouveau.
On peut alors gérer, digérer, assumer tous ces héritages.
C'est important qu'on s'exprime.
On a la modernité, la technologie, tout ça.
Moi, je préfère la manière simple, la manière traditionnelle.
Mais malgré cela, il y a parfois une basse sur un morceau.
J'ai fait des rencontres avec des musiciens de France ou de La Réunion.
Orateur #1
Titi Robin et son bouzouki.
Les rappeurs sud-africains Tumi & The Volume.
A Filetta, les Corses.
Orateur #3
A Filetta.
Kèr Maron.
J'ai fait un peu de musique avec Ti Fock, un peu avec Loy Ehrlich.
J'ai mis mon grain de sel.
J'ai été invité pour faire ce que je sais faire.
Je ne sais pas faire ce qu'eux font.
Orateur #1
Vous n'êtes pas fan des fusions ?
Orateur #3
Non, parce que je ne sais pas faire la fusion.
En tout cas...
Orateur #1
Le maloya, lui, vit bien fort.
Orateur #3
Il vit fort.
Mais il faut quand même l'arroser.
Il ne faut pas se dire : « Ça y est, c'est acquis, c'est l'UNESCO. »
L'UNESCO, c'est un éclairage.
Mais on doit d'abord nous-mêmes arroser notre arbre de la liberté, du maloya, de notre musique.
Que ce soit le séga ou le maloya.
Tous ces héritages-là font partie de nous, en tout cas de moi.
C'est ce que je chante.
On ne doit pas oublier cela.
Parce qu'on a tellement dévalué ces musiques.
On les a tellement traitées de sorcellerie, de satanisme.
Je me bats aussi pour faire reconnaître cette part-là de nous-mêmes.
Orateur #11
[Extrait musical]
Orateur #1
C'est Célia Wa.
Après le gwoka roots, le gwoka moderne.
Quid du gwoka et des musiques guadeloupéennes aujourd'hui ?
Orateur #0
Moi, j'ai l'impression que cela fait longtemps que les musiciens de la Caraïbe accompagnent énormément d'artistes internationaux.
Quand je suis arrivée à Paris, c'est là que j'ai découvert que Michel Alibo jouait avec untel, untel.
Que Stéphane Castry jouait avec Keziah Jones, Imany, etc.
Et en fait, tu te rends compte que dans énormément de formations, il y a au moins un musicien caribéen.
Le réseau est énorme.
Et surtout, c'est une communauté musicale très solidaire.
Aujourd'hui, ce qui change, c'est que cela est davantage mis en lumière.
Même si ces musiciens sont là depuis longtemps et ont énormément apporté.
Maintenant, on met des noms sur les visages.
Les albums sortent.
Ils sont reconnus.
Orateur #1
Ils sont incarnés individuellement aussi.
Orateur #0
Voilà, exactement.
Là, ils deviennent les têtes d'affiche.
Ils ne sont plus uniquement les accompagnateurs.
Je pense aussi à Grégory Privat, Hélène Labarrière, Sélène Saint-Aimé.
Cela fait longtemps qu'il y a un travail de fond et qu'il y a des musiciens exceptionnels qui émergent de ces territoires.
Ils ont ouvert le chemin.
Et nous, nous sommes la suite.
La musique est partout.
Vraiment partout.
À n'importe quel moment.
On a tous un tambour à la maison.
Quand il faut jouer, on prend le tambour et on va jouer.
On va à la rivière pour jouer.
Moi, je donne aussi des cours de flûte en bambou.
On emmène la musique partout.
Orateur #1
Il y a une fonction sociale, communautaire aussi.
Plus encore que l'industrie, les scènes, les SMAC...
Orateur #0
Oui, clairement.
C'est au-delà de tout ça.
Finalement, elle est partout.
Orateur #1
Célia Wa, comment voyez-vous l'avenir pour les musiques d'outre-mer, ou en tout cas pour les musiques caribéennes ?
Orateur #0
Je n'ai pas envie de dire que c'est le début, parce que cela fait déjà longtemps que quelque chose est en marche.
Mais je pense qu'aujourd'hui, vraiment, il va falloir faire avec nous.
Orateur #1
Un extrait du nouvel album de Célia Wa, l'excellent Fasadé, à découvrir chez Heavenly Sweetness.
Célia Wa, Danyèl Waro, merci infiniment de nous avoir emmenés sur vos îles, à la découverte de leurs histoires, de leurs musiques, de leurs identités et de leurs mémoires.
Je pense qu'une chose est claire maintenant : on attend tous le featuring gwoka-maloya.
À bon entendeur !
Orateur #9
Mémoire des musiques du monde.
Orateur #10
50 ans de diversité musicale et culturelle.
Orateur #2
Yo ma yayo, wayoé, wayoé, yo ma wayoé...