- Speaker #0
Pendant tous ces mois de décembre, nous allons rendre hommage à celles qui ont fait l'histoire. Chaque jour, nous allons parcourir et remonter le temps pour vous présenter une figure marquante qui a lutté, milité pour que le droit à l'avortement soit reconnu. Ces femmes, qu'elles soient pionnières radicales, avocates audacieuses ou ministres courageuses, ont brisé le silence, affronté la violence des débats et permis que le drame de l'avortement clandestin appartienne au passé. Leur combat est le socle de notre liberté et c'est grâce à elles. que nous pouvons aujourd'hui, ici, déculpabiliser et continuer à libérer la parole. Nous nous retrouvons pour ouvrir la case numéro 7 du calendrier de l'Avent Merci Simone. Et derrière cette case, je vais vous parler d'une immense avocate et militante dont vous avez sûrement déjà entendu parler, Zéza Tayeb, que nous connaissons mieux sous le nom de Gisèle Halimi. Et c'est au cours de ce portrait que je vais enfin vous parler du fameux procès de Bobigny. Alors Gisèle Halimi, elle est née en Tunisie en 1927, dans une famille juive pratiquante et modeste. D'ailleurs, certains disent que son féminisme et son militantisme sont nés dans cette famille, grâce à la déception ou à cause de la déception de ses parents qui espéraient la naissance d'un garçon. Alors, dès son plus jeune âge, Gisèle se rebelle contre les rôles de genre imposés dans sa famille, et elle les défie. Notamment, elle refuse l'obligation faite aux filles de servir les hommes à table et de faire les tâches ménagères. Et d'ailleurs, à 13 ans, elle fait une grève de la faim pour ne plus avoir à faire le lit de son frère. Et c'est elle qui va gagner, car après 3 jours, ses parents cèdent. Et elle écrit dans son journal intime « Aujourd'hui, j'ai gagné mon premier petit bout de liberté » . Elle obtient ensuite son bac au lycée de Tunis, puis refuse un mariage arrangé à l'âge de 15 ans et obtenant l'autorisation de partir faire ses études en France l'année suivante. Alors elle arrive en France et elle obtient sa licence de droit et deux certificats de philosophie. en payant une partie de ses études grâce à un emploi de téléphoniste. Et c'est à 19 ans que va se passer un événement sûrement qui va marquer ses luttes à venir. Donc en 1946, elle subit elle-même un avortement qu'elle qualifiera de barbare. C'est donc une expérience éminemment douloureuse et fondatrice, et elle en parlera plus tard avec ces mots. J'ai beaucoup pleuré cette nuit-là, avec le sentiment qu'on m'avait torturée pour sanctionner ma liberté de femme et me rappeler que je dépendais des hommes. Mais je ne regrettais rien. La biologie m'avait tendu un piège et je l'avais déjoué. Je voulais vivre en harmonie avec mon corps, pas sous son dictate.
- Speaker #1
Je l'ai dit publiquement et j'ai avorté à des moments de ma vie où j'avais absolument senti qu'il ne m'était pas possible d'assumer une naissance. Car assumer une naissance, ça ne veut rien dire tout seul. Assumer une naissance, c'est assumer quand même une vie. C'est accompagner un enfant et cela, il faut être capable de le faire. Quand je n'ai pas été capable de le faire, j'ai avorté. Personne au monde n'aurait pu m'en empêcher.
