Speaker #0Orateur #0
« Mémoire des musiques du monde. »
Orateur #1
« 50 ans de diversité musicale et culturelle. » « Une série Zone Franche. »
Orateur #2
« En partenariat avec la Sacem. »
Orateur #3
Entretien Jeanne Lacaye.
Orateur #2
Réalisation Benoît Thuau.
Orateur #4
Je ne vais plus donner le nom de cette île maintenant, mais effectivement, quand j'étais petite et qu'on y allait avec ma mère et ma sœur, on ressentait une joie immense dans le cœur. C'étaient des fêtes où l'on dansait toute la nuit jusqu'au petit matin. Il y a des rizitika, ce sont des sortes de luttes crétoises. Il y a des violons, il y a plein d'instruments qui mêlent à la fois Orient et Occident. On danse, on boit, on mange du chevreau.
Orateur #5
J'ai essayé d'assumer mon vécu de bâtard, c'est-à-dire d'avoir grandi avec plusieurs cultures telles qu'elles sont, d'essayer d'assumer tout ce qui me traverse. Par rapport à ça, je suis vraiment un vagabond qui n'a pas de maison.
Orateur #3
Épisode 4. Monde Méditerranée, avec Titi Robin et Daphné Kritharas.
Orateur #0
« La rive s'interroge sur qui elle est, et la vague lui répond : "Moi je sais qui je suis, c'est le mouvement qui me définit." »
Quelques mots traduits du farsi du poète soufi Muhammad Iqbal, qui vous vont très bien, Titi Robin. Vous, pour qui l'identité n'est jamais figée.
Titi Robin, vous avez grandi dans le Maine-et-Loire. Vous jouez de la guitare, du bouzouq, du oud. Vous composez, vous voyagez beaucoup.
Depuis vos débuts à l'aube des années 1980, vous explorez la Méditerranée comme une langue musicale vaste et plurielle. Du Rajasthan aux Balkans, en passant par l'Andalousie : c'est le chemin qu'ont emprunté les Gitans à travers l'Asie centrale. Et ce chemin musical, vous aussi, vous l'arpentez depuis longtemps.
Pour vous, la musique est meilleure à plusieurs. Comme quand vous jouez par exemple avec Danyèl Waro dans Michto Maloya au milieu des années 2000, avec la reine des Tsiganes Esma Redžepova Teodosievska en 2007, ou avec Faiz Ali Faiz, voix emblématique du qawwali pakistanais, ou encore avec Mehdi Nassouli et son guembri gnawa.
Vous avez joué dans le monde entier ou presque, sorti près de trente albums depuis vos débuts. Le dernier en date, en 2024, s'intitule Le Sable et l'Écume, en quartet avec Chris Jennings, Zé Luis Nascimento et Gabriel Levasseur, avec lesquels vous trouvez, je vous cite, « un champ commun qui gomme la ligne entre improvisation et composition modale ».
Daphné Kritharas, maman bretonne de Lorient, papa grec d'Athènes. Vous passez une partie de votre enfance dans un petit village à l'ouest de la Crète, puis à Montreuil en France.
Votre maman cultive là votre hellénité : la langue qu'elle parle, les petits plats qu'elle vous cuisine. Et puis, deux mois par an, vous allez en Grèce. Aujourd'hui encore, vous y allez souvent, à cette source méditerranéenne dont vous chantez les contes, les drames et les beautés.
Depuis vos débuts en 2018 avec Darrons de la mer, un premier album qui marie chants grecs et classiques du répertoire judéo-espagnol. En 2021, vous sortez Varka, un deuxième opus intitulé d'après la barque de la mythologie grecque qui relie le monde des vivants et celui des morts, en assurant le transport des défunts d'une rive à l'autre du Styx.
C'est pour vous une métaphore du passage entre Orient et Occident.
Et en 2025, Prayer & Sin, votre dernier album en date, donne corps à vos envies électroniques et balkaniques, très bien entourées.
Est-ce que vous vous connaissez tous les deux ?
Orateur #5
Je pense que c'est la première fois qu'on se rencontre.
Orateur #0
Oui ?
Orateur #4
Moi, je le connaissais bien sûr de nom, parce que ça fait des années que c'est une légende des musiques du monde en France.
Orateur #0
Titi Robin, dans Brèches, ma plaie rouge, mon cœur qui bat, un article paru dans le numéro 1 de la revue La Fabrique de la Méditerranée, vous écrivez :
« La Méditerranée est pour moi nafida, penceré, khidki. »
En arabe, en turc et en hindi.
Orateur #5
Oui. Il doit y avoir pencere, et puis khidki, exactement.
Orateur #0
La fenêtre ?
Orateur #5
La fenêtre, oui.
Orateur #0
C'est-à-dire ?
Orateur #5
Actuellement, on voit la Méditerranée comme une frontière. Une frontière souvent mortelle, comme un cimetière même.
On oppose alors l'Occident et l'Europe au nord de l'Afrique et au Moyen-Orient.
Alors qu'en réalité, dans l'histoire, cela a souvent été un lien.
Les poètes, les scientifiques, les mathématiciens, les philosophes parcouraient les rives de la Méditerranée.
Et moi, c'est ce qui m'est arrivé aussi.
Pour moi, c'est un point de passage, un point d'échange, un point de rencontre.
Donc une fenêtre.
On peut regarder l'oiseau derrière la fenêtre, et l'oiseau nous regarde aussi.
Orateur #0
Toujours ouverte, cette fenêtre ?
Orateur #5
Oui, toujours ouverte.
Et même quand elle est fermée, parce qu'il y a du vent, elle laisse quand même passer la lumière.
Orateur #0
Et pour vous, Daphné ?
Orateur #4
La Méditerranée, ce sont des sensations très charnelles.
C'est très relié à la langue grecque elle-même.
Quand j'étais petite et que j'y allais deux mois par an, il y avait ces odeurs, ce vent, cette lumière qui traverse le ciel et que je ressentais au plus profond de moi.
Malheureusement aujourd'hui, comme le disait Titi Robin, elle évoque aussi tous les migrants qui la traversent dans l'espoir d'une vie meilleure, pour fuir la guerre, les bombes ou la misère.
Et on ne peut pas s'empêcher d'y penser.
J'ai d'ailleurs une chanson sur mon dernier album qui s'appelle « Anemos ».
Anemos signifie « le vent ».
Le vent qui ne répond rien lorsqu'on lui demande si quelque part un dieu attend ces personnes qui ont perdu la vie en mer.
Orateur #0
Tous les deux, vous avez en commun un point de départ : les fêtes communautaires, très fondatrices dans votre approche de la musique et votre initiation.
Titi, pour vous, cela se passe en Anjou, dans les fêtes de vos amis gitans et maghrébins.
Vous nous racontez ?
Orateur #5
Oui.
Je suis né dans un petit village au bord de la Loire.
Puis, à l'adolescence, je suis arrivé à Angers, dans le quartier de la Roseraie.
J'ai grandi avec des Marocains, des Gitans. Il y avait aussi un restaurant libanais où j'ai fait mes premières armes.
Et particulièrement dans les fêtes communautaires marocaines, où je jouais à chaque fois.
Les premiers groupes que j'ai montés étaient avec ces collègues-là, avec ces amis-là.
Orateur #0
Des mariages ?
Orateur #5
Oui, des mariages, des baptêmes.
C'était amusant parce que dans le milieu maghrébin, les familles aimaient bien mon style gitan.
Et dans le milieu gitan, par exemple la maman des frères Sadhna, avec qui j'ai beaucoup joué, me disait :
« Quand tu joues, ça sonne musulman. J'aime beaucoup. »
Elle était gitane mais avait épousé un Algérien, donc cela lui rappelait quelque chose de son histoire.
J'ai toujours été à cheval entre ces cultures-là : gitanes, maghrébines, arabes et européennes.
J'ai essayé de trouver une harmonie entre ces cultures que j'avais en héritage.
Parce que moi, je n'ai pas eu de maître dans le domaine musical.
Je n'ai pas reçu d'enseignement particulier.
Je me suis construit moi-même.
J'ai essayé de trouver mon propre vocabulaire.
Après, il y a eu effectivement le nord de l'Inde.
Ça, c'est le destin.
Mais cela a pris beaucoup de place.
Une grande partie de ma carrière s'est construite là-bas.
Aujourd'hui, c'est même le pays qui m'écoute le plus, bien avant la France.
La collaboration la plus importante pour moi, la plus fondatrice, c'est celle qui n'a jamais cessé et qui continue aujourd'hui : celle avec Moulabbi Sapera.
Elle représente ce que Django Reinhardt a pu être pour la musique manouche en France.
C'est-à-dire quelqu'un qui crée un style.
Et ce style, immédiatement, cristallise une identité.
Le style de Django Reinhardt devient la musique manouche, aussi bien pour les Manouches eux-mêmes que pour ceux qui les regardent de l'extérieur.
Orateur #5
Et après, quand on joue dans le style de Django, tout le monde est d'accord pour dire que c'est de la musique manouche, du jazz manouche, du swing gitan, aussi bien dans la communauté qu'à l'extérieur.