- Speaker #0
En 1948, elle obtient son diplôme d'avocate et prête serment. Elle se marie, divorce rapidement et finalement, en 1949, elle épouse Paul Halimi et prend son nom de Gisèle Halimi. Elle commence alors sa carrière au barreau de Tunis, puis s'inscrit au barreau de Paris en 1956. Et avant de se concentrer sur le droit à l'avortement, il faut savoir que Gisèle Halimi s'est battue sur de nombreux fronts. Elle a milité pour l'indépendance de la Tunisie et de l'Algérie. elle a dénoncé les tortures pratiquées par l'armée française et a défendu des militants indépendantistes. C'est d'ailleurs à la fin des années 50 qu'elle se rapproche de Simone de Beauvoir, notamment lorsqu'elle défend Djamila Boupacha, une jeune militante algérienne violée et torturée par des militaires français. Et je pense qu'on peut résumer en quelque sorte son engagement par une phrase qu'elle a dite, « L'injustice m'est physiquement intolérable, toute ma vie peut se résumer à ça. Tout a commencé par l'arabe qu'on méprise, puis le juif, puis... » le colonisé, puis la femme. L'année 1971 marque un tournant décisif dans son combat pour l'avortement. Elle est la seule avocate signataire du fameux manifeste des 343 femmes, qui déclare donc publiquement avoir avorté clandestinement. Et à l'époque, en vertu de la loi de 1920, on le sait maintenant, l'avortement est considéré comme un délit. Elle est consciente des risques pour les signataires, et malgré les avertissements de Simone de Beauvoir sur les conséquences pour sa carrière d'avocate, Gisèle Halimi signe. Et elle le promet. On ne touchera à personne sans nous incluper toutes. Alors, dans la foulée, elle fonde le mouvement féministe « Choisir la cause des femmes » . Son objectif est clair, l'éducation sexuelle, la contraception, l'abrogation de la loi de 1920 et la défense gratuite des femmes poursuivies pour avortement.
- Speaker #1
Donc voyez-vous, ce que vous dites, la liberté, bien sûr, nous parlons de la liberté, ce n'est pas la même chose. Nous ne voulons pas que l'avortement soit permis seulement dans certains cas. Nous voulons qu'en toute hypothèse et en dernier ressort, la femme et la femme seule soient libres de choisir. Nous considérons que l'acte de procréation est un acte de liberté. Et aucune loi au monde ne peut obliger une femme à avoir un enfant si elle ne se sent pas capable d'assumer cette responsabilité. Alors, pour répondre à votre question, je vous situelle que notre association a trois objectifs. Le premier étant la contraception. Le deuxième, suppression des textes répressifs. Et le troisième, défense gratuite de tous les inculpés d'avortement. Donc, tout cela, l'avortement, n'est qu'un volet du problème. L'autre étant précisément le choix. libre d'une maternité heureuse. Et par conséquent, cela implique une contraception, mais il faut bien dire que la montagne dont nous parlons ici et dont nous parle M. Neuvirte depuis un certain temps n'a accouché que d'une souris.
- Speaker #0
Un an plus tard, en octobre et en novembre 1972, se déroule le procès de Bobigny, un événement au retentissement colossal. Ce sont donc 5 femmes qui sont jugées, dont une jeune fille mineure, Marie-Claire Chevalier. Elle a 16 ans et elle a avorté après un viol. Sa mère, Michèle, et trois de ses collègues sont également inculpés pour complicité. Alors Gisèle Aligny, avec l'accord des prévenus et de Simone de Beauvoir, qui préside l'association Choisir, décide de faire de ce procès une tribune politique contre la loi de 1920. Elle choisit de s'adresser par-dessus la tête des magistrats à l'opinion publique tout entière au pays. Elle transforme l'audience en un procès contre l'injustice de la loi, appelant à la barre des prix Nobel, des scientifiques, des comédiennes et des personnalités politiques. Marie-Claire est jugée séparément devant le tribunal pour enfants et elle est finalement relaxée pour avoir agi sous l'effet des contraintes d'ordre moral, social et familial. Alors, lors du procès des majeurs, Michel Chevalier est condamné à 500 francs d'amende avec sursis, une condamnation qui finira par être prescrite. Une des autres femmes est condamnée, tandis que les deux autres sont relaxées.
- Speaker #1
C'est déjà une première étape, parce que Marie-Claire a été relaxée alors qu'elle reconnaissait avoir commis les faits. qu'elle indiquait qu'elle l'avait choisi librement de le faire et qu'elle en avait parlé à sa mère ensuite. Et en troisième lieu, elle a dit à la fin de l'audience qu'elle ne le regrettait pas. Par conséquent, il y avait bien un délit, il avait été commis et reconnu, il y avait bien une culpabilité puisqu'il y a un délit, mais il semble que les juges, en indiquant que Marie-Claire n'avait pas délibérément et librement choisi cela, qu'ils aient attribué la culpabilité ailleurs et par conséquent à la société et à la loi. Mais ça n'est qu'une étape. L'autre étape... C'est le 8 novembre prochain, devant le tribunal de Bobigny, devant lesquels vont comparaître sa mère et ses complices, et devant lesquels j'ai cité un certain nombre de témoins qui vont parler de la loi et qui ont accepté, comme le professeur Jacques Monod, prix Nobel de médecine, M. Jean Rostand, de l'Académie française, M. Rocard, député des Uglines, M. Vallon, député de Paris, Simone de Beauvoir, présidente de l'association dont je suis moi-même secrétaire générale, l'association Choisir, qui se bat pour... précisément pour la suppression de tous ces textes répressifs. Et là, je crois que le jugement du 8 novembre va être déterminant.
- Speaker #0
Le retentissement de ce procès est tel que de 518 condamnations pour avortement en 1971, on passe à quelques dizaines de condamnations deux ans après. Alors le procès de Bobigny a joué un rôle majeur dans l'évolution qui aboutira finalement à la loi Veil sur l'IVG, votée en décembre 1974 et promulguée en janvier 1975. Je vais vous mettre dans le descriptif le lien vers la plaidoirie du procès de Bobigny. Sachez d'ailleurs que je liste à chaque fois plein de livres, de romans, de films, de BD, de podcasts à écouter, à lire pour compléter le portrait rapide que je vous fais lors de ce calendrier de l'Avent. Et je vais d'ailleurs ajouter un livre qui a été publié très récemment par l'association Choisir, qui reprend des archives de cette association avec des lettres de femmes qui ont avorté à l'époque. Donc Gisèle Halimi, elle a continué à se battre pour les droits des femmes toute sa vie. En 1978, elle s'est engagée dans la lutte contre le viol et a utilisé à nouveau sa stratégie de médiatisation judiciaire lors du procès d'Aix-en-Provence, où elle représentait deux jeunes femmes victimes d'un viol collectif. Ce procès a été fondamental pour que le viol soit enfin reconnu comme un crime par la justice. Elle militait aussi pour la parité et pour une insertion massive des femmes en politique, développant cette idée dans son livre « La nouvelle cause des femmes » en 1997. Le combat de Gisèle Halimi est né dans un cri de révolte contre l'injustice. Elle a marqué l'histoire des femmes en France. De son propre avortement barbare à la défense d'une adolescente comme Marie-Claire, elle a transformé des drames personnels en batailles politiques. Elle nous a montré que la loi n'est pas immuable et qu'en donnant la parole à celles et ceux qui sont opprimés, on peut faire basculer l'opinion et faire évoluer les mentalités. Chaque témoignage de femme que j'ai accueilli dans ce podcast est à sa manière un petit écho de cette première victoire gagnée par la parole et la dénonciation. Et c'est en continuant de parler, sans honte et sans tabou, que nous honorons l'héritage de militantes comme elle. Alors merci Gisèle. Si cet épisode vous a touché, n'hésitez pas à le partager, à en parler autour de vous ou à me laisser un message. Je vous invite aussi à vous abonner sur votre plateforme de podcast favorite, à mettre 5 étoiles, ça aide au référencement et à la visibilité du podcast. Si vous souhaitez avoir plus de contenu, vous pouvez vous abonner à ma page Instagram merci.simone.podcast Et si vous aussi vous souhaitez venir témoigner au micro de Merci Simone et nous raconter votre histoire, écrivez-moi. En attendant le prochain épisode, merci Simone !