Il s'est passé la même chose avec Gulabi Sapera.
Elle chantait, et ce qu'elle chantait m'a touché directement.
Je l'ai accompagnée à la guitare et cela a donné « Pundela », cette chanson.
Ce morceau est systématiquement joué dans les noces rajputs, au Rajasthan.
J'y étais encore il y a quelques jours.
La jeune génération est très fan de ce que nous enregistrions à l'époque.
C'est agréable de semer comme ça et de voir ensuite que cela pousse.
Et cela me touche aussi beaucoup parce que François Castiello, qui jouait de l'accordéon et qui était l'accordéoniste de Bratsch, nous a quittés en 2025.
Il n'a jamais su que ce son d'accordéon, si présent dans le morceau, est écouté en permanence là-bas, au Rajasthan.
J'aurais aimé pouvoir le lui dire.
Orateur #6
Mémoire des musiques du monde.
50 ans de diversité musicale et culturelle.
Orateur #0
En 1993, le disque Gitans, au pluriel, que vous sortez chez Silex, marque un virage quand même, non ?
Orateur #5
Oui.
Je rendais hommage au monde gitan parce qu'il avait été mon université, mon école en quelque sorte.
Une école buissonnière, mais une école quand même.
J'invitais des gens.
C'étaient mes compositions.
Et comme chaque personne ne venait que pour un ou deux morceaux maximum, je ne pensais pas du tout faire un spectacle avec cela.
Ensuite, j'avais prévu de tourner en trio avec François Castiello et Karim Ziad, mon percussionniste et ami d'enfance.
J'ai encore un gros stock de flyers qui n'ont jamais servi.
Parce qu'ensuite Marie-José Justamond, à Mosaïque Gitane — avant même Les Suds, à Arles —, puis le festival WOMAD et d'autres lieux ont voulu voir ce projet sur scène.
Il a donc fallu inventer un spectacle qui est devenu Gitans.
Et cela a tourné pendant quinze ans dans le monde entier.
C'est aussi le disque qui s'est le plus vendu de toute ma carrière.
Et « Pundela », dont je parlais tout à l'heure, figure sur cet album.
Orateur #0
Et quand vous sortez votre tout premier album en 1986, Duo Luth et Tabla avec Hamid Khan, dont vous parliez à l'instant, comment est-il reçu ?
Orateur #5
Il est sorti en cassette, en autoédition.
J'avais déjà un petit public local.
Ensuite, j'ai envoyé cette cassette pour me faire connaître.
Alain Normand, qui dirigeait la maison de disques Sunset France, l'a reçue et a souhaité la publier en CD.
Après le duo avec Hamid Khan, j'ai commencé à jouer avec Érik Marchand, le chanteur breton.
Ces deux duos ont fini par se rejoindre, ce qui a donné le trio Érik Marchand.
Ce trio a reçu une vraie reconnaissance.
À une époque, dans l'Encyclopædia Universalis, c'était même une photo de ce trio qui illustrait les musiques du monde.
Il y avait un chanteur breton chantant en breton, un Indien jouant des tablas et un joueur de luth oriental.
C'était presque un cliché, mais nous faisions de la musique très sérieusement.
Nous avons beaucoup tourné.
Nous avons joué aux États-Unis, beaucoup au Moyen-Orient.
Et aussi à la Fête de la Crêpe à Gourin ou ailleurs.
C'était formidable.
Nous étions également invités dans les festivals de musique contemporaine et les rencontres consacrées à la création musicale.
Comme nous utilisions les quarts de ton, la science rythmique des tablas et le chant modal en langue bretonne, cela intéressait aussi les gens tournés vers la recherche formelle et les questions musicales plus théoriques.
Orateur #7
[Scansion rythmique aux tablas]
Orateur #5
Après, tout s'est accéléré.
Il se trouvait qu'il y avait cette émergence des musiques du monde.
Et ce métissage, nous le pratiquions déjà.
C'était notre histoire.
Nous nous sommes retrouvés tout à coup en phase avec une tendance, mais aussi avec une réalité.
Une partie de mon public m'a écouté parce que cela faisait écho à ce qu'il vivait chez lui : avoir plusieurs cultures et pouvoir les assumer pleinement.
Et constater que cela crée un espace intime où l'on peut être bien.
On peut avoir plusieurs cultures et en faire quelque chose de fécond.
On m'a souvent dit cela.
Je me souviens notamment de personnes venues d'Iran ou d'Afghanistan qui me disaient :
« Titi, quand tu joues, c'est notre musique. On entend quelque chose de notre culture persane, mais en même temps c'est européen. Donc il est possible que tout cela s'harmonise. »
Cela me touchait beaucoup.
Orateur #1
Mémoire des musiques du monde.
50 ans de diversité musicale et culturelle.
Orateur #0
Daphné Kritharas, votre initiation, vos premières graines musicales, elles germent elles aussi dans une approche communautaire et collective de la musique.
Et pour vous, cela se passe sur une île du Dodécanèse.
Vous nous racontez ?
Orateur #4
Oui.
Je ne vais plus donner le nom de cette île maintenant.
Mais effectivement, quand j'étais petite et que nous y allions avec ma mère et ma sœur, nous ressentions une joie immense.
C'étaient des fêtes où l'on dansait toute la nuit jusqu'au petit matin.
Il y a les luchtes crétoises, des sortes de luttes traditionnelles.
Il y a des violons, plein d'instruments qui mêlent Orient et Occident.
On danse, on boit, on mange du chevreau.
Chaque île possède ses chansons et ses danses.
Elle les célèbre à sa manière.
Certaines îles sont réputées plus fermées, plus pudiques dans leur manière de danser.
D'autres sont très expansives.
Et c'est là que j'ai commencé à apprendre les chansons, presque sans m'en rendre compte.
Elles entraient dans les pores de ma peau comme la lumière.
Orateur #0
Ces fêtes, ce sont les panigyria ?
Orateur #4
Oui, les panigyria.
Ce sont des fêtes censées célébrer des saints.
Mais sur certaines îles, on a parfois l'impression qu'elles célèbrent encore des dieux et des déesses plus païens.
Ce sont des fêtes que j'aimais énormément.
D'ailleurs, ma grande sœur habite en Grèce depuis dix-huit ans.
Elle s'est mise à chanter et à jouer du tzouras, un petit bouzouki, dans les cafés d'Athènes.
Moi, je sortais tout juste de l'adolescence.
Je la regardais chanter pendant cinq heures sans micro, au milieu de la fumée.
Je pense que cela forge une voix.
Quand j'avais quatorze ou quinze ans, un ami de mes parents tenait une taverne.
À la fin du service, les serveurs sortaient les guitares, les bouzoukis, les violons, les lyras, et tout le monde jouait.
Un jour, l'un d'eux, qui savait que j'aimais chanter, m'a dit :
« Allez Daphné, à toi. Improvise. »
Alors j'ai chanté.
Et cela a été un moment très fort.
Aujourd'hui, j'habite à Paris, mais d'une certaine manière nous prolongeons ce genre de fêtes.
Nous avons autour de nous des amis et un public turcs, kurdes, arméniens, grecs.
Nous recréons ensemble un pays qui n'existe pas.
Un pays de paix, peut-être, par la musique.
Nous jouons toute la nuit ensemble depuis plus d'une décennie.
Des danses kurdes, arméniennes, turques.
Des chants de tous ces pays-là.
Nos voix s'entremêlent.
Les percussionnistes et les joueurs de oud dialoguent.
La musique devient presque un pays rêvé.
Orateur #0
Titi Robin, votre première fois en Grèce ?
Orateur #5
Oui.
J'y suis allé il y a très longtemps.
Je ne sais plus exactement quel âge j'avais.
Je n'ai pas une grande mémoire du calendrier.
Orateur #0
Mais je suis sûre que vous vous souvenez de la musique.
Orateur #5
Oui.
Ma compagne de l'époque jouait de l'accordéon.
Moi, j'avais une mandoline.
Nous les avions emportés avec nous.
C'était à Tilos.
Orateur #0
Tiens donc !
Orateur #5
Oui.
Face à la Turquie.
À l'époque, il n'y avait pratiquement qu'un seul hôtel sur l'île.
Très peu de touristes.
Un bateau par semaine depuis Rhodes.
C'est aussi pour cela que nous avions choisi cet endroit.
C'est un très beau souvenir.
Mais à cette époque, je n'étais pas encore musicien professionnel.
Orateur #0
Le rebetiko, vous aimez ça ?
Orateur #5
Oui.
C'est une drogue dure, musicalement et poétiquement.
J'en ai énormément écouté.
Je n'en ai jamais joué.
Je joue pourtant d'un instrument très proche.
Mais cette musique m'a profondément nourri.
Sa poésie, son univers musical, son esprit.
C'est pour moi l'une des grandes musiques du XXe siècle.
Elle m'a beaucoup touché.
Orateur #0
Dans votre top 3 des rebetes, on trouve qui ?
Orateur #5
Il y a tellement de monde.
Papaioannou, Tsitsanis, Rosa Eskenazi...
Orateur #0
Daphné, je crois que vous aimez beaucoup Sokratis Malamas.
Orateur #4
Oui, mais ce n'est pas vraiment du rebetiko.
C'est plutôt de l'entekhno.
Orateur #8
[Extrait musical]
Orateur #4
L'entekhno, c'est un mélange entre la musique traditionnelle grecque, souvent proche du rebetiko, et une écriture plus contemporaine.
J'adore Sokratis Malamas, qui est toujours vivant.
Mais parmi ceux qui ne sont plus là, il y a les grandes chanteuses Sotiría Béllou, comme disait Titi Robin, ou encore Rita Abatzi.
Pour moi, ce sont des chanteuses qui me percent le cœur.
Orateur #0
Mémoire des musiques du monde.
Titi, en 1993, avec le trio Érik Marchand, vous sortez ce disque chez Silex.
Orateur #5
Oui, tout à fait.
Orateur #0
Avec Érik Marchand, vous avez fait beaucoup de chemin.
Déjà, en 1989, il y avait eu une première rencontre pour le disque An Tri Breur.
Puis ensuite, vous vous êtes retrouvés à plein d'endroits et il y a eu aussi le trio Marchand–Robin–Ziad.
Orateur #5
Tout à fait.
Orateur #0
Parlez-nous un peu d'Érik Marchand.
Orateur #5
Érik était quelqu'un de très ouvert, très attaché à une culture qu'il avait profondément creusée.
Il est arrivé en Centre-Bretagne, il a appris le répertoire, la langue aussi, avec Manuel Kerjean, qui était paysan et maître du chant traditionnel.
Donc le kan ha diskan, le chant à répondre, les gwerzioù.
Il a travaillé tout ça.
Moi, je suis originaire du milieu rural de l'ouest de la France, pas du tout de Bretagne, mais il y avait une culture forte qui me touchait et m'intéressait.
Ce qui était intéressant, c'est que cela pouvait paraître comme du métissage, le fait que j'utilise le oud pour l'accompagner.
Mais en réalité, musicologiquement, on était plus proche de la vérité que si j'avais joué de la guitare.
Moi, j'entendais dans son chant un tempérament avec des quarts de ton, un tempérament inégal.
Je pouvais donc le suivre avec des écarts qui correspondaient à des modes non tempérés.
On pouvait dire : « Ah, c'est un instrument venu d'Orient, il n'est pas breton. »
Mais si l'on parle purement de musique, j'étais probablement plus fidèle à certains aspects de la Bretagne avec cet instrument qu'avec une guitare.
La guitare est elle aussi un instrument venu d'ailleurs, mais apporté par la modernité anglo-saxonne.
Érik était à la fois très attaché au respect de la culture du Centre-Bretagne et du pays gallo, et en même temps très ouvert aux Balkans, aux musiques du Moyen-Orient, à toutes les cultures modales.
Nous étions très différents humainement.
Et du coup, nous avions énormément de choses à nous apprendre.
Il y avait du respect mutuel.
C'était magnifique.
Et nous traduisions cela en musique.
Moi, je composais avec le oud en fonction du poème qu'il voulait mettre en musique.
Je choisissais le mode, avec une tierce neutre, avec telle ou telle couleur modale en fonction du sentiment recherché.
C'était une période magique.
J'ai énormément appris.
Orateur #0
Ce que vous aviez en commun avec Érik Marchand, qui nous a quittés il y a quelques mois, c'est un amour immense pour les musiques des Balkans.
Je pense notamment à cette grande aventure avec le Taraf de Haïdouks.
Comment les Balkans arrivent-ils dans votre vie, Titi Robin ?
Est-ce à travers Érik Marchand ou autrement ?
Orateur #5
À l'époque, il n'y avait pas internet.
J'avais un copain qui me rapportait des vinyles des Balkans.
À l'adolescence, j'avais une certaine réticence face au rouleau compresseur anglo-saxon.
Dans ce que les Parisiens appellent « la province », il y avait un complexe vis-à-vis de Paris.
Et Paris avait un complexe vis-à-vis du monde anglo-saxon.
Tout le monde essayait de copier ce modèle-là.
Moi, cela ne me plaisait pas.
Je voyais bien qu'autour de moi existaient des cultures populaires fortes, qui ne devaient rien aux médias ni au commerce.
Pendant toute ma carrière, les journalistes m'ont demandé :
« Pourquoi jouez-vous cette musique plutôt que du rock, du jazz, du reggae, du blues ou de la musique classique ? »
Et je répondais :
« Parce que cela correspond à la musique de mon vécu. »
Autour de moi, il y avait des joueurs de bendir, des chanteurs.
Je jouais dans les mariages, dans les baptêmes.
Alors que ce qu'on nous proposait comme modèle culturel venait souvent d'ailleurs.
On nous disait :
« Ça, c'est la musique du futur. »
Mais en réalité, c'était cela qui était exotique pour nous.
On fantasmait.
Orateur #0
Et les Balkans alors ?
Orateur #5
C'est avant tout une histoire musicale.
Dans les Balkans, il y a cette rencontre entre ce que l'on appelle l'Orient et l'Occident.
Tout ce qui touche à l'Empire ottoman et à ces régions-là produit des croisements extrêmement féconds.
Quand Hamid Khan est arrivé du Rajasthan, je lui ai fait écouter des musiques tsiganes des Balkans.
Il n'en revenait pas que cela existe en Europe.
Il comprenait immédiatement cette musique.
Elle était modale, avec des rythmiques qu'il reconnaissait.
Il n'avait jamais imaginé que cela puisse être européen.
Pour l'improvisation, pour la richesse stylistique, c'était une immense école.
Je croisais parfois des gens originaires des Balkans.
Et puis il y avait aussi le milieu tsigane.
Tout cela circulait naturellement.
Quant à Esma Redžepova, je l'ai découverte parce qu'un ami m'avait rapporté un vinyle.
J'ai adoré sa voix.
Et je l'ai rencontrée bien plus tard.
Orateur #0
Esma Redžepova Teodosievska, chanteuse de Macédoine du Nord, voix des Roms, reine des Tsiganes.
C'est le titre de ce disque, Mon Histoire, que vous avez réalisé en partie avec elle en 2007 pour Accords Croisés.
Daphné Kritharas, vous aussi, vous aimez profondément la musique des Balkans.
Et vous avez fait un tour des Balkans il n'y a pas si longtemps.
Orateur #4
Oui.
Il y a plusieurs choses.
Déjà, la Grèce fait partie des Balkans.
Elle croise à la fois la Méditerranée et des traditions musicales marquées par quatre siècles de domination ottomane.
Elle est aussi à la frontière culturelle de pays comme la Bulgarie ou l'Albanie, qui possèdent des traditions extrêmement riches.
Et il y a aussi les Tsiganes, les Gitans, qui ont traversé ces territoires.
Il y a plus de dix ans, avec mon compagnon, nous sommes partis pendant trois mois en road trip dans les Balkans.
Nous jouions un peu, nous campions.
Et nous sommes restés presque un mois en Bosnie, car nous avons eu un véritable coup de cœur pour ce pays, son histoire et sa musique.
La sevdalinka nous a bouleversés.
Nous avons rencontré des chanteurs et chanteuses de sevdalinka.
Je suis devenue très amie avec certaines personnes là-bas.
J'ai appris une chanson qui s'appelle « U Stambolu na Bosforu ».
Et puis on m'a dit :
« Pourquoi ne pas la mettre sur ton prochain disque ? Ce serait un honneur pour nous que tu la chantes. »
Alors je l'ai enregistrée.
Orateur #3
Il y a Allah...
Orateur #4
Et cela a beaucoup touché les publics turcs et bosniaques.
Depuis, le public qui me suit le plus est le public turc.
Cela me fait plaisir parce qu'on sait à quel point les relations gréco-turques ont été marquées par une histoire complexe.
Récemment, je suis repartie avec ce même compagnon en Macédoine du Nord, un peu à la recherche du talava.
Une musique rom des Balkans, héritière de traditions ottomanes.
Là-bas, beaucoup de musiciens parlent turc.
Et ce qui est magnifique, c'est qu'en arrivant dans les villages, nous demandions :
« Peut-on écouter des musiciens ? »
Et on nous répondait :
« Non, ils sont tous partis jouer dans des mariages. »
Nous pensions être venus à la mauvaise période.
Mais nous avons continué à chercher.
Puis nous sommes tombés sur des enfants.
Ils ont vu la guitare.
Ils nous ont demandé de jouer.
Nous avons commencé à chanter.
Et là, ils ont appelé tout le village.
Nous nous sommes retrouvés avec le père d'un de ces enfants, qui chantait du talava.
Nous avons chanté et improvisé ensemble pendant toute une journée.
Puis ils nous ont invités chez eux.
Nous avons partagé ces musiques.
C'était très beau.
Ce qui m'a frappée, c'est que la musique tsigane est une immense école.
Parce que les musiciens vivent dans une culture orale et dans une culture de l'improvisation.
Ils développent donc une expertise extraordinaire de l'écoute.
Et cela est vraiment impressionnant.
On a beaucoup à apprendre de cela.
Moi-même, je ne sais pas lire une partition.
J'ai tout appris à l'oreille.
De manière un peu chaotique.
Par les disques que ma mère écoutait, par les panigyria, puis par les rencontres.
Et finalement, ces rencontres m'ont offert les meilleures leçons possibles.
Bien meilleures que n'importe quel cours de solfège.
Orateur #0
Mémoire des musiques du monde.
Orateur #4
Ross Daly, vous avez intitulé le dernier concert que vous avez donné « Le cercle dessiné au milieu du carrefour ».
Qu'est-ce que cela signifie exactement ?
Orateur #5
Cela vient d'une vieille légende crétoise.
Elle décrit la manière dont les gens apprennent à jouer de la lyra, l'instrument principal de la musique crétoise.
Orateur #6
L'histoire raconte que l'on doit aller au coucher du soleil à un carrefour, tracer un cercle dans le sol avec l'archet de son instrument, puis s'asseoir à l'intérieur.
Orateur #5
Ensuite, il faut attendre la tombée de la nuit et l'arrivée des démons.
Et c'est là qu'ils vont essayer de vous convaincre de sortir du cercle.
Orateur #6
Mais vous savez que si vous en sortez,
Orateur #5
ils vont vous manger.
Orateur #6
Lorsqu'ils réalisent que vous ne sortirez pas du cercle, ils vous demandent de leur donner la lyra.
Orateur #5
C'est ce que vous faites.
Car vous savez que ce sont eux les meilleurs joueurs de lyra.
Orateur #6
Et toute la nuit, l'un après l'autre,
Orateur #5
ils vont jouer.
Orateur #6
Et c'est ça, la leçon.
Lorsque le jour se lève,
Orateur #5
ils doivent disparaître.
Mais avant de disparaître, vous devez mettre le bout de votre petit doigt à l'extérieur du cercle.
Orateur #6
Et leur récompense sera de le manger.
Orateur #5
Certains diront que c'est une jolie petite histoire.
Mais pour moi,
Orateur #6
elle a un sens réel.
Orateur #5
Si vous considérez que le cercle et tout ce qu'il contient représentent votre propre existence, la façon dont chacun d'entre nous existe dans ce monde, alors nous sommes enfermés dans une certaine personnalité, une certaine individualité.
Orateur #6
Mais si vous voulez jouer une musique traditionnelle qui n'est pas astreinte au temps ni à l'espace,
Orateur #5
de la même façon que nous,
Orateur #6
appelons cela la tradition intemporelle.
Elle est représentée par les démons qui sont à l'extérieur du cercle.
Orateur #5
Si vous sortez de votre petite existence individuelle,
Orateur #6
vous serez consumé par cette tradition.
Orateur #5
Ce que vous devez faire,
Orateur #6
c'est conserver votre individualité,
Orateur #5
utiliser toute votre inspiration et apprendre de cette tradition intemporelle.
Orateur #6
Mais tout doit être fait de l'intérieur du cercle.
Orateur #5
Et donner un petit morceau de votre doigt est avant tout symbolique.
C'est une façon de dire que vous faites partie de cette tradition,
Orateur #6
mais seulement symboliquement.
Car vous ne pouvez pas sortir de vous-même, sinon vous serez consumé par cette tradition.
Orateur #0
En Crète, chez Ross Daly.
Un extrait de Couleurs du monde sur France Musique en 2008.
Le musicien irlandais, spécialiste de la lyra crétoise, installé en Crète depuis 1975, que l'on entendait au micro de Françoise Degeorges.
J'aime beaucoup cette histoire.
Ça vous parle ?
Déjà, vous connaissez Ross Daly l'un et l'autre ?
Orateur #4
Moi, c'est vraiment mon adolescence, mon début de vingtaine.
J'ai énormément écouté Ross Daly.
Il me transportait dans les étoiles.
J'ai eu la chance de le voir en concert, dans un festival sur une île grecque, quand j'étais adolescente.
Ça a été un immense coup de cœur.
Orateur #5
C'est une très belle histoire.
Je pense qu'il y a un prix à payer dans la recherche de la beauté.
On est récompensé par une grande jouissance et on accepte de vivre ainsi.
C'est comme être amoureux.
Il y a un prix à payer.
Si l'on s'abandonne au sentiment amoureux, on sait que l'on peut souffrir, mais on sait pourquoi.
Donc oui, c'est une très belle histoire.
Orateur #0
Vous le connaissez, Ross Daly ?
Orateur #5
On s'est croisés plusieurs fois.
On a joué ensemble une fois, invités par Érik Marchand.
Je pense que nous avons des chemins presque opposés dans notre manière de fonctionner.
Lui s'est installé dans une tradition, avec une langue, une pratique, une recherche.
Puis, à partir de là, il a rayonné.
Il est devenu un maître pour beaucoup de gens.
Parmi mes amis, certains le vénèrent réellement comme un maître.
Et moi, je suis sur un tout autre chemin.
Je ne suis pas attaché à une tradition particulière.
J'ai essayé d'assumer mon vécu de bâtard, c'est-à-dire d'avoir grandi avec plusieurs cultures telles qu'elles sont et d'assumer tout ce qui me traverse.
Par rapport à cela, je suis vraiment un vagabond qui n'a pas de maison.
Je sais que pour lui, le respect d'une tradition, d'un style et d'une culture est essentiel.
Et il a entièrement raison.
D'ailleurs, cela me tient aussi énormément à cœur.
Parce que c'est une fidélité à tous ceux qui ont créé et nourri ces cultures.
Je ne considère jamais qu'une musique est détachée du peuple qui la fait naître.
L'art en général, et la musique en particulier, c'est un fruit qui pousse sur un arbre.
Et cet arbre-là, il faut le respecter.
Quand je vais à Barna, un village dans le désert du Thar, où vivent des musiciens populaires qui consacrent leur vie à la musique, j'ai pour eux un respect et une admiration sans fin.
Mais moi, j'ai un destin complètement différent.
Que l'on soit attaché à une tradition forte ou que l'on soit largué dans la nature comme moi, il faut trouver le langage juste par rapport à ce que l'on est.
Et comme nous évoluons, ce langage doit lui aussi évoluer.
Je ne suis plus le même qu'il y a quarante ans.
Je n'ai pas envie d'entretenir quelque chose simplement parce que cela a fonctionné autrefois.
Pour moi, l'honnêteté consiste à être fidèle à mes rêves et à celui que je suis aujourd'hui.
Orateur #0
Daphné Kritharas, vous dites parfois que le plus beau cadeau qu'on puisse vous faire, c'est de croire que vos compositions sont des chansons traditionnelles.
C'est-à-dire ?
Orateur #4
J'ai une chanson qui s'appelle « Le Colombier ».
Dedans, il y a de la lyra bulgare, du piano classique et beaucoup de mélanges stylistiques.
Elle raconte l'histoire d'une femme chassée de son village parce qu'elle était soupçonnée d'adultère.
Battue, privée de ses enfants, rejetée dans la montagne.
Ma mère a été témoin d'une histoire similaire il y a une trentaine d'années, lorsque nous vivions dans ce petit village en Crète.
Elle en a écrit une nouvelle que j'ai transformée en conte.
Dans mon récit, cette femme devient une redoutable ermite des montagnes qui tranche la gorge de tous les hommes qui s'en approchent.
J'imaginais qu'elle devenait la reine du mont Psiloritis, la plus haute montagne de Crète.
Quand je chante cette chanson en concert, même si elle n'est pas arrangée de façon traditionnelle, les gens pensent souvent qu'il s'agit d'une légende ancienne.
Pourtant, je ne chante pas des légendes grecques.
Je chante des histoires inspirées de faits réels.
Mais des personnes pensent que ce sont des récits traditionnels.
Et je trouve cela beau.
Pourquoi ne pas créer de nouvelles légendes pour offrir une forme de revanche à ces femmes qui n'en ont jamais eue ?
Surtout dans une culture crétoise longtemps très machiste, et qui l'est encore parfois.
Récemment, de jeunes filles ont repris cette chanson avec leur lyra crétoise, en Crète.
J'ai vu passer cela dans une story Instagram.
Elles la chantaient de manière traditionnelle.
Et cela m'a énormément touchée.
Parce qu'en plus, pendant longtemps, je n'avais pas remis les pieds en Crète.
Mon père y a perdu la vie quand j'avais deux ans, et je n'y suis revenue qu'en 2020.
Il y a quelque chose de très émouvant dans cette boucle qui se referme.
Et je trouve magnifique que la jeunesse puisse s'emparer de cette chanson.
Tout à l'heure, Titi Robin parlait de semer des graines.
Si cela peut être une graine semée par une Franco-Grecque qui a reconstruit son lien à la Grèce de manière chaotique et imparfaite, alors c'est le plus beau cadeau qu'on puisse me faire.
Orateur #0
« Le Colombier » (« The Dove Cote »), un extrait de Prayer & Sin, le dernier album de la chanteuse franco-grecque Daphné Kritharas.
Daphné Kritharas, Titi Robin, merci à tous les deux pour ce très beau voyage musical au cœur de vos mondes méditerranéens.